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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1968 : La France pique sa CRISE (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 13 Mai 2006, 13:52pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s,
 
C’est la sinistrose. Reconnaissez-le : en France, tout va mal. Tout va TRES mal. Chômage, croissance économique molle, immigration incontrôlée, mécontentement et troubles sociaux, délinquance, terrorisme, voitures incendiées, manifestations à répétition et forces de l’ordre bombardées à l’aide de projectiles issus de chaussées dépavées (sous lesquelles se trouvent, on le sait, la plage)...
 
Et vous, vous en avez assez. Assez de ces bruits, de cette fureur, de cette violence. Vous n’aspirez qu’à la paix, au repos, à la sérénité. Pourquoi, alors, ne pas se retrouver au cœur d’une époque à la fraîcheur, à l’innocence, à la quiétude aujourd’hui révolues ? Une époque d’insouciance, une époque de cocagne où il n’y avait plus de guerre, où l’on faisait de la moto sans casque, où l’on écoutait du rock sur des électrophones dans des « boums » où les robes des filles tournaient joliment. Une époque où, pour se défouler, on cassait les fauteuils à l’Olympia. Une époque où, pour être au chômage, il fallait vraiment le vouloir tant les offres d’emploi se ramassaient à la pelle. Un âge d’or, quoi. L’âge d’or des vingt ans de ceux nés dans l’immédiat après-guerre (celle de 1939-1945) : les « baby-boomers » (des « baby-boomers » devenus du reste, aujourd'hui, les « papy-boomers » !)
 
Oui, loin du tumulte contemporain, retrouvons-nous dans LES ANNEES 60. Ah l Les « sixties » !

Mais… loin du tumulte, loin du tumulte : c’est vite dit… Car il se pourrait bien que, au détour du BDJ d’aujourd’hui, des manifestations sur les boulevards, des grèves de fonctionnaires, des slogans gauchistes, des revendications syndicales, des menaces de révolution, des étudiants révoltés contre le système capitaliste oppressif, des voitures incendiées et des CRS bombardés de projectiles nous ramènent quand même vers un sempiternel et typique psychodrame franco-français cent fois rejoué.
 
Eh oui, vous l’avez compris, dans ce billet, nous allons évoquer la crise de mai 1968, survenue il y a 38 ans ce mois-ci !
 
A la suite du rappel de ces évènements pittoresques et chahutés, cette chronique s’efforcera, comme toujours, de tenter de les replacer dans une perspective longue pour tirer quelques conclusions de Café du Commerce sur leur signification (discutée) mais aussi tenter de décrypter l’époque présente fort troublée. Des révoltes et des manifs de 1968 à celles de 2005 et 2006, d’une France des années 60 à celle du début du XXIème siècle, nous nous interrogerons s’il y a « continuité » ou « rupture » …  
 
Pour l’heure, hissez vos pancartes, déployez vos banderoles et entonnez vos slogans : c’est au printemps 1968 que nous allons nous retrouver. Et n’oubliez pas votre casque, car quand les pavés s’envolent, les coups de matraque pleuvent dru…
 
Voyons d’abord le décor économique, politique et social du début de cette année 1968. Nous allons y découvrir les protagonistes du récit mouvementé qui nous attend…
La France, en 1968, vit depuis dix ans sous la férule du général De Gaulle. Celui-ci est arrivé au pouvoir en 1958 au paroxysme d’une crise algérienne dans laquelle se débattaient les gouvernements incapables de la IVème république. Après une période d’attentisme favorisée par les victoires militaires sur le terrain, devant l’impossibilité de réformes consécutives à la radicalisation des positions des différentes communautés et dans le but de trancher rapidement le nœud gordien, De Gaulle a finalement, par étape, engagé le processus permettant à l’Algérie d’être indépendante (juillet 1962). Cela ne s’est pas fait sans larmes, déchirements, renoncements, malentendus ni sans, à la fois, courage et lâchetés mais, enfin, depuis mars 1962, la guerre est finie.
 
Depuis dix ans, par ailleurs, les institutions ont été modifiées : la France est, depuis 1958, entrée dans l’ère de la « Vème république ». Le régime est caractérisée par un renforcement des pouvoirs de l’Exécutif (le Président de la république et le Premier ministre) au détriment de ceux du Législatif (les députés et sénateurs). L’idée : donner au pays un mode de gouvernement qui puisse permettre de prendre des décisions rapides en cas de crise, éventuellement en s’affranchissant, au moins partiellement, de l’aval du parlement. On est là en plein dans la « monarchie républicaine » mise en lumière par le constitutionnaliste Maurice Duverger (je vous passe les détails juridiques). Par ailleurs, depuis octobre 1962, le président est directement élu au suffrage universel direct par les citoyens. Ce système est évidemment taillé sur mesure pour Charles De Gaulle et lui donne, à lui comme à ses futurs successeurs, une stature et une légitimité populaire incontestables.
 
En avril 1968, un sondage fait ainsi état de la cote de popularité de De Gaulle : 68 % ! Certains, aujourd’hui, tueraient père et mère pour de tels chiffres… Son Premier ministre est le rondouillard et cultivé Georges Pompidou.
 
Au plan international, le général De Gaulle a poursuivi depuis 10 ans une politique d’indépendance et de supposée « grandeur » du pays, afin de remonter le moral des Français. La France est en effet restée traumatisée par la défaite-éclair de 1940, a été affaiblie par ses guerres coloniales et reste dès lors traitée avec hauteur (en fut-il jamais autrement ?) par des Américains qui s’alarment, en outre, de la prospérité qu’y connaît le Parti Communiste. Nous sommes en pleine " Guerre Froide" et, logiquement, chacun des deux « super-grands » (Etats-Unis et Union Soviétique) somment (ou forcent) les autres pays de choisir leur camp.
 
Mais la France gaullienne maintient sa ligne d’indépendance. Depuis 1960, elle possède donc la bombe atomique. Parallèlement, le pays a quitté en 1965 le « commandement intégré » de l’OTAN. Concrètement, cela veut dire que l’armée française n’est plus soumise à l’autorité automatique de l’OTAN et que les Américains ont quitté les bases militaires qu’ils occupaient sur le territoire français. US : Go home ! En 1966, par le « discours de Pnomh Penh », au Cambodge, De Gaulle a enfoncé le clou du non-alignement. Il a défendu l’émergence de puissances régionales dans le cadre d’un développement des pays du Tiers-monde. Si la France n’a pas le pouvoir de changer le monde, au moins en entretient-elle, dans les années 60, vaguement l’illusion.
 
Au plan économique, la France profite à plein de l’expansion économique de ce qu’on nommera plus tard et avec une pointe de nostalgie, les « Trente Glorieuses » (le mot est de l’économiste Jean Fourastié). En une seule génération (1945 – 1975), le pouvoir d’achat du revenu moyen a autant augmenté qu’au cours des 150 années précédentes. (ci-dessus : le général De Gaulle). L’évolution de l’équipement des ménages (il y a aussi un Salon des Arts Ménagers !), elle, a été fulgurante : jugeons-en à l’aide de quelques chiffres donnés par l’économiste et historien Jacques Marseille (et dans lesquels les plus « seniors » des lecteurs se retrouveront).
 
Pourcentage des ménages équipés en…
                                         1956                1965                 1968                 1973
Voiture                               20 %                45 %                54 %
TV                                       1 %                40 %                                        80 %
Réfrigérateur                       8 %                48 %                                        87 %
Machine à laver le linge      8 %                35 %                                        66 %
 
En 1968, la croissance est ainsi de 5,6 % (en 2005, par comparaison, elle a été de 1,6 %). Il y a 370 000 chômeurs (contre 2,7 millions en 2005 !). Pour ce qui est de la bourse, en revanche, les indicateurs sont contrastés : signe que croissance et plus-value ne sont pas nécessairement liées. Sur la base d’un « indice CAC » reconstruit a posteriori à 100 en 1949, la bourse est à 420 en mai 1958, à 790 en mars 1962 mais à 580 en mai 1968. Conclusion : le marché boursier a été multiplié par plus de 4 au plus fort des guerres et des troubles de la décolonisation (Indochine, Algérie) et a au contraire perdu plus de 25 % durant les années de paix et de croissance économique rapide. Qui l’eut cru ? Il faudra même attendre 1973 pour que la bourse retrouve son niveau de 1962 ! La croissance des années 50 / 60, quoiqu’on en dise, n’a donc pas spécifiquement profité aux « riches capitalistes » mais, surtout, aux salariés et aux Français « moyens ». Vu de 2006, un âge d’or, non ?
 
En fait, pour l’époque, le diagnostic n’est pas si limpide… Car l’évolution rapide de la société, que nous avons brossée, implique des transformations qui ne sont pas vécues facilement par tous. S’adapter, on le sait, n’est pas le fort du Français, traditionaliste, terrien et jamais content.
 
La critique est d’abord de gauche. Pour les marxistes de tout poil, « la société de consommation » (le terme ne sera réellement consacré qu’en 1970, par le livre du même nom du sociologue Jean Baudrillard) aliène l’esprit de l’homme. Obsédé par le désir de posséder, d’accumuler des biens matériels éphémères et donc illusoires, l’individu se détourne de l’objectif ultime : le « grand soir » où le prolétaire prendra enfin le contrôle de son outil de travail jusqu’ici accaparé par les classes possédantes et bourgeoises, afin de réformer la société humaine. En cela, la société de consommation érode la combativité de l’ouvrier qui se détourne de la lutte des classes pour aller s’avachir devant sa (nouvelle) télé sur son (nouveau) canapé, une bière à la main prise dans son (nouveau) frigo. Pire, ce consumérisme effréné n’est qu’une nouvelle oppression capitaliste puisque ce sont les patrons qui vendent ces mêmes biens aux ouvriers !
 
Cette modification en profondeur des comportements trouble également des franges plus intellectuelles. La critique du consumérisme est très répandue chez les penseurs chrétiens. Jean-Marie Domenach (« Le retour du tragique » en 1967) déplore avec vigueur : « Les traditions sont brisées, les conduites sont libérées, mais jamais l’aliénation n’a été aussi répandue : sentiment (…) d’être en proie aux objets et aux hommes, perdu dans la masse, engourdi, englouti par le monde. (…) L’industrie de l’inutile progresse continuellement au détriment des besoins essentiels (…) ». Domenach met ainsi en garde contre des totalitarismes d’un nouveau genre, des « dictatures sans terreur et sans enthousiasme ». Jean Boniface, lui, (« Les misères de l’abondance » en 1968) dénonce la « distorsion grandissante entre les nouveaux pauvres et les nouveaux riches ».
 
Quant à Geneviève Rocard et Colette Gutman, féministes, elles dénoncent dans « Sois belle et achète » (1968), la dictature de la mode superficielle et les perversions psychologiques d’une publicité essentiellement destinée aux femmes, une fois de plus instrumentalisées.
 
Plus de matériel = moins d’intellectuel. Cette morosité faite de défiance et de nostalgie face à une époque qui change prend une dimension particulière dans une société qui, avec l’arrivée massive à l’âge adulte d’une jeunesse qui n’a pas le droit de vote (il est à 21 ans), aspire à dépoussiérer l’ordre social ancien tout en s’inquiétant de son avenir. Comme toujours, la jeunesse est impatiente, impétueuse et pleine d’idéalisme. Elle va allumer le feu…
 
Les forces politiques en présence, à cette date, dessinent assez bien les rôles des différents acteurs de la contestation qui s’amorce.
 
La droite est dominée par le parti gaulliste (évidemment) : c’est l’UNR (Union pour la Nouvelle République, fondée en 1958) qui a pris, en 1967, le nom bizarre d’ « UD-Vème ». Il rassemble 200 députés sur un total de 486. C’est la force politique majeure en France. Il est appuyé par le MRP (démocrates-chrétiens) et le Centre Démocrate (de Jean Lecanuet). Cette domination écrasante des gaullistes suscite évidemment un fort ressentiment.
 
A gauche, c’est la… division qui prévaut (en a-t-il jamais été autrement depuis un siècle ?). Il y a d’abord la FGDS (« Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste ») : c’est une formation qui rassemble divers courants (au premier rang desquels la vieille « SFIO ») et qui donnera, après divers avatars, naissance en 1974 au Parti Socialiste. Si sa figure emblématique reste Pierre Mendès France, elle est dirigée dans les faits par un homme politique ambitieux, déjà vieux routier de la politique (il a 52 ans) : un nommé… François Mitterrand. Mitterrand est un opposant forcené au général De Gaulle. Il a publié en 1964 une critique virulente des institutions et de leur utilisation par le pouvoir personnel de De Gaulle : « Le coup d’état permanent ». En 1965, il s’est présenté à la première élection du Président de la République au suffrage universel. Et, surprise (pour le président sortant !) : il est arrivé au second tour. Mitterrand est un persévérant dont les ennemis les plus acharnés ne se situent pas forcément de l’autre côté de l’échiquier politique…
 
Car, quand on s’intitule soi-même « gauche démocratique et socialiste », c’est pour montrer qu’il existe une autre gauche qui, elle, n’est ni démocratique ni socialiste. Cette autre gauche c’est, évidemment, le Parti Communiste (le « PCF ») : pas loin de 20 % des votes à l’échelon national. Le PCF utilise à fond la CGT comme relais syndical et dont le leader est à l’époque Georges Séguy. Il défend, au moins dans les mots, un changement radical d’organisation sociale et politique pour privilégier un modèle de type soviétique. Il entend incarner la révolution et le gouvernement des masses populaires par elles-mêmes. Son secrétaire général de l’époque (il l’est depuis 1964) est Waldeck (c’est son prénom) Rochet (ce n’est pas un jeu de mot - on l’espère du moins !). Son Secrétaire Général à l’Organisation s’appelle Georges Marchais. 
Mais le PCF est lui-même contesté sur sa gauche par divers groupuscules « gauchistes ». Il s’agit de formations politiques qui n’adhèrent pas au modèle soviétique, totalitaire et répressif. Leur préférence va vers d’autres systèmes déjà en vigueur (tels les maoïstes, adeptes du régime chinois), ou bien jamais encore essayés (les « Trotskistes ») ou encore de pas de système du tout (les « Anarchistes »). Parmi les leaders de ces tendances, se trouve un étudiant allemand (né d’un père allemand et d’une mère française, il a refusé la nationalité française pour ne pas avoir à faire son service militaire) du nom de Daniel Cohn-Bendit.
 
C’est de cette aile politique radicale et, plus précisément, des étudiants, que va venir la contestation. Il faut dire que la population étudiante, dans son ensemble, a connu une croissance exponentielle qui suscite nombre de déséquilibres : entre 1958 et 1968, les effectifs étudiants sont passés de 200 000 à 500 000. Ainsi, en ce début de 1968, le feu couve sous la cendre en France (on se demande d’ailleurs parfois s’il existât un jour de son histoire où ce pays fut véritablement serein et tranquille…) L’agitation croît à l’université de Nanterre (Hauts-de-Seine). Il faut dire que cette faculté est déjà en ébullition depuis plus d’un an. Un an plus tôt, en effet, le 20 mars 1967, des étudiants avaient décidé d'investir le bâtiment des étudiantes, afin de favoriser la mixité… Celle-ci, en effet, n’existe pas encore en 1967 où tout le système scolaire était étroitement cloisonné. Cette incursion de mâles, résolus à briser les archaïsmes sociaux, dans le bâtiment des filles (hiiiiiiiiiiiiii !!!) provoque le scandale. Les fauteurs de trouble sont rapidement expulsés de façon musclée par la maréchaussée, appelée à la rescousse par les autorités de la faculté. Le bon goût et la morale restent heureusement maîtres de l’enceinte estudiantine. Non mais !
 
Les étudiants en question, frustrés, poursuivent donc leur agitation et passent une année à diffuser leurs idées sur la liberté sexuelle et sur les nécessaires névroses qu'induisent les inhibitions dans ce domaine et dans bien d'autres. Objectivement, vu de 2006, ce psychodrame de pensionnat peut faire sourire. Autant de bruit, de fureur, de tracts, de heurts avec la police pour avoir le droit d’aller voir les filles à l’inter-cours ? Mais à l’époque, on ne rigole pas du tout. La rigidité des cadres moraux de la société est telle que, au contraire, l’on prend l’affaire très au sérieux.
 
Les étudiants contestataires finissent par créer le « mouvement du 22 mars » lors d’une assemblée qui se tient à la date du même nom, au printemps 1968. Mais, quelque temps plus tard, le bruit court que Daniel Cohn-Bendit (« Dany-le-rouge » comme on le surnomme !), l’un des leaders de cette agitation (tendance libertaire, évidemment) va être transféré de force dans une autre université. Par solidarité contre l’oppression bourgeoise et réactionnaire, une grande grève est déclenchée à Nanterre. Elle est lancée par tous les étudiants anarchistes et / ou de gauche qui peuplent les divers groupuscules issus de l’éclatement de l’UNEF (Union des Etudiants de France, socialiste) dont le président est à l’époque Jacques Sauvageot (il est aujourd’hui directeur de l’école des Beaux-arts de Rennes…). Parmi cette nébuleuse d’activistes gauchistes, citons Alain Geismar (aujourd’hui Inspecteur à l’Education Nationale) ou Serge July (aujourd’hui directeur du journal Libération) : des révolutionnaires aujourd'hui bien embourgeoisés !
 
Le 2 mai 1968, le doyen de la faculté décide de mettre fin à l’agitation par des méthodes de fermeté. La récréation a assez duré : il décide la fermeture pure et simple de l’université de Nanterre. La fièvre va-t-elle retomber ? Non, dès le lendemain, 3 mai, les agitateurs se rendent à la Sorbonne (Quartier Latin) pour y tenir une réunion de protestation dans la cour. Le doyen et le recteur de la Sorbonne ne peuvent tolérer l’importation dans leur faculté d’une agitation fomentée par des « éléments extérieurs à l’établissement » (comme l’on dit) : ils font à leur tour intervenir les forces de l’ordre. Aujourd’hui, c’est une habitude, presque un rituel mais l’on doit bien se rendre compte que, pour l’époque, c’est une nouveauté. Depuis le Moyen-Age, en effet, la police a pour tradition de ne pas intervenir dans les universités et les Pouvoirs Publics ont, depuis plusieurs siècles, scrupuleusement respecté cette « sanctuarisation ». Mais tout cela a pris fin : 13 manifestants, arrêtés, sont immédiatement condamnés en flagrant délit.
 
Le gouvernement a choisi la fermeté. Quelles sont les réactions politiques ? Elles sont encore tièdes, voire hostiles aux… manifestants. Le PCF condamne, dès le 3 mai, les prémices d’une insurrection. Dans « L’Humanité », Georges Marchais dénonce les « faux révolutionnaires à démasquer » et fustige les gauchistes, notamment l’« anarchiste allemand Cohn-Bendit ». C’est logique. Les communistes, qui prétendent détenir le monopole du droit à mener la révolution des masses laborieuses, s’alarment évidemment de l’activisme et de l’audience de groupuscules qui traitent les dirigeants du PCF de « crapules staliniennes » !
 
Quoiqu’il en soit, l’incursion de la répression dans un lieu d’études et de savoir provoque un émoi important dans l’opinion. L’intervention musclée de la police provoque un début de solidarité entre les étudiants. Jusque-là confinée à un cercle restreint d’activiste sans relais médiatique, la crise étudiante touche alors le reste d’une masse encore peu politisée. De nouveaux rassemblements ont lieu. S’ensuivent de nouvelles interventions de la police. Côté étudiant, on se radicalise. Les grèves et les manifestations se répandent en province comme une traînée de poudre. A Paris, elles prennent un tour violent et on dresse, le 6 mai, les premières barricades.
 
Pourquoi des barricades ? L’historien Alain Corbin (aujourd’hui professeur… à la Sorbonne !) tente de décrypter ce réflexe architectural. Pour lui (ces chroniques synthétisent ici son propos de 1998) « Les étudiants pensaient s’inscrire, par le choix des lieux, par les gestes voire par les poses adoptées, dans la tradition de ces constructions qui, au XIXème siècle, reflétaient périodiquement le déclenchement des révolutions. Cette référence est pourtant largement usurpée tant le mouvement de barricades de 1968 ne suscite pas le réseau de centaines d’édifices qui ponctue la révolution de 1830 ou celle de 1848. Les barricades de 1968 ne résultent pas non plus d’une intense présence populaire (comme lors de la Commune de Paris de 1871). Les barricades de 1968 tendent en fait à se réduire à la fonction expressive, démonstrative de l’insurrection mais elles restent étroitement associées à la simple manifestation. Si les intellectuels sont friands, depuis l’époque romantique, de l’évocation d’une architecture spontanée qui symbolise le passage du discours à l’action, les manifestants de 1968 entendent oublier que, en réalité, le carnage constituent le corollaire obligé de la barricade ».
 
Or, évidemment (et heureusement), de carnage il n’y a pas. Le gouvernement, néanmoins, choisit encore la fermeté : pas question de céder. Le 9 mai Alain Peyrefitte, ministre de l’Education nationale, refuse la réouverture de la Sorbonne et la reprise des cours. Le lendemain, 10 mai 1968, des manifestations mobilisent plusieurs dizaines de milliers d’étudiants à travers la France.
 
C’est là que la crise bascule. A Paris, dans le Quartier Latin, la fin de la manifestation marque le début des affrontements des étudiants avec les CRS (« S-S ! ») et les Gardes Mobiles. Les premiers sont retranchés derrière des barricades dont les seconds essaient de les déloger. Entre le 10 et le11 mai 1968, c’est la « nuit des barricades ». Au terme de 5 heures d’affrontements, on ramasse 367 blessés et on recense 188 véhicules incendiés dans des rues parfois entièrement dépavées.
 
La brutalité de l’action de la police (à l’époque quasiment pas formée à ce type d’événement) à l’encontre des jeunes étudiants suscite une émotion et une sympathie sincère dans la population. Le Premier ministre Georges Pompidou, qui rentre le 11 mai d’un voyage officiel en Afghanistan, décide dès son retour de rouvrir la Sorbonne. Aussitôt, la cour est envahie et décorée de portraits de Mao et de Che Guevara. Les amphithéâtres sont occupés et l’on y tient des meetings. Les gauchistes y délibèrent, débattant, discutant et décrétant sans fin. Comme le dit l’historien Michel Winock, « on continuera à révolutionner le ciel et la terre dans un concours d’éloquence jusqu’à la fin de la crise ».
 
Cela va durer car la fin de la crise n’est pas proche, loin de là. 
La fin de la crise, non, n’est pas proche car la puissante FEN (Fédération de l’Education nationale) décide une grève générale des enseignants pour le 13 mai. C’est le début de la crise sociale, qui va prendre le relais de la crise étudiante. Le gouvernement ne semble pas, volontairement ou non, conscient de l’importance des évènements : ce même 13 mai, le général De Gaulle se rend ostensiblement en Roumanie pour un voyage officiel. Pourtant, de nouvelles manifestations ont lieu.   Mais pas question pour De Gaulle de changer le planning. Or, la contestation prend de l’ampleur : dès le 14 mai, des grèves spontanées sont déclenchées à Nantes (usine Sud-Aviation) puis le 15 mai à l’usine Renault (qui est à l’époque une entreprise d’état, rappelons-le) de Cléon (près de Rouen). Les arrêts de travail s’étendent avec une rapidité et une ampleur inattendues, évidemment aux services publics (SNCF, Poste…)
 
Entre le 18 mai et le 22 mai 1968, le nombre de grévistes passe de 1 million à près de 8 millions (chiffre ordinairement retenu). On occupe également des usines, telles celle de Peugeot, à Sochaux bien que, dans l’ensemble, ces occupations soient le fait d’infimes minorités militantes.
 
Mais pourquoi ? Pourquoi le salarié fait-il grève alors qu’il a tout pour être heureux, comme nous l’avons vu précédemment ?

Nous allons le voir...


La Plume et le Rouleau © 2006

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