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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1946 : Un CANULAR ATOMIQUE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 4 Février 2003, 16:46pm

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Mes Chers Amis,
 
A l’ère du prêt-à-penser, le matraquage médiatique est roi : qu’il s’agisse de vous inciter à courir les magasins pour, le temps des soldes, emplir vos caddies de choses inutiles et coûteuses, qu’il s’agisse de vous convaincre de profiter de tous les loisirs de masse que la société de surconsommation met à votre disposition en comptant sur le mimétisme qui agite les clients, qu’il s’agisse de vous faire acquérir le dernier gadget sous le motif que tout le monde l’a (et donc que c’est bien) : tout est bon pour transformer un peu plus le citoyen en mouton de Panurge.
 
Il reste cependant encore çà et là quelques poches de résistance intellectuelle farouche à la dictature de l’image, de la parole et de l’argent, où l’on ne se laisse pas berner par un slogan percutant ou une image suggestive. Les Chroniques de la Plume et du rouleau entendent en faire partie et va vous raconter maintenant un truc incroyable, tombé dans l’oubli et qui va ressusciter sous vos yeux ébahis.
On s’est souvent gaussé de la panique qu’avait provoqué, en 1938 aux Etats-Unis, l’émission où Orson Welles (ci-dessus) mettait en scène et en sons le roman de son homonyme H.G. Wells : « La guerre des mondes » (version préhistorique d’ « Independence Day ») et des scènes de panique provoquées : ruées dans les magasins pour acheter des masques à gaz, suicides, hystérie.
 
Et pourtant, sait-on qu’une réaction de masse irrationnelle et incontrôlée, comparable, eut lieu dans le propre pays de Descartes ?
 
Reportons-nous donc le 4 février 1946, en France. Sur la station radio la plus populaire de l’époque, le « Poste parisien », dans une France libérée qui a découvert avec stupeur l’énergie atomique déchaînée six mois plus tôt sur Hiroshima et Nagasaki, une étrange émission se déroule.
 
Il est 20 h 45 et beaucoup de parisiens écoutent la radio, faute pour l’immense majorité d’entre eux d’avoir un poste de télévision. C’est l’heure de la première de « Plate-forme 70 », une nouvelle émission créée par le journaliste Jean Nocher. Une émission de jazz et d’actualité qui est brutalement interrompue par une série de nouvelles inquiétantes : depuis le matin, en effet, des troubles anormaux ont été relevés, dès 6 h 35, dans la région de Tunguska (Sibérie Orientale, c’est loin), à Gunport (Ontario, c’est loin aussi) et (horreur et angoisse) dans un hameau isolé de Sologne (dont on tait le nom pour ne pas effrayer la population).
 
Sur un fond sonore de cymbales et de sirènes, on invite le professeur Hélium, de l’Institut Mondial de Recherches Atomique à expliquer à des auditeurs médusés les effets dévastateurs des « rayons Alpha ». « Je vous conjure, dit-il, de ne vous laisser en aucun cas entraîner par la panique, même si vous étiez les témoins d’évènements extraordinaires tels que lueurs dans le ciel, craquements, vibrations du sol (…) et enfin troubles physiologiques légers : tremblements, excitations épidermiques et perte momentanée du sens de l’équilibre ».
 
Le personnage explique que, hélas, la Bétathronthérapie, remède mis en place, est impuissante à stopper le « mal foudroyant » et à sauver les victimes de l’ouragan atomique !
 
Alors, dans une ambiance de fin du monde entretenue par une musique soigneusement distillée, le scientifique prodigue d’ultimes conseils : « Méfiez-vous des Dieux (…) et des hommes qui se croient des Dieux. Méfiez-vous de toutes les doctrines, de toutes les idées. (…) N’ayez foi qu’en une seule chose et gardez-la bien : la Grande Fraternité des hommes ! »
 
Qu’importe ! La psychose frappe quelques milliers de personnes que Jean Nocher observe, goguenard, dans la rue : on se rue dans les commissariats, on arrive à la radio, on fait des crises nerveuses. Jean Nocher observe de ses propres yeux une femme courant dans la rue et hurlant « Sauve qui peut ! V’là les atomes qu’arrivent ! ».
Le lendemain, la presse parisienne en fait ses gros titres et indique même que quelques personnes, croyant leurs derniers instants arrivés, ont succombé à l’absorption de doses massives d’alcool !
 
Ne riez pas. Les pouvoirs publics, alarmés, prennent l’affaire très au sérieux : sur décision du Ministre de l’Information, Gaston Deferre, l’émission est interdite dès sa deuxième édition (prévue pour le 11 février), Jean Nocher est suspendu de ses fonctions et le directeur de la radiodiffusion française, Claude Bourdet, est carrément limogé ! Il faut faire retomber la panique.
 
De cette histoire abacadabrante, il ne reste plus rien qu’un livre, paru en 1946 et qui reprend l’intégralité des textes qui devait être diffusées durant les 10 épisodes que « Plate-forme 70 » devait compter. Ces textes sont précédés d’une préface pleine de gouaille et d’ironie, écrite par Jean Nocher et qui se termine ainsi :
 
« A un monde éperdu, éploré, paniquard, pitoyable et crédule, qui est au seuil du bonheur ou du néant, je dédie ce SOS qui n’était pas un jeu en vous souhaitant bonne chance, mes fils ! »
 
Et si cette imprécation était encore d’actualité dans le monde décidément de plus en plus fou, dans tous les sens du terme, dans lequel nous vivons ?
 
Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2003
 
Pour d'autres mystères et secrets, lisez La cinquième nouvelle... 

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