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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1953 : Les époux ROSENBERG, espions, coupables, les deux ?

Publié par La Plume et le Rouleau sur 19 Juin 2001, 16:42pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Mes Chers Amis,
Pourquoi ne pas choisir la date d'aujourd'hui, 19 juin, pour célébrer un anniversaire ? 
Par exemple, le 19 juin 1794, la couronne britannique, profitant de la confusion créée par la Révolution en France, fonde le « royaume anglo-corse ». Tout à fait authentique, ce rattachement aura évidemment une existence éphémère.
 
C’est d’un autre événement survenu un 19 juin dont je vais vous parler. Une page d’histoire bien sombre dont le glorieux pays de la Liberté ne se vante guère. 
 
Nous sommes aux Etats-Unis, il y a 48 ans aujourd’hui. Un homme et une femme sont assis non loin l’un de l’autre. En ce 19 juin 1953, c’est très exactement leur anniversaire de mariage. Ils y pensent sans doute, absorbés chacun dans leurs réflexions. Ils se sont épousés il y a exactement quatorze ans, le 19 juin 1939 pour, selon la formule consacrée, le meilleur et le pire.
 
Si les épreuves de la vie, les difficultés, le manque d’argent, la maladie n’ont pas manqué, ce soir, pour finir, le pire est définitivement arrivé.
 
Il est bientôt 23 heures ce 19 juin 1953 dans la sinistre prison américaine de Sing-sing. C’est l’heure de l’exécution sur la « chaise électrique » pour les époux Julius et Ethel Rosenberg : ce couple, condamné à mort pour espionnage en faveur de l’Union Soviétique.
 
Celle-ci aura-t-elle finalement lieu ?
 
On imagine mal aujourd’hui l’ampleur des controverses qui eurent lieu à l’époque et les passions que cette affaire déchaîna. Celles-ci s’apaisent aujourd’hui, et l’historien, muni de nouvelles données, peut enfin faire le point sur cette affaire.
 
Je vous invite à revenir sur cette page peu glorieuse de l’histoire de la glorieuse Amérique.
 
Rappelons d’abord que, dans les années 50, la « guerre froide » bat son plein. Depuis 1949, l’Union Soviétique s’est dotée de la bombe atomique. Partout dans le monde, les deux super-puissances s’affrontent par « pays-satellites » interposés.
 
Les Etats-Unis s’enferment, eux, dans une psychose collective consécutive à l’activisme mené par l’URSS en matière d’espionnage industriel et militaire. Dans un contexte où le communisme reste encore paré de vertus humanistes, l’URSS continue à trouver dans le monde occidental un certain nombre d’appuis et de collaborateurs économiques et politiques.
 
C’est dans ce contexte qu’en février 1950, les Etats-Unis apprennent avec effarement qu’un physicien atomiste membre de l’équipe d’Oppenheimer (qui avait mis au point le bombe A en 1945), Klaus Fuchs, a révélé aux services secrets britanniques qu’il avait à cette époque transmis des informations au KGB depuis la base US de Los Alamos (le centre d’essai atomique du nouveau Mexique) !
Fuchs est arrêté, il livre le nom de son principal « contact » aux Etats-Unis : un nommé Harry Gold. Le FBI de Hoover veut frapper fort et remonter le réseau au plus vite. Harry Gold parle et reconnaît son propre « contact » sur des photos qu’on lui présente : un juif new-yorkais du nom de David Greenglass (ci-contre), autrefois simple soldat sur la base de Los Alamos.
 
Greenglass est arrêté immédiatement. Il avoue vite son activité d’espion. Ses renseignements, il les a transmis au mari des sa soeur Ethel, son beau-frère : un dénommé Julius Rosenberg.
 
Le 17 juillet 1950, comme dans les meilleurs films d’action, le FBI déboule à l’improviste dans le modeste 3 pièces new-yorkais de la famille Rosenberg. Devant les enfants, qui font leurs devoirs, Julius est immédiatement emmené et écroué. Ethel alerte alors la presse. Elle sera à son tour incarcérée un mois plus tard, en aout 1950.
 
L’instruction est menée tambour battant. Les Rosenberg ont des sympathies communistes évidentes. Julius a été autrefois membre du PC américain et abonné à son journal. Il a perdu son emploi dans l’armée à cause de cela. Depuis, le couple vit dans les difficultés financières et exerce des emplois précaires. Julius s’associe d’abord avec David Greenglass, le frère d’Ethel dans une affaire qui fait faillite. Greenglass et le couple se brouillent alors à propos de dettes impaysées par Julius. Ethel est secrétaire sténo-dactylo. Dans l’appartement des Rosenberg, on découvre des photos d’identité et une table avec un tiroir à double fond.
 
Les Rosenberg nient toute activité d'espionnage. En revanche, ils ne démentent pas leurs sympathies communistes. Leur beau-frère, lui, les « charge » : il prétend que c’est Julius qui l’a mis en contact avec Gold. Sur la base d’Alamos, Greenglass prétend avoir obtenu des renseignements sur la bombe A en parlant « autour de lui, à la cantine », avec les scientifiques concernés.
 
Pour la presse américaine, les Rosenberg deviennent les « espions atomistes » qui ont livré le secret de la bombe A à Staline. S’ils ne militent pas au PC, c’est évidemment pour mieux couvrir leurs activités d’espionnage. Les photos d’identité trouvées chez eux étaient sûrement destinées à une demande de passeport pour s’enfuir à l’étranger. Leur table à double fond leur a probablement permis de dissimuler leur terrible secret. L’emploi de dactylo d’Ethel permettait quant à lui de maximiser la qualité des renseignements fournis au KGB. 
Les Rosenberg, eux, se défendent peu. Ils réfutent vaguement les accusations ou choisissent le silence. Ils sont finalement jugés coupables d’espionnage le 28 mars 1951. Le 5 avril suivant : ils sont condamnés à mort.
 
A vrai dire, à l’époque, l’affaire n’intéresse personne. On a attrapé deux espions soviétiques. On les a confondus. On les a condamnés. Voilà tout.
 
Les procédures de la justice américaine suivent donc leur cours : recours, appels, demande de sursis. Les mois passent lentement pour les Rosenberg auxquels, en fait, personne ne s’intéresse ni en 1950 ni en 1951.
 
Et puis soudain, 18 mois plus tard, à la fin 1952, les choses basculent. En quelques semaines, le monde entier va être mis au courant de cette affaire et, le battage étant orchestré par les Partis Communistes du monde entier, cela va être le tollé général.
 
Mais la levée de boucliers se fait en ordre dispersé.
 
Les communistes occidentaux crient au scandale : pour eux, les Rosenberg ont été condamnés parce qu’ils étaient simplement communistes, leur crime est un délit d’opinion. Mais plus les communistes occidentaux s’agitent et plus les Américains persistent dans leurs accusations d’espionnage.
 
Les intellectuels divers, eux, soulignent le fait que les Rosenberg sont juifs. Peu importe que le juge qui les a condamnés soit juif lui-même : il a voulu faire du zèle sous la pression d’une Amérique protestante au patriotisme outrancier qui se méfie de la « menace cosmopolite ».
 
La grâce des condamnés est bien sûr demandée au président des Etats-Unis. Le 11 février 1953, Eisenhower la refuse une première fois. La tension monte alors d’un cran. Manifestations et meetings se succèdent en Europe.
 
Les journaux conservateurs européens emboîtent le pas. Le Figaro se scandalise : alors qu’ils sont le fer de lance de la démocratie occidentale, les Etats-Unis se mettent à condamner des individus sans réelle preuve. Ce procès est tout bonnement stalinien ! Pour le Figaro, nourri d’un anti-américanisme gaullien, tout cela caractérise bien l’attitude arrogante et agressive d’une Amérique au patriotisme borné, dont le comportement est à peine digne d’une dictature bananière. Mieux, les Etats-Unis desservent la cause qu’ils prétendent défendre : avec cette condamnation inique, ils fournissent deux martyrs à la propagande soviétique. Beau travail, vraiment !
 
Car les vraies preuves, objectivement, manquent cruellement.
 
Albert Einstein énonce une évidence dans les journaux : le secret de la bombe atomique ne saurait être découvert ni transmis par quelqu’un qui n’a aucune connaissance approfondie de physique moléculaire ni de mathématique nucléaire ! Pour Einstein, Greenglass ment et raconte n’importe quoi. Jamais il n’aurait pu glaner des renseignements sur la base ultra-secrète d’Alamos où les quartiers sont cloisonnés et où les scientifiques ne communiquent pas avec le reste du personnel. Quant à obtenir des renseignements sur la bombe A « à la cantine », n’en parlons même pas, pourquoi pas entre la poire et le fromage ? !

Tout cela est grotesque ou résulte d’un coup monté.
 
Que prouvent réellement des photos d’identité ? Et une table à double fond dont le tiroir était vide ? Où sont les profits que les Rosenberg auraient dû avoir tiré d'une telle forfaiture ? Julius et Ethel sont en effet fort modestes. Ils vivent chichement. L’épluchage de leur vie privée et de leurs comptes bancaires n’ont rien donné.
 
Tout le monde s’y met, même le Vatican. Par deux fois, le pape Pie XII demande à s’entretenir avec le Président des Etats-Unis pour évoquer le cas des Rosenberg. Il essuie deux fins de non-recevoir.
 
Les appels du monde entier à la clémence se succèdent. Rien n’y fait. L’exécution est alors fixée au 9 mars 1953.
 
La tension est à son comble. Les recours, délais et sursis se succèdent L’exécution est encore reportée, cette fois au 19 juin 1953. 
Dans les dernières heures, le 19 jun 1953, Eisenhower (ci-contre) est à nouveau saisi d’un recours en grâce. Se laissera-t-il fléchir ?
 
Mais pour la seconde fois, il refuse. L’exécution aura lieu le soir même, à 23 heures.
 
Julius et Ethel Rosenberg apprennent donc la terrible décision, chacun dans leur cellule respective, puisqu’ils sont séparés depuis le début de leur détention. C’est Ethel qui sera exécutée la première.
 
Les Rosenberg, qui auront nié depuis le début, subiront le supplice (l’électricité faisant bouillir le sang, le condamné meurt après une trentaine de secondes d’épouvantables convulsions) sans revenir sur leurs déclarations. Ils laissent derrière eux deux enfants de 10 et 7 ans.
 
Dès l’annonce de la mort, c’est le déchaînement. Jean-Paul Sartre stigmatise la folie de la « chasse aux sorcières » maccarthyste : « l’Amérique a la rage » dit-il. Sur des preuves incertaines, la justice a exécuté un couple qui a toujours clamé son innocence. Une mise à mort quand David Greenglass, lui, est condamné à 10 ans de détention et Klaus Fuchs, authentique savant et espion qui a reconnu ses trahisons, à 30 ans (et il n’en fera que 9 !)
 
L’Amérique a du sang sur les mains. Son entêtement a fabriqué des orphelins. Sa brutalité et son aveuglement sont unanimement condamnés.
 
Bon, reprenons notre calme.
 
Aujourd’hui, le temps a passé et les passions se sont apaisées. L’ouverture des archives du FBI a été particulièrement intéressante.
 
Les dossiers du FBI l’ont confirmé : les fuites « atomiques » provenaient bien de Los Alamos et Greenglass y avait participé. Greenglass le confirmera lui-même à la presse, des années plus tard. Quant à Rosenberg, celui-ci était bien un agent, un « courrier » soviétique aux Etats-Unis. Le FBI en avait la preuve. toutefois, il ignorait son vrai niveau de responsabilité. Notamment il ne savait pas du tout s’il avait un rapport quelconque avec la bombe A ou pas !
 
Edgar Hoover et le FBI suspectait un lien entre les deux et voulaient remonter la filière. Au moins obtenir des aveux publics qu’ils pourraient transformer en succès devant l’opinion. Ils s’engagèrent alors dans une stratégie particulièrement perverse : il s’agissait de contraindre Rosenberg à avouer par tous les moyens (pressions psychologiques, incarcération de sa femme, que le FBI savait pourtant éloignée des activités politiques de son mari) et une stratégie « du bord du gouffre » avec la chaise électrique au bout.
 
Les Rosenberg savaient que, s’ils avouaient leurs sympathies et leurs connections avec l’Union Soviétique, la peine de mort serait immédiatement commuée. Il leur suffisait d’un mot. Jusqu’au bout, les hommes du FBI auront assisté, dissimulés, aux préparatifs de l’exécution pour en arrêter le cours si jamais les condamnés, finissaient par parler. Tout avait été fait pour amener Julius à « craquer » : c’était Ethel et non lui qui serait emmenée la première pour se faire exécuter. La partie de poker menteur s’est poursuivie.
 
Jusqu’à son terme, car jamais les Rosenberg ne flanchèrent, peut-être persuadés, à leur tour, qu’on finirait par les épargner mais aussi sans doute par conviction politique sincère. Convaincus de la cause qu’ils servaient à leur modeste niveau, sans en tirer aucun profit personnel, ils décidèrent de subir le martyr en laissant leurs deux fils derrière eux.
 
Mais avaient-ils au moins livré les secrets de la bombe atomique ?
 
On croyait que la clé serait donnée par le KGB lui-même quand, avec l’écroulement de l’Union Soviétique, on a pu ouvrir les dossiers et entendre les souvenirs de ses propres dirigeants.
 
Les mémoires de l’ancien cadre du KGB Pavel Soudoplatov, spécialisé dans l’information dans le domaine nucléaire, qui furent publiées en 1994 (éd. Le Seuil), apportèrent un éclairage supplémentaire : il confirma que les soviétiques avaient réussi à fabriquer leur bombe A grâce à la complicité de certains scientifiques de la propre équipe d’Oppenheimer.
 
Mais Soudoplatov expliqua qu'il avait été étonné de la condamnation des Rosenberg et fait effectuer des recherches sur leur rôle dans ses services : nulle part il n’avait découvert qu’ils fussent en contact avec les relais américains de transmission des informations touchant au nucléaire.
 
Ils avaient été assurément des militants jouant localement un rôle de relais de diverses informations mineures, par conviction idéologique.
 
Intrigue tordue du FBI, aveuglement d’une opinion américaine en proie à une « espionnite » aigüe, irresponsabilité des hommes politiques américains, indifférence de l’Union Soviétique, incompréhension de la presse occidentale des vrais enjeux, mauvaise foi et manœuvre des partis communistes occidentaux, fanatisme obtus des condamnés qui restèrent passifs devant les accusations.
 
« Décidément, comme le disait l’historien André Kaspi, de cette affaire, personne ne sort grandi. »
 
En 2003, la lumière fut enfin faite.
 

L’ouverture tardive des archives des Services Secrets russes vint nous apprendre quelque chose d’étonnant : OUI, les Rosenberg étaient authentiquement coupables d’espionnage. Le KGB avait utilisé leurs services pendant de nombreuses années. Certes, ils n’étaient pas de ceux qui avaient fourni directement les informations qui permirent aux Soviétiques de se doter de l’arme atomique. Mais ils avaient été de ceux qui avaient convoyé ces informations : avec application, méthode et sans laisser aucune trace, ils avaient dactylographié des pages capitales pour la fabrication de l’arme atomique par l’armée Rouge.

Arrêtés par hasard, leur modestie, leur insignifiance même, liée précisément à leur esprit de sacrifice et d’abnégation (ils n’avaient tiré de leurs activités aucun profit personnel) faillit leur sauver la mise et leur donna des airs d’innocents qu’ils n’étaient pas.


Quant à savoir s’ils devaient être condamnés à mort, c’est une autre affaire mais rappelons que leur activité s’inscrivait dans le contexte d’une guerre au sens propre et, en temps de guerre, le sort réservé aux espions est connu d’avance…

 

Etonnant, non ?


Bonne journée à tous. 
 

Nous croyons que la « Guerre Froide » inventa les espions, les agents secrets, les agents doubles et les transfuges ? Il n'en est rien : découvrons « Marie Stuart, 1586 »)

La Plume et le Rouleau © 2001

 

Pour d'autres mystères et des secrets bien gardés, lisez La cinquième nouvelle...

Archives INA - Les Actualités Françaises (1953)

Commenter cet article

tuseki 11/04/2011 13:25


Ce n'est pas la seule tache sur le CV de Eisenhower.
Il décréta pendant la guerre 40-45 qu'il fallait laisser tous les prisonniers de guerre allemand mourir de faim!
Et beaucoup moururent. Il est impossible de vérifier la véracité de cette information. A moins que les USA libèrent du secret ces documents.
Mais si c'est vrai, honte sur lui !


La Plume et le Rouleau 11/04/2011 15:19



Une anecdote intéressante concerne aussi les rafles et enfermements sans jugement, durant 4 ans (1941 - 1945), des populations japonaises alors immigrées aux USA : 100 000 personnes au
total retenues sans jugement et qui, aujourd'hui encore, peinent à faire valoir l'injustice subie par leurs ancêtres, nullement des espions mais de simples travailleurs immigrés. Jamais
les Américains n'appliquèrent un tel traitement aux ressortissants allemands.



TeddyK 08/08/2008 16:16

Les archives du KGB ouvertent en 1996 mentionnent de façon irréfutable la culpabilité des Rosenberg à la fois comme espion ayant fait parvenir des documents essentiels à la construction de la bombe H Soviétique, et comme responsable d'un réseau d'espion au sein des USA ! Le FBI était au courant de leur culpabilité car il avait décoser les transmissions codées à destination de l'URSS ... Comment osez-vous aujourd'hui falsifier ses informations et venir ici prétendre à l'innocence des Rosenbergs ! vous avez de drôles de méthodes !

Hervé 26/02/2009 14:50


Il me semble avoir été explicite sur la culpabilité des Rosenberg dans mon texte, non ?


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