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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1940 : Mai-Juin, jours de DEBACLE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 16 Juin 2003, 17:15pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

 Cher(e)s ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Le 16 juin 1940, en début de soirée, Paul Reynaud démissionnait.

Le nom de Paul Reynaud, je le sens, n’évoque guère quelque chose de proche ni de concret dans votre mémoire. Alors si l’élite qui lit ce blog est en là, que dire du reste de la populace ?…

Je vous convie donc à (re) découvrir dans quelles conditions effarantes eut lieu l’enchaînement incroyable des évènements dramatiques de mai – juin 1940, lesquels conduisirent à la démission du Président du Conseil de l’époque, Paul Reynaud (c’est lui), le 16 juin 1940.
C’est long, encore, mais, promis, cela se lit comme un roman d’action.

PROLOGUE
Environ un an avant la date fatidique qui sert de point de départ à cette chronique, le 15 mars 1939, l’Allemagne nazie envahit la Tchécoslovaquie. Une invasion sans réaction de qui que ce soit puisque, en vertu des accords de Munich scellés sept mois auparavant (septembre 1938), la France et l’Angleterre (appuyées par les Etats-Unis) ont entériné la légitimité de la revendication de Hitler sur les territoires germanophones de Tchécoslovaquie. On était persuadé à l’époque, à lire les titres triomphateurs de la presse, d’avoir sauvé la paix…

ACTE 1
Six mois plus tard, après avoir ouvertement revendiqué le territoire de Dantzig (actuel Gdansk), Hitler attaque la Pologne le 3 septembre 1939 sans préavis. Malgré la charge héroïque (à cheval !) de la cavalerie polonaise, l’attaque-éclair des Panzers (chars blindés lourds) balaie tout sur son passage. Le même jour, la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. Les dés sont désormais jetés..

En Angleterre, on s’active. Le 3 septembre même, l’énergique Winston Churchill est nommé Premier Lord de l’Amirauté (ministre de la marine) et échafaude déjà des plans pour couper l’approvisionnement de l’Allemagne en fer suédois, déployer des mines marines en mer du Nord ou creuser des tranchées en Belgique.

Les Etats-Unis réagissent aussi à leur manière et, deux jours, plus tard, le 5 septembre 1939, déclarent… leur neutralité dans le conflit européen !

Quant à la France, la voilà donc engagée dans une guerre contre l’Allemagne. Trois jours plus tard, le 6 septembre 1939, profitant de ce que le gros de l’armée allemande est occupé en Pologne, le généralissime Gamelin lance une offensive prudente. Les Français pénètrent de 8 kilomètres en territoire ennemi et occupent 20 villages teutons. Mais six jours plus tard, les troupes rebroussent chemin et regagnent leurs positions derrière la frontière. C’est le début d’une drôle de guerre, comme on va l’appeler puisque durant plusieurs mois, plus rien ne va bouger. Ce sera même le calme plat.

Il n’y a en réalité rien d’étonnant à cela, pour deux raisons.
 
D’abord, il ne faut pas compter sur Hitler pour agir dans l’immédiat. Il est occupé sur le front de l’est à se partager les dépouilles de la Pologne que Staline a envahi à son tour quelques jours plus tard. Le Fûhrer est aussi occupé à surveiller de près son encombrant allié soviétique (l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique ont signé un pacte de non-agression en août 1939) qui, le 30 novembre suivant, a attaqué la Finlande.
 
Ensuite, il ne faut pas non plus compter sur les Français pour bouger puisque leur stratégie est, pour ce qui les concerne, entièrement défensive. Les conceptions du haut Etat-Major sont en effet fortement influencées par la Première Guerre Mondiale. « On s’enterre et on les attend » est la doctrine d’officiers âgés (en 1939, Gamelin a 67 ans et Pétain a déjà 83 ans) qui entendent reproduire, en cas d’offensive, la tactique qui, leur semble-t-il, a permis à l’armée française de triompher en 1918 : des assauts d’infanterie (les fantassins sont les soldats à pied) soutenus par des tirs d’artillerie préalables et accompagnés par des chars légers (comme l’étaient les tanks américains en 1917).
 
Cette stratégie défensive s’est concrétisée par la construction, entre 1927 et 1936, de la Ligne Maginot (du nom d’André Maginot, ministre de la guerre de 1927 à 1932) : un colossal ensemble de fortifications concentrant de puissants ouvrages d'artillerie dans l’est de la France, depuis la frontière suisse jusqu’au Luxembourg (c’est-à-dire le long de la frontière commune de la France avec l'Allemagne). C’est un dispositif que l’on croit efficace et fort dissuasif. 
On a raison : la preuve en est que ce n’est pas de ce côté-là qu’Hitler attaquera … Il attaquera (on ne le sait pas encore) sur le point faible du dispositif, situé plus au nord, là où il n’y a plus d’ouvrage défensif continu. Personne ne l’attend à cet endroit, pour deux raisons. D’abord parce que la Belgique est un pays neutre que nul gentleman n’irait évidemment attaquer au mépris du droit international. Ensuite parce que, délibérément, en terme de dispositif de défense, le commandement français a fait l’impasse sur les Ardennes : le relief, les cours d’eau et la forêt mettent, selon lui, la région à l’abri d’un raid.
 
Pour le moment, donc, on attend. Et l’attente se prolonge toute la fin de 1939. Hitler sait sans doute déjà le moment où il attaquera. Pas les Français. Il sait aussi comment il attaquera. Pas les Français. Il sait déjà ce qu’il faut faire pour emporter la décision (car il l’a expérimenté dans la campagne de Pologne). Pas les Français.
  
ACTE 2
 Début 1940 survient un épisode oublié de cette drôle de guerre… Le 10 janvier, deux officiers allemands, se trouvant à la Luftwaffe (aviation allemande) et portant les plans de l’offensive de l’Allemagne vers l’Ouest atterrissent par erreur à Mechelen-sur-Meuse, ville belge du Limbourg). Les Alliés apprennent ainsi que Hitler a l’intention de lancer une attaque pour le 17 janvier suivant à travers la Belgique (car, évidemment, Hitler n’a cure de son statut de territoire neutre !)
 
Les pays européens devraient agir ensemble, s’organiser ? Il n’en est rien.
 
Au contraire, le 18 janvier 1940, la Suède, la Norvège et le Danemark proclament leur neutralité tandis que les Pays-Bas font de même le 25 janvier suivant. Ils pensent que le Fûhrer s’embarrassera de scrupules vis-à-vis d’eux...
 
L’Angleterre, elle, ne s’y trompe pas : elle a déjà entamé un blocus naval pour empêcher le ravitaillement du Reich. 
Le 12 mars, la Finlande signe un armistice avec l’Allemagne et, le 18 mars, Hitler rencontre Mussolini au col du Brenner : l’Italie accepte le principe d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne.. 
 
Cela se corse drôlement. En France, pendant ce temps-là, on fait de la politique et on change de gouvernement. Le 21 mars, en effet, après deux ans d’exercice, le Président du Conseil radical Edouard Daladier porte la démission de son gouvernement au Président de la République Albert Lebrun. Celui-ci appelle alors le dénommé Paul Reynaud à former un nouveau gouvernement.
 
Va-t-il s’agir là d’un gouvernement de guerre, un peu à l’image de la façon dont travaille à ce moment le gouvernement britannique ? On peut l’espérer.
 
Paul Reynaud est en effet été l'un des rares hommes politiques à s'être opposé aux accords de Munich (automne 1938) qui autorisaient l'annexion du territoire tchèque des Sudètes par Hitler. A la tête du ministère des Finances depuis cette date, il a pris une place déterminante dans la préparation du pays à la guerre en étant partisan de la plus grande fermeté à l'égard de l'Allemagne. C’est aussi un homme qui a des conceptions stratégiques modernes : il avait ainsi, dès 1935, proposé à la Chambre des Députés la création d'un corps spécialisé d'unités motorisées et blindées et rassemblant 100 000 hommes (une idée qu’un obscur colonel, dont il partage les idées, avait promu sans rencontrer aucun succès dans un livre publié en 1934 : « Vers l’armée de métier »). Ses vues, toutefois, n’ont pas triomphé et, non seulement l’armée française ne s’est pas véritablement professionnalisée mais aucune division blindée lourde n’a par ailleurs été spécifiquement créée en France.
 
Qu’importe, Reynaud entend mener la guerre par d’autres moyens. Il poursuit une tactique consistant à mener les combats loin de la France (notamment en Scandinavie) et à favoriser l’arme économique pour asphyxier l’Allemagne nazie.
 
Reynaud est-il en 1940 ce que Clemenceau fut en 1917 : le lutteur capable de fédérer les énergies, de galvaniser un pays miné par le défaitisme et de reprendre le combat pour l’emporter ? Rien n’est moins sûr. Paul Reynaud est avant tout un homme politique, pas un homme d’action. Alors a-t-il au moins les moyens de sa politique ?
 
Hélas, nullement. Tandis que la France est au bord de l’engagement armé, de sombres forces politiciennes travaillent à la désunion, au renoncement, à la division et à l’inaction. Reynaud, politiquement, est en effet très isolé au sein de son propre camp. Sa famille politique, la droite modérée, lui est hostile en raison des dévaluations auxquelles il a procédé en 1938 et 1940 et de l'alliance militaire franco-soviétique qu’il a conclue en 1935. Ainsi, lors de la séance d'investiture à la présidence du Conseil, le 22 mars 1940, toute la droite, à laquelle pourtant il appartient, vote-t-elle contre lui !
 
Ce sont au contraire les socialistes (ses adversaires politiques) qui, sur recommandation de Léon Blum, lui apportent la majorité nécessaire : 268 suffrages pour, 156 contre et 111 abstentions soit une majorité de 1 voix ! Impossible, dans ces conditions, de prétendre avoir une marge de manœuvre quelconque. Alors que les évènements les plus graves se profilent, alors qu’il faudrait dès ce moment engager un débat parlementaire et gouvernemental sur l’action à mener face à l’Allemagne et donc choisir un Président du Conseil en conséquence de ce choix, les députés français sont englués dans des querelles politiques internes.
 
Dans une Chambre des Députés élue à la représentation proportionnelle pure, la fragmentation de la représentation politique concourt en effet à créer une instabilité chronique, laissant libre cours aux jeu politicien des alliances. Le groupe politique des Radicaux y constitue un élément charnière, permettant, par ses votes, de maintenir les gouvernements ou de les faire tomber. Tout gouvernement contient donc des membres de ce parti dont le poids politique est sans commune mesure avec leur représentativité réelle au sein de l’électorat.
 
Ainsi, le radical Edouard Daladier, signataire des accords de Munich en 1938 et Président du Conseil démissionnaire se retrouve-t-il encore dans le nouveau gouvernement formé par Paul Reynaud ! Il occupe même le ministère de… la Guerre, lui qui est de tendance pacifiste ! Et lorsque Paul Reynaud, après réflexion, lui demande de céder son ministère pour être remplacé par quelqu’un de plus volontariste, Daladier… refuse tout bonnement ! Mieux (ou pire) lorsque Reynaud demande au Comité de Guerre (sorte de comité restreint) de nommer en son sein le colonel De Gaulle, partisan de la création de divisions blindées et rédacteur de « Vers l’armée de métier » en 1934, Daladier s’y oppose formellement ! Tout au plus accorde-t-on à ce De Gaulle le commandement de la 4ème division blindée : une division qui doit être créée… ultérieurement (elle est prévue pour le 15 mai 1940) ! On s’enfonce un peu plus quand, le 5 avril 1940, Winston Churchill rencontre Daladier à Paris et tente, sans succès de le convaincre de larguer des mines fluviales au-dessus de l’Allemagne. Le gouvernement français semble à l’évidence avoir choisi de ne pas choisir et son action consiste… à ne pas agir.
 
Hitler, lui, ne perd pas son temps en discussions inutiles. Le 9 avril 1940, devançant les Alliés qui, eux, ont retardé leur débarquement en Norvège (prévu le 5 avril), la Wehrmacht envahit le Danemark et la Norvège pour défendre la route du fer de la Suède vers l’Allemagne. Malgré le débarquement de commandos français et britanniques à Narvik (Norvège) à partir du 10 avril et en dépit de quelques succès locaux face aux Allemands, les Alliés ne parviennent pas à déployer les troupes nécessaires et, tandis que la Légion Etrangère tiendra à Narvik jusqu’au début de juin 1940 avant de se replier, les alliés évacuent le centre de la Norvège dès le 3 mai !
 
Puisque les pouvoirs publics français se trouvent dans un état de blocage institutionnel complet et puisque aucune opération militaire ne remporte de succès décisif, Paul Reynaud tente, le 9 mai 1940 de limoger le général Gamelin, commandant en chef des forces alliées, qu'il rend responsable des échecs en Scandinavie. Confronté encore une fois à l’opposition de Daladier, soumis aux pressions d’un entourage composé pour une large part de pacifistes (dont sa propre maîtresse Hélène de Portes) Paul Reynaud prend alors la décision de… démissionner.
 
Le 9 mai 1940 au soir, veille de la Pentecôte, la France n’a même plus de gouvernement ! Est-elle même en état d’alerte ? Pas spécialement : à cette date, les permissions ne sont pas suspendues et une partie des réservistes mobilisés (deux classes d’âge) a même été renvoyée dans ses foyers.
 
ACTE 3
Et c’est à ce moment que les évènements vont se précipiter : dans la nuit du 9 au 10 mai 1940, la Wehrmacht envahit la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas par surprise. Le 19ème corps blindé du général Guderian applique le plan du général Von Manstein : il s’agit de contourner la ligne Maginot et d’effectuer une percée par… les Ardennes.
 
Ayant appris la nouvelle à cinq heures du matin, Reynaud se ravise et reprend (c’est-à-dire annule) sa démission. Le même jour, Winston Churchill succède à Chamberlain au poste de Premier Ministre anglais et la majeure partie de l’armée britannique, commandée par Lord Gort, entre en Belgique avec la 1ère armée française pour tenter d’enrayer la poussée allemande.
 
Dans la région de Sedan, proche de la frontière belge, c’est la panique. Les civils refluent en désordre, la gare est prise d’assaut par la population qui tente de s’enfuir par tous les moyens. Mais il y a peu de trains car le réseau ferré doit être réservé au transport de troupes. Alors on s’entasse sur les camions, dans les autos et les moins fortunés se jettent sur les routes avec leurs brouettes, leurs animaux domestiques, leurs voitures à bras, leurs vélos auxquels on accroche des remorques de fortune. On abandonne tout et les Allemands, qui arriveront deux jours plus tard, découvriront avec étonnement des villages vides, des maisons désertées dont les occupants, surpris en plein repas, auront laissé même dans leur fuite leurs assiettes remplies de soupe !
 
Le 12 mai, dimanche de Pentecôte (Hitler ne respecte rien, il est vraiment temps de le découvrir) et après deux jours de désordre indescriptible, malgré une résistance de l’artillerie française qui bombarde sans relâche les positions ennemies, les premiers éléments des colonnes allemandes franchissent la Meuse et entrent dans Sedan. Les Français avaient pourtant fait sauter les ponts. Mais Guderian a (évidemment) des engins amphibies.
 
Le 13 mai à l’aube, 7 divisions de Panzers suivies de fantassins allemands se ruent sur la Meuse. Les IIème et IXème armées françaises sont enfoncées et se replient de façon désordonnée. L’effet psychologique est dévastateur. Les stukas allemands bombardent les colonnes de réfugiés en piqué, semant la terreur grâce à leurs hurlements de sirène et leur vol à basse altitude. La Luftwaffe détruit les voies ferrées et les gares en priorité. Pourtant, çà et là, les Allemands rencontrent une réelle résistance de la part de l’armée française. Mais l’héroïsme individuel de quelque uns ne va guère pouvoir suppléer longtemps à l’incurie stratégique et l’inorganisation générale de forces armées dont le commandement est indécis et les communications défaillantes. La rupture du front de Sedan crée alors un encerclement pour les troupes belges, britanniques et françaises qui sont situées plus au nord. 
Le 15 mai, à 6 heures du matin, Daladier prévient Reynaud : « Nos troupes se débandent. On a vu un général de corps d’armée en fuite sur la route. La bataille est perdue ! » dit-il. Reynaud téléphone immédiatement à Churchill, qui reste incrédule. « Cela n’a tout de même pas pu arriver si vite ? ! » dit-il. Hélas, si.
 
Dès le 15 mai 1940, les premières divisions allemandes arrivent à Montcornet, soit 100 kms à l’intérieur du territoire français. Le lendemain 16 mai, à 9 h 30, les Pays-Bas capitulent. Dans l’après-midi, Churchill atterrit au Bourget, près de Paris afin de rencontrer Paul Reynaud, le gouvernement et les militaires français et de faire le point sur la situation. Mais là aussi, c’est la panique. Dans les jardins du quai d’Orsay, on a allumé de grands feux où l’on jette les archives ! Ce n’est pas une atmosphère de combat qui règne mais une atmosphère de débâcle.
 
La réunion commence. Churchill trouve les Français extraordinairement sombres. Le généralissime Gamelin, pessimiste, peint un tableau défavorable : les Allemands avancent sur Amiens et Arras. Ils ont coupé en deux le front des armées alliées et la brèche est large de 50 kms. A travers cette brèche, ils peuvent foncer sur Paris. La France a engagé le conflit avec 650 avions de chasse. Il ne lui en reste plus que 150. Churchill lui met alors une claque sur l’épaule en lui parlant en anglais : « Eh bien, dit-il, mon général, quand et où allons-nous contre-attaquer, par le Nord ou par le Sud ? ». Gamelin lui répond qu’il n’a pas les moyens de contre-attaquer et que ses troupes sont en situation d’infériorité tant du point de vue des effectifs que de l’équipement, de la stratégie et du moral. Alors, Churchill pose la question en français : « Où est la masse de manoeuvre (les réserves stratégiques en hommes mobilisables) ? ». Gamelin hausse les épaules : Il n’y en a aucune. Dans ses Mémoires, Churchill, encore stupéfait, écrira par la suite : « Je dois avouer que ce fut une des plus grandes surprises de mon existence ».
 
Churchill ne baisse cependant pas les bras. Il compte sur une stabilisation rapide du front en raison des nécessités du ravitaillement et, à cette occasion, sur une riposte de l’armée française. Il a tort. Le principal corps d’armée français dans le Nord (la IXème armée) a été quasiment désintégré près de Dinant et est dans l’impossibilité de se reconstituer. Des 4 divisions de chars dont dispose la France, 3 ont déjà été décimées. Si la 4ème est encore intacte, c’est qu’elle n’est pas encore créée ! Elle devait l’être, on s’en souvient, pour être confiée au colonel De Gaulle.
 
Désemparés, Gamelin et Reynaud tentent alors d’entraîner l’Angleterre dans un effort accru dans la guerre en demandant l’intervention de la Royal Air Force contre les colonnes blindées allemandes. Mais Churchill hésite : il ne veut pas dégarnir la défense de l’Angleterre (39 escadrilles) pour engager ses forces dans un combat au sol déjà largement perdu. Toutefois, il avait initialement promis de renforcer les forces françaises de 4 escadrilles. Il finit alors par envoyer un télégramme à Londres pour en demander davantage : « (…) notre position devant l’Histoire ne serait pas bonne si nous rejetions la demande des Français (…) » écrit-il.
 
 A minuit, Churchill annonce triomphalement à Reynaud et Daladier qu’il a l’accord de Londres et que 10 escadrilles au lieu de 4 viendront appuyer les forces françaises. Apparemment galvanisé, le lendemain 17 mai 1940, Paul Reynaud relève (enfin !) Daladier de ses fonctions (mais tout en le gardant au gouvernement) et décide d’assumer lui-même la charge de ministre de la Guerre et de limoger Gamelin. Mais, et c’est là toute l’ambiguïté du comportement de Reynaud, il nomme également le maréchal Pétain comme vice-président du Conseil (son adjoint donc) et décide de remplacer Gamelin par le général Weygand, un militaire de… 73 ans qui est pour l’instant en poste en… Syrie !
 
Vaille que vaille, la réaction s’organise donc. Le même jour, 17 mai, la 4ème division du colonel De Gaulle, enfin rassemblée dans l’urgence, reçoit l’ordre de lancer une offensive en direction de Montcornet, où l’on a vu que les Allemands avaient fait parvenir des éléments avancés. Pour la première fois, une division blindée française est constituée en force autonome. Pour De Gaulle, c’est la mise en œuvre (mais dans quelles conditions d’impréparation et d’infériorité technique et numérique !) des théories qu’il avait avancées près de 15 ans auparavant sur l’utilisation conjointe de l’arme blindée et de l’aviation. Aucune manœuvre n’a jamais été faite : il va falloir tester les choix stratégiques en situation réelle et immédiate !
 
La riposte est cependant couronnée de succès : au bout de deux jours de combat avec les blindés allemands dont l’avance est stoppée, quelques chars de De Gaulle pénètrent à l’intérieur du dispositif de Gudérian qui écrira dans son journal de campagne : « Les chars de De Gaulle sont parvenus jusqu’à 1,5 kms du poste de commandement et j’ai passé quelques heures difficiles ». La progression de l’ennemi, toutefois, n’est que ralentie : pilonnée sans relâche par l’aviation allemande, la 4ème division de De Gaulle est obligée de rebrousser chemin pour ne pas être anéantie.
 
Les jours qui suivent se déroulent dans la plus grande confusion. Weygand remplace Gamelin le 20 mai en annulant les ordres précédents avant d’en donner tardivement de nouveaux. Les unités françaises sont isolées entre elles et ne peuvent pas communiquer : elles sont donc dans l’impossibilité de coordonner leurs déplacements et leurs actions. La liaison avec les troupes britanniques, par ailleurs, se fait mal (Churchill s’emporte contre cette liaison qui ne liaise pas ! ).
 
Les combats vont se déplacer vers l’ouest : les Allemands ont atteint Abbeville et sont entrés dans Boulogne sur Mer le 25 mai. C’est là que va avoir lieu une importante contre-attaque française : 20 divisions sous le commandement du général Frère se sont massées derrière la Somme et attendent l’ordre d’attaquer Abbeville. Parmi elles : la 4ème division blindée revenue à toute vitesse de Montcornet (à 180 kms de là) et toujours dirigée par De Gaulle, nommé, le 26 mai 1940, général de brigade à titre temporaire. Une fois encore, l’opération est un succès personnel pour De Gaulle qui, à la tête de 140 chars et de 6 bataillons d’infanterie, perce les lignes ennemies et fait 500 prisonniers allemands. Mais, une fois encore, la contre-attaque échoue et, faute d’appui aérien et de renforts, les Français refluent de nouveau, abandonnant leurs positions et les prisonniers qu’ils avaient faits.
 
Trois jours plus tard, le 28 mai, la Belgique capitule à son tour. Les Anglais reculent vers Dunkerque pour rembarquer en compagnie des débris des armées françaises (340 000 hommes au total) : à cette date, la bataille du Nord est définitivement perdue.
 
Que va choisir de faire le gouvernement français ? Certes il n’est pas seul dans son combat : Churchill est déjà venu trois fois en France pour encourager ses homologues et a largement dégarni l’Angleterre de forces qu’il a lancées dans la bataille sur le sol français. Pourtant le gouvernement français est constitué d’hommes politiques indécis et sous l’influence de militaires âgés et pessimistes. Aucun plan sérieux de repli ordonné des forces et du gouvernement ni de constitution d’un réduit breton n’existe. Le gouvernement subit, temporise, hésite, tiraillé par des forces centrifuges. Il est maintenant aux abois.
 
Car certains, déjà, envisagent de demander un armistice. Pourquoi un armistice ? Parce que cela permettrait de maintenir en place un gouvernement français acceptant l’occupation allemande, tandis qu’une guerre à outrance, perdue d’avance, aboutirait inéluctablement à une capitulation militaire et à une prise de contrôle directe par les Allemands de la force publique et de l’administration. En gros, l’armistice permet de sauver les meubles et aux citoyens, quitte à se faire matraquer, de l’être par leurs propres compatriotes…
 
 
DERNIER ACTE
Le 6 juin 1940, Paul Reynaud remanie à nouveau son gouvernement (pour la deuxième fois en 3 semaines !) et, écartant définitivement Edouard Daladier, nomme le Général De Gaulle comme sous-secrétaire d’Etat à la Défense Nationale. Ce dernier est partisan d’un repli sur l’Afrique du Nord pour continuer la guerre. Reynaud l’envoie alors à Londres le 9 juin comme un signal fort que la France est disposée à continuer la lutte si l’Angleterre, de son côté, envoie des renforts. Mais Reynaud pratique un double jeu : il peut afficher une grande fermeté quand il parle aux Britanniques tandis que, parallèlement, il subit l’influence défaitiste de l’entourage gouvernemental.
 
Si Churchill, le 9 juin, accueille favorablement ce général fraîchement nommé et qui, lui, n’évoque que la continuation de la lutte, il ne se fait en revanche pas d’illusion. Ce De Gaulle n’est qu’un subordonné et n’est pas représentatif de l’état d’esprit du gouvernement français. La bataille sur le sol français, de toute façon, est perdue et Churchill refuse catégoriquement d’envoyer de nouvelles escadrilles britanniques et de laisser sans protection une Angleterre dont il pressent qu’elle va devoir subir prochainement l’assaut de la Luftwaffe. De Gaulle est déçu et rentre à Paris sans l’aide britannique escomptée.
 
Le 10 juin, la situation s’est encore aggravée : les Allemands ont atteint la Seine en aval de Paris et menacent la capitale. Mussolini déclare la guerre à la France. Le gouvernement, sans cesse poussé dans ses retranchements, décide de quitter Paris, déclarée ville ouverte ! Il pourrait décider dès cet instant de se réfugier à Bordeaux ou Marseille ou encore, pourquoi pas, à Casablanca ou Alger. Il faudrait pour cela qu’il ait pris une décision ferme et claire. Et ce n’est pas le cas. Il préfère reculer jusqu’à Orléans, attendant sans doute que les Allemands y parviennent pour reculer de nouveau. Ce jour-là, juste avant le nouveau départ, Paul Reynaud et Charles De Gaulle ont un entretien orageux avec le général Weygand : celui-ci s’est en effet déjà ouvertement déclaré partisan de la capitulation.
 
On s’achemine vers la fin.
 
Le lendemain, 11 juin 1940, Churchill fait une nouvelle visite (la 4ème en un mois) au gouvernement français, installé au château du Muguet à Briare. La situation est grave mais, notera Churchill, de façon très british, dans ses Mémoires : « J’arborais l’air confiant et la mine souriante que l’on estime être de rigueur quand les choses vont très mal ». La conférence débute dans la soirée par un exposé catastrophique du général Weygand : les troupes allemandes sont trois fois supérieures en nombre à une armée française par ailleurs inférieure en matériel, il n’y a plus un seul bataillon en réserve, les hommes sont épuisés après des combats souvent intenses qui ont anéanti toute la cavalerie (les chars) et fait des dizaines de milliers de morts. A tout instant, les dernières lignes, incapables de résister, vont être enfoncées. Militairement, la France est dans l’impasse.
 
Churchill est un mélange étonnant de pragmatisme et de romantisme. S’il est venu en France pour juger de l’ampleur des dégâts, il est aussi animé d’un esprit de combativité destiné à motiver des Français abattus. Il tente d’évoquer avec ses interlocuteurs tous les moyens de continuer la lutte. Il s’exprime en anglais. Qu’en est-il d’une contre-attaque sur Rouen, sur Cherbourg ? Et la guérilla à Paris ? Et ailleurs dans le pays ? Puis, dans la fumée de son cigare, il s’emporte et parle maintenant dans un mélange de français (qu’il aime pratiquer) et d’anglais : « Quoiqu’il arrive, nous continuerons le combat, toujours, all the time, everywhere, partout, pas de grâce, no mercy, puis la victoire ! » 
 
Mais Reynaud et Weygand sont démoralisés et répondent point par point à l’enthousiasme churchillien : il n’y a plus de réserve, le projet de se retrancher en Bretagne est illusoire car il n’y a aucune fortification là-bas et rien n’a été préparé à l’avance, il n’est pas question de résister dans Paris et une guérilla entraînerait la dévastation du pays. Que veulent les Français, alors ? Que les Britanniques s’engagent massivement dès maintenant sur le continent. Churchill refuse : pas question de le faire maintenant alors que l’attaque allemande contre l’Angleterre est imminente.
 
Et tout le monde se sépare sans que rien n’ait été décidé.
 
Le lendemain 12 juin 1940 est une nouvelle journée de palabres au sein du gouvernement français, réuni à Cangé pour un conseil des Ministres qui débute à 19 heures. Les choses, toutefois, s’éclaircissent un peu. Il y a maintenant deux camps opposés. Weygand et Pétain demandent l’armistice immédiat. Reynaud, lui, prétend souhaiter continuer la lutte à partir de l’Afrique du Nord, en abandonnant le territoire aux Allemands. Après tout, rappelle-t-il, la France a signé le 28 mars 1940, il y a seulement deux mois et demi, un accord avec l’Angleterre interdisant toute paix séparée en cas de conflit. L’on ne peut pas renier la signature du pays ainsi. Chacun convient alors qu’il faut, de nouveau, parler avec Churchill.
 
Churchill, accompagné de quatre collaborateurs, revient de nouveau le lendemain 13 juin en début d’après-midi : c’est la 5ème fois ! A Tours, où il atterrit sur un aérodrome défoncé par les bombes et dont les hangars sont détruits, personne ne vient même à sa rencontre. Il se rend à la Préfecture de Tours où on lui a dit que la réunion se tiendrait. Il le sent, c’est l’agonie. Là, la problématique est claire : l’armée française est maintenant incapable de se battre, le gouvernement entend demander l’armistice et demande aux Anglais de relever la France de son accord du 28 mars 1940. Les Anglais sont abasourdis : en deux jours, les lignes françaises ont été enfoncées, en deux semaines, la désorganisation a été totale et aucune réaction d’ensemble n’a été menée et voilà que, tout bonnement, au bout de quatre semaines de conflit, malgré des actes isolés de résistance et d’héroïsme, la France entend déposer les armes, laissant déjà l’Angleterre seule face à Hitler !
 
Churchill sent que, de toutes façons, les Français vont passer outre. En aucun cas, dit-il alors, l’Angleterre ne perdra son temps en reproches et en récriminations. (…) Avant de se poser les questions décisives, il faut en appeler à Roosevelt. Reynaud abonde dans son sens : il n’évoque même plus la possibilité de continuer la lutte depuis l’Afrique du Nord. De Gaulle est choqué. « De même, écrira-t-il plus tard dans ses Mémoires de Guerre, qu’une place assiégée est bien près de la reddition dès lors que le gouvernement en parle, ainsi la France courait à l’armistice puisque le chef de son gouvernement l’envisageait officiellement ».
 
Rentré en Angleterre, Churchill envoie alors à Roosevelt un grand nombre de télégrammes pour le convaincre que seule la promesse d’un engagement américain rapide peut encore inciter les Français à résister. Le lendemain 14 juin, les troupes allemandes entrent dans Paris et défilent sur les Champs-Élysées !
 
Les derniers moments de cette tragédie se jouent donc les 15 et 16 juin à Bordeaux, où le gouvernement s’est finalement replié. On n’évoque plus du tout maintenant l’éventualité de continuer la lutte depuis les colonies. Une majorité de ministres se déclare favorable à la solution préconisée par Paul Reynaud : proclamer le cessez-le-feu qui évite de reconnaître la capitulation tout en s'assurant des conditions d’un armistice auprès des Allemands.
 
Le 16 juin, De Gaulle, envoyé par Reynaud, arrive à Londres pour chercher l’aide matérielle des Anglais. Mais à son arrivée, on l’informe que Reynaud, au contraire, a envoyé à Churchill un télégramme pour demander l’accord britannique sur une demande française d’armistice ! Churchill, en fin de matinée, donne son accord à condition que la flotte française soit dirigée vers les ports anglais (et qu’elle ne tombe pas aux mains de l’ennemi qui l’utiliserait alors contre l’Angleterre). Cette condition ne sera bien sûr pas respectée.
 
Paul Reynaud propose à ses ministres que l’Armée soit seule à capituler tandis que le gouvernement se replierait en Afrique du Nord. Weygand et Pétain s’opposent violemment: cette solution ferait reposer uniquement sur l’armée la responsabilité de la défaite. Tout le monde vote alors en faveur du cessez-le-feu et de l’armistice.
 
Paul Reynaud clôt alors le Conseil des Ministres à 19 heures en annonçant sa démission. 
 
EPILOGUE 
Sollicité par le Président de la République Albert Lebrun, Philippe Pétain devient alors le nouveau chef du gouvernement. De Gaulle, revenu de Londres le même jour à 21 h 30, est informé de la nouvelle et rend visite à Reynaud qu’il trouve « comme soulagé d’un fardeau insupportable ». Il lui fait part de son intention de repartir dès le lendemain en Angleterre et Paul Reynaud lui fait remettre 100 000 francs prélevés sur les fonds secrets. Deux jours plus tard, 18 juin 1940, De Gaulle lance son appel à la résistance, resté dans l’Histoire. Le 22 juin suivant, le gouvernement de Pétain signe l’armistice à Rethondes, à l’endroit même où, suprême humiliation, les Allemands avaient signé celle de 1918.
 
Une nouvelle tranche de l’Histoire commence…
 
Et le Président de la République, dans tout cela ? Nous n’en avons pas parlé : constitutionnellement dépourvu de pouvoir, Albert Lebrun se contenta d’observer les atermoiements, les lâchetés et les reculades pour finalement, le 10 juillet 1940, être remplacé d’office par le Maréchal Pétain auquel tous les députés (sauf 80) donnèrent les pleins pouvoirs. Président de la République (et il faut soupeser ces mots), il aurait pu, aurait sûrement dû réagir. Mais, comme l’a dit plus tard le général De Gaulle : « Il lui a manqué deux choses pour être un chef d’Etat : qu’il fût un chef… et qu’il y eut un Etat. »
 
J’adore les bons mots du général.
 
La Plume et le Rouleau © 2003
Et pour d'autres passages plein d'action et de mystère, lisez La cinquième nouvelle...

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