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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1927 : "Here's to you NICOLA AND BART'"

Publié par La Plume et le Rouleau sur 23 Août 2002, 15:37pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Mes Chers Ami(e)s,
 
For English readers, this chronicle is also available in English
 
Nous jetterons aujourd’hui un regard sur une époque peu connue de l’histoire américaine, celle qui se situe au tournant de la Première Guerre Mondiale.
 
Qui se souvient qu’à cette époque, l’Amérique fut secouée par une contestation sociale intense, des grèves dures et même des attentats anarchistes ? Personne. C’est donc pour cela que nous allons en parler aujourd’hui en fêtant un tragique anniversaire.
 
« Here's to you Nicola and Bart’
Rest forever here in our hearts
The last and final moment is yours
That agony is your triumph… »
Cette chanson de 1971, composée par Ennio Morricone, thème d’un film et probablement le plus grand tube de Joan Baez, tout le monde la connaît. Je suis sûr que, déjà, vous la fredonnez. A quoi fait-elle référence ?
 
Au fait que, le 23 août 1927, dans la prison de Charlestown (Massachusetts), Nicola (sans s !) Sacco et Bartolomeo (sans h !) Vanzetti étaient exécutés sur la chaise électrique.
 
Qui étaient ces deux hommes, qu’est-ce qui les avait conduit là et, comme toujours, quelle leçon salutaire pouvons-nous tirer de cet épisode historique ?
 
C’est, au départ, par le rêve américain, par sa société « ouverte » où chacun a sa chance ainsi que par son dynamisme générateur d’emplois que deux jeunes italiens, comme tant d’autres, furent attirés au début du XXème siècle
 
NICOLA SACCO est né en 1892 à Torremagiore dans le sud de l’Italie et son père, s’il n’est pas misérable, ne peut « installer les fils », c’est-à-dire leur acheter des terres. Pour ne pas avoir à offrir sa force de travail dans des exploitations agricoles où l’emploi est saisonnier et mal rémunéré, Nicola Sacco choisit à seize ans de tenter l’aventure outre-Atlantique.
 
Débarqué à Boston, il occupe divers emplois avant d’être embauché comme ouvrier dans une usine de chaussures. Là, il suit des cours en dehors de ses horaires de travail pour devenir ouvrier qualifié et arrondit ses fins de mois comme veilleur de nuit. Sérieux, travailleur, bon catholique, il se marie et a bientôt une famille : un début d’ascension sociale.
 
BARTOLOMEO VANZETTI est originaire, lui, de l’Italie du Nord, de Villafalletto où il est né en 1888. Issu d’une famille de la classe moyenne, il reçoit une éducation intellectuelle assidue et obtient son certificat d’études primaires (à 12 ans donc). Il n’aura pas la chance de poursuivre ses études. Poussé par son père dans la vie active mais traumatisé par la mort de sa mère, il s’embarque à vingt ans, en 1908, pour l’Amérique. Epris d’indépendance, de nature rebelle, il occupe une multitude d’emplois précaires qui ne lui procurent guère une quelconque aisance financière et ne voyage pas sans deux livres qui ne le quitteront jamais : « La divine comédie » de Dante et « La vie de Jésus » de Renan. 
Ellis-Island-immigrants-1.jpg
Pétris d’idéaux libéraux, assoiffés de liberté, ayant foi dans les opportunités du Nouveau Monde, les deux hommes, chacun de leur côté, ont vite déchanté en arrivant aux Etats-Unis. Dans le courant des années 1880, ceux-ci accueillent (mal) des immigrés frappés par la crise économique qui sévit en Europe. Ce ne sont plus les anglo-saxons, protestants et instruits qui dominent mais des immigrants venus des régions agricoles d'’Europe, chassés par la pauvreté ou la violence et dont le nombre qui passe par Ellis Island enfle jusqu’à atteindre 800 000 (!) pour la seule année 1914.
 
Si cette main-d’oeuvre peu qualifiée mais peu regardante sur les conditions de travail et de rémunération, trouve rapidement sa place dans le monde du travail, elle s’intègre plus difficilement à la société. Les Etats-Unis connaissent en effet à la fin du XIXème siècle des conflits sociaux violents que les anglo-saxons établis attribuent à cette « nouvelle immigration » qu’ils considèrent comme ne relevant pas de l’ « américanité » : un concept difficilement traduisible et encore moins compréhensible pour nous autres européens, pour lequel la vraie "américanité" serait plutôt celle des indiens d'origine ! L’émergence de ces courants de pensée revendicatifs et anarchistes heurte l'opinion publique où la population est attachée à l’idée d’une Amérique unie par les valeurs qui l’ont faite : une chance offerte à chacun même si la société est en même temps impitoyable pour tous. Les Juifs polonais sont accusés de propager le bolchevisme tandis que les Italiens sont visés comme fomenteurs de grèves. Bref, chaque « rouge » est suspecté de vouloir saper les fondements de l’Union. 
Ellis-Island-immigrants-2.jpg
La répression contre les grèves est donc féroce en Amérique à la veille du premier conflit mondial (affrontements entre grévistes et milices privées qui font 20 morts dans les usines Rockfeller en avril 1904) tandis que les méthodes revendicatives se durcissent : attentats contre le maire de Seattle, contre les milliardaires JP Morgan ou John D. Rockfeller, dynamitage de la demeure, à Washington, de l’attorney général (sorte de Juge d’Instruction fédéral) Palmer et même attentat à la bombe au coin de Wall Street et Broad Street !
 
Confronté au spectacle de l’injustice sociale, affligé par son déracinement, Sacco, à 21 ans, en 1913, rejoint l’aile dure de la contestation syndicale : le mouvement anarchiste favorable au terrorisme révolutionnaire et à l’action directe. Il y rencontre Vanzetti un an plus tard.
 
Voilà pour le tableau.
 
Le 15 avril 1920, dans la petite ville de South Braintree (Massachusetts), en pleine rue principale, deux malfaiteurs abattent à coups de revolver les dénommés Parmenter et Berardelli, respectivement caissier et garde du corps de la manufacture de chaussures Slater & Morril, qui convoyaient la paie du personnel : 16 000 $ de butin. Les gangsters s’enfuient à bord d’une Buick noire.
 
Le 4 mai 1920, Sacco et Vanzetti sont appréhendés tandis qu’ils allaient récupérer au garage, où elle était en réparation, la voiture d’un dénommé Boda, une… Buick noire. La police estime que les traces des deux véhicules correspondent tandis que Sacco et Vanzetti portent sur eux des armes à feu. Ils multiplient les mensonges et les alibis contradictoires. Ils sont finalement accusés du double meurtre.
 
Le procès a lieu du 31 mai au 14 juillet 1921, soit un an plus tard.
 
Ce ne sera pas, contrairement à ce qui a parfois été dit, une parodie de procès. Mais sur la base de présomptions fragiles et dans un climat lourd de méfiance vis-à-vis des dénégations des accusés, ceux-ci sont finalement jugés coupables et condamnés à mort. Comme il est habituel aux Etats-Unis, les recours de la défense sont loin d’être épuisés et l’attente, l’insupportable attente, va durer, pour Sacco et Vanzetti, près de 6 ans. 
Sacco-et-Vanzetti-Manifestations.jpg
Pendant ce temps, la mobilisation s’organise, orchestrée par divers partis communistes européens mais aussi par des intellectuels (John Dos Passos, Anatole France, Modigliani, HG Wells, Jean Rostand) ou des hommes politiques (Joseph Caillaux) : il s’agit pêle-mêle autant de dénoncer l’usage de la peine de mort que, notamment son application à un « crime d’opinion ». Car pour les protestataires, c’est clair : Sacco et Vanzetti ont été condamnés car ils étaient anarchistes, pauvres et d’origine italienne, défiant ainsi l’Amérique blanche des riches WASP arrogants, puritains et sécuritaires.
 
Les accusés, du reste, continuent de nier, non leurs idées et sympathies, mais le crime pour lesquels on les a condamnés. Leur isolement leur pèse terriblement et chacun va faire un séjour en établissement psychiatrique (1923 pour Sacco, 1925 pour Vanzetti). Sacco s’en sortira par la lecture et l’étude de la langue anglaise, Vanzetti par le travail manuel et la rédaction d’une énorme correspondance.
 
Avec le temps et la mobilisation dont ils savent qu’ils sont l’objet, les deux condamnés se sont pris à croire à l’éventualité d’une révision. Et, brusquement, celle-ci leur apparaît plus que jamais possible ! En novembre 1925, un immigré portugais de 23 ans, Celestino Madeiros, condamné à mort pour le meurtre d’un caissier et également détenu à la prison de Charlestown fait des aveux : il a participé à l’attaque de South Braintree et innocente Sacco et Vanzetti !
 
Un recours est déposé devant la Cour Suprême de l’Etat du Massachusetts. Le 5 avril 1927, le juge Thayer, président du tribunal suprême de cet état rend son verdict : pour lui, l’intervention de nouveaux témoignages ne justifie pas la comparution devant un nouveau jury. Quatre jours plus tard, la demande de révision est rejetée, sentence est confirmée : la mort.
 
Il ne reste désormais plus que la grâce du gouverneur de l’Etat, Fuller, pour épargner les deux condamnés, un gouverneur candidat, à cette date, à la vice-présidence des Etats-Unis…
 
Celui-ci rend visite aux condamnés le 22 juillet 1927. Une entrevue qui se passe bien. Le lendemain, Vanzetti écrit ainsi dans une lettre : « Je ne crois pas qu’un homme comme celui-là nous fasse brûler pour une affaire comme la nôtre. » Mais le 3 août 1927, Fuller... rejette le recours en grâce.

Trois semaines plus tard, Sacco et Vanzetti sont exécutés.
 
Sacco-et-Vanzetti-2.jpg
Ces deux infortunés (leur culpabilité ne fut jamais formellement démontrée et leur innocence, grâce aux techniques modernes de la microscopie électronique, est aujourd’hui quasiment prouvée) font maintenant partie d’une sorte de mythologie dont il convient de percer les fondements car, plus que d’autres, ils auront été « instrumentalisés » à des fins particulières.
 
Leur condamnation fut celle d’une Amérique puritaine, réactionnaire et protectionniste incarnée par les présidents Calvin, Harding et Coolidge de l’entre-deux-guerres, représentants de WASP effrayés par l’arrivée de nouveaux immigrants : il fallait frapper fort pour affirmer définitivement les valeurs américaines face aux contestations. Ce fut ce que l’on appelle la « réaction nativiste » (où les « natifs » ne sont pas les Indiens mais les Cow-Boys : une approche totalemetn contre-intuitive, pour un européen…).
 
La défense des accusés, pour sa part, fut assurée par des mouvements communistes et anarchistes dont l’idéologie et les méthodes n’avaient rien à envier à celles qu’ils prétendaient combattre dans le cadre de la lutte des classes. Cette agitation inefficace et même contre-productive entretiendra pourtant, paradoxalement, la mode chez la bourgeoisie intellectuelle européenne d'un antiaméricanisme qui resurgira largement lors de la contestation de 1968 et de la guerre du Vietnam (1968 - 1975).
 
Méfions-nous donc de l’utilisation abusive des symboles et cantonnons-nous aux raisons pour lesquelles Michael Dukakis, gouverneur du Massachusetts en 1977 décida, cette année-là, de célébrer chaque 23 août le « Sacco & Vanzetti day » : « (avoir) le courage de s’opposer aux forces de l’intolérance, de la peur et de la haine et s’unir pour faire triompher la raison, l’impartialité et la sagesse auxquelles aspire notre système judiciaire ».
 
Il y aspire plus que jamais et, à l’évidence, même s'il ne cesse d'y aspirer, ce système a pourtant bien du mal à reprendre son souffle…
 
Bonne journée à tous.
 
Envie de procès spectaculaires ou les accusés, là, ne sont pas toujours aussi innocents qu'ils tentent de le faire croire ? Découvrez les Rosenberg, Landru ou Seznec qui, eux, avaient réellement quelque chose sur la conscience.
La Plume et le Rouleau © 2002
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Commenter cet article

Utopiα 24/03/2008 04:38

merci pour cet article!
J'avais déjà entendu cette chanson vite fait en cours de théâtre mais on ne m'en avait pas dit beaucoup plus sur les détails de la triste histoire de Sacco et Vanzetti.

Hervé 26/02/2009 14:52


L'Amerique ne cessera jamais de nous surprendre...


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