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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1974 : La révolution GISCARDIENNE (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 5 Juillet 2006, 17:01pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s Ami(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Marcel Proust revivait sa jeunesse (son enfance en l’occurrence), en humant l’odeur d’une madeleine trempée dans une tasse de thé. Vous, c'est sur le web, avec ces chroniques….

Car souvenez-vous, alors : il y a 32 ans, le 5 juillet 1974, la loi abaissait de 21 à 18 ans la majorité civile et électorale. Une anecdote secondaire ? Loin de là. Derrière ce qui vous apparaît aujourd’hui comme une mesure coulant de source se cache en réalité à l’époque une inflexion volontariste profonde de la société française. Une « inflexion », disons même une vraie révolution : l’âge de la majorité civile n’avait en effet (qui le savait ?) pas été modifié depuis… 1792 ! A cette date, les révolutionnaires l’avaient du reste aux-mêmes drastiquement abaissée : elle était, sous l’ « Ancien Régime » (c-à-d la monarchie) fixée à… 25 ans.

« Majeur » : l’être c’est, nous le savons tous, une étape importante dans la vie d’un individu. Souvenez-vous donc de vos 21 ans, de vos 18 ans. Replongez dans le passé pour prendre (avec délice) une dose de nostalgie en vous retrouvant au printemps 1974.


« Majeur ! » se disent donc (enfin !) en 1974 près de 2 400 000 jeunes de 18 à 21 ans. Cette mesure, à l’analyse politique et selon les termes de l’historien Serge Berstein, « ne manque pas de panache » : elle est unilatérale, politiquement « gratuite » et même électoralement coûteuse tant il est probable que les nouveaux électeurs ne choisiront pas, ensuite, de voter pour leur bienfaiteur, Valéry Giscard d’Estaing… Qu’importe. Valéry Giscard d’Estaing décide d’ouvrir spectaculairement un septennat (à l’époque, le mandat présidentiel est de sept ans) qu’il veut être celui des réformes.Se situant seulement six ans après les troubles de mai 1968, l’époque (l’« épopée ») giscardienne sera un moment d’accélération véritable. Un président réputé à l’origine plutôt conservateur va au contraire y prendre des mesures quasiment révolutionnaires, rompant délibérément avec des traditions, bousculant les schémas politiques et sociaux établis, scandalisant les uns, soulevant l’enthousiasme des autres, étonnant et surprenant, décevant aussi et s’attirant des critiques acerbes, faisant sourire, rire (à ses dépens !) mais aussi grincer des dents et s’attirer les coups tordus les plus pendables de la part d’hommes politiques que nous connaissons bien...

Voyons donc ce que certains historiens ont appelé la « révolution giscardienne » : Pourquoi commença-t-elle ? Combien dura-t-elle ? Comment finit-elle ? Quelles en en furent les modalités, la portée, la réussite, les erreurs, les échecs, l’héritage ?

C’est en 1926 que naît Valéry Giscard d’Estaing, à Coblence (Allemagne). Trois ans auparavant, son père, Edmond Giscard, avait obtenu avec son frère René du Conseil d’Etat le droit de « relever » un nom (c’est-à-dire de s’attribuer, légalement, un nom sans héritier), ils avaient finalement opté pour « d’Estaing » (du nom d’un charmant petit village de l’Aveyron, dont, en 2003, Valéry rachètera le magnifique château). Depuis 1923, les Giscard s’appelaient donc officiellement « Giscard d’Estaing »… Bon.


Le jeune Valéry, lui, s’engage à 18 ans dans la Première Armée du général de Lattre et participe dans la cavalerie (les chars) à la libération de Paris en 1944. Il entame ensuite (il est polytechnicien) une brillante carrière de haut fonctionnaire. A 30 ans, il entame une carrière politique locale en devenant député du Puy de dôme (son arrière-grand-père maternel, Agénor Bardoux, le fut longuement au XIXème siècle).

En 1962, il entre au gouvernement où il sera Ministre des Finances jusqu’en 1966 puis de 1969 à 1972. Entre-temps, il a fondé la « Fédération Nationale des Républicains Indépendants » aux idées « centristes et européennes ».

A la suite du décès du président Georges Pompidou, le 2 avril 1974 (ci-contre), la campagne électorale s’engage. Rappelons au passage que, juridiquement, dans un tel cas de figure, le pouvoir n’est pas vacant. L’intérim de la présidence, vous le savez tous en tant constitutionnalistes avertis, est assuré par le Président du Sénat (à l’époque : Alain Poher). La principale force politique, à l’époque, est l’UDR (Union des Démocrates pour la République) : les gaullistes qui seront un jour le RPR et l'UMP. Mais à l’UDR, il règne une guerre des chefs et des querelles de personnes qui divisent le mouvement. Quand on compare cette situation avec la foire d’empoigne confuse qui règne, toujours, trente ans plus tard dans la vie politique française, on ne peut que constater combien les hommes politiques, inconstants dans leurs promesses, sont par ailleurs fort réguliers dans leurs pratiques…

Mais passons.

 A l’UDR, donc, à cette époque, il y a deux courants. Il y a l’aile « pompidolienne » plutôt conservatrice (Pierre Juillet, Marie-France Garaud) d’un côté et les partisans de Jacques Chaban-Delmas (compagnon de la Libération, résistant, ancien Premier ministre et maire de Bordeaux) de l’autre. Or, les premiers, véritables apparatchiks du parti, veulent torpiller la candidature du second, trop populaire et accusé d’être « trop à gauche » (si quelqu’un découvre où se cache l’intérêt supérieur de la patrie dans ce panier de crabes politiciens, qu’il me fasse signe…). L’électeur gaulliste ne sait donc plus à quel saint se vouer. Au temps du Général, au moins, c’était simple. On votait toujours pour le même candidat : le type du 18 juin, celui avec le képi. Mais depuis « que Papa est parti » (ainsi que le dira le chanteur Serge Lama), c’est devenu la chienlit même chez ses partisans.

Tout fout le camp.

 Mais, pour l’aile « pompidolienne », comment signifier aux électeurs que le parti gaulliste, sans le dire officiellement, ne soutient pas la candidature de Chaban ? C’est simple : utiliser un homme politique connu et suffisamment influent pour discréditer Chaban. Cet homme, ce sera le Ministre de l’Intérieur : Jacques Chirac ! Le 13 avril 1974, Chirac publie ostensiblement un « appel » (on affectionne beaucoup les « appels », chez les gaullistes) signé par 43 députés et ministres de l’UDR qui manifestent leur désaveu de Chaban. Lâché par son parti, Chaban chute alors dans les sondages et ne se relèvera plus.

Ah ! ah ! Sympa, non ?

 Giscard-campagne-1974--2-.jpg

Le report des voix « de droite » va donc se faire sur un homme jeune (48 ans), Valéry Giscard d’Estaing. L’homme est perçu par l’opinion comme dynamique, issu d’une droite moins conservatrice : il promet de moderniser la vie politique et la France d’une manière générale. Il se présente lui-même comme « libéral, centriste et européen » : un label inédit dans une France marqué par un certain chauvinisme gaullien. D’emblée, il impose un style très différent de ses concurrents, mobilisant sa famille (sa fille Valérie-Anne) durant la campagne, un peu à l’américaine, et se donnant ainsi une image résolument moderniste. Pour rallier les voix qui lui manquent, il entend incarner le « changement sans risque » : les évolutions sociales sans la menace socialo-communiste. Une sorte de changement dans la continuité pour rassurer le Français moyen.

Et il va réussir.

Le 5 mai 1974, au soir du 1er tour, parmi les douze candidats en lice, Giscard d’Estaing, avec 32,6 % des votes exprimés, se place à la seconde place derrière François Mitterrand (Union de la Gauche 43,2 %) mais devant Jacques Chaban-Delmas (15,1 %).

 
Quand à Jean-Marie Le Pen, leader borgne (il porte un bandeau sur l’œil, tel le flibustier de la politique qu’il est) d’un obscur parti appelé le « Front National », il ne rassemble à cette époque que 0,7 % des suffrages.

Notons à cette égard que les travailleurs et les travailleuses écrasés par le capitalisme ont (déjà) voté à 2,3 % pour l’indéboulonnable Arlette Laguiller.

Le 19 mai 1974, à l’issue d’un débat où il a affronté avec talent le socialiste François Mitterrand (« Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur… »), Valéry Giscard d’Estaing remporte finalement l’élection présidentielle sur le score serré de 50,8 % soit 426 000 voix d’écart. Pour Mitterrand, tout est à recommencer mais pour Giscard, qui ne partait pas favori, c’est un succès inattendu. Il devient le 20ème président de la république française.

Le soir même, il salue son élection en ces termes pleins d’espoirs « De ce jour date une ère nouvelle de la politique française ». Ouvrir une nouvelle ère, l’ambitieux Giscard d’Estaing (« VGE » comme on va l’appeler) va s’y employer dans une fièvre novatrice et réformatrice sans précédent depuis le Front Populaire. VGE, c’est le changement avant le « changement ». C’est l’homme des « premières fois ». Qu’est-ce qui le pousse ?

Dans le livre « Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing » (Fayard, 2003), VGE expliquera tout cela a posteriori, sur un ton très sûr de lui mais avec une perspicacité indéniable : « La raideur gaullienne n’avait pas d’importance parce que c’était De Gaulle. (…) Je voulais essayer (…) de garder la solennité pour tout ce qui est l’image historique de la France, et par contre pratiquer une méthode beaucoup plus naturelle, beaucoup plus décrispée, à la limite scandinave, pour la vie quotidienne, les relations avec les citoyens, etc… Je le faisais en sachant que les Français ne le comprendraient pas et probablement ne l’approuveraient pas. Mais il y a une part de pédagogie dans ces fonctions et je me disais que cela ferait un peu avancer les choses. Cela les a fait avancer puisque la solennité excessive, depuis, a tout de même été tempérée, il faut le reconnaître, et qu’une proximité plus grande s’est développée ».

Les innovations giscardiennes vont se ramasser à la pelle. Contact avec le peuple, photo officielle, c’est un style nouveau qui est imprimé à la fonction présidentielle.

Le 27 mai 1974, jour de son investiture, VGE décide de remonter les Champs-Elysées à pied (oui : à pied ! Comme le peuple…) Cela ne s’est jamais fait pour un chef d’état français dont la tradition voulait qu’il toisât le peuple depuis un véhicule. En cela, VGE ouvre la tradition du Président qui se veut chef de l’Etat mais aussi « citoyen »

La photo officielle de sa présidence est également une innovation. VGE décide d’abandonner le portrait en pied, en jaquette et en costume de Grand-Croix de la Légion d’honneur prise dans la bibliothèque de l’Elysée (telle celle de Georges Pompidou, en page 1) : il voit cela comme un cérémonial pompeux avec lequel il faut rompre, même si tous les présidents s’y étaient soumis depuis 1875 (le Général De Gaulle s’il avait regimbé, en son temps, s’y était également néanmoins plié). Pour VGE, place donc à une photo moderne, simple, aérée et colorée : un demi-buste, en veston décontracté, devant le drapeau national qui ondoie. Simple et de bon goût. Après lui, François Mitterrand choisira une pose plus intellectuelle (avec un livre à la main) tandis que Jacques Chirac préfèrera l’atmosphère bucolique des jardins de l’Elysée.

Sa façon, même, de s’adresser au peuple, marque une nette évolution. Au traditionnel et monarchique « Françaises, Français ! », il substitue une formulation plus élégante et nuancée : « Françaises, Français, madame, mademoiselle, monsieur, bonsoir… » C’est galant, bien élevé, proche, moderne. Giscardien, quoi. Ses successeurs, du reste, poursuivrons cette escalade dans la convivialité. François Mitterrand ajoutera à cette formule (déjà longue) « mes chers compatriotes » que Jacques Chirac, du reste, reprendra. Pour ses vœux télévisés à la nation (ex : décembre 1975), VGE va encore innover en n’hésitant pas à apparaître en compagnie de son épouse, Anne Aymone : un style qui va laisser perplexe tant la place de la « première dame de France » était jusque-là réservée à des circonstances non directement politiques (visites culturelles ou caritatives et diverses inaugurations de chrysanthèmes). Cette expérience, jamais tentée par ses prédécesseurs, ne sera plus poursuivie non plus par ses successeurs.

VGE se veut d’un abord simple et facile, même si ses origines le rendent en fait très éloigné du Français « moyen ». Il n’hésite pas à se laisser photographier, en famille, torse nu sur la plage du Cap-Ferrat durant les vacances d’été. Le Président n’est-il pas finalement un citoyen comme les autres ?

Ce modernisme inédit autant que la sympathie affectée d’un président pour la musique populaire (il joue de l’accordéon en public ou n’hésite pas à se mettre au piano, comme ci-contre avec Claude François) soulèvent l’enthousiasme pour VGE. Des artistes lui manifestent ouvertement leur soutien tels Louis de Funès ou Gérard Lenorman, star franco-française de la chanson de variété (ci-contre) : un véritable état de grâce qu’illustrent le parti politique des « Jeunes Giscardiens », tout entier voué à la cause de son idole.


Le 1er janvier 1975, pour le jour de l’an, nouvelle innovation, il s’invite à déjeuner sans façon dans un hospice de vieillards d’Ivry (Val-de-Marne) : il manifeste là, concrètement, sa préoccupation et sa solidarité avec les personnes âgées malades et démunies. Il y partage un repas simple et ordinaire, autour d’une table revêtue d’une toile cirée et en compagnie de trois vieilles dames. Etonnant.

Cette expérience va être suivie de « dîners chez l’habitant » : une autre invention giscardienne. Après sélection des foyers candidats à ce type d’événement, VGE, à l’impromptu, débarque chez l’un deux afin de rencontrer le « Français de base ». Il y aura notamment cet épisode où la maîtresse de maison servira de simples œufs brouillés au président de la République : une anecdote caricaturée dans un film éponyme du cinéaste Santoni. La rencontre avec le peuple, c’est vraiment son truc, à Giscard : un jour, à l’improviste, il va même inviter au petit-déjeuner (le président se lève tôt) les éboueurs de la rue du Faubourg Saint-honoré que l’on photographiera, dans leur habit plastifié vert, tétanisés devant les tables à dentelles et les sucriers en argent…


Tout cela, néanmoins, reste folklorique car c’est évidemment au plan politique que le septennat de Giscard va laisser des traces profondes dans la société française.

Giscard a des idées, vous l’avez compris. Des idées neuves, novatrices même.

Nous allons voir lesquelles...  

La Plume et le Rouleau © 2006

 

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