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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1975 : Deux siècles de POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 30 Avril 2003, 13:17pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Vous le savez : les clés de la compréhension du présent se trouvent dans la connaissance du passé (même si elles ne permettent en rien de prédire l’avenir). Alors faisons un bref retour en arrière, ce 30 avril 1975...
La veille, les caméras ont retransmis cette image incroyable sur les télévisions du monde entier : un hélicoptère s’est envolé du toit d’un bâtiment autour duquel une foule s’était rassemblée. Tandis que le pilote a décollé précipitamment, d’ultimes candidats au départ se sont précipités et ont tenté de s’accrocher sans succès à l’engin qui a laissé derrière lui des bras tendus, des mains implorantes et des visages en larmes.
 
Qui a fui ainsi lamentablement ?
 
L’Amérique.
 
La puissante et arrogante Amérique a évacué dans la hâte, sinon la honte, ses derniers ressortissants de l’ambassade de Saigon, au Vietnam. Un peu après minuit, le 30 avril 1975, les chars du Vietminh sont entrés dans la ville et ont défoncé la grille de l’ex-ambassade. La ville est tombée aux mains des communistes, comme tout le pays du reste. L’Amérique s’est-elle enfui (pour la première fois de son histoire), devant un ennemi dont la supériorité a fini par l’écraser ? Un ennemi, riche, moderne, supérieur en nombre, en force, en puissance de feu, en appui tactique et logistique ?
 
Non, l’Amérique a capitulé devant une armée de va-nu-pieds portant des uniformes dépareillés et des sandales de caoutchouc. Au terme de 21 ans (1954 – 1975) d’erreurs, l’Amérique a laissé sur le terrain le chiffre pharamineux de… 60 000 morts ! C’est la stupéfaction, la consternation.
 
C’était, donc, en 1975.
Mais aujourd’hui, en 2003, les Etats-Unis viennent au contraire d’offrir au monde une démonstration saisissante (sinon inquiétante) de leur supériorité technique et de leur puissance militaire au terme de deux guerres éclair en Afghanistan (2001) puis en Irak (le renversement du dictateur Saddam Hussein) dans lesquelles ils ont laissé moins de 200 morts. Une rigolade.
 
Ensevelis que nous sommes sous un déluge d’images chocs et de « news », submergés d’une littérature où les turpitudes de l’administration américaine sont dénoncées avec véhémence, l’on a aujourd’hui un peu de mal à rassembler nos idées sur nos voisins américains qui restent malgré tout, sinon nos amis, du moins nos alliés. Ressentiment, colère, mépris, admiration, inquiétude, fascination, tout se mêle un peu dans le regard probablement aussi teinté de jalousie que nous portons sur eux.
 
Alors, fidèles à leur vocation de prendre du recul par rapport au feu de l’action, les chroniques historiques de la Plume et du Rouleau souhaitent vous offrir aujourd’hui une vision de long terme sur le siècle dernier (je ne m’habituerai jamais à cette formulation !). Car le XXème siècle fut celui de la montée en puissance régulière et inexorable des Etats-Unis et l’on va voir que les ambitions impérialistes américaines, dont on se scandalise aujourd’hui, ne sont guère récentes. Mais pourquoi et comment ont-elles pu s’exprimer ? Nous tenterons d’éclairer les motivations et les évolutions de la politique étrangère américaine en les mettant en perspective sur plus d’un siècle, ceci afin de mieux comprendre l’actuelle « diplomatie » américaine (la diplomatie des mots et aussi celle des coups)… Vos réactions seront naturellement les bienvenues.

1898 : L'AMERIQUE SE DOTE D'UNE "MISSION"

Reportons-nous tout d’abord aux débuts de la nation américaine (à l’indépendance proclamée, je vous le rappelle, le 4 juillet 1776, soit plus de vingt ans avant la révolution française). L’expansionnisme n’est pas inhérent à la constitution de la nation américaine. Au contraire : les responsables politiques américains du XIXème siècle ont plutôt une attitude inverse. Pour eux, l’expansion de l’influence des Etats-Unis doit se faire uniquement et si possible pacifiquement et à l’intérieur de l’espace que Dieu, en Lequel ils ont confiance, a mis à leur disposition. Leur doctrine (la « doctrine Monroe » du nom du président qui l’énonce en 1823) proclame que « l’Amérique doit appartenir aux Américains » et, jusqu’au début du XXème siècle, les Américains ont, vis-à-vis du monde et de l’Europe, une attitude purement défensive, héritière de leur méfiance historique du colonialisme.
 
Ainsi en 1868, les Américains appuient-ils les troupes mexicaines dans la lutte que celles-ci livrent aux Français de Napoléon III, lequel veut imposer là-bas un gouvernement monarchique sous influence française. En 1898, vingt ans plus tard, les Etats-Unis prennent fait et cause pour les insurgés cubains contre le colonisateur espagnol. Contre toute attente, ils obtiennent une victoire (éclair ci-dessous)et, par le traité de… Paris (!), ils obtiennent un protectorat sur Cuba puis, dans la foulée, annexent Hawaii et les îles Samoa.
Alors, tant qu’ils gagnent, les Américains décident de continuer à jouer…
 
Les débuts du XXème siècle marquent donc un tournant dans l’attitude des Etats-Unis, devenue nouvelle puissance économique et industrielle : c’est l’expansion commerciale aux Antilles et le développement de l’influence politique en Amérique du Sud. Pour justifier cet interventionnisme qui est très éloigné des idéaux premiers des puritains américains, le président Théodore Roosevelt (1901 – 1912 et un des héros militaires de la guerre de Cuba contre les Espagnols) décrète que les Américains se réservent le droit exclusif de protéger la sécurité des étrangers dans les états du continent américain dont l’instabilité de certains régimes pourraient receler des menaces. Bref, sans encore hausser le ton, les Etats-Unis entendent affirmer leur puissance localement, s’abritant derrière des motifs humanitaires. D’ailleurs, dit Théodore Roosevelt de façon plus cynique en 1903 dans une formule restée célèbre : « Parlez doucement et portez un gros bâton : vous irez loin ».
 
Dans la foulée de la nouvelle influence qu’ils se construisent, les Américains se présentent aussi en défenseurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils formulent en 1900 en Asie la politique de la « Porte ouverte » : refusant par exemple d’entériner le partage colonial honteux de la Chine entre les puissances européennes (le système des « concessions »), ils prétendent lutter contre le colonialisme en offrant aux pays qui sont opprimés une alternative économique et commerciale par des échanges bilatéraux dépourvus de droits de douane.
 
A cette époque, c’est par l’exemple et non par l’ingérence dans les affaires du monde que l’Amérique veut d’abord remplir la mission que la Providence lui a assignée. Ainsi, en 1914, face à une Vieille Europe divisée, belliqueuse, largement dominée par des régimes non démocratiques et crispée sur ses privilèges coloniaux, l’Amérique incarne-t-elle clairement l’état de droit, la liberté, le progrès et le respect de l’individu.
 
A la veille de la Première Guerre Mondiale, l’Amérique a donc opéré, dans ses relations extérieures, la synthèse de ses valeurs et de ses intérêts : refus du colonialisme, respect de la souveraineté nationale, refus d’ambitions territoriales et diffusion commerciale de ses produits et de ses technologies. Elle se sent confortable pour assumer le messianisme originel dont elle croit être pourvue afin de promouvoir son modèle de société.
 
La Première Guerre Mondiale va faire évoluer cette situation. Au début du conflit, les Etats-Unis observent une neutralité circonspecte. L’année 1917 voit la donne changer complètement. D’abord, à partir de janvier, l’Allemagne déclare la « guerre sous-marine à outrance » et commence à couler les navires marchands neutres (118 américains ont déjà été tués dans le torpillage du paquebot portugais Lusitania en mai 1915). Puis les Etats-Unis obtiennent les preuves d’un complot de l’Allemagne visant à agiter le Mexique et à le pousser dans un conflit armé avec l’Amérique. Enfin, en mars 1917, le renversement de l’autocratie tsariste par les révolutionnaires bolcheviques achève de persuader les Etats-Unis que ses intérêts sont menacés en Europe et que la guerre est une guerre juste, menée par les démocraties libérales contre la tyrannie prussienne qui a passé un pacte de non-agression avec le collectivisme révolutionnaire (paix séparée russo-germanique de Brest-Litovsk).
 
Et puis, faut-il le préciser, les banques des Etats-Unis ont consenti des emprunts importants aux membres de la Triple Entente autant que des avantages commerciaux. Le bon droit et les intérêts se rejoignent donc heureusement.
 
Alors les Etats-Unis du président Woodrow Wilson interviennent en Europe : 2,7 millions de soldats sont acheminés et l’allocation de ressources industrielles stimule fortement l’économie intérieure. Wilson, de plus, a des idées neuves et inédites qu’il exprime dans son discours des « 14 points ».
Anticolonialiste, il développe des idéaux visant à permettre aux peuples d’accéder à l’indépendance (tels la Syrie, la Palestine et le Liban, dominés par l’Empire Ottoman puis par l’Angleterre - en bleu - et la France - en rose -). Pourvu d’une vision que nous appellerions aujourd’hui  « globale », Wilson souhaite opérer une gestion des crises futures au sein d’une organisation d’un type nouveau, rassemblant les états et non les monarques, : une assemblée appelée la « Société Des Nations ». Pragmatique, il souhaite enfin privilégier le redressement économique des différents belligérants afin d’éviter une possible contagion révolutionnaire, spécialement dans une Allemagne qui serait humiliée par ses vainqueurs.
 
La guerre terminée, pour convaincre ses homologues français et anglais, Wilson se rend personnellement à la conférence des vainqueurs de Versailles (janvier 1919). Mais il ne peut faire triompher ses vues : son idéalisme recule face aux pressions d’une France vindicative, avide de revanche sur l’Allemagne et qui vient de laisser 2,4 millions de morts sur le terrain. De retour dans son pays, Wilson est la cible de toutes les critiques : on lui reproche de s’être à la fois trop engagé (100 000 morts américains) ou pas assez (il n’a pas réussi à faire triompher ses vues) et, par deux fois, le Sénat repousse la ratification du Traité de Versailles et du pacte de la SDN. Dès 1920, c’est, pour les Etats-Unis, le retour à un isolationnisme relatif.
 
Disons « relatif » car le terme est en lui-même abusif. Disons que l’Amérique revient à ses idées premières : pas question de s’engager militairement ailleurs que sur son continent. C’est donc diplomatiquement et financièrement qu’elle fait pression sur la France pour que celle-ci évacue, en 1923, la Ruhr que Poincaré a voulu envahir pour contraindre l’Allemagne a diriger vers la France le produit des profits de son appareil industriel. Une pression qui réussit et qui convainc les Etats-Unis que la diplomatie la plus efficace est… celle du dollar…
  
1929 : LE RETOUR A L'ISOLATIONNISME

Car, les économies du Vieux et du Nouveau Monde sont de plus en plus étroitement imbriquées. Or, en 1929, la crise économique qui frappe les Etats-Unis conduit ceux-ci à rapatrier leurs capitaux d’Europe, précipitant encore davantage le continent européen dans la récession. C’est le temps du vrai isolationnisme de l’Amérique, un repli sur soi économique et un refus du président démocrate FD Roosevelt, lors de la conférence économique internationale de 1933, de participer à une relance concertée de l’économie mondiale.
 
Les Etats-Unis sont alors sous l’influence de puissants lobbies isolationnistes, non-interventionnistes et pacifistes (« Social Justice », « America First » ainsi que les communautés d’origine germanique). Dans les années trente, ces forces sociales, syndicales et politiques vont empêcher Roosevelt, qui a pourtant compris le danger de conflagration que fait courir à l’Europe la montée des régimes nationalistes et autoritaires, d’intervenir directement dans les affaires de l’Europe.
Ainsi, au moment où Mussolini attaque l’Ethiopie tandis que la SDN s’agite sans agir et que Hitler déchoit les Juifs de la nationalité allemande (année 1935), les Etats-Unis adoptent la première des trois « lois de neutralité » : pas de vente d’armes aux belligérants. Alors que Hitler fait entrer la Wehrmacht en Rhénanie (1936, ce qui était interdit à l’Allemagne), les Etats-Unis, dans une deuxième loi, s’interdisent tout prêt aux belligérants. Alors que Hitler prépare ses projets d’expansion, le Congrès américain adopte une troisième loi (1937) obligeant les acheteurs à transporter les marchandises achetées aux américains sur leurs propres bateaux (pour ne pas risquer de voir couler leurs propres bâtiments).
 
Même aux lendemains de la Conférence de Munich (septembre 1938) par laquelle les diplomates franco-anglais abandonnent lâchement la Tchécoslovaquie revendiquée par Htiler, Roosevelt se déclare lui aussi favorable à l’ « apeasement ».
 
Le déclenchement effectif des hostilités (septembre 1939), l’effondrement de la France (juin 1940), la bataille d’Angleterre (été 1940) ne modifient pas encore l’attitude des Américains dans leur ensemble : ils ont proclamé leur neutralité dès septembre 1939 ! Seul FD Roosevelt semble avoir rapidement compris que l’entrée en jeu de l’Amérique est inéluctable. En août 1941, il signe avec Churchill la « Charte de l’Atlantique » où il affirme que « (…) du moment qu'il est impossible de sauvegarder la paix future tant que certaines Nations qui la menacent (…) possèdent des armes sur mer, sur terre et dans les airs, (les Etats-Unis et l’Angleterre) considèrent que, en attendant de pouvoir établir un système étendu et permanent de sécurité générale, le désarmement de ces Nations s'impose ».
 
Etonnant comme cette rhétorique vous rappelle quelque chose, non ? Elle vous montre l’incroyable permanence des schémas psychologiques qui pilotent la politique extérieure américaine.
 
L’agression de Pearl Harbor (7 décembre 1941) donne un prétexte à l’administration américaine pour faire entrer le pays de plain-pied dans la Seconde Guerre Mondiale, avec la puissance et le succès que l’on sait. Au bout du compte, c’est à nouveau des idéaux de concertation et de dialogue qui émergent des décombres du conflit, sous l’impulsion des Etats-Unis.
La fin de la Guerre voit ainsi la naissance de l'Organisation des Nations Unies, ratifiée le 24 octobre 1945 par la Chine, les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et l'URSS. Sa charte est élaborée par les représentants de 50 pays à la Conférence réunie à San Francisco du 25 avril au 26 juin 1945. Elle prévoit notamment (article 4) que « les Membres de l'Organisation s'abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout Etat, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies ». Le rêve de feu Woodrow Wilson s’accomplit : le monde, sous l’impulsion des Etats-Unis, se dote d’une structure politique qui doit aboutir à pérenniser la paix grâce à un dialogue international et des résolutions adoptées par un « Conseil de Sécurité ».
 
Le nazisme abattu, les initiatives de l’Union Soviétique à l’issue de la fin des hostilités convainquent les Etats-Unis que c’est désormais le totalitarisme rouge qui présente une menace d’expansionnisme et qui est porteur des risques de conflit les plus immédiats. Pourtant, entre 1945 et 1947, les Etats-Unis (le sait-on ?) rapatrient le plus gros de leurs troupes d’Europe et d’Asie, laissant à leurs alliés le soin de contenir la poussée communiste en Asie (agitation en Indochine française) ou en Europe (en Grèce) en pariant sur leur redressement économique induit par le « Plan Marshall ».
 
Or, ceux-ci sont incapables d’assumer ce rôle. En 1949, c’est même à la demande des européens de l’Ouest que les Etats-Unis concluent avec eux le Traité de l’Atlantique Nord instituant l’ « OTAN » : un système d’alliance militaire en temps de paix contraire à toutes les traditions diplomatiques américaines et visant à mettre l’Europe sous la protection américaine en cas d’attaque des forces du bloc de l’Est.
 
Dés lors, les Américains s’estiment engagés dans une croisade pour la défense du monde libre dans laquelle ils assument le leadership. Ils interviennent dans toutes les occasions qui se présentent et où la place est laissée vacante par les anciennes puissances coloniales : Iran, Corée (1953), Vietnam (1954), Proche-Orient (crise de Suez en 1956), Liban (1958)… JF Kennedy le dit dans un discours : « Que chaque nation, qu’elle nous veuille du bien ou du mal, sache que nous payerons n’importe quel prix, nous ferons n’importe quel sacrifice, nous supporterons n’importe quelle épreuve, nous appuierons n’importe quel ami et nous nous opposerons à n’importe quel adversaire pour assurer la survivance et la victoire de la liberté ».
 
Certes, les Etats-Unis héritent au Proche-Orient d’une situation anarchique. Celle-ci est largement imputable à la colonisation (dépeçage de l’empire ottoman en 1918 et installation de souverains Hachémites en Jordanie et en Irak alors que ceux-ci régnaient autrefois sur l’Arabie, devenue « Saoudite » en 1932 grâce à l’appui anglais). Elle est, plus encore, imputable à la décolonisation (création de l’état d’Israël dans la hâte du retrait britannique sans volonté de régler globalement, dès l’origine, la question des frontières locales, inapplication du statut de neutralité de Jérusalem). Mais les Américains, soulignons-le, contribuent eux-mêmes à la confusion en soutenant tout à la fois et sans vergogne Israël (attitude consécutive au poids du lobby juif new-yorkais) et l’Arabie Saoudite (en raison des intérêts pétroliers représentés par l’Aramco, une société crée entre l’état saoudien et Chevron le 29 mai 1933), pourtant ennemis irréductibles.
On peut certes parler dès cette époque d’ « hégémonie » mais la volonté d’impérialisme des Américains n’est pas seule en cause. Puissance dominante à laquelle est dévolu un rôle que personne d’autre n’est en mesure de remplir, l’Amérique « occupe le terrain » dans tous les sens du terme et sert ses intérêts à la mesure de ses sacrifices : échanges économiques inégaux, soutien des dictatures en place, déstabilisation des régimes qui n’acceptent pas sa domination.
 
Le début des années 60 marque une nouvelle étape des relations entre le monde et les Etats-Unis. Tandis que l’Amérique s’engage de plus en plus dans la guerre du Vietnam avec JFK et Johnson, sa suprématie commence à être remise en cause :
· montée en puissance de l’URSS dans le domaine spatial et dans celui des armements stratégiques (1961 : le premier homme en orbite)
·développement de l’antiaméricanisme dans les pays du tiers Monde et création du mouvement des « non-alignés » (1964)
·opposition croissante de la France de De Gaulle (1965, elle quitte le commandement intégré de l’OTAN)
·début de l’organisation de l’Europe
·émergence de la puissance économique japonaise
 
Les années 70 sont alors les années où l’Amérique prend conscience de ses limites : la défaite de Saigon, il y a 28 ans tout juste aujourd’hui, signe une défaite humiliante dont elle sort affaiblie moralement après des années d’un engagement qui est allé crescendo dans un concert de réprobation international. La même année, les accords d’Helsinki avec l’Union Soviétique consacrent le statu quo des frontières européennes et figent de facto les zones d’influence respectives sur ce continent. Les Etats-Unis évacuent alors délibérément certaines zones en y laissant les Soviétiques s’implanter : Angola, Mozambique (1977), Corne de l’Afrique, Indochine, Iran (1979). Malgré les succès de la diplomatie américaine (signature des accords de Camp David en 1978 où, sous les auspices de Jimmy Carter, l’Egypte signe la paix avec Israël : une paix jusqu’ici jamais dénoncée), les Etats-Unis sont perçus comme un pays qui s’est affaibli, à tel point que le camp occidental s’en inquiète.
 
Les années 80 de Ronald Reagan sont signées du slogan : « l’Amérique est de retour ». On chasse les démons du traumatisme de la défaite vietnamienne (une « noble cause » dit Reagan) et on tente d’oublier l’humiliation de la longue prise d’otages de l’ambassade de Téhéran (444 jours entre 1979 et 1980 plus une tentative de libération armée qui a lamentablement échoué). Mais on le fait de façon moins emphatique et plus pragmatique. Méthodiquement, sans lyrisme ni grands discours, Reagan s’emploie à contrer les menées soviétiques dans toutes les situations, y compris par l’installation de missiles Pershing dans une Europe qui (c’est à n’y rien comprendre) s’y oppose à coups de manifestations.
 
En 1989, le mur de Berlin se fissure et, derrière lui, l’empire soviétique est entraîné dans un écroulement complet. En 1990, c’est à l’abri d’une résolution de l’ONU et avec l’aval des Russes, pourtant alliés traditionnels du régime de Saddam Hussein, que les Américains participent, au sein d’une alliance où ils sont forcément majoritaires, à la libération du Koweït envahi par l’Irak.
 
Plus de dix ans se sont écoulés depuis lors et les Américains sont désormais la plus importante puissance économique et militaire de la planète, cela même si les Cassandre ne cesse de pointer du doigt les éternelles fragilités de l’empire américain : fracture sociale, pauvreté, communautarisme, déficits et endettement, concurrence technologique de l’Europe. Cette situation est inédite en elle-même non par le fait que l’Amérique est le pays le plus puissant et le plus riche (elle l’est déjà depuis plus de 100 ans) mais par le fait que l’écart s’est considérablement creusé entre les Etats-Unis et le reste du monde sur ce point. Sans contrepoids, la domination américaine est presque sans limite.
 
Et cette solitude sert maintenant d’argument. Robert Kagan, un géopoliticien proche de l’administration de George W. Bush et qui se prétend pourtant plus favorable à l’Europe que Donald Rumsfeld (c'est dire !) nous le dit : « Il y a une divergence entre l’Europe et les Etats-Unis sur le rôle que doit jouer la puissance militaire. (…) Les Européens croient à la mise en œuvre d’un ordre international fondé sur les institutions et sur le droit. (…) Pour les Américains, il faut qu’un puissant impose l’ordre au monde et non pas une institution internationale. (…) Autrefois, les Américains avaient eux aussi l’espoir de construire un monde où la raison l’emporterait sur la force, pendant ce temps, les Européens croyaient dans la realpolitik de Napoléon et de Bismarck et c’est par la force du canon qu’ils imposaient leur idéal libéral. (…) Les deux guerres mondiales ont fait que ces deux peuples ont échangé leurs rôles. N’oublions pas que c’est la présence militaire des Etats-Unis (face à l’Union Soviétique) réclamée par la France et la Grande-Bretagne qui a permis à l’Europe de fonder la paix. »
 
« La leçon pour les Américains, poursuit Robert Kagan, c’est que c’est la puissance militaire qui a sauvé le monde et (…) les Américains, parce qu’ils ont la tâche immense de maintenir la sécurité internationale, ne peuvent pas le faire s’ils sont traités de la même manière que le Costa Rica ou la Bolivie ni si on peut traîner leurs soldats devant la Cour Pénale Internationale. » (L’Express, 6 mars 2003). Des arguments inouïs, qui peuvent paraître révoltants mais qui ne manquent pas de logique.
 
Alors, arrivés presque au terme de cette rétrospective marathon, il m’a semblé que nous pouvions formuler quelques conclusions :
 
D’abord une interrogation. Les Etats-Unis sont-ils devenus les « gendarmes » du monde ? Non, car leur force n’est pas mise au service d’une concertation supranationale. Ils n’entendent pas obéir eux-mêmes aux valeurs qu’ils prétendent défendre et veulent définir sans concertation les principes qui doivent régir dorénavant la planète. Comment le comprendre ?
 
Cette attitude choque nos esprits positivistes et pétris de l’idée que la règle de droit, issue de la volonté démocratique, doit être dominante et à la source de tout comportement. Mais il faut replacer l’attitude de l’Amérique en perspective avec la mission immanente autoproclamée dont elle se sent investie. Même si, selon les circonstances, cette mission peut être amenée à servir de caution à de simples et cyniques intérêts financiers (de nombreux livres actuels démontent abondamment les mécanismes financiers qui ont régi l’intervention américaine dans le Golfe), la dimension messianique est une composante permanente de la façon dont l’Amérique voit le monde et des relations qu’elle entend entretenir avec lui.
Wilson, Roosevelt et Kennedy en étaient déjà convaincus. Georges W. Bush l’a martelé dès la préparation de la guerre contre l’Afghanistan (octobre 2001) : « L’Amérique a une mission ». Aucun pays ne pourrait se permettre une formulation aussi grotesque, les Etats-Unis le font pourtant. Et comme personne ne leur dit le contraire, ils continuent à en être convaincus. On peut se demander si Georges W. Bush lui-même y croie sincèrement ou pas. Peu importe, les Américains, dans leur ensemble, le font et la politique extérieure de leur pays, depuis l’origine, en porte la marque. Et, à moins que l’on prenne l’actuel président américain pour un truqueur complet et un menteur éhonté, l’on doit relever comme indice de cette inquiétante dérive mystique la création à la Maison Blanche d’un club d’études bibliques autant que la mise en place d’une prière collective avant chaque début de réunion du Cabinet (le Président et ses secrétaires d’Etat) !
 
Ensuite, contrairement à ce que nous croyons comprendre de l’actualité immédiate, l’interventionnisme armé tous azimuts n’est pas inhérent à la culture américaine. Elle est même contraire à la tradition ethnocentrique d’outre-atlantique. Mais on doit remarquer que, après s’être inscrit dans le cadre d’une démarche internationale concertée via la diplomatie, la SDN puis l’ONU, les Américains entendent aujourd’hui agir, éventuellement, mais pas obligatoirement, confortés par l’aval des Nations Unies. Comment en est-on arrivé là ?
 
La faiblesse militaire et les divisions politiques de l’Europe sont à l’évidence largement à l’origine de la montée en puissance de l’interventionnisme tous azimuts de l’Amérique au cours du XXème siècle. De l’OTAN (1949) au Kosovo (1998), l’Amérique a d’autant plus été active que le Vieux Continent affichait sa passivité ou son impuissance. L’effondrement du bloc soviétique a définitivement aboli les dernières retenues que les Etats-Unis pouvaient avoir dans leur politique extérieure. Dépourvus d’un quelconque contre-pouvoir sérieux, ceux-ci ont dorénavant toute latitude pour tenter d’imposer leur vision de la civilisation à la planète entière et pour (c’est inédit et pour tout dire invraisemblable) proférer ouvertement des menaces de sanctions contre ceux de leurs alliés que ne partagent pas leurs options. L’arrogance ne connaît que les limites que la puissance peut lui imposer…
 
Dès lors, enfin, c’est pourquoi la construction d’une Europe unifiée sinon homogène, militairement intégrée, dotée de la volonté et de la capacité à assurer seule sa sécurité, sa défense et celle de ses valeurs aussi bien que décidée à mener une politique extérieure commune et volontariste semble désormais la seule voie possible pour contrebalancer une hyperpuissance américaine qui, pour se maintenir, a naturellement tout intérêt aux divisions des Européens.
 
Dans cette attente que d’aucuns qualifieront de millénariste mais que cette chronique appelle de ses voeux, l’on devrait continuer à subir les croisades chaotiques que l’Amérique entend mener un peu partout, au mépris complet toute dimension culturelle, dimension que doit nécessairement comprendre une politique extérieure. On peut penser cependant que celles-ci devront surmonter de nombreux obstacles, nul ne pouvant prétendre valablement avoir gagné la guerre s’il ne gagne pas la paix qui doit s’ensuivre.. .
 
Et pour ce qui est des raids que l’Amérique semble projeter de lancer contre toutes les dictatures du monde, ils risquent d’être fort nombreux ! Car s’il s’agit pour Georges Bush d’entrer en guerre contre tous les dirigeants au comportement dictatorial qui ont instauré le culte de leur personnalité au sein de leur parti, qui agissent avec un autoritarisme sans partage, qui gagnent des élections où ils sont candidat unique et qui installent pour leur succéder leurs propres enfants, on doit alors s’attendre rapidement à ce que l’armée américaine lance une offensive contre… certains partis politiques français !
 
Bonne journée à toutes et à tous.

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