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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1923 : L'étrange voyage de SEZNEC et QUEMENEUR (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 23 Mai 2005, 15:17pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s ami(e)s et passionné(e)s par l'affaire SEZNEC, aux apparences trompeuses,
 
Le 6 juillet 1923 : le commissaire Cunat, assisté notamment des inspecteurs Chelin et Thomas, effectue une perquisition chez Seznec : la deuxième. Alors que la première avait concerné la maison et le garage, la seconde concerne les divers bâtiments de la scierie. Dans la chaufferie, derrière un tableau électrique, les policiers découvrent une machine à écrire de type « Royal » n° 10.434.080. L’épouse de Seznec, présente à ce moment, l’affirme : elle n’a jamais vu cette machine auparavant. A l’aide d’un papier, les enquêteurs tapent quelques mots devant Marie-Jeanne Seznec. Cette feuille sera ensuite soumise aux expertises pour être comparée aux promesses de vente de Plourivo.
 
Seznec possédait une autre machine (c’était rare à l’époque) issue des stocks américains (et par ailleurs gardée par son ex-comptable parce que Seznec lui devait de l’argent). Mais il apparaît que celle-ci est un modèle récent qui a été acheté au magasin Chenouard, établi au Havre. Chenouard confirme les références : le modèle en question a été acheté chez lui en date du… 13 juin précédent !
 
Interrogé, Seznec nie s’être jamais rendu au Havre. On interroge les vendeurs du magasin, qui croient reconnaître Seznec sur les photos qu’on leur présente. Puis d’autres témoins affirment avoir vu Seznec dans le train de nuit Paris-Lannion du 13 au 14 juin puis encore d’autres, à Plouaret, avec un gros paquet sur l’épaule au matin du 14 juin. L’étau se resserre autour du breton mais celui-ci nie tout de bout en bout. L’affaire, au reste, n’est pas limpide : des témoins, au contraire, affirment avoir vu Seznec en Bretagne à cette date. Problème : ce n’est pas là où Seznec lui-même affirme qu’il était !
 
Ultime élément troublant : le papier (un papier timbré, officiel), qui a servi à taper, le 22 mai à Brest, la promesse de vente contestée, a été acheté dans un des deux bureaux de tabac de… Morlaix. Seznec l’admet mais se défend : qu’est-ce cela prouve ? « Quéméneur venait souvent à Morlaix » : il pouvait y avoir acheté du papier et l’avoir apporté à Brest pour taper la transaction.
 
Pour la police, c’est clair : Seznec a fait disparaître Quémeneur puis a fabriqué une fausse promesse de vente en deux exemplaires qu’il a antidatée. La piste de la vente de la propriété de Plourivo est privilégiée au détriment de la question du trafic de Cadillac, jugée secondaire. 
 
Le 7 juillet 1923 : Guillaume Seznec est officiellement inculpé par le juge d’instruction du meurtre de Pierre Quéméneur…
 
A première vue, pour les enquêteurs, le dossier paraît simple : Seznec et Quéméneur se sont associés pour vendre des Cadillac d’occasion à un intermédiaire quelconque. Mais Seznec est aux abois : de multiples saisies le conduisent à des problèmes de trésorerie. La voiture qui doit être vendue est elle-même gagée au bénéfice de Quéméneur. Elle est en mauvais état. Les deux hommes, fatigués, se disputent à Houdan. Seznec est plus jeune et plus athlétique que son compagnon : il le tue (peut-être avec le cric ?), s’empare de son argent liquide puis fait disparaître le corps avant de rentrer à Morlaix. Le 2 juin, il tente de réclamer le chèque à la poste restante du boulevard Malesherbes : qui, en effet, hormis Pouliquen et lui, savait qu’un chèque y avait été envoyé ?
 
Il échafaude ensuite un autre plan : faire croire que Quéméneur est parti pour les Etats-Unis (depuis le Havre). Il en parle une première fois à la famille Quéméneur le 10 juin puis se rend le 13 au Havre pour y acheter une machine à écrire. Il envoie de là-bas le faux télégramme pour ralentir les recherches et tape les promesses de vente qu’il signe de façon apocryphe.
 
Il revient au Havre le 20 juin pour y abandonner la valise de Quéméneur dans la gare afin d’accréditer l’idée que Quéméneur s’est embarqué pour les Etats-Unis et a oublié ses bagages. Il y glisse l’un des deux faux actes et inscrit sur le carnet de notes le coût d’un billet de train Dreux-Paris : un trucage puisque, la reconstitution l’a montré en présence de Seznec lui-même, ce n’est pas à Dreux mais à Houdan que Seznec aurait déposé Quéméneur pour qu’il y prenne le train pour Paris… Qui d’autre que Seznec savait qu’il prétendrait, par erreur, avoir laissé Quéméneur à Dreux et non à Houdan ?
 
Pour les dates du 13 comme du 20, Seznec est incapable de fournir un alibi vérifiable alors que de nombreux témoins, au contraire, affirment l’avoir aperçu au Havre.
 
Le 9 juillet 1923, l’instruction est confiée à Maître Campion, un breton natif de la région qui connaît la langue (il est « bretonnant ») et surtout la psychologie locale. Pour lui, le nœud du dossier concerne le jour du 13 juin, l’achat de machine à écrire au Havre et l’alibi que Seznec pourrait fournir à ce propos. Campion est méticuleux et veut décortiquer les emplois du temps : l’instruction va donc durer 12 mois, s’étalant de juillet 1923 à juillet 1924.
 
Rien à voir avec une procédure bâclée, au contraire.
 
Le 13 juillet 1923, Seznec est transféré à la prison de Morlaix. Le 25 juillet 1923, il est confronté aux vendeurs du magasin de machines à écrire du Havre, messieurs Chenouard (le patron), Heranval, Legrand et de Hainaut. Tous le reconnaissent formellement.
 
Mais Seznec nie tout. Il maintient sa version des faits : il était à Saint-Brieuc le 13 juin 1923 où il a acheté un « charbon de magnéto » pour sa voiture. Où a-t-il dormi ? Il ne se souvient pas du nom de l’hôtel (aucun ne l’a enregistré ce soir-là). Où a-t-il acheté ses pièces détachées ? Dans un garage. Mais aucun garage de Saint-Brieuc ne se souvient de cet achat. Il cite des témoins qui ne peuvent confirmer ses dires. Mais il le maintient : il n’a ni acheté la machine ni tapé les promesses de vente ni contrefait la signature de Quéméneur. Toute cette histoire est une machination contre lui. Lui, il n’avait, dès le départ, que l’ambition de vendre la voiture au dénommé Gherdi l’américain à Paris. On fait des recherches sur un individu de ce nom dans le milieu des ventes de voitures : peine perdue. Gherdi apparaît comme une « pure création de l’imagination de Seznec » (ce sera plus tard la terminologie de l’acte d’accusation). Une de plus, pour les policiers et magistrats chargés de l’instruction.
 
Par ailleurs, on se demande qui a tenté de toucher, le 2 juin, le chèque de 60 000 Francs à la poste restante du boulevard Malesherbes ? Seznec nie, évidemment. On le confronte donc à l’employé de la Poste. Mais celui-ci ne le reconnaît pas… Le soupçon n’est donc pas validé. L’identité de l’homme reste un mystère. Un de plus.
 
Le 19 juillet 1923, Seznec s’enfonce un peu plus : le surveillant-chef de la prison intercepte un message de Seznec envoyé à sa femme Marie-Jeanne, caché dans l’anse du panier à linge. Il lui demande d’aller solliciter diverses personnes nommément désignées afin que ceux-ci effectuent, contre argent, de faux témoignages lui permettant de se forger un alibi pour le 13 juin. L’opinion publique, jusque-là encore indécise, devient hostile à Seznec.
 
Le 30 août 1923, Seznec tente de s’évader de la prison : cela n’améliore pas sa popularité…
 
Toutefois, les témoignages en défaveur de Seznec ne sont pas les seuls : des éléments à décharge viennent jeter le trouble dans les convictions.
 
L’ancien notaire et maire de Landerneau, Me Danguy des Déserts, par exemple, affirme avoir vu Quéméneur le 26 ou le 29 mai 1923, soit après sa disparition mais, après une série de cafouillages peu clairs, le témoignage de ce notaire, très myope, et à sa demande, n’est pas consigné formellement. En novembre 1923, c’est un imprimeur de Morlaix, Alfred Lajat, qui dit avoir vu Quéméneur au Café de Versailles, rue de Rennes (près de la gare Montparnasse), le 29 mai précédent. Mais l’homme est borgne et son témoignage très tardif.
 
La procédure se poursuit laborieusement. Si les premiers éléments de l’affaire étaient à peu près concordants, les témoignages qui s’accumulent entretiennent, eux, la confusion, provoquent des recherches et retardent d’autant la clôture du dossier. On a du mal à reconstituer les emplois du temps de Seznec, on mesure son kilométrage, sa consommation d’essence, on fouille les étangs, la Seine, rien n’y fait : les éléments rassemblés n’apportent pas d’éclairage décisif. Des lettres de délation, inévitablement, arrivent, suggérant des pistes que les enquêteurs sont obligés de vérifier. On parle d’une histoire de femmes, d’adultère de Marie-Jeanne Seznec avec Pierre Quéméneur, de crime en bande organisée à Houdan. A l’inverse, certains affirment avoir vu Quéméneur à Paris, à Rennes, à Quimper et même à Auch…
 
Le 6 janvier 1924 : coup de théâtre ! Un dénommé François Le Her, domicilié à Paris et anciennement contrôleur de tramway à la STCRP (l’ancêtre de la RATP) déclare à la police qu’il a contrôlé Pierre Quéméneur le 26 mai 1923 vers 18 h 30 sur la ligne n°12 Hôtel-de-Ville-Auteuil, soit le lendemain de sa disparition ! Ils se sont même reconnus et ont parlé en breton ensemble. Ce témoignage est évidemment capital et fait l’objet de vérifications attentives. Le Her se souvient de la date car, dit-il, elle se situe la semaine suivant une altercation qu’il avait eue avec un voyageur. On consulte la main-courante des rapports de la STCRP : Le Her dit vrai. Le témoignage, essentiel, de Le Her est pris très au sérieux.
 
Mais la personnalité du témoin suscite la méfiance.
 
Drôle d’individu, en effet, ce Le Her. S’il n’est plus à la STCRP c’est qu’il en a été licencié pour manque de travail. Il a aussi été expulsé de son logement de Pont-Croix, en Bretagne, pour ne pas avoir payé son loyer. Localement, on le dit affabulateur et peu fiable. Il a en outre été acquitté en 1921, grâce à une lettre anonyme qui a jeté le doute dans les esprits, dans une affaire de viol dont il était accusé. A Paris, l’enquête de proximité révèle qu’il maltraite régulièrement sa femme. Si les renseignements sur la moralité de ce témoin sont donc médiocres, son témoignage est néanmoins retenu à décharge.
 
Le 28 juillet 1924, à l’issue d’une instruction minutieuse qui a rassemblé 507 pièces, la procédure est définitivement close : Seznec est finalement renvoyé devant la Cour d’Assises pour le meurtre de Pierre Quéméneur. Campion a affermi sa conviction mais n’a instruit son dossier que par rapport à la question de la demeure de Plourivo. Le trafic de Cadillac n’a jamais fait l’objet d’investigations poussées, ni pour ce qui a concerné les activités de Seznec dans la revente de véhicules avant 1923, ni pour ce qui est de la piste du dénommé Gherdi qui, à l’évidence, n’a pas été recherché activement. Si l’instruction n’a à l’évidence pas été bâclée, n’a-t-elle pas néanmoins pêché par manque d’exhaustivité ?
 
Le procès s’ouvre le 24 octobre 1924 à Quimper, soit 18 mois après les faits incriminés. Il va durer 12 jours et rassembler 148 témoins : un record pour l’époque. Les jurés sont tous des hommes.
 
La thèse de l’accusation est simple : Seznec voulait s’approprier le manoir de Quéméneur depuis longtemps et avait planifié de le tuer. Il a fait disparaître le corps dans la nuit du 24 au 25 mai puis a acheté la machine à écrire le 13 juin au Havre, a tapé les promesses de ventes et envoyé le faux télégramme. Le témoin crucial est Monsieur Chenouart, propriétaire de la boutique dans laquelle la machine à écrire a été achetée par un homme qui s’en est fait longuement expliqué le fonctionnement. Appelé à la barre, il est formel : c’est bien Seznec.
 
Mais ce n’est pas tout : l’expertise des signatures apocryphes des promesses de ventes, l’absence d’alibi pour les dates des 13 et 20 juin 1923, les réponses évasives de Seznec, ses oublis, ses rétractations, les témoignages à charge, tout s’accumule contre l’accusé qui ne trouve pas la parade par des réponses claires et précises.
 
Le principal point faible de l’accusation, toutefois, reste l’absence de cadavre et d’arme.
 
Le témoin Le Her produit ainsi un effet considérable : sa déposition indiquant qu’il a vu Quéméneur vivant le lendemain de sa disparition fait sensation dans le public. Mais Seznec, par ailleurs, maintient une ligne de défense difficilement crédible : il s’agit d’une machination (« on » a posé la machine dans son garage, « on » fait des témoignages contre lui…). Il proteste sans répit de son innocence.
 
L’avocat de la défense, Marcel Kahn, doit en outre se montrer convaincant pour expliciter l’attitude de Seznec durant l’instruction, ses dissimulations, ses silences, ses maladresses… Les faux témoins que Seznec a tenté de trouver en sa faveur ? Il s’agit en réalité de l’indice de l’homme simple écrasé par la machine judiciaire et qui cherche par tous les moyens à s’en sortir. Plutôt que de l’en accuser, ne faut-il pas plutôt plaindre un innocent de devoir recourir au mensonge pour sauver sa tête ? La tentative d’évasion ? Elle n’est pas étonnante. Comment un innocent pourrait-il accepter de rester en prison ? Si l’avocat fait son possible, il manque toutefois du théâtral indispensable en ces circonstances et des effets de manche qu’on attend de lui. A bout d’arguments, il conclut sa plaidoirie en ces termes : « Malheur à vous, jurés bretons, si l’on pouvait dire un jour que vous avez condamné un innocent ! ».
 
Une accumulation écrasante d’éléments concordants, mais pas d’arme, pas d’aveu, pas de corps et le témoignage affirmatif de Le Her ? Cela pourrait-il conduire les jurés à acquitter l’accusé ?
 
Non et cela pour trois raisons.
 
- D’abord, à cette époque, la France est encore sous le choc du procès de Landru, survenu trois ans plus tôt seulement : là aussi, il n’y avait ni corps, ni arme, ni aveu et seulement des éléments concordants. Et Landru avait nié de bout en bout, jusqu’au pied de l’échafaud. Ce précédent va peser lourd dans la psychologie de jurés qui ont la hantise de laisser se commettre un « crime parfait ».
- Ensuite, il y a à charge de Seznec un élément capital : le mobile et les preuves matérielles (machine à écrire, expertise graphologique).
- Enfin, l’attitude de l’accusé pèse lourd : Seznec devrait s’indigner, crier son innocence et son désespoir ? Rien de tout cela. Il se tait ou plaisante et raille les questions qu’on lui pose, auxquelles il répond avec insolence ou humour.
 
A l’issue d’un jugement un peu confus, les jurés ne retiennent finalement pas la préméditation. En revanche, Seznec est reconnu, le 4 novembre 1924, coupable du "meurtre" de Pierre Quéméneur. La peine applicable n’est donc pas la guillotine mais le bagne. A vie.
 
Dix-huit mois plus tard, par le convoi d’avril 1927, Seznec part pour la Guyane sous le matricule 49 302. Tout est-il perdu ? C’est sans compter avec l’entêtement breton !
 
Pendant que Seznec casse des cailloux en Guyane, sa femme Marie-Jeanne ne reste pas inactive. Jane Seznec s’accroche aux informations contenues dans une correspondance de son mari qu’elle reçoit en août 1925 concernant le dénommé Cherdy ou Charly (que Quéméneur et Seznec devaient rencontrer à Paris). Elle finit, en 1926, par retrouver la trace d’un certain Boudjema Gherdi. Il s’agit en fait d’un juif algérien, ancien engagé volontaire comme chauffeur dans le camp américain de Romorantin, d’où son surnom d’« américain » ! A l’époque de la disparition de Quéméneur, l’homme faisait commerce de pièces détachées provenant des stocks américains au 17 rue Brochant à Paris. Son « quartier général » où on pouvait le trouver était le café « Au tambour », situé 113 avenue de la Bourdonnais, non loin du Champ-de-Mars. Marie-Jeanne Seznec alerte la police et la presse et formule une demande en révision sur la base suivante : l’absence de preuve établissant l’identité du dénommé « Charly l’américain » avait à l’évidence lourdement pesé dans le verdict de culpabilité de Seznec. Or, « Gherdi – Charly » existe : Seznec n’a donc pas menti sur ce point !

Car si le dénommé Gherdi, interrogé, reconnaît avoir donné sa carte à Quéméneur lors d’une brève rencontre à Paris avec celui-ci, il nie cependant avoir jamais été en relations d‘affaires avec Quéméneur et encore moins lui avoir régulièrement écrit, ainsi que le prétend Seznec (les lettres éventuelles n’avaient d’ailleurs jamais été retrouvées). Ce qu’a dit Seznec est donc une demi-vérité ou un demi-mensonge mais l’élément n’est ni parfaitement clair ni décisif dans ce qu’il apporte.
 
La Cour de Cassation se prononce : le fait que ce Gherdi existe finalement ne constitue pas à proprement parler une preuve de l’innocence de Seznec dont la culpabilité a été reconnue sur la base d’autres éléments. L’existence ou pas de Gherdi n’a pas constitué un élément déterminant dans le verdict dans la mesure où la Cour d’assises n’a pas « motivé sa décision » (elle ne le fait jamais). La (deuxième) demande en révision de Marie-Jeanne Seznec, introduite le 6 avril 1926, est donc rejetée. Gherdi sera plusieurs fois interrogé par la suite, en 1956 (par l’écrivain Claude Bal, partisan de la révision) et encore en 1966 : à chaque fois, il maintiendra ses dénégations et la version donnée en 1925.
 
A partir de 1930, un ancien juge d’instruction, Charles-Victor Hervé, développe l’idée que Seznec est innocent et a, en réalité, été victime d’un incroyable complot. Hervé fonde ses hypothèses sur un curieux événement dont il a eu fortuitement connaissance durant l’instruction et que, à l’époque, il avait transmis à la hiérarchie judiciaire mais qui n’avait jamais été communiqué aux jurés.
 
Cet évènement a eu lieu fin mai 1923, soit deux jours après la disparition de Pierre Quéméneur. Une nuit, la Marie-Ernestine, une gabare, drague du sable dans le Trieux (la rivière qui longe Plourivo) et, pour ce faire, attend la marée à la hauteur de la villa des Quéméneur, Traou-Nez. La propriété est éclairée, ce qui est inhabituel. Vers une heure du matin, les hommes d'équipage entendent des coups de feu. Du manoir, ils sont interpellés par une femme accompagnée d'hommes qui leur propose des cigarettes mais ils ne répondent pas.
 
Charles Hervé est en fait atteint de troubles du comportement. Il est sujet à des hallucinations et en 1930, après avoir vu Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, il a été interné quelque temps à l’hôpital psychiatrique Saint-Méen de Rennes pour y prendre du repos ( !). Il a quitté la magistrature peu après. Si Hervé situe les faits dans la nuit du 27 au 28 mai 1923, soit après la disparition de Quéméneur, le premier témoignage des marins situe au contraire les coups de feu le 25 mai 1923, soit avant la disparition de Quéméneur. Tout cela est d’autant moins probant que, le 22 mai, le gardien de la propriété, Monsieur Guyomard, fêtait… les noces de sa fille. Pour les détracteurs de Seznec qui font la fine bouche devant cette information, il n’y a donc rien d’étonnant à avoir entendu des détonations de pétards et à ce que quelques fêtards aient hélé les marins d’un bateau qui passait sur la rivière, par ailleurs à une date non clairement établie… On étudie les marées pour trouver la bonne date. Les discussions n’aboutissent à rien de probant mais le doute demeure.
 
Hervé ne désarme pas, il s’intéresse parallèlement à des pistes délaissées, des témoins de second ordre, des idées peu explorées. Sa méfiance touche particulièrement un dénommé Alphonse Querné, courtier en bois et charbon à Morlaix et par ailleurs régisseur des bois de Traou-Nez : des bois que Quéméneur a activement exploité. Querné doit de l’argent à Pierre Quéméneur. L’homme, qui avait été interrogé par la police lors de l’instruction, était absent de Morlaix du 13 juin (date du télégramme et de l’achat de la machine) au 20 juin (date de la découverte de la valise) : il était malade et alité chez sa mère, à Chelles. Mais Hervé découvre un témoin qui prétend être sa maîtresse, habite… Le Havre et affirme qu’en réalité, à ces dates, il était chez elle ! Ses soupçons s’aiguisent.
 
Plus intéressant encore est l’installation à Chelles, quelques mois après les faits, fin 1923, d’une guinguette nommé « Au canon de la Marne » (tout un programme). Elle est tenue par une dénommée Berthe Rallu qui a vendu le bistrot qu’elle tenait 113 avenue de la Bourdonnais, non loin du Champ-de-Mars : le café… « Au tambour », où se rendait souvent Gherdi, on s’en rappelle. Des témoignages concordants indiquent que Querné fréquente le « Canon de la Marne »…
 
Charles Hervé entraîne la Ligue des Droits de l’Homme. Il développe une théorie originale où les choses se passent ainsi : Pierre Quéméneur revient à Plourivo après une brève escale à Paris.
 
Dans la nuit du 27 au 28 mai, une dispute éclate entre Pierre Quéméneur et son frère Louis , à propos d’une histoire de femmes. Pierre est tué à coups de feu (ceux qu’entendent les marins de la Marie-Ernestine) par Louis.
 
On décide de faire disparaître le corps et de monter une machination contre Seznec, coupable idéal. Cette machination passe par la récupération par un tiers (Querné ?) du chèque envoyé à Paris par Pouliquen (le 2 juin 1923) car, hormis Seznec, Pouliquen était le seul à en connaître l’existence !
 
Pouliquen demande ensuite l’ouverture d’une enquête pour meurtre (12 juin ce qui, si le meurtre est reconnu, permet d’ouvrir la succession, contrairement à une disparition qui impose un délai de carence de 30 ans).
 
Querné part alors chez sa maîtresse Berthe Rallu, au Havre. Il achète là-bas une machine à écrire sous l’apparence, grimée, de Seznec (13 juin). Il confectionne une promesse de vente grossièrement frauduleuse et donc facilement attaquable avant de déposer ensuite la machine chez Seznec où la police va la trouver, comme par hasard, le 6 juillet et… le tour est joué !
 
Ce scénario intéressant et plausible (même si on observera qu’il a tout de même quelques faiblesses) est soutenu par le journaliste Maurice Privat. Le journal breton « La Province » en fait état dans ses colonnes au début de 1931, récoltant en retour un procès en diffamation (octobre 1932) intenté par la famille Quéméneur, évidemment indignée ar ces allégations graves et sans preuve. Le journal perd le procès.
 
Qu’importe ! En 1933, Hervé écrit un livre-choc : « Justice pour Seznec » ! Trop d’éléments demeurent obscurs, trop de pistes demeurent inexplorées, trop de silence pèse sur cette condamnation.
 
En 1934, Hervé réunit les jurés du procès de Quimper de 1924 : on leur a caché des éléments, dit-il. Au terme des discussions qu’il a avec eux, il les convainc de demander la révision du procès : ils le font à 6 voix sur 12 par une déclaration solennelle le 18 février 1934.
 
Dès ce moment, le doute ronge les esprits même les plus obtus : Gherdi, Quéméneur, le trafic de Cadillac, le café « Au tambour », les coups de feu dans le manoir de Plourivo, Querné, Berthe Rallu… Tous ces éléments se bousculent telles les pièces d’un puzzle qu’on n’arrive pas encore à assembler. Mais quelle aurait pu être l’âme damnée du complot, l’exécuteur des basses œuvres ?…
 
Durant son incarcération à Cayenne, Seznec tente par deux fois de s’évader. Pendant ce temps, sa fille aînée, Marie, est entrée au carmel où elle est morte en 1930, à l’âge de 21 ans. Sa femme, Marie-Jeanne, meurt, elle, en avril 1931. Nous allons voir dans les lignes suivantes le destin peu banal (c’est un euphémisme) de la fille cadette de Seznec, Jane et des deux fils de Seznec : Guillaume (comme son père) et Albert...
 
Mais le juge Hervé n’est pas le seul animateur de la campagne pour la révision du procès Seznec. François Le Her, principal témoin à décharge et dont les affirmations n’avaient finalement pas été retenues par le jury, se lance lui aussi hardiment dans la bataille. Drôle de personnage, décidément, ce Le Her. Sa femme Michelle, qu’il maltraitait, s’est suicidée en 1933. En 1935, Le Her est incarcéré pour outrage à la pudeur. Entre-temps il a pris à son service Jane Seznec, la seconde fille de Guillaume Seznec, comme bonne. Ils ont vingt ans d’écart. En 1935, il va finir par l’épouser. Dans son livre « Notre bagne » paru en 1950, Jane Seznec explique les allusions permanentes que Le Her fait à la culpabilité de Seznec, lui laissant entendre que Le Her a en réalité fait un faux témoignage en faveur de Seznec au procès : « Avec ce que je sais je peux le faire guillotiner au bagne » répète-t-il.
 
De cette union naîtront quatre enfants dont Denis Le Her-Seznec, né en 1946 et dont nous parlerons plus loin. Le Her poursuit son agitation en faveur de la révision. Entre-temps, à la fin de la guerre, il a été incarcéré au camp de Saint-Pabu pour dénonciation de résistants et collaboration économique.
Pendant ce temps, la vie de l’inspecteur Pierre Bonny, l’un des policiers de l’enquête (il était alors secrétaire-greffier sous les ordres du Commissaire Vidal de la Sûreté), bascule. Jusque-là brillant policier, il est compromis dans les affaires Prince et Stavisky (1934) : des scandales politico-financiers qui défraient la chronique du début des années 30.
 
En 1937 au terme de sa peine, Pierre Bonny est révoqué de la police. Durant l’Occupation, il s’engage dans la Gestapo et, avec le sinistre Lafont, mène la chasse aux Résistants pour le compte des Allemands. Il œuvre rue Lauriston où il torture ses prisonniers. A la Libération, il est fusillé le 27 décembre 1944. Auparavant, il s’est confessé par écrit. Il a reconnu de nombreuses turpitudes : faux, usage de faux, fabrication de fausses preuves, mensonges dans de nombreux cas. Mais pas dans celui de Seznec où il maintient qu’il a correctement fait son travail.
 
Charles Bonny, son fils, dans son livre « Mon père, l’inspecteur Bonny » (paru en 1975), rapporte les dernières paroles de son père « Mon petit, les apparences sont aujourd'hui contre moi. Exactement comme elles le furent contre Seznec. Moi qui avais participé à l'enquête, j'étais certain qu'il avait tué le conseiller général Quéméneur. Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai eu la certitude, pour ainsi dire formelle, que Seznec était innocent. Et pourtant, il est au bagne depuis plus de vingt ans et par ma faute, parce que je me suis trompé de bonne foi... »
 
Certains vont alors plus loin dans leurs affirmations. Pour eux, Pierre Bonny ment encore. Ils l’accusent au contraire d’avoir joué un rôle déterminant et actif dans l’instruction de l’affaire Seznec, fabriquant des preuves et chargeant Seznec à la moindre occasion… D’ailleurs, quand on est collabo en 1944, faussaire en 1934, on est naturellement soupçonné d’avoir été véreux dès 1924…
Les années passent et, à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, on décide de fermer le bagne. Le général De Gaulle accorde sa grâce à Seznec. Celui-ci est rapatrié en juillet 1947 par un bateau qui le débarque, ironie du sort, au… Havre.
 
Le teint brûlé, les cheveux blancs, Seznec est le bagnard le plus célèbre. Il est accueilli à sa descente sur le quai par ce qui lui reste de famille : sa fille Jane, ses petits-enfants, qu’il découvre, et son gendre : Le Her. Il part loger chez eux, en Bretagne, à Plourin-Ploudalmézeau.
 
Mais la situation se dégrade rapidement : Le Her entend poursuivre l’agitation en vue de la révision du procès et se faire de la publicité personnelle en montant des réunions payantes où apparaîtrait Seznec. Il sollicite en outre plusieurs fois de l’argent auprès de son beau-père (Seznec a ramené un petit pécule économisé au long de ses 20 ans de bagne). Ce n’est pas tout. Jane se plaint à son père : Le Her lui rend la vie impossible, il la frappe, l’injurie, la menace avec l’arme à feu qu’il possède. Les scènes de ménage entre les deux époux sont de plus en plus fréquentes. A l’issue d’une dispute entre Le Her et Seznec, celui-ci quitte la maison et part vivre chez des amis, à Riec-sur-Bélon. La situation s’envenime entre les époux.
 
 
La Plume et le Rouleau © 2005
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