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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1915 : Le massacre des DARDANELLES (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 6 Juin 2005, 13:21pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s,

 

Retrouvons-nous donc un certain 6 juin, il y a quelques dizaines d’années, sur une plage d’Europe…

 

Nul plaisir estival n’attend ceux qui y arrivent avec de l’eau jusqu’à la taille. Non, sur cette plage, ce n’est pas le paradis qui attend tous les Anglais, Australiens et Néo-Zélandais qui sautent des barges tandis que les bateaux de guerre, eux, pilonnent la côte sans relâche pour protéger le débarquement. 

C’est plutôt l’enfer. Des rafales de mitrailleuses, des tirs d’obus accueillent les soldats qui enjambent les débris de matériel, se courbent sous les balles, sont fauchés par les canons allemands. 


Où sommes-nous donc, et quand ?  


A l’aide des indices ci-dessus, vous l’avez peut-être deviné. Mais si, à l’issue d’une lecture rapide, vous avez conclu que cette chronique allait vous parler aujourd’hui du débarquement de juin 1944 en Normandie… c’est raté !  

 

Et c’est précisément pour mieux vous surprendre que votre humble serviteur a entamé ce nouvel opus en des termes entretenant la confusion.

 

Car je vous propose de faire aujourd’hui connaissance avec un épisode trop largement oublié du grand public et qui concerne non la Deuxième mais la… Première Guerre Mondiale. Car si celle-ci prit, précisément, l’adjectif de « mondiale », c’est qu’elle impliqua des combattants venus des cinq continents se battre sur des théâtres d’opérations situés dans plusieurs endroits du monde. Or qui se souvient aujourd’hui que, loin des brumes et de la boue de la Somme, de la Champagne et des Ardennes, l’on envoya des soldats de Métropole et des colonies débarquer sur une étroite langue de terre située aux confins de l’Europe, aux portes de la Turquie ? Qui connaît, de mémoire, le nombre de victimes de cet étrange débarquement et comment il se termina ? Qui sait pourquoi on décida de cette opération et quels moyens on y affecta ? Qui situe le contexte turc de l’époque et fait le lien entre l’écroulement de l’empire ottoman, l’alliance avec l’Allemagne de Guillaume II et le génocide arménien ? Bref, qui se souvient aujourd’hui que, il y a 90 ans tout juste, des Anglais, des Australiens, des Néo-Zélandais et des Français débarquaient sur une plage afin de prendre le contrôle du « détroit des Dardanelles » ?

 

A un moment où l’Europe se fait (ou plutôt : ne se fait pas !) à coups de traités et de referendums, à un moment où se posent à celle-ci pour sa construction des interrogations cruciales (et finalement jamais abordées réellement) telles que « pourquoi faire ? » « comment ? » « avec qui ? » « jusqu’où ? », il est intéressant de se rappeler une histoire pas si lointaine dans laquelle certaines des aspirations et des défiances d’aujourd’hui pourraient puiser assez largement leurs racines.
 

Aussi, après un bref panorama de la situation politique internationale en 1914 et un rappel de la chronologie des premiers mois du conflit, nous partirons à notre tour pour… le détroit des Dardanelles, théâtre d’un affrontement sanglant qui toucha son paroxysme à l’été 1915..

Europe-1914.jpg

Avec environ 450 millions d'habitants, l’Europe rassemble, en 1914 (date formelle de la fin de la « Belle Epoque »), 25 % de la population mondiale tout en étendant sa domination (entérinée par la conférence de Berlin de 1885, laquelle règle les frontières coloniales dans leurs grandes lignes) sur 70 % des terres émergées. En dépit d’une grande diversité de situations, elle constitue de loin le continent le plus homogène dans sa modernité, son développement et sa richesse. Elle est toutefois morcelée entre différentes forces dont le système complexe d’alliances recoupe partiellement la frontière entre démocraties et non-démocraties et trouve son origine dans des liens et des antagonismes historiques.

Lesquels ?

Résumons rapidement les problématiques de l’époque : La France revendique le retour de l'Alsace et de la Lorraine, annexées par l'Allemagne en 1871. Cette dernière est avide de colonies : elle ne possède que le Cameroun et le Togo et a revendiqué par deux fois, en 1905 et 1911, une domination sur le Maroc, que lui conteste la France. Elle s’est en outre lancée sous l’impulsion du dangereux Guillaume II dans une course aux armements en accroissant sa flotte de guerre, menaçant directement l’Angleterre. Celle-ci a accru à son tour son effort de construction navale, bien décidée à ne pas se laisser distancer par une flotte concurrente alors que la sienne ne pourrait plus protéger ses bâtiments de commerce. En attendant, poursuivant l’ambition d’une expansion en direction de la Méditerranée, l’Allemagne a renforcé ses liens avec la Turquie en lui fournissant des conseillers militaires, des cadres, des ingénieurs et du matériel industriel et militaire.

L'Italie joue en 1914 un jeu ambigu sinon illogique : elle cultive mollement quelques revendications vis-à-vis de la France (Nice, la Savoie, la Tunisie...) tandis que ses principales revendications concernent des provinces de l'Adriatique et des Alpes qui appartiennent à l'Autriche-Hongrie. Cette dernière n’en est pas inquiète, ce qu’elle craint, ce sont les menées de l’agitation russe auprès des minorités slaves de son empire, qui risquerait d’aboutir à l’éclatement de celui-ci.

Car la Russie, elle, a subi une sévère défaite navale en 1905 face au Japon et cherche une revanche en Europe pour se refaire une unité, tandis que l’agitation sociale et la contestation révolutionnaire gagne. Son objectif ? Une guerre de conquête dans les Balkans, au détriment de l'empire ottoman pour mettre la main sur Istanbul, l'ancienne Constantinople, capitale religieuse du christianisme orthodoxe.

Que vaut l’Empire ottoman dans tout cela ? Par grand’chose. C’est une grande puissance démographique restée arriérée au plan social. C’est un pays conduit par une élite éprise de modernisme et d’industrie mais accablé par des archaïsmes religieux et dont l’activité est essentiellement agricole. C’est enfin un empire en pleine décomposition qui se cherche une nouvelle identité et un projet mobilisateur. Depuis 1908, en effet, le sultan tyrannique et incapable Abdul-Hamid II a été chassé du pouvoir par des militaires incarnant une classe moyenne turque rassemblée dans le mouvement laïc, moderniste et nationaliste « Union et Progrès ». En Europe on les appelle les « Jeunes Turcs ». A l’issue de quelques années de confusion et de luttes de pouvoir, la Turquie a vu certaines de ses provinces accéder malgré elle à l’indépendance : Serbie, Roumanie, Bulgarie, Grèce, Albanie et Monténégro sont devenues indépendants, créant une kyrielle de petits états plus ou moins hostiles les uns aux autres. C’est la « balkanisation » du sud de l’Europe, laquelle, compte tenu des conflits latents, apparaît aux contemporains comme une « poudrière ». Vue d’Europe (hormis d’Allemagne, où on la soutient) la Turquie est un voisin encombrant, un partenaire éventuel mais qui n’est pas un européen à part entière : un pays exotique ma connu qui suscite la perplexité et vaguement l’inquiétude.

Vous aurez, avec moi, observé combien certains points évoqués ci-dessus brillent par leur permanence… Mais passons.

Ces tensions sourdes se traduisent dans les faits par un système d’alliances militaires et d’entraides mutuelles en cas d’agression. Forte de sa puissance militaire terrestre mais faible au plan maritime, historiquement liée avec les populations slaves (Serbes, Russes, Polonais…), la France a constitué avec le Royaume-Uni et la Russie une alliance militaire défensive « enveloppante » : la Triple-Entente. Il s’agit en effet de contrôler le « bloc » formé en Europe centrale en l’encerclant.

L'Europe centrale, elle, est dominée par trois grands États quasiment dépourvus de colonies qui ont constitué également une alliance militaire : la Triple-Alliance ou Triplice qui réunit Italie, Allemagne et Autriche-Hongrie.

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A cette poudrière, il suffira d’une étincelle… pour… oui, pour… allumeeeeeeeer le feu !!!…

  

Cette étincelle, vous le savez, se produira le 28 juin 1914, à Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine (une ancienne province ottomane passée sous la souveraineté autrichienne) : un terroriste serbe bosniaque tue ce jour-là l'archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, et sa femme.

 

L’escalade de menaces qui s’ensuit débouche sur une mise en œuvre effective des systèmes d’alliance. Au mois d’août 1914, les déclarations de guerre pleuvent en cascade. L’Europe s’embrase pour, le croit-on, une guerre courte.

 

Le conflit débute « à l'ancienne » : charges de cavaliers en gants blancs, progression de fantassins en uniformes chatoyants (veste bleu horizon et pantalon garance pour les Français), baïonnettes au canon et son du clairon. En application du  « plan Schlieffen », l'Allemagne porte son effort sur la Belgique et la France du nord, prenant les Français à revers qui refluent. Les Allemands, alors, inquiets d’une offensive-éclair qui, trop rapide, isolerait les troupes, contournent Paris par l'Est dans le but d'occuper la plus grande portion possible de territoire français.

 

Erreur… Le général Gallieni convainc Joffre (général en chef des armées françaises) de lancer une contre-attaque sur le flanc de l'armée allemande. Convoyant rapidement les troupes grâce aux taxis parisiens réquisitionnés dans l’urgence, la contre-offensive de la Marne (6 -  11 septembre 1914), au prix de pertes terribles, fixe l’avancée teutonne : c’est le « miracle de la Marne » !

 

Le front franco-allemand se stabilise alors dans la boue, de la mer du nord aux Vosges, sur 750 km. On ne sait pas encore que cette situation va durer quatre ans mais, rapidement, l’on va s’apercevoir que le conflit est d’une autre nature que les précédents. Il s’agit maintenant d’une guerre totale d'un genre encore inconnu : gaz de combat, mitrailleuses, barbelés, aviation et, plus tard, chars d’assaut..

 

Toutes les tentatives de part et d'autre pour rompre le front échouent au prix de pertes sanglantes, en particulier les offensives françaises en Artois et en Champagne décidées avec une opiniâtreté irresponsable par le général en chef Joffre, installé dans son QG de Chantilly.

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C’est alors que, sous l’impulsion du Premier Lord de l’Amirauté (le Ministre de la Marine) britannique, l’imaginatif et bouillant Winston Churchill, les Alliés franco-britanniques tentent d'ouvrir un nouveau front en débarquant dans le détroit des Dardanelles.  

 

Qu’appelle-t-on les Dardanelles ? La passe longue (60 kms) mais étroite (de 1 à 7 kms), qui mène de la Mer Egée à la Mer de Marmara, laquelle se jette dans la Mer Noire par le détroit du Bosphore (où se trouve Istanbul). Par ce qu’il croit être un coup de génie tactique, Churchill pense modifier la physionomie de la guerre : l’ouverture du Bosphore mettra hors de combat la Turquie, rétabli­ra les relations directes entre la Russie et la Méditerranée contrôlée par les Alliés et donne­ra à ces derniers la suprématie dans les Balkans.

 

Pour l’incorrigible optimiste qu’est Churchill, partisan d’actions spectaculaires qui lui vaudront la gloire, ce théâtre d’opération doit être l’occasion de faire basculer le cours de la guerre de façon imprévue. Il se sent une âme de Bonaparte.

 

Mais sera-ce la bataille de la rade de Toulon (une victoire éclatante) ou de celle d’Aboukir (un désastre) ?

 

On signalera au passage que cette idée de « second front » en Europe Centrale sera de nouveau proposée par Churchill quelque… trente ans plus tard puisque, à la Conférence de Téhéran (en décembre 1943), il proposera de nouveau à Staline et Roosevelt un débarquement allié dans les Balkans !

 

Il s’agira, argumentera-t-il alors, de lancer une offensive là où personne n’attend (et pour cause) les Alliés afin de fondre comme l’éclair au cœur du Reich et obtenir une victoire rapide… Prudent et rusé, Staline s’opposera à cette idée follement audacieuse mais peu compatible avec l’état des forces en présence. Il optera pour un front occidental plus large, situé loin d’une Europe Centrale où domine l’Armée Rouge, afin de prendre les Nazis en tenaille (et aussi de laisser aux Anglo-Américains le soin de s’y faire tuer seuls). Peu romantique dans ses approches tactiques, Staline gagnera là la conviction du pragmatique FD Roosevelt.

 

Mais revenons aux Dardanelles où le projet de débarquement suscite déjà la prudence et la perplexité. L’amiral anglais Fischer y est opposé et avance des arguments techniques : une passe étroite, probablement garnie de mines flottantes et fortement défendue par des canons manœuvrés par des artilleurs turcs encadrés par des officiers allemands. Pour y accéder, il faudra convoyer des troupes nombreuses, risquant les torpillages par les sous-marins allemands qui hantent les côtes turques. Le ravitaillement et l’intendance risquent de poser des problèmes tant les plages sont étroites : le matériel qui accompagnera les troupes aura des difficultés à être débarqué. Fischer n’est pas le seul : le Français Joffre voit d’un mauvais œil la perspective de voir ses réserves terrestres en hommes fondre. Si l’on dégarnit le front européen au profit d’une opération exotique à la réussite incertaine, ne risque-t-on pas de voir les Allemands percer les lignes champenoises pour fondre sur Paris ?

Pour couronner le tout, des luttes politiques internes déchirent la stratégie britanniques quant à l’opération des Dardanelles : si l’amirauté et le War Office y sont favorables, le Foreign Office, le Colonial office et l’Intelligence Service s’y opposent, craignant que l’attaque de populations musulmanes ne provoque des révoltes en Egypte et au Soudan. Qu’importe ! Confiant dans son intuition, Churchill impose son idée et dans un premier temps, l’opération sera maritime. On ne lui accorde cependant que des bâtiments anciens. Pas question d’engager la fine fleur de la Royal Navy dans ce drôle de projet.

 

Le 18 mars 1915, une flotte anglaise sous la direction du général Ian Hamilton, appuyés de quelques bateaux français s’approche donc du détroit. A l’entrée de la passe, trois lignes de mines successives les attendent tandis que, des deux côtés de la rive (Sedd Ul Bahr côté européen, au nord, et Koum Kaleh au sud, sur la rive asiatique) les batteries côtières turques se déchaînent. Malgré le feu, les bâtiments progressent et franchissent le premier obstacle sous la protection incertaine des canons des vaisseaux anglais qui tirent sur les côtes. Mais après ?

 

C’est encore pire, là où le détroit se resserre, les Turcs ont installé des filets et 7 lignes de mines. Toute la côté est fortifiée et le passage trop étroit pour permettre aux navires d’avancer de front pour se protéger mutuellement. C’est le carnage. Le cuirassé français Bouvet est coulé en moins d’une minute et plus des trois-quarts de son équipage (qui compte 200 hommes) sont noyés. Plusieurs cuirassés britanniques sont coulés à leur tour. La flottille reflue tant bien que mal. C’est un échec complet. Pire qu’un échec, la « bataille de Canakkale » est un désastre.

 

Mais il n’est pas question de reculer. La réussite n’est qu’une question de moyens, argumente Churchill : si nous ne parvenons pas à percer les détroits parce que les batteries côtières nous en empêche, il faut débarquer des fantassins sur la côte pour prendre les Turcs en tenaille !

 

Voyons la suite...

 

La Plume et le Rouleau © 2005

Commenter cet article

léa baticha 05/01/2016 16:15

très bien

luciani charlotte 24/07/2012 16:32


merci pour les détails  "du massacre des Dardanelles", je recherche mon oncle décédé le 15 juillet 1915 . Les renseignements le concernant sont les suivants LIBARELLI Roch Antoine 
sergent au 2 ème RMA  mort le 15.07.1915 en mer 9208 Seddul Barh -cimetière militaire 9352 Oran -livre d'or .Impossible de savoir si son corps a été immergé ou est dans ce cimetière. Ni même
sont matricule, inscription ou autres sur son régiment Merci si on peut me renseigner ! CHARLOTTE

anonyme 05/01/2016 16:16

il faudrai un resume rapide

Sho dan 24/07/2012 16:58



J'imagine que vous avez demandé aux archives militaires de Vincennes ? Au consulat d'Algérie pour interroger l'armée ? Bon courage !



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