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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1975 : CHYPRE, un bourbier au soleil

Publié par La Plume et le Rouleau sur 13 Février 2004, 14:15pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
L’actualité va nous donner l’occasion de nous pencher sur un bien étrange territoire : une île de Méditerranée en forme de violoncelle, un état indépendant coupé par une ligne de démarcation séparant deux communautés qui se haïssent : CHYPRE.
 
Pour quoi parler de Chypre aujourd’hui ? Parce que, tout bonnement et par le plus grand des hasards, le 13 février 1975, un légiste chypriote du nom de Rauf Dentkas y proclamait, dans la partie nord, un état chypriote turc laïc et fédéré et que, le 1er mai 2004, Chypre a rejoint l’union Européenne ? Toute l’île ? Non, seulement la partie sud, grecque orthodoxe. Etrange et confus, non ? 
 
Pourquoi Chypre est-elle coupée en deux ? Depuis quand et pour combien de temps encore ? C’est l’histoire étonnante que je vous propose de découvrir. 
Carte-m-diterran-e.JPG
L'île de Chypre se trouve à 65 km au sud de la côte anatolienne turque et s'étend sur 9 250 km2. Habitée dès le VIe millénaire av. JC, l'île connut un essor économique à partir de – 2300 puis de nombreuses invasions et migrations de peuples grecques. Occupée successivement par les Assyriens, les Égyptiens et les Perses, l'île fut annexée par les troupes d’Alexandre (- 333) avant de l'être par les Romains (- 58) puis par l’Empire Byzantin, par les Arabes, par les troupes de Richard Coeur de Lion (1192), par les Francs, par les Vénitiens (1489) et enfin par les Turcs (1571).
 
Ouf. Mais ce n’est pas fini.
 
En 1878, après trois siècles de domination ottomane, Chypre passe sous la tutelle de la Grande-Bretagne, qui l'annexe en 1914 et la transforme en colonie en 1925. L’occupation anglaise est mal tolérée par la population (à 82 % orthodoxe et d’origine grecque et à 18 % musulmane et d’origine turque). En 1950, sur fond de tension grandissante entre les deux communautés, le pouvoir britannique commence à être harcelé par une guérilla qui réclame l’indépendance. Les indépendantistes ne forment toutefois pas une mouvance unitaire : la composante orthodoxe est (déjà) désireuse de rattacher l’île à la Grèce.
 
La Grande-Bretagne, pour se donner bonne conscience et avec un aveuglement coupable, décide alors d’instaurer un système de gouvernement fondé sur une répartition jugée équitable des responsabilités : un président « grec » gouverne avec un premier ministre « turc » tandis qu’une « discrimination positive » impose 30 % de « Turcs » parmi les députés et dans l’Administration et 40 % dans l’Armée. Il s’agit en fait d’une sur-représentation patente et absolument pas corrélée au poids démographique objectif des « Turcs ».
 
Puis, s’estimant quittes de toute responsabilité, les britanniques quittent précipitamment l’île dès le Traité d’indépendance signé (4 novembre 1959). L’indépendance en question reste toutefois sous étroite surveillance : l’article 4 du Traité accorde en effet à trois puissances étrangères, désignées garantes de la sécurité de l’île (Grande-Bretagne, Grèce, Turquie), un droit d’intervention en cas de « situation grave ». 
La situation est en réalité terriblement instable dès le départ.
 
Une situation géostratégique capitale (l’île est un porte-avion naturel au milieu de la Méditerranée), une paralysie des institutions, des tensions ouvertes entre les deux communautés qui forment la population : tout est en place pour qu’ait lieu une dégradation de la situation. Celle-ci ne tarde guère. Les conflits interethniques s’intensifient et, dès 1964, l’ONU doit déployer une force d’interposition (d’ailleurs toujours en place aujourd’hui !)
 
La situation pourrit alors lentement, sur fond de complication internationale : la Turquie réclame maintenant ouvertement le rattachement de l’île tandis que, au sein de la population « grecque », majoritaire, l’agitation grandit en faveur de l’ « énosis », c-à-d le « rattachement à la Mère-Patrie », la Grèce évidemment…
 
Sur ces entrefaits, en 1967, un groupe d’officiers (les « Colonels ») prend le pouvoir en Grèce, abolit rapidement la monarchie parlementaire et exerce une pression sur le gouvernement chypriote de Mgr Makarios. Il s’agit de le contraindre à demander le rattachement de l’île à la Grèce une bonne fois pour toutes : une perspective clairement inacceptable pour la Turquie. Sans succès, car Makarios résiste.
 
Le 15 juillet 1974, le régime des Colonels, appuyés par la CIA, tente alors un coup d’état afin de porter au pouvoir un terroriste local notoire qu’ils ont manipulé : Nicos Sampson (on croirait un roman genre « OSS 117 »). Le putsch réussit dans la confusion et la violence générales : Makarios s’enfuit en Grande-Bretagne, laquelle tente une molle médiation.
 
C’est là que le destin de l’île va basculer.
 
Car 5 jours plus tard, au motif de protéger la minorité musulmane turcophone et s’appuyant, au plan juridique, sur le Traité d’Indépendance qui lui accorde un droit d’ingérence, la Turquie déclenche l’opération « Attila ». Dans un raid éclair, l’aviation turque bombarde à l’improviste l’aéroport de Nicosie tandis que 10 000 hommes débarquent dans le nord de l’île.
 
A l’époque actuelle, où n’importe quel conflit fait immédiatement l’objet d’un reportage sur toutes les TV du monde, on peut être étonné mais c’est ainsi : il n’y a, en 1974, aucune réaction de la Communauté Internationale. Mieux : le 29 juillet 1974, la résolution 573 du Conseil de l’Europe déclare l’intervention turque « légitime et conforme à la Constitution » ! D’une certaine façon, on retrouve là le légalisme qui anime depuis toujours l’Europe, laquelle est particulièrement sensible au Droit puisque, par sa construction, elle a fait triomphé celui-ci de siècles d’affrontements endémiques entre Européens.
 
Mais revenons aux Turcs : occupant 38 % du territoire, ils en profitent pour emprisonner Nikos Sampson et refusent le cessez-le-feu que demande l’ONU. Les négociations s’organisent alors, le temps d’un ralentissement des combats
 
Mais qui veut obtenir gain de cause sur le plan diplomatique doit, on le sait, d’abord tenter d’obtenir la victoire sur le terrain. La Turquie passe alors à la vitesse supérieure avec l’opération « Attila 2 » (le retour !) : 40 000 soldats et 3 000 chars supplémentaires sont envoyés sur l’île et procèdent à des déplacements massifs de population (qui compte 650 000 personnes à cette date). 18 000 « Grecs » sont expulsés du nord vers le sud de l’île tandis que 11 000 « Turcs » y sont envoyés depuis le sud : il s’agit pour la Turquie de modeler le paysage géographique et démographique à son avantage et de faire entériner le partage de l’île à la table des négociations.
 
Le 16 août 1974, ayant déployé leur dispositif, les Turcs acceptent alors un cessez-le-feu. Le paysage politique de l’île ne va plus changer depuis cette date. Nicosie est désormais coupée en deux par une frontière de barbelés : en 2004, trente ans plus tard, elle est l’unique capitale au monde à avoir ce triste privilège. La Turquie a en outre procédé, depuis 1974, à une colonisation sauvage de la zone qu’elle occupe en attribuant, sans droit aucun, des terres spoliés au chypriotes grecs à des colons des régions d’Anatolie auxquels elle a délivré des titres de propriété ! Elle a proclamé dans la zone Nord un état fantoche qu’elle est le seul pays (et pour cause) à reconnaître et dont elle assure 60 % du budget. Elle y stationne aujourd’hui 35 000 soldats et c’est la livre turque qui est la seule monnaie. L’île est la zone d’Europe où la militarisation est la plus élevée : qui le sait ?
 
Mais pourquoi la question chypriote est-elle revenue en 2002-2003 à la une de l'actualité et des chroniques ? C’est que le prochain élargissement de l'Union européenne (2004) est à l'origine de la reprise des pourparlers entre les autorités du Sud et du Nord de l'île.
 
En 1990, la République de Chypre, dont l'autorité s'exerce sur la partie sud de l'île, demande en effet son admission à l'Europe communautaire et les négociations d'adhésion s’engagent en 1998. La Turquie, qui s’en inquiète, menace alors à plusieurs reprises d'annexer purement et simplement le tiers nord de l'île (la « République turque de Chypre-Nord » autoproclamée en 1983) pour éviter que l’île ne soit membre de l’UE !
 
Mais, quelque temps, plus tard, la Turquie assouplit sa position : il faut dire qu’elle est devenue entre-temps elle-même… candidate à l'entrée dans l'UE et a pris conscience que l'imbroglio chypriote constituait un handicap notable au succès de sa candidature ! L'Union Européenne, jouant les bons offices, pousse alors les deux parties chypriotes à trouver une solution, laissant entendre qu'en l'absence de réunification, elle n'admettrait en son sein, en 2004, que la République de Chypre. Réalisme aidant, les frères ennemis irréductibles, le président chypriote-grec Glafcos Cléridès (puis son successeur Tassos Papadopoulos à partir de début 2003) et le dirigeant chypriote-turc Rauf Denktash entament donc des négociations en janvier 2002.
 
Sans succès.
 
L’infatigable Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, intervient alors pour faire émerger un projet baroque bâti sur l'idée d'une Chypre « bizonale et bicommunataire » comportant parallèlement un gouvernement commun aux deux qui exercerait les attributions que lui laisseraient les constitutions des deux états… Une offre acrobatique tentant de ménager les deux parties dont l’une pourtant, rappelons-le, n’a d’autre légitimité que celle obtenue par la force au mépris de toute légalité internationale. Mais bon, notons aussi qu’il prévoit la rétrocession de territoires du nord à la communauté grécophone ainsi que des mesures concernant les personnes déplacées et leurs propriétés.
 
N’ayant pas peur de proposer des procédés démocratiques, le « plan Annan » prévoit même un referendum de chaque côté de la frontière pour être validé. L’ « Etat truc chypriote » s’y oppose formellement et les négociations sont au point mort aujourd’hui.
 
En « représailles », dirons-nous, le Conseil européen de Copenhague, réuni en décembre 2002, repousse alors à décembre 2004 l'examen de la candidature turque à l’UE. Le problème de la Turquie, maintenant doublement isolée par son refus opposé aux Etats-Unis d’ouvrir un front nord contre le pouvoir de Bagdad au printemps 2003, est aujourd’hui de trouver des alliés. Se tournant vers l’Europe, elle redouble d’efforts pour montrer sa bonne volonté dans le dossier chypriote.
 
Ainsi, le 21 avril 2003, le dirigeant chypriote turc décide-t-il d'ouvrir la frontière qui sépare les deux communautés (la « ligne verte »), permettant aux Chypriotes grecs et turcs de visiter la partie opposée de l'île pour la première fois depuis trois décennies et, un mois plus tard, le gouvernement turc autorise-t-il les touristes chypriotes grecs à visiter la Turquie sans visa.
 
Dès lors, la pression s’accroît sur le gouvernement turc de Chypre et les élections de décembre 2003 (il y a donc tout juste deux mois) dans cette partie de l’île ont encore fragilisé la position de Rauf Denktash, lequel tient un discours tout à la fois pro-européen et anti-réunificateur… Difficile à soutenir à long terme dans un contexte où, même dans le nord, la population est lasse de la partition et voit dans l’adhésion à l’UE la promesse d’un décollage économique qui n’a jusqu’à présent jamais eu lieu. Les résultats sont tout à la fois sans appel et ambigus : les élections législatives de décembre 2003 dans la partie nord de l’île ont donné une… stricte égalité entre les partisans de la réunification et ceux de l’ « indépendance » !
 
Chypre, c’est le village gaulois et l’on sait que les Américains ne comprennent rien aux Gaulois. Pourtant, entrant dans la danse à la fin décembre 2003, Georges W. Bush (un partisan bien connu du dialogue, tout le monde le sait !) a récemment tenté de pousser les uns et les autres à la négociation. Son argumentaire a été simple et clair : il faut se rallier au plan de l’ONU car celui-ci a été validé par le Conseil de Sécurité de l’ONU à l’unanimité…
 
Et on sait combien l’individu attache de l’importance aux délibérations de cet organe !
 
Mais pour l’heure, son cri de ralliement n’a pas remué les foules et le problème reste donc entier.
 
Quand l’on pense que les dépliants touristiques ont surnommé Chypre le « berceau d’Aphrodite » (la déesse de l’amour), force est de constater que celui-ci n’est pas actuellement le sentiment qui domine, là-bas. Grecs et Turcs semblent pourtant inéluctablement liés, et depuis longtemps, pour construire l’avenir de l’île : une sorte de mariage forcé dont les conjoints se détestent, quoi.
 
L’intervention d’un tiers, l’Union Européenne ou l’ONU, semble donc s’avérer indispensable en l’espèce pour dénouer la crise. D’ailleurs Alexandre Dumas ne dit-il pas : « Les chaînes du mariage sont lourdes, il faut être deux pour les porter… parfois trois » ?
 
J’avoue que l’emploi de cette citation, tirée par les cheveux en l’espèce, n’a que peu de rapport direct avec Chypre. Mais elle permet de conclure gaudriolesquement cette chronique.
 
Ce que, au final, chacun de vous attend…
 
Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2004
 
Pour d'autres mystères et secrets, lisez La cinquième nouvelle...

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