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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1973 : Des "PLOMBIERS" au "CANARD ENCHAINE"

Publié par La Plume et le Rouleau sur 3 Décembre 2002, 17:58pm

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Cher(e)s Ami(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Vous êtes surveillés ! Moi aussi. Nous le sommes tous et, n’en doutons pas, le programme « Echelon » a d’ores et déjà scanné ce fichier pour vérifier qu’il ne contient pas d’informations terroristes cachées. Hélas (pour lui), la sédition dont ces chroniques historiques sont porteuses est tout à la fois pacifique et irrésistible : car quel gouvernement, quelle organisation, quelle puissance occulte va pouvoir arrêter la marche de la conscience individuelle fondée tout à la fois sur la connaissance historique et le sens de l’humour ?
 
Bon. Ne soyons donc pas impressionnés par l’arsenal de l’oncle Sam (lequel, à ce jour, n’a du reste pas même été fichu depuis 2001 mettre la main sur un bédouin enturbanné circulant à dos de mule entre deux patelins afghans et pourtant recherché par tous les satellites espions de la galaxie et toutes les troupes « spéciales » déployés sur la zone).
 
Et disons-nous que, en France également, nous avons aussi eu nos activités d’espionnage : le règne de François Mitterrand en offrit l’illustration à travers l’utilisation abusive de l’armée (en l’occurrence les gendarmes chargés de la protection du chef de l’Etat) aux fins de surveillance de la vie privée et des activités de journalistes ou d’écrivains de renom (Frédéric Jamet, Jean-Edern Hallier)...
 
Mais François Mitterrand n’innovait pas et son antépénultième prédécesseur, Georges Pompidou, avait lui aussi été mêlé à une bien curieuse affaire… C’est à la découverte du « Carnardgate » que je vous convie aujourd’hui : un vaudeville politico-financier où le ridicule va le disputer au scandaleux et dont nous pouvons fêter l’anniversaire.
 
Car tout commence le 3 décembre 1973.
 
Vers 22 h 15, André Escaro, dessinateur et administrateur du « Canard enchaîné », (journal satirique bien connu et paraissant le mercredi) revient à pied du cinéma. Sa voiture est garée non loin du 173 rue Saint-Honoré, à Paris, où l'hebdomadaire satirique va bientôt s’établir. C’est un pur hasard. 
Hasard encore le fait que, levant la tête vers les étages, il voit des lumières mobiles derrière les rideaux… Que se passe-t-il ? Escaro entre alors dans l'immeuble, où il se trouve nez-à-nez avec deux agents de police porteurs de talkies-walkies…
 
Il gravit alors les escaliers jusqu’au troisième étage et sonne. Et là, un inconnu lui ouvre ! Escaro lui demande qui il est et l’inconnu répond qu’il est… plombier ! Escaro regarde autour de lui : il y a là d’autres hommes, qui travaille à la lueur de lampes torches, le parquet est arraché... Escaro redescend en courant pour aller chercher des témoins. Quand il revient quelques dizaines de minutes plus tard, accompagné du directeur Roger Fressoz et du journaliste Claude Angéli, les « plombiers » ont disparu et les lames de parquet ont été remises en place. Mais les trois hommes découvrent un trou percé sous le parquet du bureau directorial ainsi que d’autres dans les murs, hâtivement rebouchés, qui communiquent avec les immeubles voisins !
 
Le « Canard » déchaîne alors une campagne relayée par la presse française mais suivie également à l’étranger. Le Ministre de l’Intérieur (Raymond Marcellin, en poste lors des évènements de Mai 68) s’offusque et nie tout en bloc. Il parle d'une « machination » dans laquelle la police n’a rien à voir. Parallèlement, il oppose le secret défense à toute investigation ! Le président de la République, Georges Pompidou, qualifie, lui, l’affaire de « farce » : il a intérêt à dédramatiser la situation car son homologue américain, Richard Nixon, est à ce moment-là empêtré depuis bientôt 18 mois dans l’affaire du Watergate !
 
Avec la plus parfaite mauvaise foi, les autorités officielles françaises rivalisent d’imagination pour trouver des explications qui indiquent nettement que l’on se paie la tête du citoyen : Olivier Stirn, porte-parole du gouvernement, émet l'hypothèse d'une opération de « barbouzes communistes » : indignation des communistes qui se scandalisent (alors que l’on connaît leur bonne foi notoire…). Le Premier Ministre Pierre Messmer déclare qu’il s’agit d'un canular monté par le « Canard » lui-même tandis que le gouvernement évoque l'intervention d'espions de l'Est, puis des « heures supplémentaires » effectuées par des agents français au profit de la CIA (l’ambassade US, étonnée, demande des explications) mais aussi (tant qu’on y est) un complot maçonnique fomenté contre la DST !…
 
Il semble en fait bien que ce soit la DST (Direction de la Surveillance du Territoire) qui soit en cause, mais comme… commanditaire ! Le Canard, dès le 12 décembre suivant, révèle en effet les noms de cinq des pseudo plombiers et en identifie cinq autres deux mois plus tard, ayant participé à l'opération « Palmes » visant à mettre sur écoute un journal trop bien informé sur certains sujets sensibles.

L’avocat du Canard conseille aux journalistes de porter plainte. Mais, dans la France des années 70, le pouvoir judiciaire n’a pas encore acquis l’indépendance dont il dispose aujourd’hui. Il est soumis à d’intenses pressions et n’a pas la presse, les syndicats et les média pour relayer son action et dénoncer les entraves à celle-ci. Les dirigeants du « Canard » hésitent. Leur avocat insiste, il croît en la justice de son pays. Le « Canard » porte donc plainte.

Le premier juge fait honnêtement son travail. Il rassemble des preuves et confronte témoins et « plombiers ». Ceux-ci, alors démasqués, menacent leurs supérieurs de tout avouer s'ils ne sont pas soustraits à l'action de la justice ! Au bout de trois ans, le juge fait l’objet d’une promotion (qu’il accepte) et passe le dossier à un de ses collègues. On est déjà en 1976... Le successeur en question accède aux demandes du directeur de la police nationale, Robert Pandraud, de ne pas autoriser les fonctionnaires mis en cause à répondre aux convocations. Il rend alors une ordonnance de non-lieu, le 29 décembre 1976 en expliquant benoîtement dans ses « attendus » qu'il n'a pu découvrir aucun suspect susceptible d'être inculpé !
 
De 1976 à 1980, les pourvois en cassation succèdent aux appels. La Cour de cassation donne raison puis tort au Canard enchaîné. Il faut attendre le 7 février 1980 et le second arrêt de la Cour de cassation pour que le « dossier des micros » soit définitivement refermé : aucun responsable politique ou administratif n’y aura été poursuivi, aucune enquête parlementaire menée à son terme, bref, aucun Watergate à la française n’aura eu lieu…
 
De cette rocambolesque histoire, il ne reste aujourd’hui qu’une plaque commémorative en marbre posée en décembre 1974 au-dessus du trou percé dans le mur du bureau du directeur du Canard et demeuré encore  béant, avec ces mots : « Don de Marcellin, ministre de l'Intérieur 1968-1974 ». 
La pusillanimité de juges judiciaires intimidés par les pressions du pouvoir politique dans les années 70 scandalisèrent l’avocat du Canard Enchaîné. Il eut bien raison. Aujourd’hui, les juges n’hésitent pas à expédier derrière les barreaux des hommes politiques, ministres ou PDG qui, il y a trente ans, se seraient aisément tiré d’affaire… Les juges ont, depuis cette époque, et grâce à quelques scandales retentissants de l’ère mitterrandienne (Péchiney-Triangle, Urba…), acquis une vraie stature et exercent les pouvoirs que leur confère la Loi avec l’heureuse rigueur que dénonce régulièrement ceux qui ont quelque chose à se reprocher.
 
On pourrait penser que l’ancien avocat du Canard, aujourd’hui en retraite, devrait s’en féliciter. Mais si les juges de la Cour d’Appel de Paris lui posent la question au cours du procès Elf, je ne suis pas sûr que… Roland Dumas fasse bonne figure ce jour-là !
 
Bonne journée à tous.

 La Plume et le Rouleau © 2002
 
Pour d'autres mystères bien plus opaques, lisez La cinquième nouvelle...

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