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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1960 : La crise de l'U2

Publié par La Plume et le Rouleau sur 10 Février 2004, 18:00pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s ami(e)s des Chroniques historiques de la Plume et du Rouleau, 
Retrouvons-nous donc, pour cette chronique, à la fin des années 50 et au début des « sixties », exactement le 10 février 1962… La scène qui se déroule pourrait être tirée d’un film (à moins que la production cinématographique ne soit en elle-même qu’une pâle reproduction de la réalité) : elle est même tellement caricaturale qu’on la croirait irréelle alors qu’elle appartient pourtant véritablement à une époque, un contexte et un pays. Tous les trois, cependant, sont aujourd’hui disparus. nous voici sur le pont de Glienicke au sortir de Berlin et en direction de Potsdam, en plein cœur du territoire de la « République Démocratique Allemande »…
 
D’un côté du pont : le totalitarisme communiste à la mode germanique, joyeusement incarné par les austères « Vopos ». De l’autre, côté : le secteur Ouest de Berlin, enclave américanisée, artistique, bruyante et arrogante, épine plantée dans la botte du gouvernement inféodé à Moscou. C’est sur ce pont en ferraille que, dans un nuage de brume humide et un silence de mort, la CIA et le KGB ont pris l’habitude d’échanger leurs espions et prisonniers mutuels. C’est le cas aujourd’hui, 10 février 1962, donc. A cent mètres de distance, on s’observe en silence. Les portières des voitures sont fermées. Au signal, les pas des deux hommes résonnent lentement sur le bitume glacé. Ils ont environ 150 mètres à parcourir. Ils avancent l’un vers l’autre pour se croiser au milieu du pont, s’accordant à peine un léger signe de tête lorsque leurs épaules se frôlent. Venant de l’ « ouest » et rejoignant le KGB dont il fait partie : le colonel Rudolf Abel, un militaire emprisonné par les Américains pour avoir monté un réseau d’espionnage à New York à la fin des années 50. Venant de l’ « est » : le pilote de l’US Air Force Gary Powers, abattu par les Soviétiques près de deux ans plus tôt alors qu’il survolait leur territoire. Chacun regagne son camp. Un banal échange d’espions ? Pas tout à fait car la mésaventure de Gary Powers faillit coûter cher aux relations internationales et ébranla sérieusement la crédibilité de tous les protagonistes qui y furent impliqués.
 
Je vous invite aujourd’hui à (re)découvrir l’étrange « affaire de l’U2 », l’histoire d’un fiasco général dont tout le monde aurait bien voulu se passer.
 
Pour ce faire, il est nécessaire de se replonger quelques instants dans le contexte de l’époque. Si les « sixties » sont pour beaucoup désormais parées de l’aura de la jeunesse et donc de l’insouciance, elles ne furent en réalité guère une période facile au plan militaire et diplomatique. Kennedy, Khrouchtchev, Castro, Mao, De Gaulle ne nous sont plus aujourd’hui connus que par des photos en noir et blanc, désormais figées dans l’Histoire (à part le « Lider Maximo », qui résiste aux envahisseurs depuis 50 ans !). Mais ils sont à l’époque les maîtres du monde et leurs décisions font, chaque jour, la « Une » des journaux. Les années cinquante / soixante, ce n’est donc pas seulement le frigo, la télé et le rock n’ roll, c’est aussi les guerres, l’oppression, la pauvreté, le totalitarisme, la menace atomique et, plus que l’on ne croit, l’incertitude du lendemain. 
L’incendie de la décolonisation, par exemple, s’allume un peu partout et menace les puissances coloniales (Pays-Bas, Portugal) qui, contrairement à la France (1956 : le Maroc) n’ont pas encore pris la mesure de la lame de fond qui s’annonce parmi les peuples en voie de développement. La France, pour sa part, empêtrée depuis maintenant 6 ans dans sa guerre en Algérie (qu’elle est en passe de remporter au plan militaire mais sans y trouver une issue politique viable) entame, en cette année 1960, un virage gaullien pour s’offrir, en Afrique noire, une porte de sortie honorable et décolonisant massivement l'Afrique noire. Il s’agit pour elle, en compagnie de ses futures ex-colonies, de tenter de conserver son influence sur un continent qui aiguise déjà les appétits des deux super-puissances.
 
Car le tournant des années 50/60, c’est avant tout la Guerre « Froide ». Même si l’on a entamé la « déstalinisation » en Union Soviétique depuis 1954 (Staline est mort le 5 mars 1953), les pays d’Europe centrale et orientale restent sous la poigne de fer du grand frère soviétique. L’URSS a su montré à Prague comme à Budapest (1956) avec quelle détermination brutale elle entend garder le contrôle des pays de son glacis de sécurité. Au Proche-Orient, le feu couve entre Israël et ses voisins arabes. Au plan international, les relations restent tendues entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis. Les deux Grands se livrent à une course effrénée aux armements et à la technologie. Mais contre toute attente, c’est l’URSS qui stupéfie le monde en lançant, en octobre 1957, le premier satellite artificiel, Spoutnik 1, au « bip-bip » triomphal. Un mois plus tard, elle envoie le premier être vivant sur orbite : la chienne Laïka, qui revient saine et sauve et, deux ans plus tard, en octobre 1959, la sonde Luna 3 envoient les premières images de la face cachée de la Lune : une première dans l’histoire de l’humanité !
 
Pour les Yankees, c’est l’humiliation. Là où ils stigmatisaient la pauvreté et l’archaïsme du régime soviétique, celui-ci les distance nettement dans la course aux technologies les plus sophistiquées. Pire : ils les menacent directement car, les Américains en sont sûrs, maîtriser le ciel, c’est maîtriser la terre au plan civil et militaire et, dans ce domaine, ils sont très nettement enfoncés. Ils demandent donc benoîtement la signature d’un traité autorisant la libre circulation dans l’espace, ce que, bien sûr, l’URSS refuse. Celle-ci se présente même en modèle politique et économique. Son dirigeant, Nikita Khrouchtchev, bonhomme rigolard et faussement débonnaire, promène ses provocations et son sourire narquois à l’ONU et sur toutes les télévisions. Le communisme serait-il l’avenir du monde ? Va-t-on remplacer le coca-cola par la vodka et la casquette de base-ball par la chapka ?
 
Face à ces succès à répétition, les américains lancent avec audace le projet Mercury : il s’agit de se préparer pour un vol habité vers la Lune (ces Américains ne doutent vraiment de rien). Mais en attendant, plus prosaïquement, Etats-Unis et URSS s’affrontent sur terre par états-vassaux interposés un peu partout dans le monde (Asie, Afrique). Les dictatures qu’ils soutiennent par pur opportunisme (Afrique, Amérique du Sud) écrasent les peuples encore davantage qu’aujourd’hui. Et, dans tous les domaines, les deux pays s’affrontent, se surveillent, s’épient, s’espionnent, se provoquent et tente de s’intimider. Est-ce bien raisonnable ? C’est en tout cas indispensable afin de maintenir un « équilibre de la terreur » qui, préparant la guerre potentielle, est censé sauvegarder la paix immédiate.
Pour ce faire, les Américains, qui ne disposent, eux, d’aucun satellite, ont construit des avions de grande envergure et destinés à voler à très haute altitude (plus de 68 000 pieds = 22 000 mètres soit le double des avions de ligne actuels) : les U2 (en voici une photo). Et le président des Etats-Unis lui-même autorise expressément le survol du territoire soviétique aux fins de renseignement. Les Soviétiques, à leur tour, fulminent car, s’ils ont un satellite, ils ne disposent pas de moyens de détection et d’interception suffisants (avions, missiles sol-air) pour une interdire une telle altitude. Ils enragent donc en se sachant surveiller.
 
Pourtant, curieusement, pendant que les couteaux sont tirés dans l’ombre, la scène internationale voit au contraire un déploiement méritoire d’efforts diplomatiques. De part et d’autres, en effet, les dirigeants font assaut… d’amabilités et de grands sourires.
 
Nikita Khrouchtchev en est l’illustration. En position de force grâce aux succès technologiques récents de son pays, il décide de se rendre aux Etats-Unis en septembre 1959, une première pour un dirigeant soviétique. Sa visite de douze jours est un succès médiatique : le dirigeant soviétique visite une usine IBM, une exploitation agricole de l’Iowa, serre des mains et adresse des félicitations. Surtout, il laisse espérer un tournant dans les relations entre les deux pays. Il prononce un discours jugé constructif devant l'O.N.U. et achève son voyage par un séjour à Camp-David où il s'entretient avec Eisenhower de deux problèmes majeurs pour les relations Est-Ouest : le problème de Berlin (coupé en deux depuis 14 ans) pour lequel Khrouchtchev admet des aménagements possibles et le désarmement pour lequel il propose de réfléchir à un plan.

Le président des Etats-Unis, Dwight Eisenhower (ci-dessous), de son côté, est, on le sait, un héros de la Seconde Guerre Mondiale : il a été le « Supreme Commander » des Forces Alliées du front ouvert à l’ouest par le débarquement de juin 1944 en Normandie. Il veut toutefois maintenant entrer dans l’histoire comme un dirigeant de grande envergure, doté d’un projet politique tourné vers la paix. Il veut achever son deuxième et dernier mandat en beauté et décide, dans la foulée, de se rendre en URSS l’année suivante. Dans l’intervalle, le général De Gaulle joue les bons offices pour proposer, à la mi-mai 1960, une conférence internationale sur la paix qui se tiendrait à Paris : une proposition acceptée par tous. Ce doit être le début du « dégel ».
 
Ouf ! On respire ?
Ne vous réjouissez pas trop : cela va vite se gâter…
 
Le 10 mai 1960, quelques jours avant la conférence de Paris, le pilote Gary Powers monte dans son avion U2. Il va décoller de Peshawar (Pakistan) pour rallier Bodö, en Norvège, en survolant à très haute altitude l’Union Soviétique puis le pôle Nord sur une distance de 6 000 kilomètres. Eisenhower a donné personnellement son accord à cette mission de surveillance et d’espionnage. Une mission ultra-secrète, donc, pour laquelle Powers a des instructions sans ambiguïté : s’il lui arrivait d’être abattu, il devrait détruire son engin et, en cas de capture, se suicider à l’aide d’une seringue empoisonnée qui lui est remise avant son départ. Powers ne va pas atteindre son objectif. Au-dessus de Sverdlovsk, les Soviétiques abattent l’U2. Ils le récupèrent quasiment intact et capturent son pilote, qu’ils jettent en prison, jugent et condamnent à vie pour espionnage. Les Soviétiques, naturellement, rendent l’information publique.
 
Patatras !…
 
Eisenhower, dans un premier temps, joue l’innocent. Il ne savait… rien de tout cela ! Pressé de questions, il finit par admettre qu’en réalité qu’il savait… tout. Il est alors en difficulté devant une opinion publique qui s’indigne (de façon très américaine) de ses mensonges et une presse qui stigmatise l’absence de cohérence d’une politique extérieure où l’on pratique l’espionnage provocateur à deux semaines d’une conférence de paix au sommet. Pire, on s’interroge sur le potentiel militaire des Etats-Unis : pourquoi l’U2 a-t-il été abattu par un missile alors que les Soviétiques ne disposent pas, a priori, d’arme de ce type capables de frapper à cette altitude ? Ont-ils des armes nouvelles et inconnues qui feraient planer une menace indiscernable sur l’Amérique ? Ou, au contraire, ont-ils des espions dans l’US Air Force ? Car, à bien y réfléchir, pourquoi Powers n’a-t-il pas fait sauter son engin ? Et pourquoi n’a-t-il pas fait usage de son poison ? Bref, pourquoi s’est-il laissé capturer ? Serait-il un agent soviétique infiltré qui aurait livré ses secrets militaires à l’ennemi ? Que penser d’une armée, alors, qui serait incapable de s’assurer de la loyauté de ses soldats ? D’autres vont encore plus loin en évoquant un… complot dont les instigateurs, naturellement, seraient des agents de la CIA (décidément abonnés aux coups tordus). Ils auraient délibérément saboté l’appareil en espérant bien que la capture de Powers ferait capoter la détente, laquelle, on s’en doute, est nuisible à l’honnête commerce des agents secrets et des industriels du canon (la question du « lobby militaro-industriel » est bien plus ancienne qu’on ne le croit)…
 
Khrouchtchev, pour sa part, enfonce bien sûr le clou. Pour lui, le survol secret de son territoire par un avion espion n’est ni plus ni moins qu’une invasion caractérisée : c’est le type même de l’agression impérialiste. En s’adressant à la presse le 18 mai suivant, Khrouchtchev a un boulevard devant lui : « Nous avons capturé l’espion américain la main dans le sac et nous avons dit aux Américains qu’ils agissaient comme des voleurs ! ». Il ironise sur la seringue trouvée sur Powers : « La toute dernière technologie de l’Amérique pour liquider les siens ». Il conclut sans appel « Seuls des pays qui se font la guerre agissent ainsi ! Si les américains veulent se battre, nous lancerons nos missiles et frapperons leur territoire quelques minutes plus tard ! ». L’Union Soviétique se montre donc indignée et outragée de tels procédés et Khrouchtchev ne se prive pas d’humilier ces Yankees arrogants, menteurs et truqueurs.
 
Les Américains répondent que, en matière d’espionnage, les Soviétiques n’ont pas de leçon de morale à donner : ils s’y livrent aux-mêmes sans vergogne et ont même installé des écoutes dans toutes les ambassades occidentales situées au-delà du Rideau de Fer. Et s’ils ont lancé leur satellite Spoutnik, ce n’est évidemment pas pour le plaisir de la réussite technique. « Le survol devient continuel, dit le général De Gaulle, venant au secours d’Eisenhower. A l’heure qu’il est, un spoutnik russe survole la terre. Il passe dans le ciel de France 18 fois par jour. Qui me dit qu’il ne photographie pas ? Qu’il ne le fera pas demain ? »
Le ton monte, donc, et la conférence de Paris est rapidement annulée. Cela n’est pas pour déplaire à certains caciques du Kremlin car, en réalité, Khrouchtchev est en difficulté lui aussi. Ses pairs relèvent que les Etats-Unis survolent donc le territoire soviétique sans contrôle. Cette impudence n’est-elle pas due à la politique outrancière de « détente » »que Khrouchtchev a engagée ? A quoi sert d’aller en Amérique s’extasier devant des moissonneuses-batteuses sinon à cautionner un régime qui en profite pour combler son retard technologique ? A supposer qu’il y ait des « durs » et des « mous » au Kremlin, les premiers rangent Khrouchtchev parmi les seconds pour lui signifier leur méfiance vis-à-vis d’initiatives qu’ils n’approuvent pas. Les jours de Khrouchtchev sont comptés, la Crise de Cuba de 1962 permettra de porter l’estocade : Khrouchtchev quittera le pouvoir en 1964.
 
L’affaire de l’U2, finalement se tasse. Elle n’aura été qu’une, et probablement pas la plus grave, des provocations multiples auxquelles Etats-Unis et Union Soviétique se seront livrées durant la « Guerre Froide ».
Et Powers dans tout cela ? Il restera deux ans au frais dans les geôles soviétiques avant d’être échangé, le 10 février 1962 contre un (authentique) espion soviétique encombrant dont les Etats-Unis voulaient se débarrasser. Car, en réalité, Powers, qui sera auditionnée publiquement par l’Armée, n’avait rien d’un agent soviétique. Après de longues années de suspicion à son encontre, des enquêtes établiront que, probablement fatigué, Powers aura laissé son avion perdre de l’altitude, se mettant ainsi à la portée de la DCA soviétique.
Surpris, il aura hésité à s’éjecter et, trop près du sol, n’avait plus d’autre choix que d’atterrir. Démobilisé, Powers mourra dans un accident d’hélicoptère en 1977 à Los Angeles avant de recevoir, à titre posthume, la « Décoration du Prisonnier de Guerre » en 2000.
 
Quant au pont de Glienicke (photo ci-dessus), il n’est pas sûr qu’il soit désormais associé, dans l’esprit des touristes et des promeneurs qui l’empruntent et avaient 20 ans en 1960, au nom de « U2 ». Pour leurs enfants, qui avaient 20 ans dans les années 80, le mot « U2 » incarne plutôt le groupe de rock irlandais éponyme dont les tubes, forcément impérissables pour ses fans, résonnent encore aux oreilles de votre serviteur et de certains des lecteurs de ces chroniques…
 
Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2004
 
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Yann 16/06/2010 21:26


Tres interessant.


La Plume et le Rouleau 17/06/2010 10:03



Merci ! Cela pourrait presque être du James Bond.



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