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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1962 : Crise de nerfs à CUBA

Publié par La Plume et le Rouleau sur 22 Octobre 2003, 09:51am

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
« Cuba !
Quiero bailar la salsa
(bis)
You dance to the music like nobody does
The first time I saw you I knew it was love… »
 
Peut-être vous souvenez-vous des paroles de cette chanson des Gibson Brothers : un groupe apparemment afro-américano-caraïbien (en fait 100 % Antillais !) particulièrement énergique des années 70, lequel chanta ce « tube » qui se vendit à 4 millions d’exemplaires et fit un malheur dans les discothèques à l’époque ?… 
Eh oui, je sens déjà que votre esprit vagabonde vers des plages de sable blond, bordées de palmiers, vers des villes à l’architecture espagnole décrépite dont les rues sont sillonnées par des automobiles américaines des années 50, bref vers un paradis socialiste que son « lider maximo » Fidel Castro parvient, depuis près de 40 ans, à tenir d’une poigne de fer sur un air de salsa ? A moins que, pour vous, Cuba ne symbolise l’extrême tension qui mit, avec la « crise des fusées » débutée le 22 octobre 1962. John Kennedy aux prises avec Nikita Khrouchtchev et la planète à deux doigts de l’apocalypse nucléaire ?
 
Mais attention, derrière l’information galvaudée se cache évidemment toujours la réalité des faits : ces chroniques vous ont souvent convié à la découvrir. Aujourd’hui par exemple : sachez que les Gibson Brothers n’étaient pas du tout originaires de Cuba mais tout simplement de… la Martinique !
 
Cette précision d’ordre musical passionnante, vous en conviendrez, méritait bien de contribuer à l’érudition de l’espèce humaine à travers ce modeste opus électronique. Mais elle n’est pas à même d’étancher votre soif de connaissance, je le pressens. C’est pourquoi je vous invite aujourd’hui à revenir, d’un coup de machine à remonter le temps, dans les années 60, non pour y écouter quelque disque microsillon mais pour frémir et vous étonner à l’évocation de la terrible « crise de Cuba » de 1962, survenue dans un contexte géopolitique qui nous semble bien désuet : la « Guerre Froide » … Et vous allez le constater, grâce au archives les plus récemment ouvertes sur la question, la politique américaine navigue aujourd’hui comme hier sous l’impulsion de stratèges imprévisibles !
 
Sous les fusées, la plage ? Vamos ! 
Tout commence en fait l’année 1953, avec la mort de Staline. Dès ce moment, on pressent que quelque chose peut changer dans les relations entre l’Est et l’Ouest dont l’affrontement semblait inéluctable depuis 1945. C’est le « dégel », la décrispation, quoi. A partir de 1958, même, Nikita Khrouchtchev, cumulant la direction du gouvernement soviétique et celle du parti, on parle de passer du « dégel » à la « coexistence pacifique ». Ne nous y trompons cependant pas : la course entre les deux systèmes reste intacte dans son principe et il ne s’agit pas pour le communisme de discuter poliment avec le capitalisme. Il s’agit avant tout pour Khrouchtchev de se ménager une pause dans ses relations avec l’Ouest afin de rattraper le retard économique de l’URSS puis (il en est convaincu) de prendre l’avantage.
 
Depuis quelque temps, du reste, les Américains ont montré également de bonnes dispositions pour un ralentissement de la course aux armements et pour un adoucissement des relations entre les deux blocs : ils n’ont pas bougé quand l’URSS a envahi la Hongrie (1956, il faut dire que leurs intérêts vitaux n’étaient pas en jeu) et ont même, aux côtés des Soviétiques, fait pression auprès de leurs alliés (France et Angleterre) pour que ceux-ci retirent prestement leurs troupes d’Egypte lors de la nationalisation du canal de Suez (1956, toujours).
 
Sous son apparence bonhomme, rigolarde et rondouillarde, Nikita Khrouchtchev est en fait un homme politique rusé et sans scrupule (du reste, comment peut-on imaginer le contraire au regard de la position politique qu’il occupe ?). Profitant de l’apparente passivité des Américains durant l’année 1956, enhardi par les succès aérospatiaux de l’URSS (premier satellite Spoutnik en 1957) et les succès des communistes au Congo et en Indochine, il va tenter de pousser l’avantage de l’URSS.
 
Comment cela ?
 
Parlons de Cuba. La fin de la décennie 1950 y est marquée par une forte agitation. L’île, dirigée par le dictateur sanguinaire Fulgencio Batista y Zaldivar, d’abord soutenu par les Américains, passe en 1958-59 sous la coupe de guérilleros barbus dirigés par Fidel Castro et Ernesto « Che » Guevara. Fidel Castro n’a, à l’origine, rien d’un marxiste-léniniste pur et dur, contrairement à son compagnon de route (dont le BDJ vous parla le 23 décembre 2002). Castro est un avocat issu d’une famille aisée, fils de riche planteur de canne à sucre et ancien élève des jésuites. C’est surtout un manœuvrier politique avide de pouvoir et les cadres de ses troupes eux-mêmes, contrairement à l’image qu’il souhaite en donner, ne sont pas issus de la paysannerie ou des classes populaires urbaines mais des classes favorisées désireuses de libertés politiques. 
Ainsi au début, ayant finalement lâché Batista, l’Amérique accueille-t-elle favorablement le nouvel homme fort de la Havane même si elle le tient à l’oeil. D’ailleurs, le candidat à l’élection présidentielle, John Fitzgerald Kennedy, a d’abord pour Castro une forme de sympathie : il le compare à Simon Bolivar dans son livre « La stratégie de la paix » (1960).
 
Pas de chance, sous l’influence du frère de Fidel Castro, Raul, et surtout sous celle du « Che », la révolution cubaine prend un tour nettement plus dogmatique : nationalisations, expropriations et réforme agraire alarment les Américains. Les Etats-Unis, qui ont entamé dès 1959 un embargo commercial de l’île, échafaudent un plan de renversement du régime. Pour les « barbudos » de Cuba qui veulent conserver le pouvoir, il faut chercher un allié et donc se ranger franchement sous la bannière soviétique. En février 1960, Cuba signe avec l’URSS un contrat commercial prévoyant l’achat de 5 millions de tonnes de sucre (la principale richesse de l’île) sur 5 ans et prononce la confiscation des biens des sociétés yankees sur son sol ! Le 3 juillet 1960, le « Che » Guevara annonce que Cuba « fait désormais partie du camp socialiste ».
 
C’en est trop pour la CIA qui fulmine et établit un plan d’invasion de l’île par 5 000 cubains de Floride armés et entraînés par le gouvernement américain. Un plan exécutable dès l’automne 1960 et qui va être soumis à JF Kennedy, nouveau président des Etats-Unis à partir de novembre. Celui-ci y est d’abord réticent : il pense que seules les maladresses de l’administration républicaine d’Eisenhower ont incité Castro à se jeter dans les bras du communisme. Il croit que rien n’est joué et que l’on peut « récupérer » Cuba sans fomenter de coup de force.
 
Nikita Khrouchtchev, quant à lui, trouve Kennedy « sympathique » et « raisonnable » mais également inexpérimenté et le juge donc malléable en cas d’épreuve de force internationale.
 
Mais la tempérance initiale de Kennedy n’est pas, en 1960, le sentiment dominant d’une opinion publique américaine inquiétée par l’alarmisme des média sur la proximité menaçante d’un gouvernement révolutionnaire collectiviste. Rapidement après son arrivée à la Maison Blanche, Kennedy change de cap : il donne son aval à la préparation d’une action militaire franche pour renverser le gouvernement castriste. Celle-ci aura lieu en avril 1961, au lieu-dit la « baie des cochons ». 
Le 17 avril 1961, après un bombardement de l’île par des B 26 américains camouflés en avions cubains et pilotés par des exilés anticastristes (pas question de compromettre le moindre soldat US), une petite troupe débarque dans la baie, au sud-ouest de Cuba. Dans cette affaire (comme la calamiteuse guerre qui sera menée en irak à partir de 2003), les « stratèges » du Pentagone ont misé sur un soulèvement de la population censée accueillir les envahisseurs en libérateurs !

Peine perdue, évidemment. la réalité est très différente de l'enthousiasme à la fois naïf et cynique des étasuniens.
 
Pire : voyant que l’opération ne tourne pas immédiatement à leur avantage, les Américains hésitent et, changeant d’avis, renoncent à envoyer l’appui aérien prévu pour soutenir l’avancée des troupes au sol ! La folle équipée tourne alors court. Les assaillants sont faits prisonniers ou rejetés à la mer. L’opération militaire est un désastre et une humiliation pour l’Amérique impérialiste, un succès personnel pour Castro et, plus généralement pour le Tiers-Monde et le camp socialiste. N’importe, courageusement, Kennedy assume publiquement le camouflet tandis que Cuba se déclare prête à adhérer au « Pacte de Varsovie » (le pendant de l’OTAN, à cette date).
 
En secret, les Etats-Unis montent alors une opération de plus grande envergure (les documents déclassifiés à la fin des années 1990 nous ont renseigné dessus). Le projet « Mangouste » est lancé pour 50 millions d’USD et va mobiliser 400 agents de la CIA et 2000 cubains exilés : préparatifs d’invasion, contre-propagande, mesure d’isolement diplomatique et même tractation avec la Mafia pour utiliser ses tueurs à gages afin d’éliminer physiquement les dirigeants castristes !
 
C’est dans ce contexte d’affaiblissement et d’hésitation du gouvernement américain que Khrouchtchev propose au « Politburo » (un terme aujourd’hui désuet, même Place du colonel Fabien !) d’installer des missiles sol-sol à Cuba : nous sommes au printemps 1962… Il entend exploiter la dynamique d’amitiés avec Cuba, seul pays d’Amérique Latine jusqu’à présent gagné à l’idéologie communiste. Il entend également utiliser l’avantage que procure à l’URSS la parfaite maîtrise technique des missiles à portée moyenne alors que le pays est, au contraire, faible dans le domaine des missiles balistiques intercontinentaux (à cette date, l’URSS n’en possède que 75 contre 294 aux USA). 
Les Cubains, contactés en mai 1962, sont enthousiastes. C’est alors que débute l’opération « Anadyr » : l’URSS veut convoyer vers La Havane 40 000 hommes sur 85 cargos pour acheminer vers les Caraïbes 60 missiles nucléaires de portée moyennes et intermédiaires, des bombardiers nucléaires à long rayon d’action, des missiles nucléaires tactiques terre-terre et terre-mer et des missiles aériens. L’ensemble de cette formidable armada doit évidemment passer inaperçu pour les avions de reconnaissance américains (il n’y a pas de satellite de surveillance à cette époque) : les bateaux prennent la route de la Sibérie pour donner le change (c’est là que coule la rivière Anadyr) et le personnel ne sort que la nuit pour éviter d’être repéré.
 
C’est une réussite : la CIA est intriguée par ce manège mais pense qu’il s’agit de simples envoi de troupes. Encore n’évalue-t-elle le nombre des soldats envoyés qu’à 10 000 environ.
 
Mais l’exécution finale du projet va achopper sur un détail. Les Soviétiques, du fond de leurs bureaux moscovites, croyaient qu’il serait simple de camoufler les rampes de lancement des missiles : on les mettrait sous les palmiers… Mais Cuba n’est pas une oasis saharienne et, dès le 16 octobre, Kennedy entre en possession de photos indiquant clairement que les Cubains construisent, à découvert, des rampes pour l’installation de missiles, soviétiques évidemment, lesquels doivent pouvoir atteindre le territoire américain sur une profondeur de 150 kilomètres.
 
Certes, à l’analyse, le déploiement de ces armes ne modifie pas fondamentalement l’équilibre des forces : de nombreux missiles tactiques sont déjà installés en Europe de l’Ouest et en Turquie et menacent l’URSS de la même manière. Simplement, cette manoeuvre est en violation flagrante des promesses de statu quo faites par les Soviétiques à propos de Cuba et, surtout, si les Etats-Unis laissent faire, cela peut avoir un effet dévastateur sur leur crédibilité auprès de leurs alliés et sur celle, personnelle, de Kennedy.
 
Grâce aux document déclassifiés évoqués plus haut (les bandes magnétiques sur lesquelles les conversations du cabinet américain de crise ont été enregistrées en secret sur ordre de Kennedy), on en sait davantage sur les différentes options que les Américains, dans l’urgence, étudièrent. Pourquoi dans l’urgence ? Parce que, en même temps qu’on découvre l’installation des rampes de fusées, on apprend que de nouveaux cargos soviétiques approchent de l’île. Il faut donc faire vite pour éviter le fait accompli. 
Kennedy est d’abord partisan d’un raid aérien immédiat de destruction des rampes de missiles. Ses conseillers militaires, eux, prônent carrément un raid massif touchant à la fois les missiles et les bombardiers au sol. Ils sont toutefois tempérés par Robert McNamara, secrétaire d’Etat à la Défense, qui s’oppose à une action militaire inopinée et d’ampleur contre un état souverain, laquelle risquerait de déclencher un processus incontrôlable. Il se prononce en faveur d’un blocus maritime de l’île et un ultimatum menaçant, en cas de tir sur les Etats-Unis, de riposte contre Cuba et contre l’URSS et cela par l’arme nucléaire.
 
Mais le frère du président, Robert Kennedy, est contre le blocus : cela implique d’envoyer automatiquement par le fond tout bateau qui n’obtempérerait pas à l’ordre de faire demi-tour. C’est une quasi-déclaration de guerre : « Si, dit-il, il faut agir (…) est-ce qu’on ne devrait pas y aller une bonne fois pour toutes et se dire qu’on accepte les pertes ? »
 
JFK, lui, est dos au mur : dans une allocution publique du 13 septembre 1962, soit un mois auparavant, il avait martelé qu’il n’accepterait pas de missiles à Cuba : « Le mois dernier, regrette-t-il, j’aurais dû dire qu’on s’en foutait ! » Tout le monde rigole mais personne ne sait comment sortir de l’impasse.
 
On interroge les deux anciens ambassadeurs à Moscou, Charles Bohlen et Lewellyn Thompson qui connaissent bien la psychologie russe : ils se déclarent fermement contre toute attaque préventive qu’ils jugent trop risquée.
 
Le 16 octobre passe. Le 17 octobre, toujours aucune décision n’est prise.
 
Le temps est un bon conseiller pour Kennedy qui, après y avoir mûrement réfléchi, conclut qu’une attaque militaire, incertaine dans sa réussite et inquiétante quant aux réactions potentielles de l’URSS, aurait également un impact désastreux sur le plan politique dans la relation des Etats-Unis avec ses alliés. « Beaucoup vont considérer que Cuba n’est pas une menace sérieuse et qu’il s’agit d’un coup de folie des Etats-Unis car, au pire, la situation de ces missiles ne change pas vraiment la situation militaire » dit-il le 18 octobre. D’ailleurs, le sous-secrétaire d’Etat George Ball estime qu’ « agir par surprise, comme Pearl Harbor, c’est le genre de comportement qu’on peut attendre de l’Union Soviétique, pas des Etats-Unis ».
 
On envisage alors une intervention militaire précédée d’un avertissement. « On annonce l’existence des missiles, on convoque le Congrès et on y va samedi ! Et on les détruit ! Et on dit qu’on les a détruit ! » propose Kennedy. Le comité est divisé. Kennedy change une nouvelle fois d’avis : il se rallie à l’option du blocus, dont il convainc ses conseillers.
 
Pourtant, les militaires de son entourage sont partisans de l’action et vont tenter d’infléchir sa position. Mais Kennedy élabore sa réflexion et sa conviction est maintenant faite. Il s’exprime en ces termes devant les parlementaires américains (22 octobre) : « Si nous attaquions Cuba, nous donnerions aux Soviétiques un prétexte pour attaquer Berlin. On nous considérerait comme les Américains à la gâchette facile et nous n’aurions aucun soutien chez nos alliés. Cuba, ils n’en ont rien à faire ! Et une attaque de Berlin (par les soviétiques) ne nous laisserait plus alors que la solution de tirer les armes nucléaires… ». Bref, Kennedy rejette l’option qui mènerait à une escalade immédiate
 
Le soir même, il s’adresse à la nation américaine dans un discours télévisé fameux qui ouvre véritablement la crise diplomatique. Il révèle l’existence de rampes de missiles installés à Cuba pour frapper l’Amérique et annonce que des navires soviétiques font route vers La Havane pour accroître le potentiel militaire. Stupeur de l’américain moyen. Dans ces conditions, il annonce son intention d’agir avec la plus grande fermeté. Mais plutôt que de parler de blocus, il parle de « quarantaine », ce qui ne change rien au fond car, dit-il, tout navire qui tenterait de débarquer du matériel militaire à Cuba serait immédiatement coulé. Les autres navires transportant des marchandises non stratégiques seront autorisés à passer après contrôle ou seront, eux aussi, envoyés par le fond.
 
A Moscou, on s’indigne et on menace : on parle d’ « acte de piraterie » et on évoque le premier pas de Kennedy vers « le déclenchement de la guerre thermonucléaire ». On prend des dispositions militaires. Khrouchtchev fulmine contre « la folie de l’impérialisme dégénéré » et « les actions des Etats-Unis qui sont du banditisme caractérisé ». 
La tension monte

. Le lendemain, toutes les forces armées US dans le monde sont placés en « alerte spéciale », 40 000 « marines » sont spécifiquement préparés en Floride, les navires américains encerclent l’île tandis qu’à l’horizon arrivent 24 cargos soviétiques. Kennedy va-t-il courir le risque de couler ceux-ci ? Oui. Sa décision a été prise à l’issue de longues discussions avec ses collaborateurs. C’est une stratégie de menace et non une stratégie d’action militaire qui a été choisie. Mais Kennedy est le dos au mur : que les navires soviétiques outrepassent les injonctions des bâtiments américains, que le conflit s’engage et la situation pourrait mener tout droit à l’utilisation d’armes nucléaires, notamment sur l’Europe… Mais Kennedy croit que la passivité, au contraire, ne pourrait que conduire à un affrontement ultérieur plus grave. D’ailleurs, les alliés des Etats-Unis l’assurent de leur soutien. Le général De Gaulle, président de la république d’une France à peine dotée, dix-huit mois plus tôt de l’arme nucléaire mais encore sans capacité de frappe longue, répond à Dean Acheson : « S’il y a une guerre, je serai à vos côtés. Mais il n’y aura pas de guerre. »

 
De Gaulle aura raison car Kennedy, en fin manœuvrier, a pris soin de préparer une porte de sortie à Khrouchtchev. Et ce dernier le comprend : il convoque le Conseil de Sécurité de l’ONU pour y plaider sa cause. Le 24 octobre, les cargos soviétiques qui arrivent en vue des côtes cubaines font demi-tour… Mais rien n’est joué car, au fil des jours qui passe sans qu’aucun casus belli (soigneusement évité par tout le monde) n’intervienne, les rampes de missiles deviennent de plus en plus opérationnelles…
 
Les « faucons » de la Maison Blanche pressent alors Kennedy d’en finir une bonne fois pour toutes et de faire suivre les menaces d’une action forte. Mais Kennedy a une autre idée : il propose secrètement à Khrouchtchev un marché. Il s’agirait, en contrepartie du retrait soviétique de Cuba, de retirer de Turquie les missiles « Jupiter » américain qui y sont actuellement installés. Un marché de dupes car Kennedy avait de toutes façons envisagé le retrait de ces armes, techniquement dépassées.
 
Le surlendemain, 26 octobre, Khrouchtchev renvoie alors un message à Kennedy : il conditionne au retrait soviétique l’assurance que les Etats-Unis n’envahiront pas Cuba. Il est donc prêt à négocier. La crise commence-t-elle à se dénouer ? Pas tout-à-fait car Castro envoie, le 27 octobre, un message au leader soviétique : les Américains se préparent à un débarquement imminent, il faut tirer préventivement sur l’Amérique les missiles déjà opérationnels ! Sur place, le général Pliyev, n’est pas favorable à cette action mais, devant le danger, prépare les armes en assurant à Castro que « si nécessaire, on utiliserait les armes atomiques tactiques en cas d’invasion ». L’esprit de négociation apparent des Etats-Unis cacherait-il des arrières pensées plus martiales ? Castro le pense, dont la DCA abat en effet le même jour un avion espion U2… 
Khrouchtchev, lui, voit en réalité dans cette agitation à Cuba un signe inquiétant de la perte de contrôle de la situation globale

. Le lendemain, 28 octobre 1962, il fait part de sa réponse officielle : les cargos soviétiques regagnent l’URSS et les missiles sont démontés, en contrepartie, les Etats-Unis s’engagent à ne pas envahir Cuba, à lever leur blocus et à retirer leurs missiles de Turquie. Ce marchandage, finalement l’aura affaibli (il quittera le pouvoir deux ans plus tard) tandis que Kennedy sort renforcé de la crise.

 
En réalité, les deux « Grands » ont compris là les dangers que font courir ce risque d’escalade. A cet égard, la « crise des fusées de 1962 » marque bien, pour de nombreux historiens, l’apogée de la « Guerre Froide » à l’issue de laquelle on s’orientera vers davantage de « détente ». En témoignera l’installation, moins d’un an plus tard d’un télétype direct entre la maison Blanche et le Kremlin : le fameux « téléphone rouge » des films de James Bond ! « La volonté soviétique (ultérieure) de parvenir à la parité en matière d’armements stratégiques, de se doter d’une formidable puissance navale ainsi que de points d’appui stratégiques sous toutes les latitudes, s’explique par l’humiliation de 1962. Une humiliation qui, grâce à la modération de Kennedy, n’a pas poussé les dirigeants soviétiques jusqu’à l’extrême limite du défi nucléaire » (Pierre Milza).
 
Ouf ! 1962, vraiment, quelle année cette année-là !
 
Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2003
 
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