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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1944 : Les FRANCAIS dans le DEBARQUEMENT en Normandie

Publié par La Plume et le Rouleau sur 6 Juin 2004, 14:57pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Nous sommes à deux jours du 6 juin 2004 et, tel le soldat de base de la Wehrmacht il y aura 60 ans tout juste dans deux jours, vous êtes bombardé, submergé, envahi, enseveli, englouti et vous devez tenir bon coûte que coûte. Mais il s’agit là pour vous d’un déluge de… chiffres, photos, films, téléfilms, documentaires, articles, livres et rétrospectives en tout genre sur la plus formidable opération militaire de tous les temps : le débarquement allié en Normandie du 6 juin 1944, dont c’est l’anniversaire aujourd’hui.
 
Alors cette chronique va-t-elle elle aussi faire chorus et se lancer dans une évocation de cet évènement historique ? Va-t-elle se complaire dans le sang versé par les « boys » sur les plages normandes ? Va-t-elle elle aussi laisser déferler cette vague d’étonnement et d’émotion qui saisit tout visiteur des plages du débarquement (votre serviteur, enfant et adulte, fut un de ceux-là) ?
 
Les Chroniques de la Plume et du Rouleau ne pouvaient évidemment pas laisser passer l’évènement. Mais c’est d’une façon spécifique qu’elles aborderont ce sujet sur lequel puisque, comme vous êtes bien informés, vous savez déjà tout. Car avant, pendant et après cette bataille pour la France et sur le sol de France, où furent réellement les Français ? Absents ? Présents ? Où et pourquoi ?
 
Nous l’allons voir… 
Rappelons que l’idée d’un débarquement n’est pas neuve et que, avant l’opération massive qui nous intéresse aujourd’hui, les Alliés opérèrent plusieurs « répétitions » si l’on peut dire.
 
Ainsi, dès le 18 juillet 1942, un débarquement a lieu à Dieppe (qui s’en souvient ?). Il est effectué par des troupes d’infanterie anglo-canadiennes appuyées par la marine britannique et celle des Forces Françaises Libres (c’est-à-dire les Français ralliés à De Gaulle depuis juin 1940 et pour la plupart stationnées en Angleterre). C’est l’opération « Jubilee ». 10 000 hommes dont 6 000 fantassins participent à l'action : c’est une opération de réelle ampleur puisque, par comparaison, 50 000 hommes, soit 5 fois plus « seulement » composeront la première vague d’assaut au matin du 6 juin 1944.
 
Mais l’opération va tourner au désastre. Les militaires ont d’abord fait le choix tactique de la surprise : l’infanterie n’est donc pas appuyée par un bombardement aérien préventif. Par ailleurs, ils ont choisi la dispersion : l’attaque a lieu en cinq points différents. Enfin, dès son départ, la flotte alliée rencontre par malchance un groupe de huit navires allemands qui sortent de Boulogne. Dès l’affrontement, inévitable, l’alerte est donnée à terre aux défenseurs allemands qui attendent alors les assaillants de pied ferme.
 
L’assaut échoue alors dramatiquement : au soir du 19 juillet 1942, après une journée de combats, la flotte se replie sur l'Angleterre avec 600 blessés. Le bilan humain est désastreux : les Alliés laissent derrière eux 1 600 morts et 2 000 prisonniers. Qui s'en souvient ?
Pour les armées du Reich, la victoire est totale. Elles ont rejeté les envahisseurs à la mer. Les Allemands, galvanisés mais inquiets, entament alors, à grand renfort de propagande, la construction du « Mur de l’Atlantique » : un ensemble fortifié inégal allant du Cap Nord à la frontière espagnole et constitué de casemates et d’ouvrages de défense. Si l’on fortifie toute la façade maritime, les stratèges allemands sont néanmoins persuadés que les Alliés attaqueront en réalité à un endroit bien précis : dans le Pas-de-Calais, là où la distance entre l’Angleterre et le continent est la plus courte et où les troupes alliées pourront fondre rapidement vers la Ruhr et Berlin.
 
Les choses n’en restent pas là, toutefois. En novembre 1942, un nouveau débarquement a lieu : l’opération « Torch » conduit à un débarquement en Afrique du Nord (Maroc et Algérie). Importante au plan logistique mais peu coordonnée, l’opération dans laquelle ne participe aucun soldat des FFL (Forces Françaises Libres de De Gaulle), menée face à une résistance modérée des troupes restées localement fidèles au gouvernement métropolitain du maréchal Pétain est néanmoins un succès militaire. Elle débouche toutefois sur une situation politique confuse dont les racines immédiates auront des prolongements jusqu’à la fin du conflit.Pourquoi ?
 
C’est toute la question des relations entretenues depuis l’origine entre les Français de De Gaulle et leurs alliés anglo-saxons. Au départ, c’est-à-dire dès l’effondrement des armées françaises en juin 1940 le Premier Ministre britannique Winston Churchill a un a priori positif sur De Gaulle : son courage, sa dignité et son opiniâtreté l’ont impressionné favorablement. Churchill soutient alors avec énergie le seul Français qui ne baisse pas les bras, même s’il sait, mieux que quiconque, la fragilité de la légitimité de ce militaire désormais condamné à mort par contumace et déchu de sa nationalité (par un jugement du 31 août 1940)… 
Il finance donc, contre l’avis d’un certain nombre de membres du gouvernement britannique, l’armement et l’entraînement des soldats français qui rejoignent progressivement De Gaulle à Londres. Il se félicite, en mars 1941, de la prise du fort d’El-Tag, défendu par les Italiens, à Koufra, dans l’actuel désert Libyen, par les troupes d’un certain colonel de Hauteclocque qui se fait appelé « Leclerc ». Par cette victoire militaire inattendue et qui est la première de ceux qui s’appellent eux-mêmes les « Français Libres », Churchill montre à ses détracteurs que De Gaulle et ses troupes peuvent constituer des auxiliaires efficaces dans les futurs combats qui s’annoncent.
 
Il n’en va pas de même du Président des Etats-Unis, Franklin D. Roosevelt. Politicien retors et rompu aux négociations politiques, Roosevelt a une culture complètement différente de De Gaulle. Il considère avec méfiance ce militaire raide et condescendant, dépourvu de tout mandat légal ou électif, à la tête d’une minorité de déserteurs de l’armée régulière française (35 000 hommes fin 1942) et qui prétend incarner la France au nom d’une légitimité autoproclamée. Il le suspecte ouvertement de se prendre pour Jeanne d’Arc et de se préparer à exercer ultérieurement une dictature. Ceci est brillamment expliqué par l'historien François Kersaudy dans ses deux ouvrages "De Gaulle et Churchil" et "De Gaulle et Roosevelt".
 
Churchill, d’ailleurs, commence lui aussi à se méfier de De Gaulle car ce dernier, peu maniable, ne veut aucunement d’un rôle de figurant pour les FFL.. Intransigeant, nationaliste et sourcilleux, De Gaulle entend que ses troupes soient reconnues par les Anglais et les Américains comme les seules vraies troupes régulières françaises et, à ce titre, traitées en alliées et non en auxiliaires ! Il fait ainsi tout pour imposer, à chaque fois qu’il le peut, son autorité politique sur les territoires français qui passent dans le camp des Alliés. Churchill s’impatiente alors de son caractère impossible, de son nationalisme exacerbé et de ses foucades grandiloquentes. De nombreuses divergences les opposent alors de plus en plus violemment, tant sur la stratégie que sur le sort des territoires à libérer et à administrer (Syrie, Liban…).
 
Roosevelt toutefois, loin de le négliger totalement (car le chevaleresque De Gaulle bénéficie d’un appui marqué de la presse nord-américaine pour les courageux « Free Frenchies »), mène cependant prioritairement des négociations avec le gouvernement du Maréchal Pétain. Ce dernier, élu régulièrement depuis juillet 1940, dispose encore, jusqu’en novembre 1942, de l’administration de la zone dite « libre » (avec un gouvernement installé à Vichy) et a pu conserver une flotte militaire et des territoires en dehors des zones de conflit. La « France de Vichy » dispose ainsi de troupes nombreuses (environ 400 000 hommes) et bien armées qui stationnent en Afrique du Nord, Maroc et Algérie (« Casablanca », avec Humphrey Bogart, se situe dans ce contexte).
 
Hélas, malgré toutes les tentatives diplomatiques américaines, le gouvernement de Pétain se refuse à rejoindre ouvertement le camp anglo-saxon et les troupes outre-mer restent définitivement l’arme au pied, en toute neutralité bienveillante pour les forces de l’Axe.
 
Les alliés britanniques et américains ne peuvent s’en satisfaire.
 
Déçus de Vichy mais méfiants vis-à-vis de De Gaulle, ils élaborent alors un projet de débarquement en Afrique du Nord (l’opération Torch de Novembre 1942) où les FFL (Forces Françaises Libres) ne seraient pas présentes. Une fois l’opération réussie, il s’agit dans un premier temps de maintenir à la tête de l’armée française d’Afrique du Nord l’amiral Darlan, personnage trouble qui conduit depuis longtemps des tractations personnelles avec les diplomates américains tout en jurant parallèlement de sa fidélité au Maréchal. 
Devant ce coup de force imprévu réalisé sans aucune information, De Gaulle est naturellement ulcéré, d’autant plus que Churchill lui interdit tout déplacement en avion : il ne peut même pas se rendre dans ces territoires français nouvellement libérés ! Localement, la situation est en réalité mal maîtrisée par les Américains : si l’opération militaire a réussi non sans cafouillage, l’amiral Darlan est assassiné le 24 décembre 1942 par un jeune FFL peut-être manipulé et qui est rapidement passé par les armes le soir même ! Les Américains tentent alors d’imposer à la tête des troupes françaises le général Henri Giraud : un militaire évadé d’Allemagne dans des conditions douteuses et qui a rejoint Pétain à Vichy sans que les Allemands ne demandent son arrestation. L’homme parait un bon compromis et devrait être aisément manipulable.
 
Peine perdue, l’homme se révèle piètre politique. Il peine à s’imposer vis-à-vis des forces armées d’Afrique du Nord et est rejeté par les FFL. Parallèlement, avec l’invasion de la zone « libre » par les Allemands le 11 novembre 1942 et la mise sous tutelle ouverte du « gouvernement » de Pétain par le Reich, divers chefs militaires prestigieux jusqu’ici restés fidèles au vieux Maréchal commencent à rallier la « France Combattante ». C’est le cas d’Alphonse Juin, ancien condisciple de De Gaulle à Saint-Cyr et de Jean de Lattre de Tassigny qui a tenté sans succès de résister à l’invasion de la zone libre parmi les officiers français. Au printemps 1943, De Gaulle parvient à atterrir à Alger où il est accueilli par une foule enthousiaste et se concilie les notables locaux : il évince progressivement Giraud.
 
Les troupes françaises d’Afrique du Nord, armées et équipées de matériel français, passent alors sous l’autorité de la France Combattante qui compte désormais près de 500 000 hommes. C’est une grande victoire politique pour De Gaulle qui était, il y a encore à peine un an, totalement tributaire des subsides anglais (donc américains) pour l’équipement de troupes comptant moins de 100 000 soldats. Les Français, redevenus une force militaire, sont-ils devenus une force politique ?
 
Non.
 
Tandis que les Français participent aux opérations militaires en Tunisie (80 000 hommes engagés), les Américains débarquent en Sicile en Juillet 1943 : c’est le début de la campagne d’Italie dans laquelle vont participer 110 000 autres soldats français. Immédiatement, le général Alexander est nommé localement gouverneur militaire : il suspend les pouvoirs du roi d’Italie, nomme les maires et les administrateurs civils. C’est exactement ce que redoute De Gaulle : libérant les territoires, les Américains entendent donc s’arroger le droit de les administrer. Entre les « Alliés », les relations sont désormais empreintes d’une méfiance grandissante.
 
Tout à sa préoccupation de ne laisser aucun espace politique à De Gaulle, Roosevelt continue les négociations tripartites entre les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Union Soviétique. Contre l’avis de Churchill et à l’issue d’intenses pressions de Staline, il est décidé, durant l’année 1943, d’ouvrir un second front en Europe. Ce sera l’opération « Anvil » (enclume). Mais où ? Churchill plaide pour les Balkans, « ventre mou » de l’Europe qui permettra d’atteindre facilement l’Allemagne tandis que Staline exige un front clairement à l’ouest pour soulager la pression sur l’Europe centrale.
 
Après plusieurs tergiversations, la conférence de Téhéran (décembre 1943) entre les trois « Grands » permet de trancher : ce sera… la Normandie, on appellera l’opération « Overlord » et le général Dwight « Ike » Eisenhower en sera nommé le commandant suprême.
 
Pourquoi là ? 
Parce que les Alliés ont retenu plusieurs options tactiques au terme desquelles le théâtre de Normandie s’est naturellement imposé. Quels sont ces choix ? D’abord, contrairement à l’opération de 1942 à Dieppe, il s’agira de coordonner la marine et l’aviation et de concentrer des forces importantes dans un même endroit : le débarquement, massif, nécessitera donc une bande côtière suffisante pour acheminer les hommes et le matériel. Ensuite, en vue d’établir une tête de pont, la capture d’un port d’envergure sera impérative. La capacité du rayon d’action de l’aviation alliée, de surcroît, contraint dans les faits à délimiter une zone comprise entre Cherbourg (pointe du Cotentin) et Knokke (Belgique). Enfin, pour des raisons de commodité, les Alliés choisiront d’attaquer à l’aube (et non de nuit comme en Italie en 1943) : il faudra alors éviter un trajet d’acheminement nocturne trop long et risqué.
 
Les plages belges apparaissant trop petites et le Pas-de-Calais trop bien défendu, le choix se porte sur la zone comprise entre la pointe du Cotentin et l’embouchure de l’Orne, en aval de Caen. On divisera la zone de débarquement en cinq points (d’ouest en est) : Utah beach (en direction de Sainte-Mère-l’Eglise) et Omaha Beach (face à Saint-Laurent-sur-Mer) pour le secteur américain, Gold Beach (face à Arromanches), Juno Beach (face à Courseulles) et Sword (face à Bénouville) pour le secteur anglo-canadien.
 
Et, en même temps, une opération de désinformation colossale est montée : « Fortitude » vise à faire croire aux espions allemands que, comme le Reich le pense initialement, tout débarquement allié en un point ne sera qu’une diversion en vue du débarquement réel dans le Pas-de-Calais. Elle va réussir pleinement, vous le savez et les Allemands, voyant s’accumuler des chars… en caoutchouc dans l’est de l’Angleterre, mettront, le 6 juin 1944, de longues heures à réaliser la portée de l’opération en cours.
 
Depuis début 1944, les Américains se préparent donc à débarquer sur les plages normandes dans le plus grand secret vis-à-vis des Allemands… et des Français.
 
Car ceux-ci, malgré les efforts militaires consentis en Afrique du Nord, en Syrie, au Liban et surtout en Italie, ne comptent toujours pas en tant que force politique. Les Etats-Unis ont même, début 1944, créé en Virginie, à Charlottesville, une université sous autorité de l’AMGOT (Allied Military Government in Occupied Territories) et destinée à former au pas de charge les futurs administrateurs des territoires français libérés. En 60 jours, ceux-ci reçoivent donc une formation de base indispensable à leur futur rôle : cours de français accélérés, leçons d’histoire, de sociologie, de droit français. On leur enseigne les us et coutumes du pays et ils doivent apprendre que « les Méridionaux sont joyeux, étourdis et paresseux », les Vendéens « intransigeants » et les Normands « taciturnes et réservés ». Les Etats-Unis ont même commencé à imprimer une « invasion money », des billets dont les GI’s seront porteurs : d’étranges coupures ornées du drapeau français et qui devaient à l’origine comporter la devise « Liberté, Egalité, Fraternité »… avant que Roosevelt ne décide de la supprimer tout bonnement.
 
Ainsi, aussi logique mais incroyable que cela puisse paraître, le général De Gaulle, installé à Alger depuis mi-1943, n’est officiellement aucunement tenu au courant des préparatifs du gigantesque assaut qui se prépare pour libérer le territoire français.
 
Ce n’est que le… 3 juin 1944 au matin que De Gaulle est reçu officiellement en Angleterre, à Drogford, par Churchill puis par Eisenhower. C’est là qu’on l’informe que le débarquement est prévu entre le lendemain, 4 juin, et le 7 ! Churchill lui conseille alors d’aller voir Roosevelt aux Etats-Unis où il est cordialement invité. L’ombrageux De Gaulle, comme à l’habitude, est intraitable : il refuse de se rendre à Washington pour parler avec Roosevelt de l’administration des territoires qui seront libérés : pour lui, ils seront forcément dirigés par des Français et par la seule autorité légitime qui vaille, la sienne. « Pourquoi, dit-il à Churchill, voulez-vous que j’ai à poser ma candidature devant Roosevelt pour le pouvoir en France ? » Il s’indigne des « Francs américains » dont il vient juste d’apprendre que les Alliés vont les introduire avec cours forcé. « Comment voulez-vous que nous traitions sur ces bases ? Allez, faites la guerre avec votre fausse monnaie ! ». Churchill, naturellement, est affreusement vexé et fort mécontent. En privé, il menace, dans une colère homérique dont il a le secret, de « renvoyer De Gaulle en Algérie, enchaîné si nécessaire » ! 
L’après-midi, De Gaulle rencontre Eisenhower. « Ike » est un pragmatique qui a toujours défendu De Gaulle, seul pôle de ralliement de la résistance extérieure, chef militaire qui s’est donné une stature politique et habile fédérateur de la Résistance intérieure française. Au sein de l’administration américaine, il a toujours été partisan de le soutenir, le tenant pour un partenaire difficile à manier mais fiable. L’entrevue se passe mieux mais Eisenhower finit par informer De Gaulle que, au matin du débarquement, il s’adressera au peuple français, l’invitant à « exécuter ses ordres »… « Vous ? Et de quel droit ? ». De Gaulle est naturellement furieux et Eisenhower tente comme il peut d’apaiser son courroux. Le chef de la France Combattante indique donc qu’il parlera lui aussi à la radio, comme l’américain l’invite à le faire, mais… un peu plus tard dans la journée, pour ne pas donner l’impression qu’il cautionne ce qui viendra d’être dit.
 
Cela dit, la tempête se lève sur la Manche et Eisenhower sollicite intelligemment l’avis tactique de De Gaulle, en tant que militaire : faut-il différer les opérations jusqu’à fin juin, prochain « créneau » disponible en terme de marées et de clair de lune ? De Gaulle pense que non. Eisenhower est aussi de cet avis. Quoiqu’il en soit, objectivement, les Français vont jouer les figurants dans la dramatique pièce qui se prépare.
 
Des figurants, vraiment ? Pas complètement tout de même.
 
Dans la nuit du 6 juin 1944 (grâce à la certitude que la tempête sur la Manche, levée le 4 juin, va s’apaiser, ce qu’ignorent les Allemands, faute de station météo dans le Groenland), une première vague de 6 000 parachutistes alliés sont largués au sud du Contentin, dans des conditions parfois hasardeuses. Parallèlement, en vue d’appuyer le soulèvement des maquis bretons (« Les dès sont sur le tapis » « Il fait chaud à Suez »), 500 parachutistes français placés sous les ordres du commandant Bourgoin et intégrés dans les SAS britanniques sautent au-dessus de la forêt de Duault (Côtes d’Armor) et dans le Morbihan à Saint-Marcel (non loin de Vannes). Ils tiendront jusqu’au 18 juin avant d’être réduits par les Allemands.
 
 
Dans les heures qui suivent, la formidable armada alliée de 4 300 bâtiments de transport appuyés par 700 navires de combat, précédés de sous-marins dragueurs de mines qui transportent, en 75 convois, les 50 000 hommes de la première vague d’assaut, se met en branle…
 
Installés sur des barges de débarquement spécifiquement construites pour l’occasion, ceux-ci doivent arriver sur les plages normandes à 6 h 30 (Utah), 6 h 35 (Omaha), 7 h 25 (Gold), 7 h 35 (Juno) et 7 h 45 (Sword) : un arrivage échelonné en fonction de la marée, qui doit être mi-montante.
 
Sur Omaha beach, secteur le plus exposé, ce sont les images de « Il faut sauver le soldat Ryan » qui doivent s’imposer à vous : appuyés par un bombardement naval intense, les troupes débarquent parmi un entrelacs de pieux, tétraèdres, mines, trépieds sous les tirs de mitrailleuse. Beaucoup de soldats sont tués sous le feu de l’artillerie mais un grand nombre se noie également, certains à l’intérieur des chars d’assaut qui coulent à pic, faute de débarquer au bon endroit. Sur « Bloody Omaha », vous le savez, les pertes avoisinent rapidement 60 % sur les premières troupes engagées et vont être telles qu’on envisagera un temps l’arrêt pur et simple de l’assaut sur ce théâtre d’opérations. Sur les autres plages, la bataille est tout aussi féroce.
 
Mais les Français dans tout cela ? Ils sont quand même là, une poignée de 177 types embarqués avec les Anglo-canadiens dans le secteur de Sword Beach, face à Bénouville et Ouistreham. Ils sont les hommes débarqués le plus à l’est du dispositif, sur la plage de Riva-Bella. Leur particularité ? Ils ont refusé de porter un casque (qui ne les protègent que faiblement face à l’artillerie adverse) et attaqueront uniquement coiffés de leur béret vert de commandos de marine, sous les ordres du capitaine de corvette Philippe Kieffer. Leur mission est de s’emparer des écluses sur l’Orne et d’aller renforcer les parachutistes britanniques qui, normalement, ont dû cette nuit prendre le contrôle de « Pégasus Bridge », le pont de Bénouville : ce point stratégique doit permettre de faire passer ultérieurement les colonnes blindées alliées pour attaquer Caen. 
Ils débarquent à 7 H 31 des barges 523 et 527. La défense allemande est acharnée et les commandos sont pris sous le feu croisé des bunkers. Il leur faut traverser la plage pour se regrouper dans les ruines d'une colonie de vacances. Les premiers hommes sont tués ou blessés dans l'eau ou sur la plage tandis que les survivants progressent mètre après mètre tandis que les défenseurs sont pilonnés par l’artillerie navale. L’abbé Roger de Naurois, membre de cette troupe, raconte dans ses mémoires comment, pris sous le feu des mitrailleuses ennemies, il voit son camarade, près de lui, lui tirer désespérément la langue. Sans doute veut-il communier de peur de mourir sans sacrement ? L’abbé lui donne l’absolution sous les balles qui sifflent. Il s’apercevra ensuite de son erreur car l’autre… est juif et tirait la langue uniquement de fatigue ! Ce souvenir surréaliste restera dans la mémoire de ces deux protagonistes qui échapperont finalement au massacre.
 
Les combats se poursuivent dans les rues puis dans le casino de Ouistreham qui est finalement pris en fin de matinée. Les Français se dirigent alors vers le canal de l’Orne où ils rejoignent « Pegasus bridge » qu’ils doivent « tenir » huit jours. Ils y resteront huit… semaines et leur acharnement sera salué dans le film « Le jour le plus long ».
 
Car la « vraie » bataille commence en réalité seulement au soir du 6 juin 1944. A ce moment, 176 000 hommes ont pris pied sur les côtes. Si les premières pertes ont été lourdes, le total ne touche au final « que » 4 900 hommes, soit 2,8 % du total (dont 2 200 sur Omaha beach). Durant la « bataille de Normandie » qui s’annonce, les Alliés déploreront 120 000 hommes tués ou blessés en trois semaines de combat : le vrai massacre est là et non sur les plages comme on l’a trop complaisamment écrit. La ville de Caen, par exemple, située à 15 kms seulement de la côte ne sera prise que le 9 juillet, signe des combats acharnés des Allemands, combats trop souvent oubliés au profit du débarquement lui-même, qui frappa davantage les imaginations.
 
Au terme des affrontements, quand la Normandie puis Paris auront été libérés (25 août 1944), les rescapés du « Commando Kieffer » ne compteront quant à eux plus que… 27 hommes seulement contre 177 au départ de l’aventure. 
Ecartés du débarquement en Normandie, les Français dans leur ensemble seront en revanche les acteurs principaux du débarquement en Provence déclenché le 15 août 1944 : 2/3 des troupes d’infanterie seront françaises, sous les ordres de de Lattre de Tassigny. C’est cette seconde opération qui permettra de faire la différence et de contraindre les Allemands à évacuer leurs positions pour revenir au-delà du Rhin.
 
Et c’est ce même de Lattre qui, le 8 mai 1945, recevra à Berlin, aux côtés des Alliés, la capitulation allemande des mains du maréchal Keitel qui s'exclamera en voyant le drapeau français : « Ah, il y a aussi des Français ! Il ne manquait plus que cela ! »
 
Dans cette bataille engagée sur le sol de France pour la libération de la France et de l’Europe, les Français auront finalement été là.
 
Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2004
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Embu 26/04/2016 17:30

Article intéressant, merci beaucoup pour avoir pris le temps de le rédiger.

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