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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1909 : BONNOT et la "propagande par le fait"

Publié par La Plume et le Rouleau sur 21 Décembre 2002, 12:24pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s ami(e)s et abonné(e)s,
 

« M’sieur Clemenceau / Vos flics maint’nant sont dev’nus des cerveaux…

Incognito / Ils ont troqué leurs vélos, leurs chevaux…

Pendant c'temps-là dans les romans / Certains nous racontent comment

Faire un casse tranquillement / Pour tuer le temps

J'voudrais les y voir / À notre place

Pour n' pas en prendre pour / Vingt ans… »

Popolom-pom, popolom-pom….

Ah là là, voici quelques réminiscences d’un feuilleton qui fit les beaux après-midi de la télévision française des années 70 : les « Brigades du Tigre ».

Valentin, Pujol et Terrasson y incarnaient à eux trois une nouvelle race de policiers : adeptes de la « savate » (boxe française), utilisateurs de méthodes scientifiques, poursuivant les malfrats dans des voitures à essence flambant neuve, ils formaient, à partir de 1906, l’avant-garde d’une police désormais réorganisée sous la poigne de fer du ministre de l’Intérieur, le « Tigre » Georges Clemenceau.

Et cette police aurait fort à faire, face à une bande de voyous qui allait commencer à défrayer la chronique le 21 décembre 1911…

La chronique d'aujourd'jui vous invite aujourd’hui à vous plonger dans un fait divers macabre qui tint la France en haleine devant l’audace et le cynisme de bandits qui semèrent la terreur. Avec des faits et des méthodes qui, à la réflexion, ne sont guère différents de ceux dont font état, de temps à autre, les journaux de 20 heures d’aujourd’hui.

Ce jour du 21 décembre 1911, donc, vers 9h du matin, quatre hommes décident de s'en prennent à deux encaisseurs de la Société Générale, rue Ordener à Paris. Ils abattent froidement l’un de ce qu’ils appellent les « valets du capital »  tandis que le deuxième garçon de recette est gravement blessé. Les bandits étonnent par leur audace, leur violence mais aussi par leur modernité : ils s’enfuient en voiture... à moteur (à pétrole) !

Qui sont ces individus ? Ils s’appellent Bonnot, Dieudonné, Garnier et Callemin et c’est là le début de l’incroyable aventure de la « bande à Bonnot » !

Faisons une rétrospective sur les hommes et d’abord Jules Bonnot, le meneur, le chef.

Jules Bonnot naît le 14 Octobre 1876 à Pont-de-Roide, un village du Doubs. A cinq ans il perd sa mère. Puis son frère aîné se suicide en se jetant dans une rivière. Son père, ouvrier fondeur, analphabète et ivrogne, assure seul son éducation. Chez Bonnot, c’est Zola… A 14 ans, il entre dans la vie active mais, de nature rebelle, il entre rapidement en conflit avec ses patrons successifs. Renvoyé, au chômage, il mène une mauvaise vie qui commence à remplir son casier judiciaire. A 20 ans il se marie et a un enfant mais sa femme Sophie Burdet le quitte quelques années plus tard pour un syndicaliste en emportant l’enfant. Bonnot se met alors à fréquenter les « anarchistes », une tendance politique révolutionnaire qui prône la « propagande par le fait », les attentats et le chaos comme base à la renaissance d’un monde meilleur et plus fraternel, et qui a fourni quelques condamnés à la guillotine dans les années 1890. 

 

Vous le comprenez, Bonnot est l’archétype de celui dont on dirait aujourd’hui qu’il « a la haine » : en échec scolaire, social, conjugal, révolté contre la vie, contre la société et, de plus, frappé par le sort (la petite fille qui lui naît en 1904 meurt quelques mois plus tard).

Bonnot a des aptitudes à la mécanique et il est embauché en 1907 aux usines Berliet où il passe son permis de conduire... Il s’établit alors comme garagiste indépendant. Il exerce en fait l’activité de receleur de voitures. Il doit fuir en 1909 en Angleterre et occupe quelque temps l’emploi de chauffeur de… Conan Doyle !

De retour à Lyon en 1910, il fait maintenant dans le cambriolage au chalumeau et fait partie intégrante du banditisme, milieu où traînent divers marginaux et déclassés pour lesquels l’ « anarchisme » fait office d’idéologie justificatrice à leur soif d’exactions et de violence. Il se lie là avec Octave Garnier et le pittoresque Raymond Callemin.

Callemin est né en 1890 à Bruxelles. Il a vécu une jeunesse pénible et a connu un amour passionné mais malheureux, platonique et jamais consommé, avec une jeune émigrée russe : tout cela a profondément marqué sa personnalité. C’est un cérébral, un intellectuel de la révolte. Callemin est convaincu que la vraie révolution à accomplir ne sera ni économique ni sociale, mais intérieure et personnelle, il incarne le courant « naturaliste » libertaire qui prône l'hygiène corporelle comme remède à tous les maux et rejette la civilisation urbaine comme source de dépravations. Ses acolytes, impressionnés, l’appellent « Raymond-la-Science »...

Bonnot et Callemin commencent leurs sinistres exploits mais la suite des évènements ne les voient pas seuls car Bonnot entraîne derrière lui un grand nombre de gibiers de potence.

Le 2 janvier 1912, Bonnot et sa bande assassinent au marteau et au couteau un octogénaire de Thiais, M. Moreau, et sa gouvernante, Mme Harfeux. Ils fuient en Belgique où, pour se procurer une voiture, ils perpètrent un double meurtre à Gand. La cavale continue : le 25 février, rue du Havre à Paris, Garnier assassine un agent de police.

Mais la police traque désormais les malfaiteurs : la Sûreté arrête Dieudonné le 27 février 1912, elle voit en lui le quatrième homme de la rue Ordener car le garçon de recette survivant le reconnaît formellement. Et le filet se resserre toujours, d'autres complices de la bande se retrouvent derrière les barreaux. Mais les forfaits des rescapés continuent. Le 29 février, un boulanger cambriolé est abattu. Les photos de Bonnot et de ses complices s’étalent maintenant dans les journaux. Marginaux de la pègre, sans secours, ils sont acculés à la fuite, à ce que nous appellerions aujourd’hui les « squat » et aux méthodes les plus extrêmes.

Le 25 mars 1912 au petit matin, Bonnot, Callemin et trois autres complices attaquent les occupants d’une voiture de luxe (une confortable De Dion-Bouton) : un mort et un blessé. Avec le véhicule, les anarchistes dévalisent dans les heures qui suivent la Société générale de Chantilly. Deux morts et un blessé. L’émotion est immense. La SG offre 100 000 francs de récompense. La police met 200 inspecteurs sur l’affaire. Il faut que cesse le carnage.

Les journaux exigent des résultats de la part de la police. Celle-ci fait feu de tout bois : ses informateurs lui livrent la plupart des complices qui sont arrêtés petit à petit. Raymond-la-Science l’est enfin le 7 mars. Mais Bonnot, lui, s’échappe toujours.

Pas pour longtemps.


Le 24 mars 1912, vers 6 heures du matin, le sous-directeur de la Sûreté, Jouin, et deux de ses hommes entrent dans la planque où ils ont localisé Bonnot, au Petit-Ivry. Celui-ci tire sur Jouin, le tue, blesse gravement l'inspecteur Colmar et prend une nouvelle fois la fuite.

Mais il est lui-même blessé et reconnu par un pharmacien de Choisy-le-Roi (val-de-Marne), en banlieue parisienne. La piste mène alors au pavillon d’un anarchiste nommé Dubois.

Le dimanche 28 avril 1912 au matin : la police encercle la maison de Choisy-le-roi et y pénètre. Dubois est tué dans un échange de coups de feu qui conduisent Bonnot riposter. Il n’y a pas à l’époque de « forces spéciales », de RAID, de GIPN ou autre GIGN : les policiers qui ripostent sont en costume-cravate-chapeau et, face à la situation, on donne ordre d'acheminer le régiment d'artillerie stationné à Vincennes et deux régiments de gardes républicains ! On fait amener également une mitrailleuse lourde tandis qu’un cordon de tirailleurs cerne maintenant la maison autour de laquelle s’attroupent plusieurs milliers de personnes. Bonnot, ne pouvant en réchapper, vendra chèrement sa peau.

On décide de dynamiter la maison pour l’investir. Bonnot, rapidement, rédige une sorte de testament dans lequel il innocente Dieudonné du crime de la Société Générale de la rue Ordener. Après deux explosions, la police pénètre dans le bâtiment et débouche dans la chambre. Bonnot tente de se protéger des coups de feu derrière un matelas. Il est finalement abattu.

Mais ce n’est pas fini car la police traque les deux derniers membres la bande à Bonnot, Garnier et Valet. Quelques jours plus tard, ils sont repérés dans un pavillon situé à Nogent-sur-Marne. Soutenus par deux compagnies de zouaves et au terme de 9 heures de fusillade, les policiers abattront finalement les deux hommes.


Plusieurs anarchistes, au rang desquels Raymond-la-Science, seront guillotinés. Dieudonné, également condamné à mort, sera finalement gracié par le président Poincaré et envoyé au bagne où le grand reporter Albert Londres le rencontrera. Il sera libéré en août 1927.

Les Chroniques de la Plume et du Rouleau pourraient se limiter à relater simplement ces faits divers tragiques et, à bien y réfléchir, simplement sordides. Pourtant Bonnot est bien l’ancêtre idéologique direct d’Andréas Baader (terroriste d’extrême-gauche allemand des années 70) autant que de Jean-Marc Rouillan ou Nathalie Ménigon (terroristes d’Action Directe, au début des années 80 en France) qui, eux aussi, marginaux et violents, s’en prirent aux symboles du capitalisme et de l’autorité.

Mais Bonnot est aussi, et avant tout, l’archétype de ceux qui, dépourvus de repaires éducatifs, élevés dans l’ignorance et la violence, marginalisés socialement par le déclassement et la pauvreté, poussés par une révolte légitime contre les injustices bien réelles de ce bas monde, adhèrent à une idéologie qui leur promet un avenir ou un monde meilleur afin de les affranchir de tout scrupule…

Il y en a encore quelques uns en ce monde, je crois...

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau (c) 2002

 

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Archives INA - 1968 : tournage du film "la Bande à Bonnot" (réalisateur : Philippe Fourastié)

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