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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1914 : A Sarajevo, le TERRORISME fait basculer l'Europe dans la guerre

Publié par La Plume et le Rouleau sur 28 Juin 2003, 11:31am

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

C’est souvent comme cela. Il fait beau. Il fait chaud. Il y a une atmosphère de fête et d’insouciance. Personne n’a su (ou voulu) voir que quelques nuages noirs s’étaient accumulés non loin de là. Et tout à coup : patatrac ! Le ciel vous tombe sur la tête. L’univers bascule. Et plus rien n’est comme avant.

Le 28 juin 1914, un évènement sanglant allait se produire, qui bouleverserait l’Histoire de l’humanité. Ce premier sang versé serait l’étincelle qui embraserait le baril que toutes les puissances européennes de l’époque emplissait de poudre depuis quelque temps. Un attentat. Déjà, à l’époque...

Eh oui, vous avez vu les images effarantes des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Vous vous souvenez peut-être des attentats de 1995 à Paris (Port Royal) et même, pour certains et comme votre serviteur, des attentats de 1986 (rue de Rennes avec les hélicoptères se posant place Saint-Germain). Vous avez même sûrement encore en mémoire des images de détournements d’avions, pas seulement celui de décembre 1994 (avec l’intervention du GIGN en direct) mais aussi des souvenirs de ceux, nombreux, des années 70. Bref, dans votre esprit, l’action terroriste est non seulement intimement liée à la question arabo-palestinienne mais, encore, largement contemporaine de la seconde moitié du XXème siècle.

Vous avez tort. L’action terroriste ne date pas d’aujourd’hui, loin de là. Seules les méthodes ont changé : plus sophistiquées, plus techniques, plus meurtrières aussi, elles servaient autrefois un terrorisme contre des personnes (souverains) et servent désormais un terrorisme dirigé contre des états ou des sociétés, en faisant l’objet d’une vaste médiatisation. Les mobiles, eux, demeurent inchangés, qu’ils soient religieux ou politiques, il s’agit toujours d’une forme ultime de contestation d’un ordre établi.

L’Histoire a porté la marque de nombreux assassinats politiques, lesquels furent, avant l’invention de la démocratie, le moyen le plus rapide pour changer de gouvernement.

Mais l’action terroriste en elle-même, c’est-à-dire visant à semer la peur et le désordre en frappant une population au hasard sans discernement individuel des cibles, se caractérise par l’action coordonnée de groupes d’individus déterminés. Loin d’être récente, elle est au contraire très ancienne. Prenons-en quelques exemples oubliés.  Au 1er siècle de l’ère chrétienne, par exemple, les Zélotes juifs se rebellent contre l’occupation de la Palestine (déjà !) par l’empire romain de Titus. Sa branche armée (les Sicaires) organise une guérilla de libération et assassine les juifs collaborateurs avec l’occupant romain en les poignardant au hasard de rassemblements et de manifestations. Les Sicaires vont jusqu’à incendier le Palais d’Hérode et à saboter les réservoirs d’eau de Jérusalem.

Cette secte, popularisée par le livre d’Amin Maalouf  Samarcande , fut une véritable armée disposant de places fortes et d’effectifs entraînés et nombreux. Elle pratiqua durant près de deux cent ans l’assassinat de fonctionnaires, califes et autres représentants officiels des conquérants turcs Seldjoukides mais aussi des Croisés.

Avec l’effondrement de l’Ancien Régime français au XVIIIème siècle, ce n’est plus une dimension religieuse mais politique dont le terrorisme est porteur. Et c’est en Europe que cela va se passer. L’éveil de populations à la conscience nationale provoque la formation de mouvements patriotiques et indépendantistes (ex. les Carbonari italiens) qui ne peuvent supporter l’ordre issu du Congrès de Vienne (1815) et consécutif à la défaite napoléonienne. Désireux de s’affranchir du pouvoirs personnels de monarques, les peuples d’Europe aspirent maintenant à disposer d’eux-mêmes : Italiens, Allemands, Slaves, Grecs... C’est un des thèmes du Hussard sur le toit de Giono, dont ces chroniques vous parlèrent déjà. Pour eux, la libération de la Patrie justifie tous les actes ("Si vous devez faire sauter la moitié de la planète et répandre un bain de sang pour détruire le parti des barbares, n’ayez aucun scrupule" dira le nationaliste allemand Heinzen au XIXème siècle).

Parallèlement, dans les années 1890, en France mais aussi en Russie, ce n’est plus pour libérer des peuples mais pour libérer LE peuple en général que la contestation violente va s’épanouir. Dans le sillage de l’expansion des idées socialistes, communistes, utopistes, fouriéristes, les anarchistes vont également semer la terreur par des attentats à l’explosif dans des lieux publics et des assassinats de personnalités censées représenter le pouvoir oppressif de la société bourgeoise. Ce sont les ancêtres des modernes Bande à Baader, Brigades Rouges et autres Fraction Armée Rouge. Ils tentent alors de renverser la société bourgeoise par une propagande par le fait dont ils espèrent qu’elle provoquera une insurrection populaire générale mais qui ne réussira à conduire Ravachol, Auguste Vaillant et leurs complices qu’à la guillotine...

Les puissances européennes, avec beaucoup d’inconscience, n’hésitent pas à cette époque à jeter de l’huile sur le feu en manipulant, finançant, entraînant divers groupes terroristes  européens au gré des impératifs de leurs propres politiques étrangères. C’est le cas de la Russie et de la Serbie, par exemple, qui arment et agitent différentes factions hostiles à l’empire austro-hongrois. Les Balkans deviennent ainsi, vers 1910, une véritable poudrière en raison des luttes qui s’y mènent et des enjeux qui s’y trouvent (nationalismes antagonistes, accès à la Mer Noire et à la Méditerranée, luttes religieuses interethniques…) : toutes choses qui ont ré-émergé en 1999 avec la guerre du Kosovo et qui n’ont pas, loin de là, disparu aujourd’hui.

En somme, on peut résumer la question en disant que les racines de toutes ces formes de terrorisme se trouvent dans un mélange de passion religieuse, de nationalisme exacerbé et de répulsion brutale d’une forme de pouvoir politique par une fraction de la société qui s’estime opprimée. Rien de véritablement nouveau, donc, par rapport au terrorisme contemporain si ce n’est que la menace est maintenant devenue planétaire.

Mais, par une intéressante rétrospective, voyons maintenant comment ce qui va se passer un certain jeudi 28 juin 1914, en Bosnie-Herzégovine (province de lempire austro-hongrois), va donc faire basculer l’Europe dans l’apocalypse.

Car, ce 28 juin 1914, en effet, l'archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, héritier du trône d’Autriche-Hongrie (un empire aujourd’hui disparu) est en voyage à Sarajevo, capitale de sa province de Bosnie-Herzégovine, en compagnie de son épouse morganatique la duchesse de Hohenberg Sophie Chotek. Précisons que morganatique  ne signifie pas que l’épouse en question est amoureuse, ni même qu’elle fait preuve de morgue, ni encore qu’elle y travaille (à la morgue) et encore moins qu’elle y repose mais tout simplement que, pour diverses raisons, elle ne dispose pas des prérogatives attachées au titre nobiliaire de son mari. En clair : s’il meurt, elle ne devient pas héritière à son tour de l’empire. Mais bref ! tout cela n’a aucune importance en ce jeudi 28 juin 1914. Ce qui compte ce jour-là, c’est… l’anniversaire de mariage (14 ans) de l’archiduc et de la duchesse, qui se prépare par un temps superbe.

Or c’est précisément ce jour-là que des conjurés ont décidé de frapper un grand coup. Il s’agit de nationalistes serbes appartenant à un groupuscule du nom de Jeune Bosnie  affiliée à une organisation plus puissante, la Main Noire, elle-même manipulée par les services de renseignement serbes de Belgrade, et qui prône la réunion de tous les Slaves du Sud de l’Europe autour de la Serbie, principal Etat slave des Balkans. La Main Noire hait l’Autriche-Hongrie et François-Ferdinand pour plusieurs raisons :

- d’abord parce que la Bosnie-Herzégovine, slave, est une ancienne province ottomane revendiquée par la Serbie, simple protectorat autrichien jusqu’en 1908, date à laquelle elle a été annexée de force par l’Autriche-Hongrie
- ensuite en raison des concessions faites par François-Ferdinand à la minorité slave du Sud en Autriche-Hongrie : des concessions qui pourraient affaiblir la position de la Serbie si celle-
ci devenait le noyau d’un futur État des Slaves du Sud incluant la Bosnie-Herzégovine....Cela peut, je vous le concède, paraître un peu confus mais, en résumé, disons que les conjurés slaves ont résolu d’assassiner l'héritier autrichien du vieil empereur François-Joseph 1er lors de sa visite à Sarajevo. L’occasion, par ailleurs, est là : le 28 juin est en effet symbolique puisque la date est la plus grande fête nationale serbe (c’est la Saint Vitus et l’anniversaire de la bataille de Kosovo contre les Turcs).

Les vieux mariés ont décidé de faire un tour en ville, dans leur voiture décapotable à cheval précédée de militaires sur leurs fringantes montures. Ils entendent être acclamés par le peuple. La duchesse est habillée de blanc et porte une ombrelle : c’est charmant et désuet, n’est-ce pas ?

Mais dans l’ombre, l’oeil allumé d’une haine vengeresse, les infâmes conjurés guettent le moment de leur sinistre action…

Le premier attentat a lieu devant le commissariat central de Sarajevo : alors que le général Potiorek, assis aux côtés du couple impérial dans la voiture, montre à celui-ci une caserne nouvellement construite (c’est très chouette pour une promenade romantique, non ?), un jeune homme, Grabrinovitch, lance une grenade !  C’est la stupéfaction.

L’explosif, toutefois, lancé avec une force insuffisante, rebondit sur la capote repliée, retombe à terre et roule sous une autre voiture où elle explose, blessant plusieurs officiers, vingt personnes dans la foule et égratignant la duchesse au cou.

Le cortège de trois voitures au total repart alors et arrive à l'Hôtel de Ville de Sarajevo. De nos jours, le voyage officiel serait écourté, les personnalités soignées et mises à l’abri, les mesures de sécurité renforcées, etc… A cette date, il n’en est rien : l'archiduc, furieux de voir son anniversaire de mariage gâché, décide de continuer son périple en voiture pour aller voir un des officiers blessés et y emmène sa femme...

Le cortège impérial repart alors, à grande vitesse, le long du quai Appel. Les deux premières voitures tournent à droite au coin du quai Appel et de la rue François-Joseph en direction de l’hôpital. Mais le chauffeur de celle du couple royal, n’ayant pas compris que l’itinéraire était modifié, freine brutalement. Le général Potiorek lui crie furieusement qu'il se trompe. Instant de confusion, hésitation du chauffeur, contretemps fatal : un petit Bosniaque de 19 ans sort alors de la foule et brandit un revolver. Un policier tente sans succès de lui saisir la main (il semble avoir été frappé par quelqu'un à ce moment). Le jeune Bosniaque parvient à s'approcher et tire deux fois à l'intérieur de la voiture.

Il est 11 h 15 du matin. Gavrilo Prinzip vient de commettre le double meurtre qui met fin à tout une époque.

Vous le savez, le contexte de 1914, sur fond de compétition coloniale, est marquée par des haines, des rancœurs et une agressivité entre les pays qui traversent toutes les franges des sociétés d’alors : enseignants, intellectuels, rentiers, petits entrepreneurs, politiciens, militaires et même ouvriers. Ce malaise général, sur le plan politique, se traduit par une multitude d’alliance diplomatiques et militaires entrecroisées.  L'Autriche-Hongrie est l'alliée de l'Allemagne, la Serbie est la protégée de la Russie et la Russie est l'alliée de la France qui a conclu une entente avec l'Angleterre. L'Italie et la Roumanie, alliées des Empires centraux, sont incertaines. Le détonateur de la Grande Guerre est prêt et il va suffire d'un ultimatum autrichien d’enquête sur le territoire serbe refusé - légitimement - par la Serbie pour le faire fonctionner... L’été de 1914 est celui de l’engrenage fatal qui va conduire à la Première Guerre Mondiale.

Ainsi que le disait l’historien Pierre Milza en 1988 : "Aucun des détenteurs du pouvoir dans les pays concerné par la crise, aucun chef d’orchestre clandestin n’avait usé consciemment de l’arme du terrorisme pour plonger l’Europe dans la guerre et pour régler ses comptes avec ses adversaires. Pourtant, c’est bien le terrorisme et ses ramifications occultes qui ont provoqué l’étincelle d’où est sorti le grand chambardement de 1914-1918. La stratégie de la terreur (…) fait désormais partie des contraintes de la politique étrangère".

Quinze ans plus tard, cette analyse est plus que jamais d’actualité et notre ami George W. devrait ainsi lire davantage de livres d’histoire de temps à autre.

Et si nous lui offrions un abonnement aux chroniques de la Plume et du Rouleau ?

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2003

Et pour d'autres conspirations, mystères et meurtres, lisez La cinquième nouvelle...

Emission de Public Senat sur l'attentat de Sarajevo (1914)

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Lory 24/01/2010 14:30


Superbe blog avec un style d'écriture trèsagréable et à la fois distrayant, nettement plus passionnant que les cours d'histoire du lycée ^^ merci infiniment pour l'aide que ça m'a fourni pour une
dissertation. Des gens comme vous faut les conserver =)


Hervé 25/01/2010 14:43


Merci de vos encouragements et bien le bonjour à votre prof d'histoire !
Je suis pour ma part diplômé de Sc-Po, en droit et en histoire du droit : cela ne garantit certes rien mais peut vous rassurer sur l'effort de rigueur qui est le mien dans ce blog que je tiens pour
me distraire.


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