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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1898 : Les débuts de l'IMPERIALISME américain (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 23 Février 2007, 00:02am

Catégories : #Relations internationales & conflits

Côté américain, c’est l’enthousiasme, délirant. On déborde d’ardeur patriotique. La richissime Helen Gould offre à la patrie son yacht personnel et 100 000 USD en prime. Le leader démocrate William J. Bryan, sénateur du Nebraska, se voit octroyer le grade de colonel et le secrétaire d’Etat à la Marine (et futur président) Théodore Roosevelt démissionne de son poste pour prendre le commandement en second d’un régiment de chocs, les Rough Riders (les « rudes cavaliers ») ! Quoique l’armée américaine soit professionnelle, l’enthousiasme populaire est tel que McKinley décide de faire appel aux (nombreux) volontaires : 250 000 hommes se présentent en deux appels !

La presse américaine évalue alors les forces en présence et redouble d’avertissements alarmants, destinés à faire frémir l’opinion : attention à la flotte espagnole qui pourrait bien surgir pour bombarder New York, Philadelphie, Washington ou même les demeures fortunées de Rhode Island (car les infâmes Espagnols, colonialistes et décadents, sont capables de tout).

Pourtant, ce qui étonne le plus l’historien, c’est le niveau d’impréparation, considérable, qui caractérise cette opération militaire en même temps que, a contrario, la confiance quasi-absolue des impétueux étasuniens dans sa réussite future. L’enthousiasme de la jeune Amérique va-t-il la conduire à de cruelles désillusions ?

L’armée de terre compte jusque-là 28 000 hommes et 2 100 officiers. Mais, n’ayant participé à aucun conflit depuis 1865 (soit 33 ans), elle a accumulé d’importants retards quant à son entraînement, son équipement et son encadrement.

Les fusils sont ainsi en nombre insuffisants pour former les 250 000 nouvelles recrues. Ce sont en outre des modèles anciens qui tirent à la poudre noire (avec une grosse fumée qui permet à l’ennemi de voir où sont cachés les tireurs !)

Les soldats n’ont pas de tenue spécifique d’hiver ou d’été, qui soit en tout cas adaptée à la saison : ils disposent d’un uniforme unique, 365 jours par an, sous la neige ou la canicule !

L’artillerie est insuffisante pour soutenir un débarquement…

Les cadres sont âgés et Théodore Roosevelt, chez ses Rough Riders, raconte qu’il a même rencontré des lieutenants à la barbe blanche !

Face à 200 000 soldats espagnols à pied d’œuvre dans l’île de Cuba, mieux formés, correctement équipés, aguerris au conflit et disposant de la connaissance du terrain, les GI’s ne devraient en fait pas peser lourd.

C’est pourquoi les Américains comptent d’abord sur leur marine, imposante, pour faire la différence. Un ambitieux programme de développement entamé depuis dix ans a hissée celle-ci à la quatrième place mondiale. Elle n’est toutefois pas 100 % opérationnelle : elle est tronçonnée entre les navires situés sur la côte ouest et ceux situés sur la côté est (en 1898, le Canal de Panama n’a pas encore été achevé) ! Le président McKinley, quant à lui, ignore où se trouvent les Philippines, base espagnole dans le Pacifique. Il doit faire venir un expert de la Marine à la Maison Blanche pour y recevoir, humblement, un cours de géographie de base !

Bref, ce n’est pas gagné…

Mais les marins américains connaissent manifestement leur travail et ont déjà convaincu l’administration McKinley : ce n’est pas dans les Antilles que la guerre doit s’engager mais… dans le Pacifique. Le 25 février 1898, ordre a donc été donné au « commodore » Dewey de faire le plein de charbon dans le port de Hong Kong et de se tenir prêt à foncer vers les Philippines.

Le 24 avril 1898, date du début officiel de l’état de guerre entre les Etats-Unis et l’Espagne, Dewey reçoit un ordre explicite : « Mettez le cap sur les Philippines. Commencez les opérations tout de suite, notamment contre la flotte espagnole. Vous devez capturer ou détruire les navires. Faites de votre mieux. » Dewey met le cap sur Manille et attaque la flotte espagnole, dans la baie, au petit matin du 1er mai 1898 : victoire totale sans une seule perte, l’escadre espagnole est envoyée par le fond.

Aux Etats-Unis, sitôt la nouvelle connue quelques jours plus tard, c’est le délire. Les expansionnistes exultent :

- l’Amérique a libéré les Philippins du joug espagnol et concrétise son statut (autoproclamé) de porte-drapeau des peuples libres. « Manille nous tend ses mains déchirées et ensanglantées. Nous devons les prendre dans les nôtres et accepter cet effort de rédemption, non point par ambition politique mais comme une mission que nous avons reçue de Dieu » proclame la Commission des Affaires Etrangères du Sénat.

- elle dispose maintenant d’une base militaire dans le Pacifique (à l’instar de Port-Arthur pour les Russes, de Kiao Chow pour les Allemands et de Waï Haï Weï pour les Anglais) qui lui met l’immense marché chinois à portée de main. « Avec une forte position aux Philippines, l’occupation d’un port bien fortifié et des possibilités illimitées pour nos navires de commerce, nous pouvons saisir, et nous saisirons, une grosse partie du commerce de l’Asie » dit Marcus H. Anna, conseiller du Président McKinley.

Avec un si bon départ, nul doute que la guerre à Cuba ne soit, elle aussi, un franc succès.

L’objectif américain est simple (comme toujours). L’escadre espagnole de l’amiral Cervera est à l’ancre dans la baie de Santiago, au sud-est de l’île, composée de 4 croiseurs et de 3 destroyers. Pour l’obliger à capituler, il s’agit d’une part de l’empêcher de prendre la mer par un blocus naval tout en la prenant à revers sur la terre ferme pour l’empêcher de débarquer. C’est donc une opération combiné entre la marine et l’infanterie sur deux fronts distincts. Pour mieux faire suivre le déroulement des opérations aux citoyens américains avides d’informations, des journalistes suivront les troupes terrestres.

Côté maritime, tout se passe bien. La marine américaine immobilise la flotte espagnole qui ne peut sortir de la baie. Il suffit d’attendre maintenant le débarquement des fantassins américains sur la côte nord, leur déplacement à travers l’île sur la rive sud et ce sera gagné ! Les Américains ne doutent de rien. Or, avant de débarquer, il faut d’abord… embarquer.

Les opérations d’embarquement de 2 500 militaires et de 15 000 volontaires sont prévues au départ de Tampa Bay, en Floride. Elles se déroulent laborieusement dans l’improvisation la plus complète : les transports ferroviaires sont insuffisants pour acheminer l’ensemble des troupes. Mal équipées, celles-ci aussi sont mal logées, mal nourries, et mal soignées face à des épidémies de typhoïde et de malaria qui s’abattent, comme habituellement en ces mois torrides de mai et juin, et font plusieurs centaines de morts ! Il faut péniblement 6 jours avant de lever l’ancre et encore 6 autres jours avant que le corps expéditionnaire américain n’aborde finalement à Daiquiri et dans la baie de Siboney.

Normalement, les troupes espagnoles stationnées à Cuba seraient en mesure de tuer l’assaut dans l’œuf et de rejeter à la mer cette armée de cow-boys enthousiastes mais mal préparés. Hélas, pour eux, les Espagnols font face à une guérilla acharnée de la part des insurgés cubains, laquelle les empêche de manœuvrer et de déplacer leurs troupes.

Tout va se jouer les 1er et 2 juillet 1898 dans les collines de San Juan, qui dominent la baie où stationne l’escadre espagnole. L’attaque est menée par les Rough Riders de Théodore Roosevelt.

L’engagement est indécis, les pertes américaines inquiétantes et le sort de la bataille incertain. « Nous sommes bien près d’un désastre militaire » écrit Roosevelt. Finalement, le 3 juillet 1898 au soir, les collines de San Juan sont aux mains des Américains. Pour l’amiral Cervera, encerclé, il faut forcer le blocus ou capituler sans combat. Cervera est un hombre : il tente une sortie et, en quelques heures, ses bâtiments sombrent corps et biens, écrasés sous le feu de la marine américaine.

Le lendemain, 4 juillet, est jour de fête nationale aux Etats-Unis : c’est donc dans une liesse indescriptible que l’Amérique célèbre à la fois l’anniversaire de son indépendance et sa première victoire en tant qu’Etat souverain dans une guerre extérieure, même si ce conflit ne lui a coûté que 379 morts au combat (et 5 083 de maladie !) Quoiqu’il en soit, l’historien André Kaspi conclut : « Les Américains découvrent avec émerveillement le chemin de l’impérialisme ». L’Amérique a pris conscience de sa force nouvelle et est bien décidée, d’une manière ou d’une autre, à l’employer. La mémoire collective américaine et les historiens appellent ce tournant « la fin de l’innocence ». Le 16 juillet suivant, les troupes espagnoles de Cuba signent leur reddition. Le lendemain, 17 000 soldats américains débarquent à Porto Rico pour « libèrer » l’île du joug colonial espagnol…

« Fin de l’innocence », donc, et début d’un cynisme à peine déguisé de bonnes intentions. Car, dès après la victoire militaire, c’est la phase politique qui commence.

L’armistice entre les Etats-Unis et l’Espagne est signé le 12 août 1898 dans le cadre d’une intercession conduite par la diplomatie française. Deux jours plus tard, les Américains débarquent aux Philippines, là encore pour « libérer » le peuple de l’ultime possession coloniale ibérique (les Américains ont déjà débarqué à Guam le 20 juin précédente et à Wake le 4 juillet, deux îles du Pacifique). L’Amérique est partout dans les anciennes colonies espagnoles. Mais veut-elle y rester et dans quelles conditions ? Les pourparlers entre les deux pays, qui vont se tenir à Paris, vont éclaircir les choses.

Car la situation est loin d’être limpide. D’un côté, l’Espagne est prête à renoncer à sa souveraineté sur Cuba, Porto Rico et les Philippines. Il est rapidement établi que Porto Rico deviendra américaine à titre d’indemnité de guerre. L’Espagne est également favorable pour que Cuba et les Philippines suivent le même sort et soient annexées. L’avantage ? Les dettes afférentes à ces pays (400 millions d’USD) seraient donc reprises par les Etats-Unis ! Quitte à perdre son empire colonial, autant le faire avec des avantages économiques…

De l’autre, les Etasuniens sont (évidemment) réticents à cette perspective. Dominer : oui. Payer : non. En réalité, ils sont également divisés sur le fond.

La majorité d’entre eux est prête à passer du statut de « libérateurs » à celui de « colonisateurs ».

Ils considèrent certes qu’un tel fardeau colonial est incompatible avec les idéaux américains de liberté en plus d’être économiquement coûteux et militairement incertain. Toutefois, devant l’incapacité de certaines populations, immatures politiquement, à prendre immédiatement en main leur destin, les Américains sont prêts à se sacrifier en établissant un « protectorat » sur Cuba et en annexant les Philippines ! A la réflexion, un tel empire n’illustre-t-il pas « la destinée manifeste » de la « race anglo-saxonne » appelée, par ses qualités de vigueur et de dynamisme, à gagner la compétition d’une forme de darwinisme entre les civilisations ?

Ce n’est toutefois pas l’avis d’une minorité de voix discordantes qui parviennent à se faire entendre.

Une ligue anti-impérialiste avait ainsi été fondée à Boston le 15 juin 1898 pour s’opposer à la guerre contre Cuba et s’alarmer des dangers qu’elle comporte. Cette initiative va être suivie par la création de nombreuses autres ligues soutenues par des personnalités à forte audience : le journaliste Mark Twain ou le magnat de l’acier Andrew Carnegie. L’impérialisme, disent-ils, conduit l’Amérique à adopter le même comportement que l’Europe dont elle dénonce pourtant l’attitude décadente, cynique et oppressive vis-à-vis des peuples d’Asie et d’Afrique. D’ailleurs, prévient Carnegie, toujours visionnaire, la possession des Philippines ne pourra que conduire à une guérilla endémique, laquelle sera nécessairement gourmande en hommes et en capitaux inutiles. Il aura raison : dès février 1899, les indépendantistes philippins relanceront la guérilla contre la nouvelle puissance occupante, qui lui accordera l’autonomie en 1935…

Mais, en 1898, on n’imagine guère cette éventualité. Aux négociations de Paris, les Américains versent 20 millions d’USD à l’Espagne qui, du coup, leur abandonne toutes ses possessions ! Le « Traité de Paris » est définitivement ratifié par le Sénat américain le 7 février 1899.

« Comparaison n’est pas raison », spécialement en Histoire où les mêmes faits se répètent rarement. Toutefois, avec la mise en lumière des premiers balbutiements de l’impérialisme américain lors de cette guerre, nous pouvons observer diverses similitudes, à pourtant plus d’un siècle d’intervalle, entre ce que l’ambassadeur américain à Londres avait qualifié, en 1899, de « splendide petite guerre » et la désastreuse équipée irakienne dans laquelle George W. Bush Jr a embarqué son pays à partir de 2003 :

 

Une étonnante impréparation des opérations militaires et la méconnaissance des réalités du terrain

Elle est manifeste en 1898. Elle peut être mise en évidence également en 2003. Les opérations militaires en Irak sont certes d’une efficacité exemplaire : à partir du 19 mars 2003, un corps expéditionnaire relativement réduit (moins de 100 000 hommes) parvient, en 3 semaines de combat où les pertes sont faibles (une centaine de morts), à mettre la capitale, Bagdad, sous contrôle. De l’avis de nombreux observateurs, ce résultat est tout à fait remarquable pour des troupes sans expérience de la topographie des sites traversés. En 2003, le problème se situe ailleurs : dans la méconnaissance des conflits inter-religieux et inter-tribaux latents, l’ignorance culturelle (seulement 3 % des cadres de l’administration du gouverneur Paul Bremer parlent arabe !) et les sous-effectifs manifestes des troupes destinées à occuper le pays.

 

Un messianisme qui sous-tend l’ensemble des comportements.

La guerre de Cuba était quasiment un appel divin à l’Amérique pour qu’elle remplisse les missions que Dieu lui avait assignées. En octobre 2001, Georges W. Bush l’a encore martelé lors de la préparation de la guerre contre l’Afghanistan : « L’Amérique a une mission ! ». Cette approche mystique suscite l’incompréhension de nos vieilles sociétés européennes laïcisées qui se souviennent de l’inscription qui ornait la boucle de ceinturon des soldats allemands de la Première Guerre Mondiale : « Gott mit uns »… Sincère ou fallacieux, le sentiment d’être investi d’une mission immanente, anachronique voire inquiétant, reste donc vivace dans les mentalités d’outre-atlantique… Peut-être, toutefois, est-ce une façon pour les Américains, de vaincre les vieux démons traditionnels de l’isolationnisme qui les agitent périodiquement (cf la chronique du 30 avril 2003 sur « Deux siècles de politique étrangère américaine »)

 

Le rôle déterminant des média auprès de l’opinion publique comme vecteur et relais de la politique décidée par les gouvernements.

C’est enfin un des points de convergence et de constance les plus forts que l’on peut observer entre ces deux campagnes militaires, pourtant si éloignées dans le temps et dans l’espace. En 1898, le rôle de la presse à grand tirage dans l’indignation de l’opinion, les exagérations et le matraquage lors de l’explosion du Maine, l’exaltation de la marche à la guerre avaient été, on l’a vu, déterminants pour faire basculer un gouvernement McKinley à l’origine plutôt réservé sur l’option militaire.

La préparation de l’invasion irakienne de 2003 s’est déroulée de façon inversée mais avec les mêmes conséquences. La crise débuta par une violente campagne de presse visant à informer l’opinion sur les exactions (réelles) du régime de Saddam Hussein (et en même temps de l’endroit où se trouvait l’Irak sur la carte du monde !), à présenter (auprès d’une population encore traumatisée par les attentas du 11 septembre 2001) comme certaine la collusion du régime dictatorial irakien avec le terrorisme islamique international et à prétexter la détention d’armes de destruction massive pour tenter de fonder, en droit, le principe d’une intervention. Une fois cette étape franchie et l’opinion publique mise en condition psychologique adéquate, il n’y avait plus qu’à solliciter (sans succès) l’onction de l’ONU, à tenter de recueillir (sans y parvenir totalement) le soutien de l’ensemble des alliés traditionnels du pays puis à lancer les opérations militaires (malgré la réprobation internationale).

 

Une absence délibérée de concertation 

Car ce sentiment de supériorité, non dénué de fondement, est, là encore, une constante chez nos voisins, et néanmoins alliés, étasuniens. En 1898, ce sentiment découlait probablement d’un complexe d’infériorité et d’un manque de reconnaissance international. En 2003, cette attitude repose sur des éléments objectifs : « N’oublions pas que c’est la présence militaire des Etats-Unis (face à l’Union Soviétique) réclamée par la France et la Grande-Bretagne qui a permis à l’Europe de fonder la paix. (…) C’est la puissance militaire qui a sauvé le monde et (…) les Américains, parce qu’ils ont la tâche immense de maintenir la sécurité internationale, ne peuvent pas le faire (…) si on peut traîner leurs soldats devant la Cour Pénale Internationale. » (Robert Kagan, géopoliticien proche de George W. Bush dans L’Express du 6 mars 2003)...

L’arrivée probable des Démocrates aux commandes du pays en 2008 aussi bien que leur gestion de la transition politique à Cuba, une fois Fidel Castro décédé, nous dira si leur critique actuelle de l’invasion irakienne constitue une condamnation de fond de l’impérialisme yankee ou un simple cheval de bataille électoral de court terme.

 

Pour l’heure, malgré deux siècles d’invasion ratée et de surveillance, Cuba reste toujours libre : l’occasion de boire, à sa santé, le cocktail éponyme ! Avec modération (contrairement à la lecture de la Plume et du Rouleau).

 

Bonne journée à toutes et à tous

La Plume et le Rouleau © 2007

 

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