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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1983 : TINTIN est mort

Publié par La Plume et le Rouleau sur 3 Mars 2003, 10:45am

Catégories : #Littérature & divers

Mes Chers Amis,
 
Le 4 mars 1983, le journal « Libération » affichait une étrange « une »… Sur un fond noir, à la façon de la couverture de l’album de Tintin « Coke en stock », un cercle est dessiné et, à l’intérieur, se trouve un dessin tiré, lui, de l’album Tintin au Tibet : le héros y est étendu face contre terre, épuisé par son errance consécutive à l’avalanche dans laquelle ses compagnons et lui-même ont été entraînés. A ses côtés, Milou hurle à la mort.
 
Dans l’album, Tintin est sauvé in extremis par des moines d’un monastère voisin. Cela n’a hélas pas été le cas, ce 3 mars 1983. Ce jour-là, Tintin (ou plutôt Hergé) est mort et toute la Belgique, tous les jeunes de 7 à 77 ans du monde sont en deuil.
 
Le propos de cette Chronique de la Plume et du Rouleau d’aujourd’hui sera donc un peu différent des élucubrations habituelles : pas d’anecdote historique pure et dure ni d’iconoclasme.
 
La personnalité d’Hergé mérite certes d’être éclairée (l’homme n’avait rien d’un saint et fraya dans sa jeunesse avec une frange ultra-nationaliste de l’échiquier politique belge, les « Rexistes ») mais elle est aussi le reflet d’une certaine époque avec laquelle Hergé prendra clairement ses distances par la suite.
 
Nous ne nous lancerons pas non plus, ainsi que l’ont fait divers psychanalystes du café du commerce, dans une pseudo-étude du mythe de Tintin : des ouvrages tous plus racoleurs les uns que les autres se sont lancés dans le soi-disant décryptage de la sexualité du héros et de son auteur et de leurs supposés complexes : des interprétations fumeuses à la finalité ambiguë.
 
En revanche, l’image utilisée par « Libération » pour illustrer la mort d’Hergé nous fournira l’occasion de revenir sur l’album lui-même, Tintin au Tibet, pour en souligner toute l’originalité, toute la singularité même au sein de l’univers d’Hergé, toute la force évocatrice et toute l’attention qu’il mérite.
 
Car « Tintin au Tibet », qui fut écrit il y a plus de 40 ans, en 1960, est une aventure à nulle autre pareille de la geste tintinesque. Pour ceux qui n’auraient plus bien l’histoire en mémoire, rappelons-en les contours et le contexte de sa rédaction.
 
Après avoir appris que l’avion qui transportait son ami chinois Tchang vers Katmandou (Népal) s’est écrasé sur une montagne, Tintin fait un étrange rêve : Tchang, transi et perdu dans la neige, l’appelle au secours. Malgré les exhortations à la prudence et à la raison du capitaine Haddock, Tintin part alors pour le Népal. Il parvient à grand’peine à trouver un guide (un « sherpa ») et des porteurs : tous ceux qu’il interroge reculent en effet devant les risques d’une expédition aussi périlleuse, avec la conviction que Tchang est mort et la peur du danger que représente le « Yéti », l’abominable homme des neiges… ! Bien que maugréant, le capitaine Haddock n’en accompagne pas moins Tintin. A l’issue de diverses péripéties et après avoir échappé à tous les dangers, les deux amis parviennent enfin à retrouver la piste de Tchang. Plus l’histoire avance, plus les indices de sa survie s’accumulent, jusqu’au dénouement final où Tintin retrouve son ami au fond d’une grotte où le Yéti le retient prisonnier. Un dénouement réellement poignant, tempéré par le pittoresque de Haddock, contrepoint humoristique nécessaire au pathétique de l’histoire. 
Le scénario est écrit, comme à l’habitude, avec beaucoup de soins par Hergé qui se documente auprès de Maurice Herzog (le « vainqueur » de l’Annapurna le 3 juin 1950) sur l’alpinisme, les porteurs mais aussi le Yéti car Herzog prétend en avoir vu les traces.

Cette méticulosité, toutefois, ne dispense pas Hergé d’erreurs malheureuses : le sherpa Tarkey, par exemple, qui accompagne Tintin dans son expédition, appelle ce dernier « sahib » un vocable aux résurgences coloniales indiennes bien éloignées de la langue tibétaine !

De même, les moines bouddhistes rencontrés dans l’Himalaya évoquent la montagne en parlant de la « déesse blanche » : un animisme guère compatible avec la philosophie du bouddhisme « gelupka »…

Enfin, Hergé dans sa première version, indique que l’avion, dans lequel se trouvait Tchang et qui s’est écrasé, appartenait aux Indian Airways. Une précision malheureuse qui provoque la fureur de la compagnie, laquelle écrit derechef au dessinateur : « C’est scandaleux ! Vous nous faites une mauvaise publicité ! Aucun avion de notre compagnie ne s’est jamais écrasé ! ». Hergé modifiera ultérieurement le nom en « Sari Airways » (votre serviteur détient heureusement une version originelle de l'album dans sa bibliothèque !…)
 
Le contexte de la mise au point de l’album est également spécifique : Hergé est en cours de divorce et suit une psychanalyse. Cela n’est pas sans influence, à l’évidence, sur la conduite de l’histoire et les matériaux employés pour sa construction.
 
Dépourvu de tout manichéisme, « Tintin au Tibet » ne recèle d’abord aucun « méchant ». Ici, pas de sectateurs assassins (« Les cigares du pharaon »), ni de trafiquants de drogue (« Le crabe aux pinces d’or »), ni encore de marchands d’esclaves (« Coke en stock »), ni non plus de faux monnayeurs (« L’île noire ») ou d’organisation criminelle à la solde d’une puissance dictatoriale étrangère (« Objectif Lune », « L’Affaire Tournesol »). Le seul danger que doit affronter Tintin, c’est la montagne. Et le « Yéti », bien sûr, encore que, en fin de compte, l’on s’aperçoive que l’homme des neiges n’est pas si abominable que cela, qu’il a fait de son mieux pour prendre soin de Tchang et qu’il est malheureux de le voir s’en aller. D’ailleurs, Tchang lui-même souhaite que celui-ci ne soit jamais capturé pour ne pas finir dans un zoo.
 
Par ailleurs, l’onirisme tient une place essentielle dans le récit. Il est même à la source direct de l’aventure : le rêve de Tintin apparaît à celui-ci d’une telle force qu’il semble l’incarnation de la réalité, au grand dam d’un capitaine Haddock davantage porté sur la rationalité et le whisky. Mieux, Tintin considère ce rêve comme « prémonitoire ou télépathique ». Le héros combattait jusqu’à présent des « méchants » bien réel dans un monde très concret, « Tintin au Tibet » est une vraie rupture : Tintin est maintenant guidé par un appel personnel intime et quasi mystique qui préfigure les signaux qu’il recevra des extra-terrestres dans « Vol 714 pour Sydney ». Le paranormal, enfin, tient une place d’une importance inédite et est présent à travers les scènes célèbres et hilarantes où le moine tibétain « Foudre bénie » lévite au-dessus du sol à la stupéfaction de Haddock !
 
Car la spiritualité et la religion, jusque là totalement absentes de l’oeuvre d’Hergé, (à l’exception du très typé « Tintin au Congo » et de son missionnaire), occupent ici une place centrale avec le rôle joué par les moines bouddhistes tibétains : ce sont eux, en effet, qui sauvent les héros de l’avalanche, ce sont eux, également, qui confirment que Tchang est vivant, ce sont eux, toujours, qui indiquent à Tintin le repaire du Yéti et ce sont eux enfin, qui ramènent les héros blessés vers le village. Hergé signe là sa fascination et son respect pour une spiritualité orientale à laquelle le capitaine Haddock n’adhère guère mais qu’il s’efforce de respecter (« Toi passer à gauche du chorten – monument funéraire d’un lama tibétain – ! » (Haddock, entraîné sur une pente qu’il dévale sans pouvoir s’arrêter « Passer à gauche, passer à gauche, je voudrais bien vous y voir !… »).  
Car, en contrepoint de tout ce mysticisme, le capitaine Haddock joue un rôle opposé dont il a l’habitude vis-à-vis de Tintin (recette classique de la cohabitation de deux tempéraments contraires) : résolument rationnel, il s’oppose tant au projet de Tintin de se lancer dans l’aventure (« c’était un rêve, voyons, ce n’est pas la réalité ! ») qu’à la croyance dans l’existence du Yéti. « Il n’existe pas votre abominable homme des neiges ! » Les hurlements entendus la nuit ? « C’est le vent ! » Les traces dans la neige ? « Des traces d’ours, les ours aussi font ces traces lorsqu’ils marchent sur leurs pattes de derrière ! ». Jusqu’au moment où, catastrophe, « le Yéti m’a fauché une bouteille de whisky, à peine entamée, la dernière que je possédais ! ». Décidé à rester rationnel jusqu’au bout, Haddock cherchera alors à prendre en photo la lévitation du moine « Foudre bénie » : « Vite, une photo, sinon on ne nous croira jamais ! ». Sans succès : « Ca y est, il est redescendu, ce père volant ! ».
 
Râleur, incrédule, pessimiste et dispensateur de conseils de prudence, colérique et pittoresque, Haddock donne au récit la figure paternelle qui tempère l’ardeur téméraire de la jeunesse qu’incarne Tintin.
 
Une figure d’autant plus paternelle que, de façon jamais vue dans les albums précédents, Haddock s’emporte violemment à plusieurs reprises contre le héros (« sacré tête de mule que vous êtes ! »), se reproche amèrement ses propres faiblesses (« moi, comme un vieux rafiot que je suis, je me suis mis à la remorque de ce gamin ! ») avant de se jeter, malgré sa peur, au secours de Tintin quand celui-ci est surpris par le Yéti dans la grotte (« Tant pis ! J’y vais, à l’abordage ! ») et de laisser libre cours à son affection quand les dangers sont passés (« Tintin, mon petit, vous êtes sauf ! »).
 
« Tintin au Tibet », enfin, tranche avec les albums précédents car, moins que jamais, il ne comporte de femme. Hormis quelques personnages de décor (à l’hôtel des Sommets où Tintin et Haddock logent au début du récit), l’aventure est de bout en bout une histoire d’hommes pure et dure, une histoire d’effort, de camaraderie et de confrontation avec les éléments naturels. Un récit sauvage, dépouillé et viril qu’aucun charme féminin ne vient troubler.
 
Vous l’aurez compris, « Tintin au Tibet » est de loin l’album préféré de votre serviteur, sans doute par les souvenirs des paysages magnifiques, conformes aux dessins, qu’il évoque dans ma mémoire (les monuments de Delhi, le gigantisme écrasant des montagnes himalayennes et leur aridité inquiétante, le pittoresque des petits moines habillés de rouge et des yacks dans les rues…) mais aussi par la formidable leçon d’optimisme que nous donne Tintin. Tintin, lui aussi décidé à aller au bout du monde pour, en dépit des pessimistes qui l’entourent, des doutes qui peuvent l’assaillir et des dangers qui l’attendent, faire triompher ses convictions…
 
N’hésitez pas à poursuivre vos rêves jusqu’au bout, même (et surtout) s’ils vous semblent fous.
 
Bonne journée à tous.
 
La Plume et le Rouleau (c) 2003
 
Et pour d'autres mystères et secrets à découvrir, lisez La cinquième nouvelle...

Tintin au Tibet, dessin animé de la fin des années 90 - tout à fait dans l'esprit des albums

Partie 2 - A la recherche du Yéti

Partie 3 - Foudre bénie

Partie 4 - Tchange retrouvé

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