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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1923 : L'étrange voyage de SEZNEC et QUEMENEUR (3)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 22 Mai 2005, 10:47am

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Au terme d’une énième scène de ménage, particulièrement violente, Jane saisit l’arme de Le Her et, le 3 octobre 1948 : elle abat son mari de 3 balles de revolver !
 
L’instruction du dossier permet d’approfondir la connaissance du personnage qu’est Le Her. Des témoignages indiquent que, lors de son incarcération pour faits de collaboration en 1945, il s’est vanté auprès de ses codétenus d’avoir… tué Quéméneur lui-même ! Serait-ce la clé de l’énigme ? Trop contradictoires entre eux et peu fiables en raison du caractère mythomane du personnage, la validité de ces témoignages ne peut être établie.
 
Le procès de Jane Seznec a lieu à l’été 1949 au Palais de Justice de Quimper, là où Guillaume Seznec a été condamné 32 ans auparavant. Mais cette fois, tandis qu’il est assis dans le public, c’est sa fille qui est dans le box des accusés ! Contrairement à son père autrefois, l’accusée bénéficie d’un large courant de sympathie de la part du public en raison de la mauvaise réputation de Le Her. Elle explique le calvaire d’années de véritable martyre conjugal : les coups, les injures, les brimades, le harcèlement, la peur. Sa déposition tragique émeut les jurés bretons.
 
Mais l’aînée des filles Le Her, Juliette, née du premier mariage de son père, entend défendre la mémoire de son père et se montre vindicative vis-à-vis de l’accusée. Drôle de personnage également, cette Juliette : elle a épousé le fils aîné de Seznec (Guillaume : il porte le même prénom que son père) et est donc devenu à la fois la belle-sœur et la belle-fille de Jane Seznec... Mais, juste avant le procès, elle a quitté son mari pour partir vivre avec… le deuxième fils de Seznec : Albert !
 
Ce n’est plus Quimper, c’est Dallas...
 
Le témoignage de Juliette jette le trouble dans les esprits : son père avait fait, en 1924, un témoignage de complaisance en faveur de Seznec. Jane, le savait, dit-elle. Elle l’a tué pour l’empêcher de parler et pour l’accuser ensuite du meurtre de Quéméneur afin de toucher l’argent des dommages-intérêts de la réhabilitation !
 
Pour un crime sans aveu ni arme ni cadavre, Guillaume Seznec avait été condamné en 1924. Le 1er août 1949, pour le meurtre de son mari à coups de revolver, qu’elle a entièrement reconnu, Jane Seznec est… acquittée sous un tonnerre d’applaudissements ! Seul point commun entre ces deux jugements : l’absence de préméditation retenue par les jurés !
 
Il y a de quoi y perdre son latin (juridique), non ?
 
Mais la fabuleuse saga morlaisienne n’est pas finie…
 
Le 15 novembre 1953, en traversant le boulevard de Port-Royal à Paris, Guillaume Seznec est renversé par une camionnette qui prend la fuite ! Simple accident d’un chauffard irresponsable comme il y en a tant pour les uns ? Ou guet-apens délibéré, ultime avatar d’une machination infernale pour les autres ?
 
Toujours est-il que Guillaume Seznec, déjà affaibli, est fortement commotionné. Alité, il délire et parle… « Plourivo… Quéméneur… La dalle près de la source… ». Sa fille Jane parle à la police et à la presse.
 
Peut-être aurait-on enfin la clé du mystère ? Le 13 décembre 1953, accompagné d’une meute de policiers et de journalistes, Guillaume Seznec est alors conduit de Paris à Plourivo, puis à Traou-Nez, propriété des Quéméneur et là, on l’approche de la fontaine. Il désigne une dalle en ciment. On s’active. On fouille. On creuse. Et que trouve-t-on ?
 
Rien. Rien de rien.
 
Alors on rebouche le trou et on s’en va.
 
C’est fini. Seznec va retourner aux délires d’une agonie qui, déjà, le guette. Le 14 février 1954, il meurt dans les bras de sa fille en murmurant « On m’a fait trop de mal… » Le combat continue à coups de livres, d’enquêtes et de pseudo-révélations jamais véritablement probantes.
 
Pendant trente ans, à rythme régulier, des témoins tardifs, prétextant souvent la peur qu’ils avaient, à l’époque, de la notoriété et de la pression des journalistes, se mettent à parler. Certains ont vu Quéméneur après la date de sa disparition. D’autres ont vu des policiers transporter un paquet lors de la perquisition qui a permis de découvrir la machine à écrire… Les demandes de révision se succèdent. Elles sont toutes rejetées faute d’éléments nouveaux clairement établis.
 
En 1988, un livre de l’avocat Denis Langlois relance la question (votre serviteur le lut, à l'époque). Dès l’introduction de l’ouvrage, le ton est donné : « Mon pauvre Seznec… ». Le récit, vivant, haletant et fourmillant de formules littéraires percutantes, jette le trouble dans l’esprit du lecteur. On découvre notamment que l’inspecteur Pierre Bonny avait partie lié avec un certain nombre d’indicateurs de police au rang desquels auraient figuré… le dénommé Gherdi. Dans ces conditions, on n’hésite pas à pointer du doigt la piste, jamais suivie, du trafic de Cadillac vers l’URSS et l’intérêt que certains hommes politiques haut placés auraient eu à étouffer une affaire d’état pour la maintenir au rang de simple affaire crapuleuse. Quitte à fabriquer des preuves grâce à des policiers ripoux comme Bonny ? De la lecture de ce qui n’est pas une étude scientifique et rigoureuse mais un récit romancé de l’instruction et de la vie de Guillaume Seznec, le lecteur ressort convaincu que, manifestement, quelque chose se cache derrière l’affaire Seznec, que toutes les pistes n’ont pas été explorées sérieusement.
 
Mais lesquelles ?
 
Au début des années 1990, le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher aborde le dossier dans l’éphémère revue « J’accuse ». Pour lui, Pierre Quéméneur a été assassiné aux Etats-Unis dans le cadre d’un règlement de comptes entre « bootleggers », ces trafiquants d’alcool (l’Amérique est alors sous le coup du Volstead Act de 1919 qui a ouvert la période de la « Prohibition »). Une hypothèse émise sans aucune preuve et fondée sur de simples suppositions.
 
Sur la base du passionnant mais romanesque ouvrage de Denis Langlois, le cinéaste Yves Boisset tourne alors en 1991 le téléfilm « L’affaire Seznec » avec Christophe Malavoy, magnifique de persuasion dans le rôle du breton têtu, taciturne et victime des évènements. Le film sera diffusé en 1993 puis à plusieurs reprises ensuite : à voir absolument... mais avec les précautions d’usage !
 
En 1994 est publié un livre intitulé « Nous, les Seznec ». Dans cet ouvrage, Denis Le Her-Seznec, le petit-fils du bagnard et fils du principal témoin à décharge dans l’affaire (François Le Her, de sinistre mémoire) exprime ses doutes et ses convictions dans un ouvrage qui mêle autobiographie familiale et contre-enquête policière.
 
Rongé depuis des années par ce drame familial, il a repris le patronyme de son grand-père maternel. Il devient le leader de la contestation pro-Seznec, laquelle était, jusque-là, plutôt l’apanage de journalistes. Il met en cause les expertises graphologiques et techniques quant à la promesse de vente et à la machine à écrire. N’y aurait-il pas eu substitution ou simplement erreur ? Il pointe du doigt les intérêts supérieurs qui auraient pu conduire de hautes sphères judiciaires ou policières à étouffer le « scandale des Cadillac ». Denis Le Her-Seznec n’a pas de théorie toute faite. Il se contente de jeter le doute dans les esprits par un travail de sape efficace et tous azimuts. Une nouvelle demande en révision (la 13ème !) est déposée.
 
Mais c’est la déception. Le 28 juin 1996, la Commission de Révision de la Cour de Cassation rend son verdict : elle invalide les expertises menées par l’expert privé et confirme les précédentes expertises officielles. Elle constate le peu d’arguments tangibles apportés pour étayer la thèse d’un trafic de voitures et d’une affaire d’Etat. Faute d’ « éléments nouveaux établissant l'innocence de l’accusé », la demande de révision est, une nouvelle fois, rejetée.
 
Denis Le Her-Seznec s’obstine, continue de chercher des bizarreries, traque le témoin oublié, l’indice caché, le souvenir revenu.
 
En septembre 1996, par exemple, un particulier, Daniel Lepetitcorps, fils de gendarme, publie des photos conservées secrètement par son père et montrant, lors de fouilles menées non loin de Traou-Nez en 1951, la découvert d’un crâne humain. Certains y voient, sans preuve, celui de Pierre Quéméneur, assassiné dans la propriété, comme le pensait le juge Charles-Victor Hervé dès le début. Mais le PV de gendarmerie de cette fouille est introuvable dans les archives de la Gendarmerie. Comme le crâne, d’ailleurs, qui a disparu : aucune expertise ADN n’est donc possible. Qu’en conclure ? Rien de tangible, à l'évidence. Cela n’empêche pas Denis Le Her-Seznec d’agiter la question dans l’émission de TV « Le monde de Léa » en affirmant, sans preuve, qu’il s’agit d’un nouvel élément qui, une fois de plus, contribue à renforcer le sentiment que Guillaume Seznec était innocent. Et de crier à la manipulation et à la désinformation de comploteurs haut placés qui auraient, une nouvelle fois, fait disparaître des pièces à convictions…
 
Le 28 janvier 1997 il porte plainte à la Cour Européenne des Droits de l’Homme puis en appelle à l’Elysée : Jacques Chirac (forcément sensible à la fracture judiciaire…) le reçoit en avril et juillet.
 
Dès 2001, la machine est alors relancée : la Garde des Sceaux Marylise Lebranchu, une bretonne élue socialiste de… Morlaix ( !) introduit une demande en révision (la 14ème) sur la base de la nouvelle loi (2001), laquelle assouplit les conditions de révision. La nouvelle loi exige seulement maintenant des éléments qu’ils « introduisent un doute quant à la culpabilité de l’accusé » : une loi qui abaisse donc les exigences de preuve et semble tellement sur-mesure qu’elle est surnommée la « loi Seznec »…
 
Sur le net, les sites consacrés à Seznec fleurissent. Essentiellement l’œuvre de Bretons, ils défendent tous son innocence avec acharnement, multipliant les hypothèses et s’attaquant aux moindres éléments mal éclairés par l’instruction, parfois, hélas, au prix d’inexactitudes flagrantes. Les esprits s’échauffent.
 
L’affaire Seznec donne en effet une impression justifiée d’inachevé. L’instruction, à tout le moins, a révélé des lacunes et des manquements sur un certain nombre d’éléments secondaires qui auraient pu devenir autant de pistes principales : relations d’affaires ou sentimentales de Quéméneur dans les milieux du bois, de l’alcool et des ventes de véhicules par exemple. Mais elle donne aussi l’impression d’une grande confusion. Les témoignages abondent mais ils sont le plus souvent isolés, non vérifiables, tardifs et contradictoires. Quand ils ne font pas carrément l’objet de rétractation devant la police alors que les témoins ont juré le contraire devant les journalistes ! Quarante, cinquante, soixante ans après, « on » se rappelle avoir vu Seznec ou Quéméneur « ici » ou « là », ou « ailleurs »… Certains en accusent d’autres du crime, d’autres se l’attribuent eux-mêmes.
 
Que penser de tous ces témoins de la 25ème heure ?
 
Le matraquage médiatique en faveur de la révision s‘amplifie néanmoins. De nombreux historiens s’intéressent à l’affaire. Mais celle-ci, on l’a vu, n’est pas si simple…
 
Cà et là, des chercheurs tels que Michel Pierre, spécialiste de l’histoire du bagne, rappellent que l’innocence de Seznec, en réalité, est difficile à prouver et que, notamment, l’hypothèse d’un trafic de voitures à destination de l’URSS en 1924 ne tient pas la route (c’est le cas de le dire !). Les nouveaux maîtres soviétiques, engagés à l’époque dans la NEP (Nouvelle Politique Economique) n’avaient en effet aucun intérêt à s’encombrer de véhicules vieux de 5 ans et pour la plupart (comme celui de Seznec) en mauvais état. Ils pointent par ailleurs les erreurs historiques et les lacunes du livre « Seznec, le bagne » (Robert Laffont, 2001) de Denis Le Her-Seznec qui ne contribuent pas à la crédibilité de cet individu à l’activisme débordant.
 
Début 2005, l’historien et journaliste breton Bernez Rouz, au terme d’un livre d’un style peu flamboyant mais particulièrement bien documenté (« L’affaire Quéméneur – Seznec » éd. Apogée), passe au crible les rouages de l’enquête. Il rappelle toutes les pistes et hypothèses possibles (crime perpétré par Seznec avec ou sans complices, fuite volontaire de Quéméneur, crime crapuleux, crime de trafiquants de voiture, crime familial, accident, complicité de la police…) et les mobiles possible : vengeance, vol mobilier ou immobilier, affaire de femme... Il finit par conclure défavorablement à l’innocence de Seznec qui, « a refusé d’admettre des faits même avérés et, pris dans la nasse de ses mensonges (et) de ses rétractations (…) n’a fait que s’enfoncer ».
 
A sa lecture, Denis Le Her-Seznec crie au scandale : « Même les anti-Dreyfusards n’auraient pas osé écrire cela ! » s’indigne-t-il par le genre d'amalgame que les lecteurs de ces chroniques apprécieront. Guillaume Seznec serait donc le Dreyfus breton ? Comment, alors, ne pas s’en scandaliser ?
 
Il s’agit en effet d’un complot, d’une sombre machination mêlant politique, affaire de famille, trafics illégaux et magouilles policières auxquels se sont ajoutés ensuite des témoignages erronés (de bonne et de mauvaise foi) : c’est ce que clame en effet Denis Le Her-Seznec, porte-étendard pathétique de la réhabilitation de celui qu’il considère comme un martyr. Il a consacré sa vie, son énergie, son argent et jusqu’à ses choix conjugaux et familiaux à la réhabilitation d’un grand-père qu’il a peu connu mais qu’il considère comme un héros et auquel il voue un véritable culte. Ce combat est celui de son existence entière. Il est à l’évidence d’une sincérité à toute épreuve. Aujourd’hui, la mine défaite et le temps hâve, l’homme explique son état d’épuisement physique et psychique dans cette requête en révision qu’il considère comme celle de la dernière chance.
 
Pour celle-ci, Denis Le Her-Seznec a, in extremis, trouvé de nouveaux témoins encore vivants et qui ont pu témoigner avoir vu Quéméneur postérieurement à sa disparition. Ses avocats ont par ailleurs proposé une autre lecture des éléments de l’enquête : une lecture crédible compte tenu des éléments dénichés qui sont nouveaux et étaient inconnus des jurés de l’époque. D’abord la réalité de l’existence de Gherdi, formellement démontrée. Ensuite, c’est nouveau, ses liens avérés, en 1944, avec l’un des policiers de l’enquête en 1924, Pierre Bonny. Gherdy deviendra en effet, sous l’Occupation, l’indicateur de Bonny, entré dans la Gestapo : un fait confirmé par le témoignage de la résistante Colette Noll, arrêtée précisément à cause de Gherdi. Il y a là de quoi douter sérieusement de l’impartialité du personnage lors de l’enquête de 1924 et de son honnêteté déjà à cette époque, non ?
 
Plus généralement, c’est toute la Bretagne qui se mobilise et le groupe folklorique Tri Yann va jusqu’à écrire des chansons en faveur de l’innocence de Guillaume Seznec. A Morlaix, une avenue porte même son nom. Dans la lutte pour la réhabilitation de Seznec, il y a toute une composante identitaire et l’on perçoit combien cette lutte incarne, à son niveau, celle des « petites gens » contre les institutions. Il y a aussi une forme d’expiation qui se ressent dans ce combat, un mea culpa d’une région de province qui croit avoir condamné l’un des siens sans preuve sur la base d’une enquête des policiers de Paris.
 
En mars 2005 a lieu la présentation de cette 14ème requête devant la Commission de Révision des Condamnations Pénales de la Cour de Cassation. Le représentant du Ministère Public lui-même, Jean-Yves Launay, s’y dit « totalement convaincu de l’innocence de Seznec » dans son réquisitoire.
 
Sur la base de cette ultime demande, la Commission de Révision, rend, en date du 11 avril 2005, une décision qui… transmet (prudemment) le dossier pour examen sur le fond à la « Chambre Criminelle de la Cour de Cassation siégeant comme Cour de Révision » (c’est long mais c’est ainsi). Tous les journalistes bien intentionnés et / ou mal informés et les spécialistes du lobbying médiatique y voient le nécessaire pas vers la révision du procès.
 
Qu’en est-il exactement ?
 
Parvenus au terme d’une aventure judiciaire qui n’en finit pas de se prolonger par-delà les années et les générations, il nous faut maintenant nous arrêter sur la décision rendue, par la Commission de Révision des Condamnations Pénales en date du 11 avril 2005.
 
Cette décision, donc, transmet le dossier pour examen sur le fond à la « Chambre Criminelle de la Cour de Cassation siégeant comme Cour de Révision » (c’est long mais c’est ainsi). Tous les journalistes bien intentionnés, mal informés ou paresseux y ont vu sans analyse le premier pas vers la « réhabilitation » de Seznec. Il s’agirait en fait, plus exactement, d’un arrêt de la Cour déclarant que, au vu des éléments dont on a connaissance aujourd’hui, l’on ne pouvait établir, à l’époque, la culpabilité de l’accusé. Dès lors, celui-ci étant décédé et non susceptible d’être rejugé, sa « mémoire » serait « déchargée ». C’est le droit exact.
 
Mais rien n’est moins sûr.
 
Maintenant que nous connaissons mieux les faits, gardons-nous en effet d’une lecture étroite de la décision de la Commission de Révision du 11 avril 2005. Car que révèle, en réalité, l’analyse de ce texte magnifique de concision ? Livrons-nous donc à cet exercice délicieux qui meubla les longues soirées estudiantines de votre serviteur : le « commentaire d’arrêt ».
 
La présidente de la Commission de Révision, Martine Anziani, reconnaît certains des éléments apportés par la défense.
 
D’abord, contrairement à ce que les jurés croyaient en 1923, Boudjema Gherdy, le contact de Quéméneur à Paris, existait bel et bien et n’était pas une invention de Seznec.
 
D’autre part, manifestement, Gherdy et Pierre Bonny, dont les connections sont avérées en 1944 (l’un étant l’indic de l’autre pour traquer les Résistants), se connaissaient déjà en 1923.
 
Enfin que, donc, si ces points avaient été davantage examinés lors du procès, sans doute les jurés auraient-ils considéré les choses de façon différente…
 
Des témoignages ont par ailleurs été apportés quant à la survie de Quéméneur postérieurement à la date de sa disparition. Mais la Commission ne peut les retenir : ils sont trop isolés et émanent de personnes âgées dont certaines n’ont manifestement plus toutes leurs facultés.
 
En tout état de cause, la Commission réaffirme la validité des éléments-clés du dossier d’accusation.
 
La défense mettait en cause le rôle principal et néfaste de l’inspecteur Bonny dans l’instruction ? La Commission juge cette affirmation sans fondement, insistant sur le rôle primordial du commissaire Vidal, rappelant que Bonny n’était pas présent lors de la perquisition de juillet 1923 qui a abouti à la découverte de la machine à écrire et relevant enfin un rapport du policier Bonny du 16/2/1924 faisant même état d’un élément à… décharge en faveur de Seznec !
 
La défense soutenait l’existence d’un trafic de Cadillac de grande ampleur impliquant des personnalités politiques ? Aucun élément tangible n’est venu étayer cette affirmation.
 
La défense alléguait que, en date du 13 juin 1923 (date de l’envoi depuis Le Havre du faux télégramme « signé » de Quéméneur et de l’achat de la machine à écrire au Havre), Seznec se trouvait bien à Saint-Brieuc où il assistait à un procès au tribunal de Commerce où plaidait Me Bienvenue ? Les recherches auprès du greffe n’ont pas confirmé que Me Bienvenue y plaidait ce jour-là.
 
La défense apporte deux témoignages de personnes âgées ayant certifié avoir vu Quéméneur après la date de sa disparition ? La Commission relève que les personnes en question, re-interrogées ensuite pour confirmation, ont montré un grand état confusionnel lié à leur grand âge et que leurs récits, tardifs et imprécis, ne peuvent valablement être considérés comme crédibles.
 
Le 13 juin 1923, la présence de Seznec au Havre était contesté par la Défense qui soulignait certaines contradictions dans les témoignages à charge ? La Commission observe que si les témoignages à charge sont parfois confus ou contradictoires, ils sont au final largement concordants. Il apparaît que c’est bien Guillaume Seznec qui a été vu en train d’acheter, au Havre, une machine à écrire en date du 13 juin 1923. Parallèlement, et cela pas davantage aujourd’hui qu’hier, Seznec ne dispose d’aucun alibi prouvant de façon irréfutable qu’il était en Bretagne où même ailleurs ce jour-là.
 
Cette machine (« preuve à charge déterminante » rappelle la Commission) a été trouvée chez lui en date du 6 juillet 1923 : il est avéré, au plan des expertises, que c’est bien elle qui a servi à taper les fausses promesses de vente et que c’est la même qui a été présentée au procès. Toute histoire abracadabrante de substitution de machine est sans validité. L’irrégularité de procédure soulevée (la seconde perquisition n’était pas valide au sens de la procédure pénale) n’entache donc pas la validité de la preuve quant au fond.
 
Deux expertises graphologiques différentes et récentes (1989 et 1993) ont attribué formellement à Seznec la signature supposée de Quéméneur qui figure au bas du faux acte de vente daté du 22 mai 1923.
 
Enfin, conclut la Commission, il n’existe aucune preuve d’une quelconque machination, laquelle serait, chronologiquement impossible : il aurait en effet fallu que quelqu’un choisisse, dès le 13 juin (soit avant même qu’une enquête soit ouverte sur la disparition de Quéméneur !), de se faire passer pour Seznec en achetant une machine au Havre, rédige de fausses promesses de vente, tout cela en prévision d’une inculpation future de Seznec que personne ne pouvait prévoir (elle n’a eu lieu que le 7 juillet 1923 et sur la base d’éléments plus larges tels que de nombreux témoignages concordants). Il aurait ensuite fallu que l’âme damnée de ce complot puisse falsifier la promesse de vente que Seznec avait exhibée à la police en date du 28 juin postérieurement à cette date et que les experts se trompent en affirmant que celle-ci a bien été tapée à l’aide de la machine incriminée…
 
Tout cela ne tient pas debout.
 
Et encore ! La Cour de Cassation ne tient pas compte d’un élément dont cette chronique, par simplicité, n’a pas parlé car il n’a jamais fait l’objet d’investigations poussées de la part des enquêteurs. Dans la valise de Quéméneur trouvée en date du 20 juin 1923 au Havre, on avait en effet découvert un petit carnet rempli d’une comptabilité : « telle dépense : tant de francs… etc… » tenue par Pierre Quéméneur pour ses affaires. Curieusement, ce carnet mentionnait, pour la date du 24 mai (soir de la disparition) la mention « aller Dreux – Paris : 11,40 francs ». Les enquêteurs avaient observé, à l’époque, que ce prix n’étaient pas le bon tarif de la SNCF mais sans aller plus loin… Or, l’on sait que Seznec, ensuite, avait de bonne foi confondu les gares de Dreux (où il disait avoir déposé Quéméneur) et Houdan (où des témoins avaient aperçu deux hommes dans une grosse voiture).
 
Sur ce point, la thèse de la machination ultérieure apparaît particulièrement invraisemblable : comment un éventuel falsificateur aurait-il pu savoir, dès le 20 juin (date de la découverte de la valise) que Seznec se tromperait, huit jours plus tard, entre les deux gares, lorsqu’il ferait à la police le récit du voyage ?
 
Alors quelle explication pour cette bizarre mention ? Quéméneur se serait-il trompé lui aussi en croyant prendre le train à Dreux alors qu’il le prenait à Houdan ? Peu probable. D’autant moins qu’aucun billet Houdan – Paris, rappelons-le, n’a été délivré le soir du 24 mai. A moins que Quéméneur n’ait voyagé sans billet ? Mais pourquoi aurait-il alors écrit cette dépense sur son carnet ? Pour se faire de la « gratte » au détriment de Seznec (les deux hommes partageaient les frais) avec une fausse dépense ? Peu vraisemblable, bien que cette hypothèse repose de toute façon sur une confusion, improbable, de Quéméneur entre les deux gares de Dreux et Houdan... 
 
L’avoué Pouliquen, beau-frère de Quéméneur, avait soutenu que les dernières lignes n’étaient pas de la main ce dernier. Mais il n’y a jamais eu d’analyse graphologique pour comparer l’écriture du carnet à celle de Seznec. C’est dommage… Négative, elle n’aurait fait qu’embrouiller un peu plus ce dossier déjà bien confus. Positive, elle aurait prouvé que Seznec avait rajouté, à l’aide d’un tarif approximatif qui lui semblait plausible, une dépense destinée à faire croire que Quéméneur avait pris (comme il le dirait) le train à Dreux (où lui-même croyait s’être arrêté) alors que les deux hommes (Seznec le reconnaîtra ensuite lors de l’instruction) avaient en réalité fait escale à Houdan.

Quoiqu’il en soit, la Commission admet que les éléments nouveaux apportés ci-dessus « pourraient expliquer, à défaut d’une machination policière, des failles dans l’enquête. Elle conclut enfin avec un art incontestable du dégagement en touche que l’ « appréciation de ces éléments nouveaux ne sauraient relever de la seule compétence de la Commission » et que « l’arrêt de la Cour d’assises (de 1924 *), non motivé (comme le sont tous les arrêts de Cour d’assises *), ne permettant pas de savoir sur quels éléments les jurés ont fondé leur intime conviction, il appartient à la Chambre criminelle (…) d’apprécier si ces éléments nouveaux sont de nature (…) à faire naître un doute sur la culpabilité de Guillaume Seznec ».
(*) les parenthèses sont rajoutées par nous

En clair : les éléments apportés ont introduit un doute, à la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation de se débrouiller maintenant pour savoir si ce doute est suffisant pour, a posteriori, pouvoir estimer que les jurés de Quimper auraient, à l’époque et au bénéfice de celui-ci, acquitté Seznec …
 
Va savoir….
 
Car en dépit du battage médiatique, de la pression populaire bretonne et des effets de manche des avocats sur ce dossier, les faits, les faits objectifs et rien que ça, penchent en faveur de la culpabilité de Seznec. Les éléments soulevés par l’actuelle défense ne sont en effet que des aspects secondaires du dossier. Les preuves à charge principales, elles, sont restées incontestables. Mieux : les expertises graphologiques récentes ont confirmé les conclusions d’origine. Elles plaident incontestablement contre une innocence que 80 ans de recherches n’ont jamais permis d’établir clairement. La presse a dit et redit, sans y réfléchir, que la décision du 11 avril 2005 de la Commission de Révision ouvrait la porte à la révision du procès pour que la mémoire du mort soit enfin « déchargée » ? Logiquement, c’est exactement le contraire qui devrait se produire.
 
Une petite-nièce de Quéméneur, du reste, a protesté contre ce qu’elle considère comme une tentative de réécriture de l’histoire et de la justice au détriment de la mémoire de son aïeul. 
 
Nous verrons si l’avenir (14 décembre 2006) donne raison (*) à cette chronique, toujours attentive à traquer les révisionnistes de tous poils, même ceux qui semblent apparemment de bonne foi.
 
Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2005

(*) OUI, la Cour de Révision a débouté Denis Le Her-Seznec de sa 14ème demande en révision, faute d'éléments objectivement convaincants et malgré les binious des nombreux manifestants
.
 
Et pour d'autres récits de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle

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François 11/06/2013 12:43


Pour ce qui est des annotations portées sur le carnet de dépenses de Pierre Quéméneur, deux points méritent particulièrement d'être relevés.


Vous posez la question de savoir si Quéméneur aurait pu commettre la confusion entre les gares de Dreux et de Houdan, et vous y répondez par la négative à partir d'une simple estimation de
vraisemblance. Il n'était pas logique qu'il se fut trompé et personne d'autre que Seznec n'aurait pu faire la même erreur. Pourtant la dépense est bien indiquée et l'on sait avec certitude
qu'elle est erronée et ne correspond pas au montant réel du trajet. Sans un autre falsificateur que Seznec, nous avons là un mystère. A moins toutefois de considérer que le carnet se trouva,
pendant la période s'étendant entre le 25 mai au soir et le 20 juin, entre les mains d'une personne qui, en s'en servant, commit la même erreur sur la base de la mention elle-même - autrement
dit, quelqu'un qui, n'ayant été au courant de ce fait que par le récit de Seznec et le carnet, l'eut conservé comme un élément qui ne méritait pas d'être modifié ou qui pouvait être profitable à
ses desseins. Personne ne pouvait prévoir que Seznec se tromperait sur la gare, mais quelqu'un en revanche pouvait savoir que l'erreur avait été commise. Si Seznec est le seul à faire la
confusion, son affirmation prête à être tenue pour un mensonge. Or est-ce le cas ? Il apparaît qu'au moins une autre personne se trompa de la même façon, et qu'il s'agit d'une erreur commune. Le
rapport d'expertise graphologique retenu par la Cour de cassation nous apprend que toutes les mentions figurant sur le carnet ont été modifiées à partir de l'indication du voyage Dreux-Paris.
Ceci signifie donc que la ligne précédente, utile lapalissade , a été écrite de la main de Quéméneur et reconnue telle. Et cette dépense porte la mention de Dreux avec un montant de 13
francs. On pourrait ne pas y prêter attention si ce n'était justement le montant des dîners qui furent pris le 25 mai au Plat d'étain. L'enquête montra immédiatement que le restaurant, au bas
d'une rue en pente, se trouve à Houdan. En d'autres termes, le carnet de dépenses nous apporte la preuve que Pierre Quéméneur commit lui-même l'erreur entre les deux villes.


La même expertise établit, par ailleurs, que l'examen du carnet permet de relever des concordances graphologiques avec l'écriture de Seznec. On sait que les mentions ne furent pas écrites, mais
qu'il s'agit de ratures et de modifications.

Sho dan 11/06/2013 13:10



La confusion de Quemeneur lui-même entre Houdan et Dreux quant à la localisation du restaurant est un point fort et affaiblit incontestablement la thèse d'une falsificatin par Seznec. Sans
l'invalider totalement, Seznec pouvant très bien avoir repris l'erreur de bonne foi (si je puis dire) ?



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