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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1965 : Mais où est passé BEN BARKA ?

Publié par La Plume et le Rouleau sur 29 Octobre 2002, 11:26am

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Mes Cher(e)s Ami(e)s,
 
Imaginez-vous dans un film policier des années 60… Ambiance : noir et blanc. Nous sommes à l’aéroport d’Orly le 29 octobre 1965.
 
Dans le hall, des voyageurs déambulent, les femmes portent des robes chasubles, des chignons et des manteaux cloche, les hommes portent des costumes sombres et serrés et ont des chapeaux sur la tête. Ce sont les années 60, quoi. Orly est un aéroport parmi les plus modernes dont la construction est récente mais, comme dans les meilleurs films, les voyageurs empruntent encore à cette époque l’escalier que l’on a fait rouler jusqu’à l’avion, puis descendent sur le tarmac pour se diriger vers les bâtiments. 
Précisément, un avion en provenance de Genève vient d’atterrir et il est probable que, quelque part sur les terrasses, l’on épie à la jumelle les passagers qui viennent d’en descendre. Parmi ceux-ci, en effet, se trouvent deux marocains : l’un est un étudiant en histoire, Thami el-Azemmouri, l’autre est un ancien professeur de mathématique de 45 ans. Il s’appelle Mehdi Ben Barka.
 
Faisons un flash-back sur l’homme dont le nom est bien connu mais dont l’histoire, pour les jeunes générations, se perd dans les brumes d’une époque aujourd’hui perçue (à tort) comme insouciante : si la croissance économique est forte, les aspirations des jeunes sont immenses, la guerre d’Algérie est terminée et la décolonisation achevée mais les luttes sourdes et les querelles sont loin d’être apaisées autour du statut des anciennes colonies.
 
Ben Barka en est caractéristique. A 24 ans, en 1944, il avait été l’un des principaux signataires d’un manifeste publié par un nouveau parti marocain, l’ « Istiqlal » (l’ « indépendance ») qui réclamait l’indépendance du Maroc. A l’accession du pays, en 1956, ce parti se divise entre conservateurs (partisans du retour à une monarchie) et progressistes (favorables à l’instauration d’un régime parlementaire). En 1961, appuyés par la France qui souhaite éviter l’instauration d’un régime accommodant avec l’Union Soviétique, les conservateurs l’emportent et Hassan II accède au trône : son avènement est suivi de troubles populaires dont un parti de gauche (l’UNFP : Union National des Forces Populaires) est rendu largement responsable.
 
Or, Ben Barka est a la tête de ce mouvement. Le danger le guette alors : le 15 novembre 1962, il est victime d’un accident de la route suspect, c’est un avertissement. En 1964, un conflit oppose le Maroc et l’Algérie, en faveur de laquelle Ben Barka prend fait et cause. C’en est trop pour le pouvoir marocain. Ben Barka fuit à l’étranger. Le Maroc le traduit en justice et le condamne à mort par contumace. 
Ben Barka se rapproche alors de Fidel Castro, lequel lui confie la présidence de la « Conférence Tricontinentale » qui doit réunir à Cuba les mouvements révolutionnaires des pays du Tiers-Monde en 1966. L’homme est décidément très remuant. Dans le même temps, de plus en plus en vue, Ben Barka est sollicité ailleurs : le cinéaste français Georges Franju envisage un film sur la décolonisation qu’il intitulera « Basta ! ». et entend s’adjoindre les concours de quelqu’un qui a participé à ce mouvement. Ben Barka accepte l’invitation en France, il s’y rendra avec un ami étudiant en histoire qui doit participer au scénario.
 
Le 29 octobre 1965, donc : Ben Barka et Thami el-Azemmouri arrivent à Orly. Il se rendent en taxi à la brasserie Lipp (boulevard Saint-Germain, entre la rue de Rennes et la rue Saint-Guillaume, pour les nostalgiques) où les attendent le cinéaste Georges Franju, le journaliste Philippe Bernier et un nommé Georges Figon.
 
Il est près de 12 h 30. A son arrivée à la brasserie, Ben Barka est abordé par trois personnages dont deux lui exhibent une carte de police de la brigade mondaine et lui demandent le suivre. Il obtempère et monte dans une Peugeot 403 noire officielle. C’est la dernière fois qu’on l’apercevra.
 
Le lendemain, 30 octobre, à l’aéroport d’Orly, le ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, débarque lui aussi, flanqué du directeur de la Sûreté Nationale Marocaine Ahmed Dlimi… 
La presse et la police sont alertées. Les authentiques policiers impliqués sont rapidement identifiés : il s’agit de Roger Voitot et de Louis Souchon. Le troisième homme est… un truand du nom de Julien Le Ny, de la bande du célèbre gangster de l’époque, Jo Attia (ah ! n’étaient ces évènements tragiques, que tout cela fleure bon les années « yé-yé », la pègre au style « Tontons flingueurs » et l’insouciance étudiante sur un boulevard qui, à l’époque, est encore constitué des pavés que l’on jettera bientôt à la tête des CRS !).
 
Jusque-là, c’est à peu près clair. Après, cela s’obscurcit notablement. Et en fait de Tontons Flingueurs pittoresques, c’est plutôt une faune peuplée d’individus dangereux, sans foi ni loi et menteurs comme des arracheurs de dents avec laquelle nous allons faire connaissance. Et la suite de l’histoire va être jonchée de cadavres, les cadavres de quasiment tous les protagonistes. Sauf de l’un d’eux.
 
Bon. Interrogé par la police, Souchon se « met à table » : il a été recruté pour cette affaire par Antoine Lopez, un chef d’escale de l’aéroport d’Orly par ailleurs « correspondant » du SDECE (le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage, devenu en 1982 la Direction générale de la sécurité extérieure, DGSE). Souchon raconte que Ben Barka a ensuite été conduit à Fontenay-le-Vicomte (Essonne), dans une villa appartenant à un gangster nommé Georges Boucheseiche (ça ne s’invente pas !) où l’attendaient deux autres truands, Jean Palisse et Pierre Dubail. Quelque temps plus tard, le policier  dénommé Antoine Lopez y arrive à son tour. Après, il ne sait rien d’autre.
 
On se saisit alors d’Antoine Lopez, lequel affirme avoir mis sa hiérarchie au courant d’un projet d’enlèvement de Ben Barka par le général Oufkir (dont il est un ami) dès mai 1965 soit 5 mois auparavant. En novembre 1965, Lopez déclare même avoir travaillé directement pour Oufkir. Mais s’il l’a fait, est-ce avec l’aval du SDECE français ou pas ? Interrogé, le ministre de l’Intérieur Roger Frey nie évidemment farouchement avoir eu connaissance des agissements d'Antoine Lopez.
 
Un nommé Georges Figon, qui a vu l’enlèvement de Ben Barka, lui, multiplie les déclarations spectaculaires et contradictoires dans les journaux, semant un peu plus le trouble dans une affaire déjà bien obscure. Le témoignage de l’homme n’est guère fiable : le personnage est glauque, tenu pour un mythomane notoire et proche de la pègre. En janvier 1966, il affirme dans le journal L’Express que, après l’enlèvement, il s’est rendu à Fontenay-le-Vicomte et y a vu Oufkir tuer Ben Barka d’un coup de poignard. La justice finit par décider de l’arrêter. Mais quand la police se présente à son domicile de la rue des Renaudes, le 17 janvier 1966, Georges Figon est retrouvé mort d’une balle dans la tête. Il s’agit d’un suicide. (Ne rigolez pas, c’est la version officielle…) 
Le 21 février 1966, lors d’une conférence de presse, le général De Gaulle est amené à donner son sentiment sur l’affaire. Pour lui, c’est du mauvais « James Bond », il s’agit tout bonnement d’une affaire de malfrats derrière laquelle se trouve le pouvoir marocain. Il qualifie par ailleurs de "vulgaire et de subalterne" le rôle tenu du côté français par des fonctionnaires de police, agissant naturellement en dehors de leurs fonctions et de toute instruction officielle.
 
L’instruction judiciaire est menée avec courage mais avec les plus grandes difficultés par le juge Louis Zollinger. Elle aboutit à deux procès dont je vous épargne les faux rebondissements et les mises en scène théâtrales (Dlimi se constitue prisonnier en s’accusant d’un crime alors qu’il n’y est pour rien, Hassan II le condamne à… 120 jours d’arrêt mais le nomme colonel !). On nage en plein délire. Au terme de ces deux procès (octobre 1966 et juin 1967) le public reste sur sa faim : pour ce crime sans cadavre pour lequel peu d’accusés sont sur le banc, seuls Lopez et Souchon sont condamnés (8 et 6 ans de prison) et effectuent leur peine. Boucheseiche, Le Ny, Debail et Palisse sont condamnés à la réclusion à perpétuité par contumace (ils sont introuvables) ainsi qu’Oufkir, au Maroc mais que celui-ci refuse de livrer à la justice française. Piètre dénouement pour cette ténébreuse affaire où la recherche de la vérité semble subordonnée à la raison d’Etat.

Mais l’affaire n’est pas close.
 
Car près de quarante ans plus tard, deux questions restent en suspens. Qui a tué Ben Barka (car il semble bien avéré que l’infortuné ait été occis) ? Où se trouve son corps ?
 
Pour répondre à la première question, nous pouvons utiliser l’adage policier « le coupable est celui à qui le crime profite » (« is fecit cui prodest » pour les latinistes distingués du premier rang).
 
Louis Souchon, le policier véreux, est revenu sur ses aveux de 1965 en affirmant, début 2000, que Ben Barka avait été tué « accidentellement » par… Georges Boucheseiche. C’est la même version que délivre Antoine Lopez, sorti de l’ombre au même moment lui aussi, à soixante-quinze ans. Cette version est très pratique : elle dédouane à la fois le roi du Maroc et les pouvoirs publics français de l’époque tout en faisant porter la responsabilité sur un mort !
 
Car les truands Georges Boucheseiche, (le « roi du non-lieu »), André Le Ny, (« le grand Dédé »), Pierre Dubail et Pierre Palisse se sont en fait réfugiés bien vite… au Maroc, échappant ainsi aux procès de 1966 et 1967. Selon les dires de l’écrivain Gilles Perrault (l’auteur de « Notre ami le roi »), Georges Boucheseiche est parti au Maroc dès le lundi 1er novembre, sur le vol de 9 h 40 car Marie-Louise, sa femme, y était retenue en otage. Les autres le rejoindront après quelques mois de planque. Pendant plusieurs années, ils exploiteront quatre maisons closes sur la côte atlantique. Arrêtés par la police marocaine en mars 1971, Boucheseiche sera exécuté en octobre 1974, Le Ny le 14 novembre, Dubail deux jours plus tard. Palisse, cardiaque, sera gardé pendant des années alité chez lui, ou à l'hôpital. Il mourra en septembre 1979. De cela, le juge d'instruction parisien Louis Zollinger, encore en charge du dossier en 1976, sera tenu informé.
 
Le Maroc, dont le pouvoir en place se débarrassa d’un opposant remuant et à l’étoile montante, soutint pourtant toujours que l’affaire Ben Barka était strictement franco-française. Cela d’autant plus facilement que les protagonistes marocains de l’affaire disparurent opportunément.
 
Oufkir, impliqué dans le complot d'août 1972 contre Hassan II, se « suicida » officiellement. Dlimi fut finalement victime le 25 janvier 1983 d'un accident de la route dans des circonstances suspectes.
 
Côté gouvernement français, on a pu suspecter le général De Gaulle d’avoir commandité des agissements troubles menés par les « barbouzes » du pouvoir gaulliste. Il est cependant probable qu’en réalité, les pouvoirs publics se soient faits « débordés » par quelques éléments : dans les semaines qui suivirent, le Général De Gaulle adressa à Georges Pompidou (Premier ministre dont dépendait le SDECE) une note officielle au ton sibyllin mais sec : « Vous ne tenez pas en main vos services »…
Dans la biographie de De Gaulle, par ailleurs, Jean Lacouture nous livre le sentiment de François Mauriac qui penche en faveur d’une action menée par la... CIA.
 
Pourquoi la CIA ?
 
Parce que les Américains étaient doublement intéressés à cette affaire. D’une part par leur implication dans les services secrets marocains (un certain « colonel Martin » était affecté au département de la « contre-subversion » et attaché à la sinistre prison de Dar-el-Mokri à Rabat où les opposants étaient torturés et exécutés). D’autre part parce qu’ils n’avaient pas envie de voir émerger un nouveau leader du Tiers-Monde en Afrique du Nord, lié à Castro et bienveillant vis-à-vis de Moscou. Une telle affaire, enfin, chahutait le pouvoir gaulliste, ce qui était toujours bon à prendre.
 
La piste du Mossad, parfois évoquée en raison de la dénonciation par Ben Barka des tentatives de pénétration israéliennes en Afrique semble en revanche à écarter. Sans doute, en revanche, des éléments laissent-ils à penser que le Mossad était au courant du projet d’enlèvement et de liquidation. Rien de plus.
 
La réponse à la seconde question (où fut enterré le corps de Ben Barka ?) est encore plus aléatoire et les années se sont succédées au rythme de pseudo révélations et d’hypothèses macabres.
 
En janvier 2000, par exemple, Paris-Match lance un scoop : le corps de l’opposant aurait été enseveli dans les fondations de la mosquée d’Evry, un lieu de culte financé par… Hassan II. Rien ne peut pourtant étayer cette thèse.
 
Antoine Lopez, pour sa part, affirme à la même époque que, au contraire, le corps aurait été enterré près d’un aqueduc du « bois de la Garenne » dans l’Essonne. Sans précision.
 
Après les rares témoins directs, voici les « révélations » de personnages inconnus jusqu’alors : en mai 2000, un ancien détenu marocain affirme que la tête de Ben Barka est enterrée sous une prison de Rabat. Paroles de taulard que rien ne vient étayer.
 
Plus chic : en juillet 2001, un dénommé Stephen Hughes, ancien journaliste en poste au Maroc pendant un demi-siècle et décoré personnellement par le roi Hassan II, publie, à 77 ans, un livre de souvenirs. Rapportant une confidence (il ne dit pas de qui), il raconte que le corps de l'opposant, mort sous la torture à Fontenay-le-Vicomte, au sud de Paris, aurait été enterré d'abord à Ormoy, non loin de là, dans la demeure d’Antoine Lopez, puis exhumé deux semaines plus tard pour être « réinhumé sur les berges de l'île de la Grande Jatte », sur la Seine, face à Neuilly. Les perquisitions pourtant opérées à Fontenay et Ormoy auraient-elles manqué les tombes ? L’affirmation, comme les autres, reste invérifiable.
 
Le même mois de juillet 2001, un ancien agent secret marocain jusque là inconnu, Ahmed Boukhari, fait lui aussi des « révélations ». Il indique aussi, avec un luxe de détails scabreux, que Ben Barka a été torturé puis tué à Fontenay-le-Vicomte, son corps ayant été ensuite acheminé à Orly puis au Maroc par avion militaire et grâce à des complicités officielles du côté français. Là, il aurait été dissout dans une cuve d’acide située dans la prison de Rabat. Information plausible de la part de quelqu’un qui prétend avoir été à ce moment-là dans la prison de Rabat. Mais version contestée par certains qui relèvent que Boukhari, à cette date, était… suspendu de ses fonctions depuis le 3 août 1965 pour ivresse, coups et blessures et dégâts à propriété d'autrui. Quant à l’acide, c’est une explication bien commode… Convoqué par la justice française, Boukhari a entre-temps été opportunément emprisonné au Maroc pour… chèque sans provision !
 
On n’a guère avancé depuis 1965, avouons-le, mais un sentiment demeure : l’impression que la raison d’Etat a largement dominé et broyé les individus impliqués dans ce sordide règlement de compte.
 
Et sur tout cela, le pouvoir marocain, principal intéressé, a toujours gardé un silence de tombe (si l’on peut dire). Hassan II, par exemple, dans son livre « La mémoire d’un roi » (1993) s’est contenté d’évoquer chaleureusement la figure de celui qui avait été son professeur de mathématiques au Collège Impérial. D’ailleurs, une des principales avenues de Rabat porte toujours le nom de Ben Barka… Preuve que là-bas, on n’avait rien contre Ben Barka…
 
Surtout du moment qu’il était mort.
 
Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002
 
Et pour d'autres mystères et ténébreux secrets, lisez La cinquième nouvelle...

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