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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1923 : L'étrange voyage de SEZNEC et QUEMENEUR (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 24 Mai 2005, 14:42pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Les tribulations judiciaires récentes de Denis Le Her-Seznec ont montré combien l’incroyable affaire judiciaire de son grand-père, Guillaume Seznec, passionnait encore aujourd’hui le public et les média. Hélas ! Au prix de combien d’informations fausses, déformées, incomprises, parcellaires et reprises sans égard ni vérifications dans les journaux. Partout, vous l’avez lu, on le clame : l’« Affaire Seznec » est une erreur judiciaire ! Il faut rendre justice à cet homme condamné en 1924 au bagne pour un crime sans arme ni cadavre ni aveu et pour lequel il a toujours clamé son innocence ! Et, après la très remarquée décision de la Commission de Révision des Condamnations Pénales de la Cour de Cassation du 11 avril 2005, nul ne peut douter aujourd’hui que, le condamné étant décédé, sa « mémoire » sera prochainement (à l’automne, sans doute) « déchargée » par la Cour de Cassation (terminologie en vigueur dans le droit pénal) : qu’il sera innocenté, quoi...
 
Voire. regardons-y de plus près à l’aide de plein de chouettes photos et d’une chronologie détaillée de cette extraordinaire histoire.
 
Car, dans ce concert de prêt-à-penser judiciaire et au-delà du battage médiatique savamment orchestrée autour d’un drame familial, judiciaire et provincial (qui réunit donc les ingrédients faciles de tirages à succès), quels sont les FAITS ?
 
Les faits avérés dans un dossier dont tous les protagonistes ont disparu, un dossier vieux de plus de 80 ans, un dossier passionnel ponctué de témoignages contradictoires, où des éléments restent dans l’ombre, où la confusion et la désinformation ont régné dès les premiers instants du voyage à Paris, le 24 mai 1923 (il y a 82 ans aujourd’hui !) de Guillaume Seznec et Pierre Quéméneur ?
 

Pourquoi, et surtout comment Seznec fut-il arrêté puis inculpé formellement (le 7 juillet 1923) de l’assassinat de son ami Pierre Quéméneur, puis jugé puis condamné ? Quels sont les éléments qui conduisirent à le reconnaître coupable et les étapes des actions en révision de cette condamnation ? Quels furent les arguments échangés et les rebondissements de l’affaire ? Que faut-il penser de la validité de l’actuelle demande en révision et de ses chances réelles de succès ? Peut-être certains d’entre vous connaissent-ils bien les faits ou ont-ils lu de nombreux articles sur le sujet : cette chronique évitera de se perdre dans de trop nombreux détails. Il cherchera revanche à placer cette affaire dans le contexte politique et judiciaire de l’époque : des éléments historiques cruciaux

 
Mais plantons d’abord le décor…
 
Nous sommes en Bretagne, au fin fond du Finistère, à Morlaix, au sortir de la Première Guerre Mondiale. La région est encore très rurale, faiblement urbanisée, les infrastructures routières sont encore mauvaises. La guerre vient de s’achever et, pour la Bretagne, aura eu une double conséquence. La région d’abord, pourtant hors d’atteinte des combats, est celle qui a pourtant concentré le plus grand nombre de morts (170 000) et disparus (50 000) par rapport à sa population de conscrits. Les Bretons se vivent donc comme des martyrs et cela contribue à renforcer encore leur sentiment identitaire : ce ne sera pas neutre pour la suite des évènements. La région, et plus particulièrement le Finistère, où habitent Seznec et Quéméneur, est celle où ont débarqué les Américains, qui ont déclaré la guerre à l’Allemagne le 6 avril 1917. On le sait, quand les Américains font quelque chose, c’est avec gigantisme. Dans un ballet de 142 rotations, une noria de navires a débarqué, à partir du printemps 1917, plus de 2 millions de GI’s ! Pour cette opération de masse, on a construit ex nihilo 160 kms de voies ferrées, 160 000 kms de lignes téléphoniques et plusieurs bases de cantonnement où l’on a stocké, géré et acheminé les 7 millions de tonnes de matériel ( !) apportées avec eux par les Américains. Si c’est par Saint-Nazaire qu’a transité le matériel, c’est à Brest qu’a débarqué la moitié des troupes US. pour comprendre l’instruction et le verdict. Vous n’êtes pas au bout de votre étonnement.
 
L’activité de la ville a alors changé du tout au tout en quelques semaines car, avec leurs dollars-or, les Américains ont fait explosé la vie locale. Alimentation, intendance, blanchisserie, débits de boissons : une vie s’est organisée qui a constitué, pour les populations locales, une véritable manne. Avec la fin des hostilités (11 novembre 1918), cela a empiré car c’est de Brest que les Américains ont rembarqué. C’est là que, dans leur hâte, ils ont stocké puis abandonné leur matériel : des dizaines de camions, voitures et équipements en tous genres. L’Etat français en a acquis une partie par un achat à crédit (qui prendra fin en… 1963 !) mais, globalement, c’est un véritable pillage des stocks américains qui a eu lieu. Vols, effractions, recel puis, bientôt, rixes se sont multipliés dans la plus complète anarchie autour du camp de Pontanézen. Chacun a voulu sa part du gâteau et les trafics en tous genres ont prospéré.
 
Nous sommes maintenant en 1923 et l’affaire qui nous occupe va mettre en scène deux hommes : Guillaume Seznec et Pierre Quéméneur.
Guillaume Seznec, un grand brun sec de 45 ans au moment des faits, marié et père de quatre enfants, est un entrepreneur local qui fait diverses affaires et commerces. Il a profité beaucoup de la venue des Américains par l’ouverture d’une blanchisserie à Brest. A une époque où l’impôt sur le revenu n’existe que depuis peu (1919), Seznec vend des marchandises diverses (pièces détachées, voitures, matelas) récupérés par le biais des stocks américains abandonnés. Sa situation patrimoniale n’est pas mauvaise : il possède une scierie et des propriétés à Traon-ar-Velin et à Plomodiern. Mais elle est précaire car il a contracté de nombreuses dettes commerciales ou civiles (la distinction n’existe pas à l’époque) envers des fournisseurs, des employés, sa bonne… et il a des procès en cours sur diverses litiges commerciaux. Il rencontre des problèmes de trésorerie dus aux divers procès et saisies en cours. Sa réputation, d’une manière générale, n’est pas bonne et les mauvaises langues ne se privent pas de stigmatiser les défauts de cet homme entreprenant mais taciturne et dur en affaires.
 
Pierre Quéméneur, c’est tout le contraire. Petit (1,65 m) et affable, l’homme est un notable local apprécié de tous. Il a 46 ans au moment des faits et habite Landerneau dont il est conseiller municipal. Il est en outre conseiller général du canton de Sizun (Basse-Bretagne) : une position modeste renforcée par son appartenance à un courant politique minoritaire proche d’une école de pensée aujourd’hui disparue : le « sillon » de Marc Sangnier. Il s’agit d’une forme de catholicisme social qui le conduit à voter généralement contre la gauche, à encourir les foudres de la droite nationaliste et à s’allier éventuellement avec les Radicaux-Socialistes. Aucune preuve ultérieure convaincante ne sera jamais apportée de son appartenance à la Franc-maçonnerie ou d’éventuels appuis politiques ou militaires haut placés.
Quéméneur s’est lancé non sans succès dans diverses activités de négoce, notamment de bois : un domaine où il a fait la connaissance de Guillaume Seznec avec lequel il s’est lié apparemment d’amitié et avec lequel il a partagé diverses affaires. Au plan personnel, Quéméneur est célibataire, vit avec l’une des ses sœurs, Jenny, et son frère, Louis (il y a 10 enfants dans cette fratrie). S’il habite à Kerabri (Landerneau), il est également propriétaire d’une villa dénommée Traou-Nez, sur la commune de Plourivo (près de Paimpol, sa falaise et sa Paimpolaise…) qu’il a achetée 25 000 Francs en 1920. Il envisage de la vendre et la propose d’ailleurs aux Seznec auxquels il la fait même visiter : ci-après.
 
Depuis un an environ, soit courant 1922, Quéméneur a commencé à s’intéresser aux Cadillac d’occasion abandonnés par l’armée américaine et dont de nombreux exemplaires circulent ou pourrissent çà et là dans la région.
 
Quéméneur et Seznec décident alors de s’associer pour en effectuer la commercialisation. Afin de débuter ce marché, ils décident de convoyer une Cadillac jusqu’à Paris où elle doit être vendue 30 000 Francs à un contact de Quéméneur. Il s’agit d’un véhicule appartenant à Seznec mais sur lequel Quéméneur a un gage en vertu d’une dette de 15 000 Francs que le premier a contracté envers le second en octobre 1922. Les deux hommes entendent, au-delà, mener des transactions à plus grande échelle et, pour cela, doivent d’abord réunir les fonds nécessaires à l’achat d’autres véhicules.
 
Mardi 22 mai 1923 : Seznec et Quéméneur se rendent d’abord à Brest ensemble.
 
Pour Seznec, il s’agit de convertir en francs les 4 040 dollars-or que sa femme Marie-Jeanne a économisés de leur activité de blanchisserie pendant la guerre. Pour Quéméneur, il s’agit de rencontrer son banquier pour lui demander un découvert de 100 000 Francs destinés à couvrir l’achat des véhicules d’occasion destinés à la revente. La Société Bretonne de Crédit (méfiante comme un banquier devant une transaction louche !) refuse. Parallèlement, Quéméneur téléphone à son beau-frère, Maître Pouliquen, avoué à Pont-l’Abbé. Celui-ci, disons, a trois caractéristiques.
D’abord il s’occupe habituellement des affaires patrimoniales de la famille Quéméneur.
Ensuite il n’apprécie pas Seznec, qu’il estime de moralité douteuse.
Enfin il doit 150 000 Francs à Pierre Quéméneur : une somme qui lui a permis d’acheter son étude de Pont-l’Abbé.
 
C’est pour cette dernière raison que ce dernier l’appelle : ayant besoin de fonds, il demande à Pouliquen de lui régler immédiatement sa dette. Pris de cours pour un tel montant, Pouliquen ne peut avancer que 60 000 Francs. Afin que Quéméneur puisse les toucher rapidement, il est convenu que Pouliquen lui adresse par courrier un chèque tiré sur la Banque de France et au nom de Quéméneur, que ce dernier ira récupérer à une poste restante au 6 boulevard Malesherbes à Paris. Quéméneur encaisse ensuite deux autres créances et, ses affaires réglées, retrouve Seznec à la terrasse de l’Hôtel des Voyageurs, à Brest, à midi.
 
Le drame va alors se nouer dans des conditions confuses.
Seznec-Cadillac.jpg
Le mercredi 23 mai, Seznec fait réviser la Cadillac à Landerneau pour la préparer au voyage.
 
Le jeudi 24 mai 1923, Quéméneur part de Saint-Sauveur en train pour rejoindre Rennes. Seznec, de son côté, part de Morlaix en Cadillac pour la même destination : les deux hommes se sont donnés rendez-vous à Rennes à l’Hôtel Parisien. Ils y dînent et Quéméneur y expédie un télégramme à destination de son beau-frère Pouliquen : il s’agit pour celui-ci d’expédier un chèque tiré non sur la Banque de France mais sur la Société Générale à Paris. Pouliquen s’exécutera le lendemain, expédiant (contre toute instruction) un chèque non barré (= encaissable directement en liquide par le porteur) au 6 boulevard Malesherbes.
 
Les deux hommes quittent Rennes le jeudi 25 mai 1923 au petit matin en direction de Paris. Le voyage est laborieux, la voiture subit des crevaisons et des pannes à répétition. Vers 20 heures, exténués, ils arrivent à Houdan où ils dînent au restaurant le Plat d’Etain puis repartent. Ils sont à moins de 50 kms de Paris. Ils ne seront plus vus ensemble.
 
A 5 h du matin, le vendredi 26 mai, Seznec est en panne sèche à La-Queue-les-Yvelines : il est alors sur le chemin du retour, seul.
 
Il arrive à Morlaix 24 heures plus tard, à l’aube du samedi 27 mai 1923.
 
Le jeudi 1er juin 1923, Seznec repart pour Paris où il arrive le 2 juin au matin.
 
Au matin du vendredi du 2 juin 1923, un inconnu tente de toucher le chèque expédié au nom de Quéméneur à la Poste du 6 Boulevard Malesherbes. Par erreur, l’employé lui indique que ce chèque n’est pas encore arrivé et l’inconnu repart. Cela ne peut pas être Pouliquen puisque, le même jour, l’avoué signe trois actes en son étude de Pont-l’Abbé.
 
Le samedi 9 juin 1923, inquiets de la disparition de Pierre Quéméneur, Jean Pouliquen et Louis Quéméneur se rendent chez Seznec pour avoir une conversation avec lui. Celui-ci leur indique que Pierre Quéméneur entretenait une correspondance avec un américain nommé Sherdly ou Gherdi : c’est cet homme qu’ils devaient rencontrer à Paris, sur le Champ-de-Mars, où se tient un marché des Cadillac d’occasion. Il leur explique comment, au soir du 24 mai, il a laissé Quéméneur à la gare de Dreux afin qu’il prenne le train pour Paris. Lui-même, après plusieurs pannes, a décidé de rentrer sur Morlaix.
 
Le dimanche 10 juin 1923, Jean Pouliquen et Louis Quéméneur, accompagnés de Guillaume Seznec, se rendent à la Brigade Mobile de Police de Rennes pour l’ouverture d’une enquête quant à la disparition de Quéméneur, qui n’a toujours pas reparu. Mais celle-ci est impossible sans dépôt officiel de plainte à Paris, lieu de la disparition. Seznec tente de rassurer la famille Quéméneur : peut-être celui-ci est-il parti aux Etats-Unis ?
 
Le mardi 12 juin 1923 Pouliquen et Louis Quéméneur se rendent à Paris à l’adresse du dénommé Sherdly donnée par Seznec : il s’agit… de celle du bureau de poste restante où a été expédié le chèque ! Ils décident de porter plainte le lendemain.
 
Le 12 et le 13 juin 1923, Seznec est absent de chez lui. Un télégramme expédié à sa femme en date du 13 indique qu’il est en panne de voiture à Plouaret. Il est de retour chez lui le 14 juin.
 
Le mercredi 13 juin 1923, un télégramme est expédié du Havre à la famille Quéméneur. « Ne rentrerai Landerneau que dans quelques jours. Tout va pour le mieux. Quéméneur » (ci-après).
 
Le Havre, précisons-le est le lieu des départs en bateaux transatlantiques.
 
Le même jour, 13 juin 1923, ignorant l’arrivée de ce télégramme, Pouliquen et Louis Quéméneur portent plainte à la Sûreté parisienne. C’est le commissaire Achille Vidal qui est chargé des investigations et, du côté de Rennes, c’est le commissaire Cunat. La façon dont est rédigé le télégramme éveille les soupçons de la famille : jamais Quéméneur n’aurait signé de son nom de famille pour écrire aux siens, il aurait signé « Pierre », évidemment.
 
20 juin 1923 : Seznec n’est pas à Morlaix, il prétendra être à Saint-Brieuc. Le même jour, une valise est découverte abandonnée en gare du Havre.
 
Lundi 25 juin 1923 : Jean Pouliquen et Jenny Quéméneur (sa belle-sœur) sont convoqués par la police parisienne pour identifier la valise découverte le 20 juin en gare du Havre. Il s’agit de la valise de Pierre Quémeneur, tâchée de boue, de sang et de sable. Elle renferme notamment un carnet de notes reprenant une comptabilité de dépenses jusqu’à la date de la disparition (incluant le prix du billet de train de Dreux à Paris). Elle contient aussi une promesse de vente sous seing privé par laquelle Quéméneur cède la propriété de Plourivo à Seznec pour 35 000 F, signée en date du 22 mai 1923 : le jour où Quéméneur et Seznec se trouvaient à Brest pour préparer leur voyage du surlendemain.
Pouliquen puis la famille Quéméneur s’insurgent. La propriété (ci-contre), disent-ils, vaut aux alentours de 150 000 Francs, comment Quéméneur aurait-il pu la brader ? Par ailleurs, pourquoi Quéméneur, qui avait téléphoné à son beau-frère le matin même du 22 mai, ne lui a-t-il pas parlé de cette transaction ? Pourquoi Seznec lui-même n’a-t-il pas parlé de cette vente à Pouliquen lorsque celui-ci est venu le rencontrer le 10 juin pour parler de la disparition de Quéméneur ? La famille, enfin, est catégorique quant à la signature : il ne s’agit en aucun cas de celle de Quéméneur.
 
Mardi 26 juin 1923 : Première audition de Seznec, à titre de simple témoin, par le commissaire Cunat, de Rennes. Il explique qu’il s’agissait pour Quéméneur et lui de fournir 100 Cadillac au dénommé Sherdly, ou Gherdi pour un prix unitaire de 30 000 Francs. La presse s’empare de l’affaire de la disparition de Quéméneur : les rumeurs les plus folles commencent à circuler. Ce déchaînement va beaucoup contribuer à brouiller la lisibilité de l’affaire.
 
Jeudi 28 juin 1923 : le commissaire Vidal fait venir Guillaume Seznec à Paris dans les locaux de la police parisienne. Il s’agit encore de la simple audition d’un témoin puisque Seznec est le dernier à avoir vu Quéméneur vivant.
 
Seznec lui raconte son histoire : lui et Quéméneur se sont retrouvés à Brest le 22 mai précédent sur une idée de Quémeneur. Ils sont partis en Cadillac le 24 mai afin de rejoindre Paris. Il s’agissait d’y vendre la voiture à un dénommé Cherdy, ou Gherdi, ou Charly : un américain avec lequel Quéméneur entretenait une correspondance. La route a été difficile, avec de nombreuses pannes. Les deux hommes se sont alors arrêtés à Dreux, au soir du 24 mai, où ils ont dîné dans un restaurant. Quéméneur était furieux. « Il me reprochait d’avoir entrepris ce voyage avec ma voiture qui n’était pas en état » dit Seznec.
 
Quémeneur, excédé, décide de terminer le voyage vers Paris en train et Seznec l’a alors laissé à la gare de Dreux vers 22 h. Ils ont d’ailleurs heurté une barrière en entrant dans la cour de la gare. Quéméneur est descendu du véhicule et est entré dans le hall pour prendre le prochain train pour Paris. Seznec est reparti en voiture, a tenté de rallier Paris aussi mais, devant le mauvais état du véhicule, a décidé, comme le lui avait conseillé son ami dans ce cas, de revenir à Morlaix. Mais pourquoi rentrer en Bretagne et refaire 450 kms en sens inverse avec une voiture en mauvais quand on n’est qu’à 46 kms de Paris, le but du voyage ? Face aux approximations  de Seznec, les policiers se montrent méfiants.
 
Ils l’interrogent ensuite sur la valise de Quémeneur, découverte le 20 juin au Havre : on y a trouvé une promesse de vente de la propriété de Plourivo. Seznec la reconnaît : il s’agit d’un acte que Quéméneur et lui ont signé ensemble lors de leur voyage du 22 mai précédent à Brest. D’ailleurs, Seznec en a le double : sur-le-champ, il le sort de sa poche !
 
Seznec explique que la transaction s’est faite de façon régulière, à la terrasse de l’Hôtel des Voyageurs : Quéméneur a accepté de vendre à Seznec sa propriété de Plourivo pour la somme de 95 000 Francs, soit 35 000 F (mentionnés dans l’acte) auxquels s’ajoutent 4 040 dollars-or (valeur de 60 781 Francs à l’époque) versés « en dessous de table ». L’acte a été tapé dans l’après-midi du mardi 22 mai 1923 puis signé ensuite par les deux hommes. Où Seznec a-t-il donné ses dollars à Quéméneur ? A la terrasse de l’hôtel... ou dans la voiture : il ne sait plus.
 
Seznec est alors confronté à Pouliquen (beau-frère de Quéméneur et avoué). Aux questions sur le prix de vente ou la remise physique des dollars-or (il s’agit de pièces d’or dont le poids total est de 3 kg environ), Seznec apporte des réponses hésitantes, évasives ou, c’est pire, choisit de se taire. Quéméneur lui a-t-il signé un reçu pour les pièces ? Non, pour qu’il n’y ait pas de trace au plan fiscal. Autre question : qui a eu l’idée de l’expédition à Paris ? C’est Quéméneur, dit d’abord Seznec. Mais, devant le témoignage contraire de Pouliquen, qui a assisté à une conversation téléphonique, il change de version. D’une façon générale, Seznec s’embrouille, fait des confusions, manque de clarté.
 
On étudie la signature de Quéméneur sur les actes de cession. Pouliquen affirme d’emblée qu’elle est fausse. Seznec s’obstine quant à la régularité de l’acte : il y reconnaît sa propre signature et nie avoir contrefait celle de Quéméneur.
 
Seznec est ensuite interrogé sur son emploi du temps lors de son voyage du 2 juin 1923 à Paris : la police le soupçonne évidemment d’avoir tenté de toucher le chèque envoyé par Pouliquen à Quéméneur en poste restante au 6 boulevard Malesherbes à Paris. Seznec prétend s’être rendu chez Maître Gauthier, un avocat établi rue Vivienne à propos d’un différend judiciaire qu’il a à Morlaix. L’avocat confirme effectivement le rendez-vous. Seznec affirme aussi s’être rendu à l’Hôtel de Normandie, où Quéméneur devait descendre, afin de prendre de ses nouvelles. Mais le réceptionniste de l’hôtel de Normandie ne se souvient pas d’avoir jamais vu Seznec. Ni même Quéméneur d’ailleurs.
 
Seznec est alors interrogé sur son emploi du temps des 12 et 13 juin 1923 (rappelons que c’est le 13 juin que le « télégramme de Quémeneur » a été envoyé depuis le Havre). Il explique qu’il est parti en voiture à Saint-Brieuc et est tombé en panne dans le village de Plouaret le 12 juin au soir. Il a fait expédier un télégramme à sa femme expliquant ses difficultés en date du 13 juin. Puis il dit avoir pris le train pour Saint-Brieuc et passé la nuit du 12 au 13 dans un hôtel dont il ne se souvient pas du nom. On compulse les registres des hôtels : son nom ne figure dans aucun. Une omission n’est cependant pas à exclure. Autre élément troublant : la gare de Saint-Brieuc a délivré, le 12, un aller Saint-Brieuc – Le Havre de nuit (n° 222977). Seznec dit s’être rendu à Brest le 14 juin, chez son ami Hilaire Métais. Celui-ci ne s’en souvient pas...
 
Dans un contexte où la disparition de Quéméneur reste mystérieuse, Seznec n’apporte à l’évidence que des réponses imprécises à des questions pourtant simples. En outre, il se montre cassant et peu coopératif avec les enquêteurs, alimentant les soupçons des policiers à son encontre.
 
Le lendemain, vendredi 29 juin 1923, une reconstitution de la soirée du 25 mai a lieu à Dreux avec Seznec (qui n’est toujours que simple témoin dans cette affaire de disparition). C’est là où, dit-il, il a dîné avec Quéméneur dans un restaurant avant de laisser celui-ci à la gare toute proche. On ne retrouve pas le restaurant en question… En fait, Seznec se trompe. Les deux hommes ont bien dîné ensemble mais pas à Dreux. C’est à Houdan, 15 kms plus loin sur la N12, au « Plat d’étain » : une erreur excusable pour deux hommes harassés qui arrivent de nuit dans une ville qu’ils ne connaissent pas. Les filles de salle du restaurant, confrontées, se souviennent bien de Seznec. Il dit vrai, donc. Dans ces conditions, la gare où Seznec dit avoir laissé Quéméneur n’est pas celle de Dreux mais celle de Houdan, à quelques centaines de mètres de là, dans une rue en pente…
 
On s’y rend.
 
Effectivement, à la gare de Houdan, le chef de gare confirme que, dans la soirée du 24 mai, une grosse voiture est venue cogner la barrière comme l’avait indiqué Seznec : les deux passagers semblaient en proie à une violente dispute. Personne, cependant, n’est descendu du véhicule qui est reparti. Mais Seznec persiste à prétendre que Quéméneur est descendu là. On consulte le registre des ventes de billets de train : aucun employé n’a vendu de billet pour Paris cette nuit-là. On interroge alentour : aucun témoin n’a vu Quéméneur. On fait la tournée des hôtels : aucun ne l’a enregistré. Or, à 22 heures, à Houdan, il n’y a plus de train pour Paris avant… 3 h 40 du matin. Qu’a donc fait Quéméneur ? « Il a peut-être rencontré une gonzesse avec qui il a pu aller coucher ? » plaisante Seznec. Son humour déplacé et ses approximations font très mauvaises impressions. D’autant que cet allusion scandalise la famille Quéméneur, soucieuse de sa respectabilité, et les élus locaux de Houdan qui protestent de la salubrité publique de la ville !
 
L’absence de cric dans la voiture de Seznec intrigue : où est-il passé ? Seznec pense qu’il l’a oublié au cours de la réparation d’une des nombreuses pannes de la voiture. La police pense évidemment qu’il a pu servir à lester un cadavre jeté dans un des nombreux étangs de la région…
 
Pendant ce temps, en Bretagne, le juge d’instruction Ernest Binet perquisitionne à Kerabri, demeure des Quéméneur. Il s’agit de retrouver trace des lettres qui, selon les dires de Seznec, auraient été envoyées par le dénommé Gherdi à Quéméneur. On n’en trouve aucune.
 
Le 30 juin 1923 a alors lieu la première « visite domiciliaire » (= une perquisition) chez Seznec. Elle n’apporte rien de particulier mais les policiers s’aperçoivent au passage que la plaque d’immatriculation de la Cadillac qui devait être vendue a été maquillée, tout comme celle d’une autre voiture que possède Seznec, une Sizaire et Naudin. Décidément, ce Seznec a des activités bien troubles.
 
Dans la région de Houdan, parallèlement, on déclenche des fouilles pour retrouver le corps de Quéméneur. Activement menées avec l’aide de chiens, elles ne donnent rien.
 
Le jour même, le juge d’instruction notifie à Seznec son mandat d’arrêt : il est incarcéré. « L’affaire Quéméneur » devient « l’affaire Seznec ». Alors vite, le second épisode !

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