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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1979 : L'IRAN, du Shah aux mollahs (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 13 Juin 2006, 14:40pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s ami(e)s et lecteurs des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

L’Histoire ne sert à rien.
 
A rien pour ceux qui, évidemment, n’en tirent aucune leçon... Et il y en a. Mais vous n’êtes pas de ceux-là. 
Le 3 juin 1989, il y a 17 ans ce mois-ci, mourrait l’Ayatollah Khomeyni à Qom, en Iran. Quelques semaines auparavant, dans un ultime sursaut de haine, il avait lancé une « Fatwa » sur l’écrivain britannique d’origine iranienne, Salman Rushdie, pour son livre « Les versets sataniques du Coran ». Un obscurantisme seulement réservé à un pays exotique, très loin d’une France concentrée sur son nombril cocardier, ses débats politiques sans fin, ses crises sociales éruptives et les résultats (aléatoires) de son équipe de foot ?
 
Evidemment, non. Plus que jamais, cet épisode historique est d’une brûlante actualité, on s’en doute tant s’alignent à longueur de pages de journaux les interminables « négociations » entre l’Iran, les Etats-Unis et la « troïka » européenne à propos de l’enrichissement (ou pas) par l’Iran d’un uranium destiné (on le suspecte) à la fabrication d’une bombe nucléaire.
 

C’est la raison pour laquelle cette chroniqe sera aujourd’hui toujours fidèle à sa tradition : éclairer le présent à la lumière du passé. Evoquer aujourd’hui les mécanismes et les évènements qui conduisirent à la REVOLUTION ISLAMIQUE IRANIENNE DE 1979 nous permettra en effet de mieux prendre la mesure de la crise qui couve : celle d’un conflit imminent, ouvert ou larvé, avec l’IRAN. Du catastrophisme ? Non : du réalisme fondé sur la connaissance historique et l’observation simple des tendances du présent.

 
Toujours ambitieuses pour plaire à ses lecteurs, les Chroniques de la Plume et du Rouleau ne vont donc pas hésiter à évoquer 4 000 ans d’histoire persique, en s’attardant évidemment sur les 100 dernières années. Du bruit, des cris, des coups de feu, du sang, des larmes, de la ruse et de la haine sont donc au programme. Mais pas seulement car l’Iran, avec le Shah, sut aussi remplir les pages des journaux « people » et, çà et là, quelques anecdotes inutiles et galvaudées viendront donner une note de futilité qui contrebalancera le drame des incroyables soubresauts de ce pays. Avant cela, toutefois voici quelques informations simples, basiques, qui n’ont l’air de rien mais qui sont cruciales (nous y reviendrons lors de la conclusion).

- Les Iraniens ne sont pas des Arabes, contrairement aux Irakiens ou aux Palestiniens. Ce sont des Perses. Ah ? Eh oui. Et cela a un intérêt…

- Les Iraniens sont musulmans, certes, mais ils sont « chiites ». Ils le sont comme seulement 10 % des musulmans mais 70 % des Irakiens : des ratios dont nous allons voir toute la portée.

- Les Iraniens, en tant que chiites, ont connu quinze siècles de vexations de la part des arabes sunnites puis des turcs (également sunnites). Puis ils ont subi la colonisation britannique avant d’être, en tant que musulmans, directement opprimés par la dictature laïque du Shah, elle-même ouvertement soutenue par un gouvernement américain qui est intervenu directement à plusieurs reprises dans la vie politique du pays.
 
Musulmans, chiites, colonisés : un cocktail que les Iraniens ont eu du mal à avaler. Et que l’Occident a maintenant du mal à digérer… Mais avant de faire éventuellement parler la poudre, commençons d’abord par faire parler l’Histoire…
 
Aux origines, le territoire de la Perse comprenait les actuels Iran et Afghanistan. Cette zone sera l'empire de plusieurs civilisations :
  • Elamites (3 000 av. JC)
  • Perses et Mèdes (1 500 av. JC)
  • Achéménides (de 700 av . JC environ à 330 av. JC) : ce sont ces Perses-là, par exemple, qui tenteront d’envahir la Grèce et seront notamment battus à Marathon (491 av. JC). Leur empire sera finalement conquis par Alexandre e Grand
  • Parthes (200 av. JC)
  • Sassanides (de – 200 à + 637)… 

      637

A cette date, les armées arabes conquièrent la Perse. L'islam rencontre peu de résistance (la religion des gouvernants étant à l’époque le « zoroastrisme », qui a peu d'assise populaire). Le pays est rapidement converti. En revanche, la langue perse résiste face à l'arabe et les Perses, s’ils adoptent l’islam, choisissent en revanche majoritairement le « chiisme ».

Qu’est-ce que c’est que le chiisme ? Il s’agit d’une des deux branches de l’Islam qui ont émergé lors de la guerre de succession qui a suivi la mort de Mahomet (632 ap. JC). Au bout de 20 ans et trois « califes » (commandeur des croyants), les choses s’enveniment.

652

 
A partir de 652, deux camps s’opposent dans des conditions complexes (voire carrément confuses) pour choisir celui qui devenir le quatrième calife car le troisième, Uthman, est mort. La guerre de succession est donc ouverte pour devenir calife à la suite du calife. Mais il y a deux prétendants…
 
L’un est Ali : un individu qui est à la fois le cousin, le fils adoptif et le gendre de Mahomet (l’orient, c’est vraiment compliqué). L’autre est… UNE prétendante : la propre femme d’Ali, la fille de Mahomet, Fâtima !
 
Le conflit oppose donc ceux qui sont les tenants de la « sunna » (la tradition : ils deviendront les « sunnites ») aux partisans de l’ "armée d’Ali" (la « chi’at Ali » : ils deviendront les « chiites »). C'est clair, ainsi ?
 
Ajoutez dans le tableau l’autre veuve de Mahomet (la seconde épouse) et les conflits inter-tribaux : vous aurez une idée du véritable souk (c’est le cas de le dire) de cette invraisemblable foire d’empoigne aux pays des bédouins. Bon. L’empoignade, pour être complexe, n’en est pas moins violente. Au final, Ali est déconfit. Il meurt assassiné en 661. Il est enterré à Nadjaf. 
Son fils Hussein, qu’il a eu avec Fâtima, sera également tué par les partisans de sa mère. Il sera enterré à Kerbala (actuel Irak, ci-contre la mosquée). Kerbala et Nadjaf sont donc aujourd’hui les deux principaux lieux saints du chiisme mais sont, rappelons-le, situés non dans l’actuel Iran mais dans l’actuel Irak. Pour les Sunnites, en revanche, Kerbala et Nadjaf ne sont nullement des lieux saints.
 
Cette appartenance des Perses à la branche chiite de l’Islam a une conséquence, palpable depuis toujours. Au plan numérique, les Chiites sont minoritaires au sein de l’« Oumma » (la « communauté des croyants ») qui, elle, est majoritairement sunnite. Les Chiites, en outre, sont majoritairement perses alors que la communauté des croyants est moralement dominée par les Arabes, puisque c’est le peuple dont le Prophète est originaire.

Les Sunnites considèrent donc les Chiites au mieux comme des sectateurs, au pire comme des hérétiques et en tous les cas comme des musulmans de seconde catégorie.

VIIIème siècle - XXème siècle
  
Au début du 8e siècle, l'Empire arabe compte 30 millions d'habitants et s'étend de l'Espagne à la vallée de l'Indus. La particularité de cette civilisation réside notamment dans l’imbrication des pouvoirs spirituels et temporels : les « califes » détiennent le pouvoir politique car ils sont les « successeurs du Prophète ». Leur légitimité réside dans ce titre : la dissociation du pouvoir religieux et de l’Etat n’a aucun sens dans la société islamique. Ce concept, fondamental pour comprendre le mécanisme de la pensée musulmane, illustre évidemment la profondeur du fossé qui sépare, hier comme aujourd’hui, l’orient de l’occident. En occident, jamais aucun roi ne revendiquera jamais une autorité spirituelle (sauf le roi de France Philippe le Bel et son « gallicanisme », au XIIIème siècle, vite oublié) : les deux pouvoirs, politiques et religieux, y évolueront de façon divergente et grandissante à partir des Lumières » (XVIIIème siècle)… Cela ne sera jamais le cas dans les sociétés islamiques. 
La Perse va donc cesser d'exister comme nation indépendante pendant 800 ans. Les califes « omeyyades » (des Sunnites installés à Damas, actuelle Syrie) administrent la Perse comme une simple province sans beaucoup de considération pour la civilisation pourtant florissante qui s’y développe, notamment en matière de littérature, d’art ou d’architecture.
 
Du Xème au XIIéme siècle, la Perse est dominée par les Turcs. Du XIIIème au XIVème siècle, elle l’est par les Mongols. Le XVIème signe la renaissance politique de la Perse quand les Safavides, une dynastie turkmène qui a l’originalité d’être chiite, s’oppose aux Turcs ottomans qui, désormais, règnent sur le Moyen Orient et gagnent l’indépendance du pays. Le fondateur de la dynastie safavide, Ismail Shâh, impose pour la première fois le chiisme comme religion d'État. Au XVIIIème siècle, le pays bascule dans la guerre civile pendant un siècle.
 
Au début du XIXème siècle, un turc du nom de Qâdjâr fonde sa propre dynastie. Malgré un retour au calme, la Perse voit ses frontières se rétrécirent. Elle perd une partie de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et du Turkménistan au profit de la Russie. L'Afghanistan devient indépendant alors qu’il a, depuis 3 000 ans, toujours fait partie de la Perse.

Au début du XXème siècle, le dépeçage de la Perse se poursuit, toujours au profit de la Russie mais maintenant aussi de l’Angleterre.
 
Nous voici donc au début du siècle dernier. Désormais, l’histoire de la Perse ne va plus se dérouler seule, elle va s’inscrire dans les soubresauts de la planète. Et quels soubresauts !…
 
Une civilisation brillante qui a su conserver son originalité mais quinze siècles de domination arabe puis turque, un territoire divisé par deux en moins de cent ans, des traités inégaux qui permettent aux puissances coloniales d’exploiter les matières premières du pays, une population rurale et misérable, une anarchie totale consécutive à un pouvoir central faible, corrompu et incapable : tel est le visage de la Perse en ce début de XXème siècle.
 
1909
 
Une nouvelle constitution est adoptée et met fin à l'absolutisme royal qui existe depuis cinq siècles. Mais le pays reste en proie à l’anarchie et Ahmad Shah Qadjar, souverain depuis 1909, est incapable de maintenir l’ordre.
 
C’est le bazar intégral (l’orient, c’est toujours le bazar). On se croirait presque à Bagdad en 2006… Y a-t-il quelqu’un dans le pays pour rétablir l’ordre ?
 
Oui. Un homme va, en quelques années, rétablir le calme et mater les diverses rébellions. C’est un officier cosaque né en 1878. Il porte virilement la moustache, il a une poigne de fer et le regard persan (ah ! ah !). A l’origine, il s’appelle Reza Khan mais il a récemment changé de nom pour s’appeler « Pahlavi ». Grâce à ses succès miliaires, Reza Khan devient, à partir de 1921, l’homme fort du pays (à gauche).
 
1925
 
Et en 1925, on s’en doute, il effectue un coup d’état, monte sur le trône et se débarrasse définitivement du souverain en titre Ahmad Shah Qadjar. Il fonde ce faisant sa propre dynastie (une de plus, c’est une manie en Perse).
 
 Celui qui s’appelle désormais « Reza Shah 1er » (c’est beaucoup mieux, non ?) peut être comparé à son contemporain, le turc Mustapha Kemal. Il a l‘ambition de moderniser rapidement le pays. Pour arracher son pays au sous-développement et le soustraire aux appétits des grandes puissances coloniales, il rêve d’infrastructures, de routes, de chemin de fer et organise un système de gouvernement centralisé et autoritaire pour mener son projet à bien. Cette politique est favorisée par les revenus tirés du pétrole qu’exploitent, sur place, les Britanniques et dont une (petite) partie est reversée au gouvernement perse.
 
1935
 
En 1935, le nom même de Perse est carrément supprimé : le pays prend le nom d’Iran, littéralement le « pays des Aryens ». Or, le nom « Aryens » désigne les peuples parlant une langue indo-européenne et qui se sont installés dans cette partie du monde au cours du deuxième millénaire av. J.-C. La dynastie Pahlavi entend donc ancrer l’Iran dans une histoire pluri-millénaire, allant bien au-delà de son caractère strictement musulman.
 
Reza Shah 1er  est un garçon qui veut aller vite et fort. Mais un peu trop vite et un peu trop fort…
 
En effet, si Reza Shah 1er  a un projet légitime et cohérent de modernisation rapide, la mise en œuvre de ce projet passe par l’occidentalisation et l’industrialisation à marche forcée d’une société musulmane encore essentiellement rurale. Les résistances menacent donc d’être fortes.
 
Reza Shah 1er  ne l’ignore pas et tente de réveiller la conscience populaire grâce à la mobilisation d’une conscience nationaliste. Hélas, il va pour cela chercher des références historiques tellement lointaines (et au-delà de l’Islam qui, pourtant, imprègne toutes les mentalités) que l’adhésion populaire réelle est vite problématique.
 
Reza Shah 1er , pour ses ambitions, bénéficie toutefois de la manne des pétro-dollars qui coulent à flots. Malheureusement… ces dollars coulent toujours dans les mêmes poches.
 
Pour relayer son action, l’ambitieux Reza 1er comprend qu’il doit impérativement former une classe moyenne suffisamment aisée et éduquée pour, après lui, continuer de réformer le pays « par le haut ». A cet effet, il envoie en Europe de nombreux jeunes pour y étudier. C’est évidemment le cas de son propre fils (le futur « Reza II » ci-contre).
 
1936
 
Il se lance par ailleurs dans une politique de modernisation forcée du pays. Dès 1936, Reza Shah 1er interdit (carrément) le port du tchador : une « émancipation » qui suscite l’incompréhension dans la population et un fort ressentiment de la part du clergé chiite traditionnel. 
Car, dans le même temps, les « mollahs » (le clergé chiite) locaux se voient dépossédés de leur prestige et de leur rôle social traditionnels. Le Shah leur retire le privilège de l’enseignement mais aussi celui du notariat et de la justice. Par mesure à l’évidence délibérément vexatoire, les mollahs n’ont même plus le droit de porter l’habit clérical sans autorisation écrite de l’administration ! Or, dans un Iran encore essentiellement rural où la religion cimente la société, cette politique de laïcisation est incomprise et rejetée. Elle l’est d’autant plus qu’elle ne profite, en fait, qu’à une élite sociale. L’ « Iran d’en-bas » ne perçoit les effets du « progrès » qu’on lui impose qu’à travers les bouleversements qu’il subit. Aux riches, les bienfaits matériels de l’occident. Aux pauvres, la suppression de leurs coutumes et de leurs traditions séculaires.
 
La couche sociale favorisée, elle, proche du pouvoir, voit au contraire ses enfants partir étudier en Europe. Or, frottée aux idées occidentales, une partie de cette élite va alors bientôt développer des idées libérales et nationalistes qui ne vont pas forcément être compatibles avec le régime dictatorial et autocratique du Shah.
 
Citons quelques personnages caractéristiques de cette élite sociale. Ils vont faire leur chemin et nous les retrouverons tous plus loin :
 
Mehdi Bâzargân : il est né en 1907 dans une famille de commerçants d’Azerbaïdjan. Ayant reçu, en 1928, une bourse pour étudier en France, il intègre l’Ecole Centrale de Paris. Musulman convaincu et d’une grande piété, cet authentique et brillant ingénieur est un vrai intellectuel qui tente de concilier la modernité occidentale avec les principes de l’Islam à travers des essais théoriques. 
 
Chapour Bakthiar est né en 1914 dans une famille de l’aristocratie nomade qui est traditionnellement hostile à la famille des Pahlavi. Lui aussi va faire ses études à Paris. Il va même épouser une française et, sous l’Occupation (1940 – 1944), entrer dans un réseau de Résistance. Bakhtiar est un laïc occidentalisé qui se range parmi les opposants libéraux à la dictature du Shah.
 
Abolhasan Bani Sadr est né en 1934. C’est un fils d’ « ayatollah » (« théologien » : titre honorifique donné aux mollahs). De tendance nationaliste laïque, il va tenter de théoriser l’émergence d’un pouvoir humaniste et non-violent au sein de la tradition chiite.
 
Mais la révolte gronde aussi au sein du clergé traditionnel chiite. Disons donc également un mot d’un autre personnage que nous retrouverons ultérieurement, un dénommé Ruhollah Khomeyni. Né en 1900 à Khomeyn, près d’Ispahan, il fait des études traditionnelles avant de commencer à enseigner la philosophie mystique en 1922, à Qom. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans un mouvement de « renouveau islamique ». Son influence n’éclatera au grand jour qu’à partir des années 1960. Avec Khomeyni, il n’y a pas de mélange, ni de concession, ni de conciliation : c’est pur, c’est dur, c’est 100 % islam et 100 % chiisme. Cela a au moins le mérite d’être clair.
 
Toute cette opposition fermente pendant les années 30 mais ce n’est seulement qu’au sortir de la Seconde Guerre Mondiale que les choses vont réellement bouger.
 
1941
 
L’autoritarisme de Reza Shah 1er, les occidentaux voulaient bien le tolérer du moment qu’il servait leurs intérêts. Mais quand les conceptions absolutistes du Shah le rapprochent de l’Allemagne nazie, les Alliés décident de se débarrasser de ce roitelet encombrant. En 1941, l’occident intervient une fois de plus dans les affaires intérieures de l’Iran : les Alliés chassent carrément Reza Shah 1er du trône. Ils occupent le pays qu’ils administrent avec des troupes anglo-soviétiques. Le pétrole coule désormais à leur unique profit. Dans la guerre contre Hitler qu’il faut absolument gagner, tous les coups sont permis et l’on se moque bien de la souveraineté nationale de ce pays d’arriérés.
 
Le souverain (63 ans) est envoyé en exil et c’est l’un de ses fils, Mohamad « Reza II » (22 ans seulement) qui monte sur le trône. Cette même année 1941, il épouse Fawzia, sœur du roi d’Egypte Farouk 1er Précisons à cet égard que, comme nous l’avons vu dans une précédente chronique, cette dynastie égyptienne n’est pas arabe mais d’origine… albanaise. Elle sera chassée en 1952 lors de la révolte des « Officiers libres ». 
 
Mais revenons à la politique.
 
1946
 
En 1946, après diverses tergiversations, les Alliés retirent leurs troupes. L’Azerbaïdjan fait, sans surprise, désormais partie de l’Union Soviétique. Le jeune Shah au pouvoir est alors authentiquement soutenu par la population. Il incarne tout à la fois l’unité nationale et l’espoir de l’affranchissement du pays de la tutelle occidentale. Par ailleurs le Shah, homme jeune, se présente comme le défenseur du petit peuple contre les grands puissants du royaume et entend sortir le pays de l’archaïsme pour le tourner vers le progrès. Il engage même une réforme agraire qui se traduit par l’expropriation forcée de terres qui sont redistribuées aux paysans.
 
D’une manière générale, Reza II entend poursuivre la modernisation du pays entamée par son père. Un parlementarisme émerge avec un « Madjlis » (parlement). Bientôt, l’on organise des élections.
 
1948
 
En 1948, après sept ans de mariage sans enfants, Reza se sépare de l’abano-égyptienne Fawzia pour épouser Soraya Esfandiary, fille d’une grande famille perse et née de mère allemande.
 
Mais revenons à la politique.
 
En ce début des années 1950, disons déjà un mot de l’opposition religieuse chiite au régime du Shah, laquelle trouve ses racines non pas en Iran mais en Irak. En 1917, les chiites irakiens s’étaient déjà organisé et avaient fondé le Parti de la Renaissance islamique, anti-colonialiste qui menait la vie dure à l’occupant britannique sur des thèmes depuis lors bien connus : hostilité au monde occidental, anti-impérialisme militant, volonté d’unir chiites et sunnites contre l’occident et pour la défense de la Communauté des Croyants, activisme politico-militaire.
 
L’Union Soviétique avait été fascinée par la capacité de cette force à créer de l’agitation et à mobiliser les populations déshéritées de façon transnationale (en Irak et en Iran). Le GPU puis le KGB avaient alors noué patiemment des contacts avec les religieux chiites durant les années 1920 – 1930.
 
A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’opération est un succès. La propagande communiste est ainsi parvenue à phagocyter progressivement l’opposition religieuse irakienne dont certains jeunes mollahs adhérent ouvertement au communisme, idéologie pourtant évidemment athée et strictement matérialiste.
 
1951 
En avril 1951, dans un contexte général d’agitation anti-coloniale (il y a des émeutes en Egypte par exemple), le « docteur » Mossadegh, leader de l’opposition nationaliste hostile à un alignement sur les Etats-Unis, sort vainqueur des élections, Il est donc appelé par le souverain Reza Shah Pahlavi II comme Premier Ministre. Le Shah ne l’appelle pas de gaieté de cœur. Issu de l’ethnie « Qadjar » : le père de Mossadegh a longtemps été Ministre des Finances du souverain (Qadjar également) qui fut renversé en 1925 par Reza Shah 1er. Mossadegh fut donc un opposant de la première heure à la nouvelle « dynastie » des Pahlavi…
 
Mossadegh forme un gouvernement de personnalités acquises aux idées libérales occidentales. Mais ces personnalités sont en même temps de farouches nationalistes : ils aspirent à libérer leur pays de la tutelle occidentale. Parmi les ministres : Chapour Bakhtiar, par exemple, que nous avons vu plus haut.
 
Gardons bien à l’esprit que, en 1951, Staline est toujours vivant et que la planète est en pleine « guerre froide ». Qui n’est pas aux côtés de l’une des super-puissances est clairement désigné comme se rangeant dans l’autre camp. C’est binaire et regrettable mais c’est ainsi.
 
Or, Mossadegh n’a pas la faveur des Occidentaux. Ils le soupçonnent de tenter de faire basculer l’Iran dans le camp soviétique. Il est vrai que, à cette époque, l’URSS fait feu de tout bois pour entretenir l’agitation anti-coloniale et tenter de capter la sympathie des pays qui l’entourent (l’Inde, le Pakistan…) et que Mossadegh n’est pas insensible aux avances de la république soviétique, amie des opprimés et des prolétaires de tous les pays…
 
Pour Mossadegh, il est en tous les cas urgent de mettre un terme à la situation inique de privilèges dans laquelle la compagnie pétrolière « Anglo-Iranian Petroleum Company » exploite l’or noir iranien. L’essentiel des profits de la compagnie revient en effet aux Anglais tandis qu’une portion congrue est versée au gouvernement iranien (et est capté, en l’occurrence par le Shah et la clique au pouvoir). L’Anglo-Iranian apparaît donc, pour la population, comme l’incarnation de l’oppression capitaliste occidentale, spoliant sans vergogne les richesses nationales à son profit et à celui d’une minorité de puissants qui lui est inféodée. Cette collusion scandalise l’opinion qui, majoritairement, vit misérablement.
 
Mossadegh fait part de cette préoccupation aux Britanniques. Ceux-ci réagissent toutefois favorablement et manifestent leur bonne volonté : ils proposent de partager désormais les bénéfices à 50 / 50… Fair, isn’t it ?
 
Mais Mossadegh radicalise sa position : le pétrole appartient à l’Iran, après tout, non ? Pourquoi l’Angleterre toucherait-elle alors 50 % du produit de sa vente ? Mossadegh juge cette concession insuffisante et rejette la proposition anglaise. Shocking !
 
Au camouflet va même succéder une provocation encore plus grave. Le 1er mai 1951, sans préavis et avec une audace inédite (mais qui préfigure par exemple la « crise de Suez » de 1956, qu’un précédent BDJ évoqua) l’armée iranienne prend le contrôle des puits de pétrole. Les techniciens britanniques sont immédiatement expulsés. L’Angleterre fulmine évidemment devant cette nationalisation sauvage, ce coup de force inadmissible d’un pays sous-développé que l’on croyait jusque-là gentiment soumis.
 
Hélas pour eux, les Iraniens découvrent que contrôler les puits n’est pas suffisant. Car après avoir extrait le pétrole, il faut le transporter, pour l’exporter. Or, l’Iran n'a pas de flotte de navires pétroliers pour transporter l’or noir... Comment faire ? L’Iran sollicite alors l’aide étrangère : qui veut bien transporter notre pétrole ? C’est un véritable appel à la rébellion contre le contrôle jusque-là solidement établi des Anglo-américains sur l’or noir des pays du tiers-monde. Alarmé et furibond, le Royaume-Uni menace de saisir par la force les « bateaux pirates » qui transporteraient du « pétrole rouge » ! La tension internationale monte pendant que la contrebande s’organise.
 

 

La Plume et le Rouleau © 2006

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