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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1915 : Le massacre des DARDANELLES (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 5 Juin 2005, 15:17pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Archives INA - Récit de la bataille des Dardanelles et images d'époque

Cher(e)s ami(e)s, 
Dardanelles-Fran--ais-1.jpg
Pour attaquer les Dardanelles, on a recours alors à un corps expéditionnaire spécifiquement créé pour l’occasion et toujours sous les ordres du général anglais Hamil­ton. Il comporte quatre divisions britanniques (total : 12 000 hommes), et le groupe­ment français du général d’Amade, dénommé « CEO » (Corps Expéditionnaire d’Orient) dans lequel figure la 2ème brigade mixte coloniale (6 000 hommes répartis en deux bataillons de « coloniaux » - essentiellement des Pieds-Noirs d’Afrique du Nord - et des « indigènes », surtout des Tirailleurs sénégalais). Tactiquement, il s’agit d’attaquer la péninsule de Gallipoli, laquelle est défendue par des troupes qui sont sous le commandement d’un certain Mustapha Kemal et du général allemand Liman von Sanders.
 
Les troupes françaises ne constituent en réalité qu’une force d’appoint, traitée avec condescendance par le commandement britannique et qui n’a pas vocation, dans un premier temps tout du moins, à opérer sur le théâtre principal des combats.
 
Les Anglais ainsi que les « ANZAC » (acronyme de « Australian and New-Zealand Army Corp ») attaqueront à Sedd Ul Bahr, sur la côte européen­ne. Les Français opéreront une manœuvre de diversion (façon de parler !) sur la rive asiatique en attaquant le fort de Khoum Kaleh sous le commandement du colonel Ruef avec une « batterie » (soit 4 canons, ci-contre) de « 75 » et des troupes du génie.
Dardanelles-Fran--ais-3.jpg
Le 25 avril 1915, c’est le débarquement sur les deux rives. Sur la rive asiatique, c’est un succès : les troupes françaises prennent une à une les tranchées turques au combat au corps à corps grâce aux Sénégalais. Puis, contournant le fort de Koum Kaleh, le génie parvient à y placer une charge explosive sur un endroit non surveillé. La déflagration ouvre une brèche et les assaillants se ruent à l’intérieur. Les Turcs, surpris à revers, épuisent leurs munitions puis se défendent au couteau avant de se faire occire jusqu’au dernier (1 700 morts). Malgré les pertes sévères (770 morts dont 20 officiers côté français), les assaillants sont maîtres du fort.
 
Sur la rive européenne, ce n’est pas la fête, au contraire. Le gros des forces britanni­ques débarque à la pointe sud de la péninsule : entre le cap Tekké et Sedd Ul Bahr ainsi qu’à l’est de la baie de Morto. C’est l’endroit le plus fortifié et l’opération s’avère rapidement être une grosse erreur stratégique. Car la plage est étroite : 1,5 km à 2 kms au plus avant que le paysage devienne vite abrupt jusqu’à une chaîne de montagnes centrales de 700 m d’altitude où se cachent les mortiers. Les défenses turques y sont puissamment fortifiées, des batteries pilonnent sans relâche la plage tandis que, des tranchées situées en contrebas, les fantassins turcs abattent à la mitrailleuse ceux des assaillants qui s’aventurent parmi les rouleaux de barbelés. Les bateaux anglais bombardent la côte mais leurs tirs manquent de précision. Impossible pour eux de bombarder les tranchées turques, ils prendraient le risque d’écraser sous les obus leurs propres troupes. C’est le carnage.
 
On n’avance guère : la progression, du 27 au 29 avril ne dépasse guère 4 ou 5 kilomètres.
Dardanelles-Anzac.jpg
Pour ce qui concerne les troupes débarquées au nord, les ANZAC, c’est encore pire : les 25, 26 et 27 avril 1915, au lieu d'être débarqués sur une plage large et plate, comme il était prévu, les ANZAC se retrouvent au pied de falaises d'où les troupes ennemies, bien organisées et armées, les bombardent pendant les trois jours que dure le débarquement. Les morts se comptent par milliers sur cette plage qui sera nommée plus tard "Anzac Cove".
 
Le même jour, 25 avril 1915, les Turcs commencent les rafles et les déportations de chrétiens arméniens dans tous le pays, qu’ils chassent de leurs maisons et poussent sur les routes en direction du sud-est : cela n’a aucun rapport immédiat avec la bataille de Gallipoli mais je vous le signale afin simplement de mettre l’événement en perspective. C’est le début de ce qui sera un génocide encore aujourd’hui non reconnu par la Turquie.
 
Mais s’il est impossible pour les Alliés de gagner du terrain, il est tout aussi impossible pour les Turcs de rejeter l’assaillant à la mer. Commence alors une guerre de tranchées, là aussi. On déblaie comme on peut les cadavres, on évacue tant bien que mal les blessés, parfois de nuit pour éviter les tirs ennemis et la ligne de front se fige. Il fait une chaleur écrasante, les mouches bourdonnent en essaim au-dessus des lignes qui dégagent une véritable puanteur. On manque d’eau, de pain, de communication, de soins. Le typhus et la gangrène se développent. En fait, ce débarquement s’est effectué dans une énorme confusion au plan logistique. Contrairement à la préparation des conflits contemporains, on compte moins sur le matériel que sur les hommes, leur élan, leur enthousiasme. L’intendance doit suivre.
 
Grave erreur.
 
De surcroît, au bout de quelques jours, le commandement anglais décide de rapatrier sur la rive européenne les Français qui s’était rendus maîtres du fort de Koum Kaleh sur la rive asiatique : ils estiment que la « diversion » ( ! ) a assez duré et qu’il faut concentrer les forces sur l’assaut de la rive européenne.
 
Erreur supplémentaire.
 
Car, outre l’effet démoralisateur pour les Français, l’abandon de cette position permet aux Turcs de la réoccuper sans combat. Ceux-ci ne craignent donc désormais plus un nouvel assaut à cet endroit. Leurs canons situés sur la rive asiatique peuvent alors pilonner tranquillement la rive européenne sans risque d’être attaqué de revers : des canons par ailleurs totalement à l’abri de l’artillerie des forces marines alliées qui, elle, n’a pas leur portée ! Les Turcs canardent donc les navires britanniques en toute impunité.
 
Vous l’aurez compris, l’offensive des Dardanelles est un rare exemple d’incurie stratégique, tactique, logistique et technique.
 
Pourtant, à l’arrière, les « stratèges » sont bien décidés à… poursuivre l’offensive. L’objectif est maintenant de lancer un assaut d’envergure, grâce à des troupes fraîches, vers le plateau de l’Achi Baba à travers le terrain pentu qui y conduit puis de prendre le contrôle de ce point dominant. L’offensive a lieu les 6 et 7 mai et le cours d’eau Kerevés Déré est franchi avec succès mais, au final, et au prix de pertes élevées, un seul petit kilomètre a été gagné.
 
On n’avance pas.
 
Le 14 mai 1915, le général Gouraud prend le commandement du corps expéditionnaire français, réorganise les positions et fait reprendre l'offensive le 1er juin. Sans succès, les assauts successifs ne parviennent pas à percer les lignes turques. La nuit, les soldats alliés subissent même les contre-attaques de commandos turcs qui les attaquent silencieusement pour égorger les guetteurs dans les tranchées. Les côtes de la péninsule de Gallipoli sont un gigantesque cimetière où des milliers de corps pourrissent sous un soleil torride. Et les Turcs résistent toujours. Les Alliés vont-ils emporter une victoire décisive ? Ils sont bien près de le croire : le 30 juin, les forces anglaises, néo-zélandaises, australiennes et françaises combinées enlèvent l’important ouvrage turc dit du « quadrilatère » tandis que Gouraud est grièvement blessé. Mais pendant les jours suivants, attaques et contre-­attaques meurtrières se succèdent.
 
Sans résultat.
 
Fondamentalement, 85 % de la péninsule sont toujours contrôlés par les Turcs qui ne cessent d’y acheminer de nouveaux renforts. En deux mois, les Alliés, malgré le débarquement de troupes fraîches destinées à relever les hommes durement éprouvés, n’ont, eux, progressé que de 5 kilomètres.
 
En juillet, les militaires alliés s’interrogent. Que faut-il faire ? Persévérer ? Cela demande des moyens importants en hommes et en matériels. Or les gouvernements européens n’acceptent pas de les fournir. Si Churchill a obtenu à grand’peine de quoi mener cette opération périphérique, c’était en effet dans l’espoir qu’il réussisse rapidement. Ce n’est pas le cas : les gouvernements français et anglais, par ailleurs divisés sur la stratégie globale, n’enverront donc pas de moyens supplémentaires.
 
Faut-il alors rembarquer ? Ce serait avouer l’échec éclatant de l’opération et le gâchis incroyable d’hommes et de munitions dans ce projet à l’absurdité échevelée.
 
Alors on attend.
 
Sous un soleil torride, on s’enterre. Chaque camp opère des coups de main aussi sporadiques qu’inefficaces. Les cadavres pourrissent au soleil. Les nuits sont glaciales et hantées par la terreur des assauts de commandos turcs auxquels répond la sauvagerie des troupes sénégalaises. Aux Dardanelles, c’est finalement comme au Chemin des Dames.
 
La boue en moins.
 
A la fin de l’été 1915, les pseudo-stratèges en sont maintenant (enfin) persuadés : il va falloir évacuer les troupes de cette impasse. On va le faire dans le calme, sans précipitation, sans donner à l’ennemi l’impression d’une retraite afin d’éviter une contre-offensive turque qui transformerait la retraite alliée en débâcle. L’évacuation de la presqu’île de Gallipoli va s’échelonner jusqu’en décembre 1915, facilitée par une certaine inertie des Turcs. Les Français seront parmi les derniers à partir, début janvier 1916.
 
Il est alors temps de dresser un bilan de cette désastreuse opération.
 
Côté turc : 90 000 morts et 170 000 blessés.
 
Au total pour les Alliés : près de 50 000 morts et 100 000 blessés. Sur 79 000 Français engagés, plus de 10 000 ont été tués et 17 000 blessés (avec une proportion des 2/3 pour les troupes coloniales « indigènes »).

A Londres, le désastre de Gallipoli entraîne la démission de nombreux membres du gouvernement mais pas et de Winston Churchill qui ne quitte pas également son poste de Premier Lord de l’Amirauté.
Dardanelles-Miquel.jpg
Les soldats survivants de ce massacre vont-ils être accueillis en héros en Europe ? Pas même. Les troupes alliées ne sont pas rapatriées mais transférées vers Salonique, en Grèce macédonienne, où elles vont participer à une guerre confuse contre les Bulgares puis une occupation du territoire roumain jusqu’en 1918 : un conflit oublié dont l’âpreté des derniers moments est très bien rendue dans le film magnifique de Bertrand Tavernier « Capitaine Conan ».
 
Revenu au pays, les « Dardas » ne trouveront qu’indifférence ou perplexité quant à leurs souffrances et à leurs sacrifices. Que peuvent peser les 10 000 morts français des rives turques face aux 600 000 morts de Verdun et au million et demi de victimes du conflit ? Rares sont les monuments aux morts qui mentionnent les troupes d’orient.
 
Curieusement, c’est en fait loin des rivages d’Europe que l’on se souvient le mieux de la calamiteuse campagne des Dardanelles. Cette opération représenta en effet pour l'Australie une grande avancée politique car, pour la première fois, et bien que les décisions stratégiques eussent été prises par les Anglais, son armée avait enfin été dirigée par des officiers, non pas britanniques, mais australiens. Cela au prix de 9 000 morts et 20 000 blessés. Les Néo-Zélandais, eux, comptèrent 3 000 morts et 5 000 blessés bravement envoyés au casse-pipe par une Grande-Bretagne « reconnaissante ».

Pour en entretenir le souvenir, un « Anzac Day » a lieu annuellement en Australie et en Nouvelle Zélande chaque 25 avril (date du début de l’opération terrestre) : un jour commémoratif en hommage à tous ces Australiens et Néo-Zélandais massacrés ou mutilés à Gallipoli. A Sydney et à Wellington, l’on sait où se trouve les Dardanelles.
 
Vous aussi maintenant. Bonne journée à toutes et à tous.
 
La Plume et le Rouleau © 2005
 
Mais au fait, comment en est-on arrivé là ? Découvrez comment l'Europe a basculé dans la guerre à coups d'assassinats successifs.
Dans l'entre-deux guerres, plongez dans les mystères de La cinquième nouvelle

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L.GUENOUN 07/09/2016 15:31

Bonjour, Merci pour ce très bon article. Mon grand-père Aaron Guenoun, né en 1894 et originaire d'Algérie, a combattu aux Dardannelles, et a survécu à cette boucherie méconnue en France. Je dispose de peu d'informations, mais il a certainement vécu l'enfer. Selon mon père, il a déclaré "qu'il était le seul survivant, et que tous ses copains étaient morts". Ironie du sort, sa qualité d'ancien combattant n'a pas empêché le renvoi de son fils ( mon père) de l'école publique d'Ain Témouchent, en application des prétendues "lois" de Vichy signée par le sauveur de Verdun, Philippe Pétain.

Sho dan 17/12/2016 18:35

Désolé de ne pas avoir réagi plus tôt. Touchante anecdote en effet.Quant aux lois iniques du régime de Vichy... sans commentaire.

Pieter Graf 31/05/2016 05:16

"Pas Winston Churchill qui, lui, reste à son poste de Premier Lord de l’Amirauté." (SIC).

The loss of the pre-dreadnought battleship "Golitath" that was torpedoed and sunk by the Ottoman destroyer "Muâvenet-i Milliye" on May 13, 1915, had serious consequences within the British Government. It lead on May15 to the immediate resignation of the First Sea Lord, Admiral of the Fleet Sir John Arbuthnot ‘Jacky’ Fisher who only had assented with reluctance to the Dardanelles Campaign as it was actually undertaken. Two days later the First Lord of the Admiralty, Winston Spencer Churchill, resigned.

Churchill's resignation is a very well-known fact!

Sho dan 01/06/2016 18:03

Correct.
I apologize and modify, of course.
Hope you enjoyed however

Viallet 03/12/2014 14:36

Bonjour,

Faisant mon arbre généalogique, je découvre qu'un aïeul est mort de la suite de la guerre dans le détroit des Dardanelles. Effectivement, il n'est rentré en France que fort tard en 1917, cf. carnet militaire. Et n'a reçu les médailles d'Orient et Serbe, qu'en 1932, pour décéder à 46 ans en 1938. Manière inconsciente d'échapper au nouveau " carnage" qui s'annonçait.

Sho dan 04/12/2014 12:29

Intéressant ! Quelle était son unité d'appartenance ?

ayset 02/04/2012 09:58


Drole de titre ou cheapness historique  .Placer de mot massacre


si on ne peut pas oser nommer comme genocide cette fois ci, pour donner l'impression que ces fameux bandits tetes de turcs qui en sont responsables. Meme en se defendant leurs pays les reclamer
comme  criminelle? Au lieu de commemorer le jour ,allez juger de nouveau les responsables des guerres imperialistes de l'epoque , ceux qui eteindent avec sang froids les vies
de ses soldats compatriotes et qui ne compre jamais ceux d'autre coté. Commemoration de honte ça serait mieux que des anzacs days d'hypocrisie. 

FERHAT 25/11/2011 22:14

bonjour je trouve votre article minable car d'abord c'est une gueere qui ce fait entre les aliees et l'empire ottoman. Dans l'empire ottoman il n'y a pas que les turcs il y a aussi les kurdes et
quelques dizaines d'autres peuples.Mon arriere grand pere est d'origne kurdes qui a etait dans l'armee a cette l'epoque comme soldat.il a survecu a la guerre puis il s'est mariee avec une femme
armenienne qui etait mon arriere grandmere. Alors quand vous parler du genocite des armeniens qui ont fait les turcs c'est totalment faux si il y a eu un genocite a cette epoque les ottomans qui
l'ont fait!!! alors la prochaine fois lissait des archives de la bnf et n'allais pas lire importout ou alors lissait au moins quelques dizaines de sources differentes je vous ecris de turquie de
l'anatolie de byzance a perdue contre les ottomans depuis 1453 qui 558 ans que vous et vos ancetres essai de regagner constantinople avant avec les croisades (la religion) puis avec la
gurre(1.guerre mondiale) et maintemant avec la politique (genocite ) va prendre a ecrire un article petit me?de >(

jarod 21/08/2010 12:18


ce que vous raconter na rien avoir avec ce que raconte les anzac.veuilez vous mettre a jour svp.280.000 morts turcs,270.000 morts anglais,250.000 morts anzacs,120.000 morts francais,en tout il y a
eu 750.000 morts.on ne peut pas ce tromper ils repose tous la bas.


Hervé 23/08/2010 09:39



Je ne sais pas d'où vous tenez vos chiffres, très élevés.


Les chiffres avancés par divers ouvrages historiques (P. Miquel) ainsi que par des sites internet globalement fiables (tels Mediapart, Wikipedia, Istanbulguide) tablent sur de l'ordre de 150
000 morts au total dont (environ) 50 % d'Alliés (au sens large). Les Anzac comptent autour de 20 000 morts australiens et 10 000 morts néo-zélandais. Il y a aussi des blessés, évidemment. 



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