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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1979 : En Angleterre, le PREMIER MINISTRE est une FEMME...

Publié par La Plume et le Rouleau sur 4 Mai 2005, 14:32pm

Catégories : #Personnalités célèbres

Le talentueux et provocateur Renaud dans son hymne à la femme dont les qualités ne sont pas celles de... "madame Thatcher"

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,I
 
« Femmes du monde ou bien putains
Qui bien souvent êtes les mêmes…
Femmes normales, stars ou boudins
Femelles en tous genres, je vous aime… »
 
Souvenez-vous. A l’hiver 1985/86 (toute une époque…) le chanteur français Renaud gratifiait le Top 50 et la bande FM de l’une de ses odes anarcho-romantico-provocatrices en forme d’hymne à la femme. Célébrant la douceur, la sensibilité et le charme du sexe (soi-disant) faible dans une ritournelle délicieusement intitulée « Miss Maggie », il fustigeait le comportement vindicatif et borné du mâle, affirmant, par un comique de répétition, que, de ces tares masculines, toutes les femmes du monde étaient dépourvues « à part bien sûr Madame Thatcher… »
 
Outre-Manche, l’opinion publique s’indigna de cette attaque en règle, typique d’un hexagone rancunier qui n’avait jamais digérer la défaite de Waterloo.
Pourquoi tant d’agressivité de la part du franchouillard chantre des banlieues (mais propriétaire dans le XVIème) ? Parce que, pour beaucoup de Français mais aussi d’Européens dans leur ensemble, le comportement individualiste et volontaire (pour ne pas dire brutal) du Premier Ministre britannique de l’époque suscita beaucoup d’émotion. Sur son site internet officiel, Margaret Thatcher le reconnaît elle-même : elle a été très controversée avant, pendant et après son mandat. Pourtant, elle n’en a pas moins réussi à se maintenir à la tête de l’Angleterre pendant 11 ans (le record, resté encore invaincu, pour un Premier Ministre de Sa Très Gracieuse Majesté), opérant de profondes réformes dans le cadre de sa « révolution conservatrice » et marquant de son empreinte une décennie à laquelle le modernisme industriel et financier de l’Angleterre (mais aussi de l’Europe, nous verrons pourquoi) d’aujourd’hui doit beaucoup.
 
L’accession au pouvoir de la première femme Premier Ministre britannique a eu lieu le 4 mai 1979 : votre chronique vous propose d’aller croiser le fer avec la Dame du même nom. Cela nous donnera certes l’occasion d’approcher d’un peu plus près la vie politique et constitutionnelle de nos voisins d’outre-Manche. Mais, si cette chronique pourra vous sembler passéiste, en se situant dans le contexte des années 80, elle sera néanmoins en prise avec l’actualité britannique la plus brûlante : Lady Thatcher est décédée le 8 avril 2012. 

Margaret Hilda Roberts naît le 13 octobre 1925 à Grantham, une petite ville du Lincolnshire dans laquelle son père Alfred est épicier. Elle est issue d’une famille de la classe moyenne, attachée à des valeurs simples telles que l’effort, les études, l’économie des deniers familiaux. C’est lors de son séjour à l’université d’Oxford (où elle va étudier la chimie puis le droit) qu’elle s’engage dans le militantisme politique dans les rangs des Conservateurs (les « Tories »). Lors d’une réunion politique (romantic, isn’t it ?) elle rencontre un homme d’affaires de 12 ans plus âgé qu’elle, Dennis Thatcher, qu’elle épouse en 1951 et dont elle a des jumeaux, Mark et Carol, en 1953.
 
Entre-temps, elle a poursuivi ses activités politiques. Après des débuts laborieux où elle essuie quelques revers électoraux, elle est finalement élue député pour la première fois en 1959 (à 34 ans), grâce à sa victoire dans la facile circonscription de Finchley, une banlieue résidentielle du nord-est de Londres historiquement attachée au vote conservateur. C’est la première marche d’une ascension politique qui va la mener jusqu’à la tête du Royaume-Uni. Je vous épargnerai la litanie des alternances politiques entre « Labour » et « Tories » au long des années 50 et 60 pour ne marquer que les grandes étapes de la remarquable success-story thatchérienne. En 1961, Margaret Thatcher obtient la place de « secrétaire parlementaire privée » du Ministre des Pensions et Assurances Sociales. En 1970, à 45 ans, elle accède au « Cabinet » (le gouvernement britannique à proprement parler) et devient, pendant 4 ans, Ministre de l’Education. Malgré un ambitieux programme de développement initial, elle doit faire face à des contraintes financières qui l’amènent à effectuer (déjà !) des coupes sombres dans les budgets. Elle prend notamment la très impopulaire mesure de suppression de la distribution gratuite de lait dans les écoles publiques le matin.
 
La défaite des Conservateurs du Premier Ministre Edouard Heath aux élections législatives de 1974 fait entrer le parti « Tory » dans l’opposition, ce qui conduit, comme il est d’usage, à un remaniement à sa tête. Il est en effet de tradition (ce terme est important puisque, vous le savez, la constitution britannique est coutumière et non écrite) que le souverain appelle comme Premier Ministre (Chef du pouvoir Exécutif, dans les faits) le leader du parti qui a remporté les élections. Dans ces conditions, le parti perdant n’a plus qu’à se choisir un nouveau chef, lequel espère accéder de facto au poste de Premier Ministre, donc de chef de Gouvernement, à la prochaine alternance politique. C’est binaire.
 
Rappelons que, contrairement à la France, le système britannique est marqué par un fort « bipartisme » entre les Travaillistes (le « Labour », la Gauche, quoi) et les Conservateurs (les « Tories », la droite). A l’intérieur de ces deux grands partis, naturellement, diverses tendances coexistent, des plus libérales aux plus radicales. En-dehors de ces deux partis existent également des formations secondaires : le « Parti Libéral-Démocrate » (les « Whigs », centristes libéraux, héritiers de la vie politique du début du XXème siècle mais marginalisés depuis l’entre-deux-guerres) mais aussi le « Parti National Britannique » (extrême-droite) ou encore le « Parti Républicain » (comme son nom l’indique), ces deux derniers restant ultra-minoritaires.
 
La faible représentativité de ces partis, à la Chambre des Communes, s’explique par les caractéristiques rigides du système électoral britannique qui dissuade, dans les faits, les électeurs de voter pour les « petits » partis. Le système leur est en effet très défavorable car il est dit « majoritaire à un tour ». Ainsi, lors d’élections législatives, le parti qui recueille le plus grand nombre de voix dans une circonscription (même avec une simple majorité relative) emporte directement 100 % des sièges. En France, par comparaison, le suffrage est certes majoritaire mais il est à 2 tours. Ainsi, dans l'Hexagonee, entre le 1er et le second tour, des alliances entre partis qui ne sont pas arrivés en tête ont lieu, ce qui favorise la représentation des « petits » partis dans l’hémicycle, même s'il n'existe pas la " dose de proportionnelle " qui, régulièrement, donne lieu à ces polémiques et à ces empoignades dont l’Hexagone a le secret. La domination des deux grands partis à la Chambre des Communes (l’ « Assemblée Nationale » britannique) est donc écrasante car il est difficile aux « petits » partis d’arriver en tête dans un scrutin, même local. Pour faire entendre leur voix, il ne reste donc à ceux-ci que l’agitation médiatique ou le ralliement à un des deux grands partis, donc leur disparition.
 
Ceci posé, revenons donc à l’année 1974 où les Conservateurs, je vous le rappelle, perdent les élections : ils cherchent donc un successeur à Edouard Heath. La compétition s’engage. Margaret Thatcher pose sa candidature. Le contexte pourrait en effet lui être propice. Depuis 20 ans, en effet, le Parti Conservateur s’est considérablement recentré et « socialisé » si l’on peut dire. Il a pratiqué systématiquement une politique de consensus avec les Travaillistes, acceptant les grandes réformes d’après-guerre et entérinant le rôle croissant de l’Etat-Providence dans la vie quotidienne des Anglais et dans la politique économique du pays. Ainsi le gouvernement de Heath a-t-il, en 1972, tenté de faire face à une conjoncture sociale désastreuse (1 million de chômeurs, soit un chiffre que la France n’atteindra que 10 ans plus tard, et 7 % d’inflation) en pratiquant une politique keynésienne de subventions étatiques aux entreprises et à l’activité, de contrôle autoritaire des prix et des salaires et d’aides régionales. Un échec complet qui, après le 1er « choc pétrolier » de 1973, enfonce un peu plus l’Angleterre dans la crise et la perte de compétitivité.
                             
Dans ce contexte, le rôle et le poids des syndicats (et notamment du « TUC », le Trade Union Congress, gigantesque machine rassemblant près de la moitié des salariés britanniques) s’est considérablement accru. L’affiliation au TUC est quasiment obligatoire pour la majeure partie des salariés et le TUC intervient dans la vie politique en finançant le Parti Travailliste. Ses dirigeants ont un mandat illimité en terme de durée et il a le monopole d’embauche ( !) dans certaines industries ou professions. Le droit de grève est peu encadré : le TUC a ainsi la possibilité de lancer ici ou là une grève de soutien en faveur des salariés d’une autre entreprise et n’est pas tenu à une durée définie dans son préavis. En clair, le TUC peut bloquer la machine quand il veut et comme il veut. Par comparaison, les archaïsmes corporatistes de la France donnent à l’Hexagone une couleur ultra-libérale !
 
Depuis bien longtemps, les ténors du parti Tory sont des Lords qui adoptent une attitude conciliante, paternaliste et soucieuse de la condition des plus défavorisés (ce sont les « tièdes »). Margaret Thatcher, candidate au poste de leader des Conservateurs, incarne au contraire une ligne roturière, populaire voire populiste qui tranche nettement avec les barons établis. Elle n’a rien d’une idéologue et n’apprécie guère les grandes théories, notamment économiques (même si ses vues rencontrent celles des « monétaristes » américains de la nouvelle « école de Chicago » tel Milton Friedman). Elle est spécialement vindicative vis-à-vis des syndicats qu’elle accuse d’accélérer le déclin industriel et économique de l’Angleterre en réclamant toujours plus d’assistance et de subventions que le budget national ne permet plus de financer. Au plan international, elle se méfie de la construction européenne (l’Angleterre a rejoint la Communauté Economique Européenne en 1972). Elle affiche naturellement un antisoviétisme sans concession (c’est un journal soviétique qui forgera, en 1976, son surnom de « Dame de fer ») que corrobore son amitié personnelle avec celui qui, à l’époque, n’est encore que sénateur, l’ancien acteur américain Ronald Reagan... Elle défend enfin un principe d’ « England first » typiquement victorien.
 
Margaret Thatcher, en réalité, n’ambitionne pas le rôle de leader du Parti Conservateur : c’est le poste de futur « Chancelier de l’Echiquier » (Ministre des Finances) qui l’intéresse. Son élection est peu probable, d’autant que, en matière de féminisme, les Tories ne passent pas vraiment pour des progressistes. Elle n’est qu’outsider. Pourtant, à la surprise générale, elle est élue et succède à Heath le 4 février 1975 !
 
Elle va attendre quatre ans. En 1979, le bilan du gouvernement travailliste s’achève sur la stabilité du million de chômeurs et près de 18 % d’inflation. Les élections redonnent la victoire aux Conservateurs. Avec 42,6 % des suffrages exprimés au niveau national, les « Tories » obtiennent 334 sièges (51 % du total) à la Chambre des Communes. Le Labour Party, lui, recueille 35,6 % des votes pour 272 sièges (42 %) tandis que le Parti Libéral capte 18 % des suffrages pour 21 sièges (3 %). Le reste (24 sièges) est réparti entre divers partis minoritaires (nationalistes écossais, gallois, etc…).
 
Le 4 mai 1979, Margaret Thatcher arrive au pouvoir au Royaume-Uni.
 
Elle entend remettre à l’honneur les valeurs anglaises d’initiative et de liberté individuelle. Pour cela, il faut évidemment privatiser et réduire les dépenses publiques autant que l’interventionnisme, coûteux et inefficace, de l’Etat. Il faut rétablir la rigueur budgétaire, baisser les impôts, libérer les salaires et les prix tout en jugulant l’inflation par une politique de taux d’intérêt élevés qui permet de défendre la solidité de la Livre. Le rôle de l’Etat, elle le dit, ne doit pas être celui d’un entrepreneur (ce qu’il ne sait pas faire) ni celui d’une œuvre de charité (qu’il ne doit pas être) mais doit se limiter à l’exercice, efficace, de ses prérogatives régaliennes : police, justice, défense nationale.
 
Pour l’Angleterre, c’est un électrochoc d’autant plus difficile à subir qu’il se situe dans le contexte du second « choc pétrolier » (1979).
 
Le gouvernement supprime d’emblée les mesures de contrôle des prix et des salaires puis dérégule les mouvements de capitaux. A court terme, avec une livre forte soutenue par des taux d’intérêt élevés (à cette époque, l’Amérique de Ronald Reagan pratique la même politique) la compétitivité des exportations britanniques baisse et les revenus des entreprises reculent. Le chômage explose et double pour atteindre 2 millions à la fin 1980. Pressée par le congrès du Parti, inquiet, de tempérer voire d’inverser sa politique, Margaret Thatcher se montre inflexible « il n’y a aucune autre politique possible » dit-elle. Elle ajoute malicieusement : « The Lady is not for turning… » (« La Dame ne fait pas demi-tour », un jeu de mot qui fait référence à une pièce de théâtre anglaise de 1948 « The Lady is not for burning » et qui est alors joué à Londres et y rencontre un grand succès).
 
Dès 1981, tandis qu’en France, le gouvernement socialiste de François Mitterrand et de Pierre Mauroy nationalise les banques, Margaret Thatcher lance ses premières privatisations industrielles : British Rail (la SNCF anglaise) ou la National Freight Corp. (une entreprise d’état qui a le monopole du transport routier) sont vendues au privé et le commerce dérégulé. Ce n’est qu’un début. L’actionnariat populaire (« Share-owing democracy ») est un des chevaux de bataille du premier Ministre qui est très attaché à ce qui symbolise l’entreprise individuelle : il y a, en 1979, seulement 1,7 million de porteurs d’actions. Il y en aura 8 millions en 1987.
 
Les difficultés économiques touchent évidemment en priorité les populations les plus démunies, notamment immigrées. Entre avril et juillet 1981, des manifestations à Brixton (banlieue de Londres) et à Toxteth (Liverpool) dégénèrent en affrontement ouvert avec les forces de l’ordre. Les émeutes et les pillages causent d’importantes destructions. C’est l’occasion pour le gouvernement de moderniser l’équipement des forces de police et de donner une leçon de morale sur le devoir de tout habitant de respecter la loi et l’ordre. Car Margaret Thatcher n’a jamais fait, on s’en doute, dans le laxisme. Elle avait voté, en 1960, en faveur du rétablissement des châtiments corporels ( ! ) et s’était prononcée, en 1975 et 1979 pour celui de la peine de mort (abolie en Angleterre depuis 1965). Elle récidivera sur ce dernier point, sans succès, en 1983 puis à nouveau en 1988.
 
C’est parallèlement le début des baisses des impôts : entre 1979 et 1988, le taux d’imposition sur le revenu de base va passer de 33 % à 25 % tandis que le taux maximum, lui, passera de 83 % ( !) à 40 %. Ces baisses permettent de soutenir la consommation et donc la production industrielle intérieure. D’une façon générale, le secteur tertiaire et la banque vont profiter de la déréglementation pour devenir créateurs nets d’emplois. Avec Margaret Thatcher, l’Angleterre va abandonner les vieilles industries de base (métallurgie, charbonnages…) qui ont fait sa fortune… au XIXème siècle, pour se tourner vers une économie de services et de finance. Si le chômage grimpe à 3 millions de demandeurs d’emplois en 1986, il redescend à 1,8 million en 1989, avec une économie rénovée et enrichie. La thérapie a réussi.
 
Simultanément, la « solidarité financière » européenne est remise en question. Margaret Thatcher a fait ses comptes (d’épicier, évidemment !) : en 1980, le Royaume-Uni représente 16 % du PNB de l'Europe. Il participe pourtant à hauteur de 21 % au budget de l'Europe et reçoit en retour 8 % des subventions européennes. Pour Margaret Thatcher, ce déséquilibre est inadmissible : non seulement l’Angleterre paie proportionnellement plus qu’elle ne gagne mais en plus elle reçoit moins qu’elle ne verse ! Dès son arrivée au pouvoir, elle demande le remboursement de la différence. C’est le célèbre « I want my money back ! ». Son obstination paie (si l’on peut dire) : en 1984, la contribution des britanniques est diminuée des deux tiers... Cet anti-européanisme suscite naturellement la colère des autres pays. La France, en effet, accepte de recevoir et de donner à part égale, tant il est vrai qu’elle bénéficie de la Politique Agricole Commune. Les Allemands sont dans le même cas que les Anglais mais ils acceptent pourtant cette donne avec discipline, puisqu’une union repose évidemment sur un principe de mutualisme où les plus riches financent les plus pauvres. Plus que les arguments financiers, c’est surtout l’agressivité thatchérienne égoïste qui irrite : en 1986, lors d’une réunion des chefs d’états et de gouvernement de la CEE, Jacques Chirac finira par exploser : « Mais elle nous casse les couilles ! » (non consigné dans les minutes…)
 
L’Angleterre est naturellement une et indivisible et, pour Margaret Thatcher, il n’est pas question de reculer d’un pouce devant les attentats terroristes de l’IRA (l’armée révolutionnaire irlandaise qui demande le rattachement de la province d’Irlande du Nord à l’Eire). Ainsi, alors que les membres de l’IRA arrêtés bénéficiaient jusque-là du statut de « prisonniers politiques », Margaret Thatcher, qui estime que ce ne sont que de vulgaires criminels, décide fin 1980 de leur appliquer le régime pénitentiaire de droit commun : uniforme de détenus et travail obligatoire. Début 1981, afin de protester, Bobby Sands (membre de l'IRA, député à la Chambre basse et incarcéré à la prison de Maze, près de Belfast) entame, en compagnie de 10 camarades, une grève totale de la faim largement médiatisée. Refusant (légitimement) de céder à la violence terroriste, le Premier Ministre britannique va-t-il en revanche se laisser fléchir par la non-violence ? No ! Les 11 grévistes succombent entre le 5 mai (date de la mort de Sands, le premier à trépasser) et le 20 août (date de la mort du dernier gréviste). 100 000 personnes assistent aux funérailles avant que de violentes émeutes ne recommencent à éclater en Irlande du Nord. La détermination inébranlable du Premier Ministre britannique suscite la réprobation dans les opinions publiques anglaise et étrangère qui renvoient la Dame de Fer dos à dos avec les méthodes sanglantes de l’IRA (attentats, assassinats tels celui de Lord Mountbatten en 1979…). Le gouvernement britannique finit alors, mais (délibérément ?) trop tard pour Bobby Sands et ses acolytes, par rendre aux prisonniers irlandais leur statut privilégié. En octobre 1984,Margaret Thatcher échappera de justesse à un attentat qui la visait dans un hôtel de Brighton où se tenait le congrès du Parti conservateur et qui fera cinq morts, dont le ministre du Commerce et de l'Industrie, Norman Tebbit, et 25 blessés…
 
 
 

 

Archives ITN

Divers combat ont lieu et le destroyer britannique Sheffield est notamment coulé (21 morts) à l’aide d’un missile Exocet (de fabrication française) tiré depuis un Super-Etendard (de fabrication française aussi !) de l’aéronavale argentine. La presse anglaise se déchaîne évidemment à cette occasion contre son voisin français (ce qui fait en revanche une excellente publicité à Matra et à Dassault)… Mais la supériorité technique et numérique anglaise fait bientôt la différence. Tandis que le Premier Ministre se déplace personnellement sur le front (sans rien renier de sa féminité puisqu’il porte tailleur pied-de-poule et sac à main pour distribuer des poignées de main viriles aux soldats en treillis !), les Argentins sont expulsés de l’île le 15 juin 1982.  Out !

Destruction du HMS Sheffield par un missile Exocet français tiré par des avions argentins (04/05/1982)

Cette victoire-éclair renforce naturellement la popularité de Margaret Thatcher. Contre toute attente, elle a spécialement le soutien des classes populaires qui apprécient son style direct et anti-élitiste, loin de la morgue de l’ « establishment » conservateur traditionnel. Un sondage réalisé en juin 1982 révèle ainsi que 44 % des ouvriers et 52 % des ouvriers spécialisés sont satisfaits du Premier Ministre.
 
Forte de ces succès, Margaret Thatcher accélère sa politique. Les privatisations continuent : c’est au tour de la British Port Authority (organisme d’état qui gère les ports britanniques) en 1983 puis du prestigieux constructeur Jaguar et de l’opérateur historique British Telecom en 1984, auxquels succèdent bientôt, en 1985, British Airways, British Gas, la British Airport Authority et Rolls Royce en 1985. Margaret Thatcher doit se féliciter de son exemple : les Français privatisent également télévision (Canal +, TF1 en 1984), banques (1986) et entreprises industrielles (CGE, futur Alcatel, etc…). Poursuivant sur sa lancée, British Steel sera privatisé en 1988 (le Français Usinor ne le sera qu’en 1995) et la distribution de l’eau dès 1989. Cette évolution n’est pas du goût de tout le monde et, de tous bords, on s’alarme de la vente du patrimoine et des « bijoux de famille » de la Grande-Bretagne. Margaret Thatcher n’en a cure.
 
Décidément sur tous les fronts, le Premier Ministre a décidé d’en découdre simultanément avec sa bête noire traditionnelle : les syndicats. Elle les déteste. Ils le lui rendent bien. Ca va chauffer… La législation est modifiée : désormais, une consultation des adhérents est obligatoire avant tout déclenchement d’une grève illimitée. Les adhérents, de plus, doivent formellement autoriser l’utilisation des fonds syndicaux pour une activité politique. Enfin, les mandats des délégués nationaux ne peuvent durer plus de 5 ans. Chez les syndicats habitués, on l’a vu, à un faible encadrement de leur activité, c’est évidemment le tollé. Début 1980, les sidérurgistes anglais font grève pendant 13 semaines, sans succès. Dans la foulée, le monopole syndical à l’embauche est supprimé autant que la possibilité d’organiser des « grèves de solidarité » : il s’agit en fait d’une refonte complète de la société anglaise. En 1981, la presse fait également grève. Là encore, Margaret Thatcher ne cède rien. Cependant, contrairement aux attentes de l’opposition, les Conservateurs sont soutenus par la population et, en juin 1983, Margaret Thatcher remporte à nouveau les élections législatives.
 
La grande épreuve de force avec le TUC va avoir lieu en 1984 et elle va être menée par les mineurs de charbon. Mais le Premier Ministre a tout prévu : des réserves suffisantes de charbon ont été constituées afin d’éviter que la production électrique britannique (qui repose essentiellement dessus, contrairement à la France, qui est nucléaire) ne soit perturbée. Les centrales, de toutes façons, peuvent aussi fonctionner au mazout. Margaret Thatcher attend les grévistes de pied (d’escarpin pourrait-on dire) ferme. Le conflit débute le 7 mars 1984. Manifestations et meetings s’enchaînent sous la férule du leader Arthur Scargill, marxiste convaincu, qui entend, par le soutien qu’il attend de la population, faire une sorte de « troisième tour » électoral après les élections de juin 1983. Peine perdue, le conflit s’éternise durant le printemps 1984, puis l’été, puis l’automne… et la Dame de fer reste inflexible. L’hiver approche. Va-t-elle négocier ? No ! Rien, elle ne cède rien, pas un yard, pas un foot, pas un inch de terrain, rien de rien, nothing ! Le 5 mars 1985, après un an de grève à l’issue de laquelle les mineurs n’ont absolument rien ( !) obtenu, le travail reprend. En 10 ans, les syndicats ont perdu 4 millions d’adhérents.
 
Recul du chômage mais absence de revalorisation des indemnités des chômeurs depuis 1980, tertiarisation de l’économie mais sans politique générale de redéploiement des implantations industrielles des régions sinistrées, recul de l’emploi dans le Nord et l’Est du pays tandis que le Sud et l’Ouest profite des évolutions positives, monnaie forte mais taux d’intérêts élevés qui pénalisent notamment le marché immobilier, les succès économiques du Premier Ministre, après 10 ans de « Thatchérisme » se révèlent réels mais contrastés. Ils ont en tout cas sérieusement accru les inégalités sociales. Est-il temps pour Margaret Thatcher de modérer sa politique ? Elle ne le pense pas. D’ailleurs, en cette année 1987, elle a de nouveau remporté les élections législatives ! Pour la troisième fois consécutive : du jamais vu ! La Dame de Fer rappelle son credo : chacun doit se prendre en charge et cesser d’être assisté, nul ne peut dépenser plus qu’il ne gagne.
 
Elle stigmatise alors les collectivités locales, lourdement endettées, qui dépensent excessivement leur argent au profit de populations insolvables. Elle entend réformer la fiscalité locale au profit d’une « Community Charge » (un impôt que l’on appellera communément la « Poll Tax »). Cela se traduira par une réduction des recettes locales et donc des prestations versées, lesquelles devront alors l’être avec davantage de sélectivité. Défendable quoique discutable sur le fond, cette réforme apparaît toutefois objectivement injuste dans ses modalités car, telle la « capitation » française du Moyen-Age, la Poll Tax frappe les foyers et non les personnes, sans distinction de revenu ni d’imposition. Elle s’applique ainsi de la même manière à l’aristocrate seul dans son château et à l’ouvrier avec sa famille nombreuse dans un modeste logement. La réforme suscite donc rapidement des critiques, y compris dans les rangs des Conservateurs. Mais Margaret Thatcher, comme à son habitude, ne veut rien entendre. S’opposant à tout amendement de son projet, décidée à aller jusqu’au bout de sa réforme, elle passe de nouveau en force et la Poll Tax entre en vigueur le 1er avril 1990.
 
C’est la réforme de trop. L’entêtement de la Dame de Fer provoque maintenant la défiance de son propre camp qui s’alarme des dégâts que cette mesure va provoquer lors des futures élections de 1992 (les sondages donnent les Travaillistes en tête). Le 14 novembre 1990, le parti Conservateur choisit de nouveau son leader et Margaret Thatcher est naturellement candidate à sa propre succession. A l’issue du vote, elle arrive certes en tête mais manque la majorité absolue de 4 voix seulement. Elle annonce qu’elle maintient néanmoins sa candidature pour le tour suivant.
 
Coup de théâtre, 2 jours plus tard, elle renonce. C‘est fini. La Dame a fait demi-tour pour la première fois. Le 28 novembre 1990, le conservateur John Major, autodidacte qui avait quitté l’école à seize ans et dont les parents étaient artistes de cirque, devient le nouveau Premier Ministre britannique. Et malgré la soi-disant impopularité des Tories que prétendent les sondages, il remportera à nouveau, contre toute attente, les élections législatives dix-huit mois plus tard. La même année, en 1992, Margaret Thatcher sera anoblie et deviendra « baronne Lady Thatcher of Kesteven ». Elle mènera, non sans succès, la lutte contre le traité de Maastricht de 1992 (ratifié par les Communes mais sans inclure le passage à l’Euro) avant de publier ses Mémoires. Elle restera relativement ensuite discrète, ne se privant toutefois pas de lancer, çà et là, quelques piques (2002 : « L’Europe qui se construit est fondamentalement irréformable. L’objectif européen de faire de la monnaie unique un concurrent du dollar, les mouvements furtifs mais rapides de l’Europe vers la création de ses propres forces armées de façon à se substituer à l'OTAN, son ambition de créer une zone judiciaire commune qui prévaudra sur les systèmes juridiques nationaux et le projet actuel de créer une constitution européenne, tout cela constitue l’un des projets politiques les plus ambitieux et les plus mégalomanes des temps modernes »).
 
Entrée à la Chambre des Lords (l'avait reine l'a nommée baronne à titre viager), Lady Thatcher, minée par la maladie d'Alzheimer depuis 2002 et par plusieurs attaques cérébrales s'est éteinte le lundi 8 avril 2012. Que reste-t-il aujourd’hui du Thatchérisme ? Beaucoup et pas seulement au seul niveau britannique. Ce n’est pas pour autant que, loin de là, on se laissera abuser par l’autosatisfaction des Mémoires de la Dame de Fer, remplis d’un immense et très british mépris pour tout ce qui, de près ou de loin, n’est pas anglo-saxon.
 
Sous la poigne d’acier de Margaret Thatcher, la Grande-Bretagne a gagné en modernisation même si le bilan social est très discutable : elle a ainsi retrouvé la puissance financière et industrielle qu’elle avait progressivement perdu dans les années 60-70 au prix, il est vrai, d’une dégradation de la qualité des services publics et d’un accroissement des inégalités de revenus et de niveau de vie.
 
Le mandat de Margaret Thatcher a définitivement consacré l’entrée des femmes dans la vie politique à haut niveau. Du reste, contemporaines de Margaret Thatcher, véritable pionnière, la française Edith Cresson, l’indienne Indira Gandhi ou la pakistanaise Bennazir Bhutto (1988 – 1990) accéderont à de véritables postes à responsabilité. Et ce n'est vraisemblablement pas fini.
 
Plus aucun gouvernement, aujourd’hui, ne songe à nationaliser et tous les gouvernements britanniques et européens des années 90 et au-delà, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont poursuivi les privatisations. Mieux, il serait aujourd’hui incongru pour qui que ce soit de proposer que l’industrie des télécoms, des infrastructures routières ou portuaires soient sous contrôle de l’Etat alors même que les entreprises d’armement (BAE en Grande-Bretagne ou Thalès en France) ou même l’industrie nucléaire (bientôt Areva en France) sont ouvertes au public. En cela, la politique économique du New Labour de Tony Blair est directement l’héritier de celle des Tories actuels.
 
Ainsi les politiques économiques européennes, et même mondiales, sont-elles aujourd’hui résolument monétaristes. Elles sont désormais dominées par le respect de la contrainte de la stabilité des changes et des prix, la doctrine de la monnaie « forte » et de la désinflation compétitive dans le cadre d’un contrôle strict de la masse monétaire : toutes positions chères à la Dame de Fer. Le « keynésianisme » à l’ancienne est bien mort, même s’il a quelques résurgences ponctuelles.
 
Le traité de Maastricht sur l’Union Européenne a même poussé à son terme cette logique d’intégration par la création d’une Union Economique et Monétaire (UEM) et l’instauration d’une monnaie unique, l’EURO, monnaie opérationnelle depuis début 2002. La lutte contre l’inflation et du contrôle de la monnaie l’une des missions de la Banque Centrale Européenne. Dans ces conditions, l’isolationnisme britannique endémique qui se traduit par un atlantisme obstiné (qui s’est encore manifesté lors du conflit irakien de 2003) ainsi que le maintien du pays à l’écart de la zone Euro ne semble pas devoir être réellement soutenables à long terme : ils constituent un défi au pragmatisme dont s’enorgueillissent traditionnellement les Britanniques…

Et auquel pensent tous les hommes politques.
 
A part, bien sûr, Madame Thatcher…

La Plume et le Rouleau © 2005 mise à jour le 9 avril 2012

La lutte des femmes pour leurs droits civiques est jalonnée d'épisodes pittoresques. Quand à l'Angleterre, qui eut cru que leurs souverains (Edouard VII, Edouard VIII) puissent jouer parfois un rôle aussi important ?
Plongez dans les mystères de La cinquième nouvelle.

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Jerry OX 20/01/2015 14:54

Oh que oui!! Je me souviens bien de ce tube de Renaud consacré à Margaret Thatcher . What a skoking !! furent les Anglais . Je trouve , pour ma part que c'était fort bien envoyé. Votre description du chanteur en préambule à votre article , je vous cite "le franchouillard chantre des banlieues (mais propriétaire dans le XVIème)" est assez amusante bien que souvent reproché à l'artiste comme si le succès et authenticité ne faisait pas bon ménage. le pensez vous?

Sho dan 20/01/2015 15:08

Au vrai, j'ai beaucoup de sympathie pour ce chanteur que j'ai longuement écouté pendant mon adolescence... Je suis aussi peiné de voir (si ce qu'en dit la presse est exact) les ravages de l'alcoolisme... Authenticité et succès peuvent faire bon ménage mais Renaud lui-même, avec l'autodérision qui le caractérise, reconnait dans sa chanson "Les bobos" qu'il "fait aussi partie du lot..."
Son insolence nous manque, par les temps qui courent...

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