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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1122 : ALIENOR d'AQUITAINE, l'insoumise (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 31 Mars 2007, 23:02pm

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

« Où sont les feeeeeemmes ? Avec leurs gestes plein de chaaaaaarme ?» se plaignait, dans les années 70, le chanteur Patrick Juvet dans une chanson délicieusement « disco ». Où sont les femmes aujourd’hui ? Mais partout ! Perdant (et heureusement) plus rapidement que jamais leur statut d’objet, elles tiennent désormais le haut de l’affiche dans les arts, le cinéma, la chanson, la direction des entreprises et, bien sûr, la politique.
 
Certes, il reste encore beaucoup à faire, spécialementau-delà de notre périmètre occidental nombriliste. Mais les choses avancent tout de même. Ainsi, dans le train de la féminisation des élites occidentales, justement, qui fonce à toute vapeur, la Française Ségolène Royal s’est, par exemple, installée avec autoritude en Première Classe et affiche tout à la fois ses ambitions présidentielles, son sourire inoxydable et ses tailleurs infroissables, parmi quatre autres candidates (un score jusqu’ici jamais atteint pour un scrutin présidentiel)… Il en est de même pour l’américaine Hillary Clinton qui a récemment annoncé sa candidature à l’investiture démocrate pour les élections présidentielles prévues en novembre 2008.
   
D’ores et déjà, on ne compte d’ailleurs plus les pays dont le chef d’état ou de gouvernement appartient au beau sexe…
 
On ne les compte plus… mais on peut les recenser.
 
Les pays dont le Chef de l’Etat est une femme sont déjà nombreux : le Danemark (la reine Margaret II), la Lettonie (la présidente Vaira Vike-Freiberga), les Pays-Bas (la reine Béatrix 1ère), le Royaume-Uni, le Canada, Belize, les Bahamas, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Papouasie (l’increvable Elisabeth II d’Angleterre en est la souveraine), la Suisse (la présidente Micheline Calmy-Rey) et même le Libéria (Ellen Johnson-Sirleaf est du reste la seule femme chef d’état du continent africain).
 
Les pays dont le Chef de Gouvernement est une femme les rattraperont bientôt puisque c’est le cas de l’Allemagne (la chancelière Angela Merkel), du Chili (la Première Ministre Michèle Bachelet), du Mozambique (Luisa Diogo est d’ailleurs la seule femme chef de gouvernement du continent africain) et des Philippines (Gloria Arroyo est, elle, la seule Chef de Gouvernement asiatique).
 
 La Jamaïque, elle, réussit le tour de force d’avoir à la fois Elisabeth II comme chef de l’Etat et Portia Simpson-Miller comme Première Ministre ! Là, ce n’est plus de la parité, c’est du monopole.
 
Quant aux institutions internationales, saviez-vous que la nouvelle porte-parole des Nations Unies est une femme, Michèle Montas ? Oui, les femmes sont là (et d’ailleurs, que ferait-on sans elles) !
 
Et c’est pourquoi (après Margaret Thatcher en 2003 et Indira Gandhi en 2001) les femmes sont également à l’honneur des chroniques de la Plume et du Rouleau. Nous allons en effet évoquer aujourd’hui :
 
une femme d’une longévité étonnante (plus de 80 ans !) dans une période aussi troublée (le Moyen Age)
- une femme de tête, de poigne, avec pourtant autant de finesse que d’autorité
- une femme qui ne s’en laissa pas compter dans son rôle d’épouse (deux maris dont un divorce)
- tout en assumant pleinement son rôle de mère (dix enfants dont deux rois, s’il vous plaît…)
- et en étant elle-même deux fois reine, et dans deux pays différents encore !
- une femme maniant autant l’épée que la plume, partant aussi bien en croisade que protégeant les arts et les lettres en temps de paix
- et tout cela malgré près de quinze ans de sa vie passés… en prison !
Etonnante ALIENOR d’AQUITAINE !
Dans cet opus médiéval de la Plume et du Rouleau (puisqu’il se situera au XIIème siècle), nous évoquerons la vie d’Aliénor d’Aquitaine, héritière du puissant duché du même nom et, ce faisant, chevalerie, l’amour courtois, la poésie tout en croisant (au hasard des Croisades) des rois, des poètes, des dames de compagnie mais aussi (le noble ?) Richard Cœur de Lion, (le valeureux ?) Robin des Bois, (l’infâme ?) Jean sans Terre et d’autres encore…
 
Au XIIème siècle, le pouvoir réel de la dynastie capétienne (installée en France depuis 987), est puissant mais limité : le « domaine royal » est encore restreint et entouré de divers duchés aux mains de « grands » du royaume. 
 
En 987, les puissants du royaume ont certes reconnu le duc de Lorraine Hugues Capet comme le « premier d’entre eux » (« primus inter pares »). Celui-ci s’est certes fait sacrer à Reims la même année pour donner une dimension mystique à son pouvoir, susceptible d’asseoir son autorité sur le bon peuple. En théorie, les vassaux obéissent donc au roi et prennent les armes à sa demande. Ils lui en réfèrent également, normalement, en matière de décision de justice. Mais dans la pratique, l’autorité du roi est limitée et le souverain s’abstient de provoquer ouvertement des conflits avec ceux de ses vassaux qui se trouveraient être plus puissants que lui !
 
Parmi les grands duchés figure celui d’Aquitaine. Ce duché rassemble à l’époque la Gascogne, le Poitou et le Limousin. Ce duché a historiquement été constitué en 675. Il a été plusieurs fois démembré puis reconstitué au fil des guerres féodales, jusqu’à ce qu’un dénommé Guillaume Fièrebrace s’allie au lorrain Hugues Capet pour se faire reconnaître le titre de « duc d'Aquitaine » en 973. En contrepartie, le nouveau duc d’Aquitaine votera ensuite pour l’élection de Hugues Capet au trône de France en 987…
 
Année 1122
 
Mais retrouvons-nous donc en l’an de grâce 1122. Ou bien 1120. Ou même 1124 car, en réalité, on ne sait pas très quand est née Aliénor d’Aquitaine (ça commence bien, pour ce qui est de la rigueur historique…). Bon, la date de naissance la plus probable est 1122.
 
Aliénor est la fille aînée du duc d’Aquitaine Guillaume X et de sa femme Aénor de Châtellerault (Aliénor veut ainsi dire « l’autre Aénor »). Durant son enfance, Aliénor reçoit une éducation solide et éclectique : latin, musique, littérature, équitation et chasse. Elle va lui être rapidement fort utile
 
Car les années 1130 sont marquées par des soubresauts politiques importants en Europe.
  
Année 1130
 
A la mort du pape Honorius II (1124 - 1130) les cardinaux se déchirent en effet sur le choix de son successeur. Plus qu’une question théologique, il s’agit surtout pour les divers groupes de cardinaux de faire triompher leur « champion national ». La fraction des cardinaux français élit ainsi « Innocent II » tandis que les Italiens choisissent le romain « Anaclet II ».
 
C’est la foire d’empoigne au Vatican.
 
Le roi de France Louis VI « le Gros » décide donc d’intervenir et demande au français Bernard de Clairvaux (célèbre prédicateur bénédictin de l’époque, fondateur de l’abbaye de Clairvaux et futur « saint Bernard ») de l’aider à trancher la question. Bernard de Clairvaux opte (naturellement) pour le camp du français d’« Innocent II ». Il rallie à ses vues deux des principaux souverains d’Europe : le roi de France et le roi d’Angleterre. Les puissants rois normands de Sicile, en revanche, soutiennent (évidemment) le candidat italien. C’est le cas aussi du duc Guillaume X d’Aquitaine, père d’Aliénor, qui penche en faveur de l’italien « Anaclet II » malgré les pressions de Louis VI. En 1131, la cause semble entendue : un concile tenu à Reims proclame Innocent II comme pape et excommunie Anaclet II ! Mais ce dernier continue de revendiquer sa légitimité papale et ses supporters, les rois normands de Sicile, vont même jusqu’à kidnapper Innocent II ! En 1134, le concile de Pise penche (ah ! ah !) lui aussi en faveur d’Innocent II : Anaclet est de nouveau excommunié.
 
La messe est dite…
 
Mais pour Guillaume X d’Aquitaine, en 1134, la situation est politiquement difficile : il a misé sur le mauvais cheval et sa position est désormais affaiblie vis-à-vis de son suzerain, le roi de France, auquel il s’est opposé. Pour se faire pardonner, Guillaume X d’Aquitaine part faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle en 1137. Hélas, il y tombe malade. Sentant sa fin venir rapidement, il propose alors un accord au roi de France Louis VI le Gros : il s’agit d’éviter que sa fille Aliénor ne soit enlevée par l’un de ses propres vassaux, lequel l’épouserait de force pour revendiquer ensuite le duché d’Aquitaine.
  
Année 1137
 
Pour cela, Guillaume X d’Aquitaine offre sa fille en mariage à l’héritier du trône de France, le futur Louis VII (à droite). Aliénor bénéficie ainsi d’une protection car, promise au Dauphin de France, nul n’oserait alors tenter quoi que ce soit contre elle, prenant ainsi le risque de s’opposer au roi de France. Pour ce dernier, c’est une bonne affaire : son royaume va doubler en superficie (et donc en contribuables !) Mais Guillaume X a négocié que le duché d’Aquitaine ne soit pas immédiatement rattaché à la couronne de France : il est en effet prévu :
- qu’Aliénor, même mariée, restera « duchesse d’Aquitaine »
- que son mari sera « roi de France et duc d’Aquitaine »
- que les terres concernées par cette alliance matrimoniale ne feront définitivement partie du royaume de France qu’une génération plus tard : à la mort d’Aliénor et seulement au bénéfice de l’héritier du trône de France à cette date. Loin d’être anecdotique, nous verrons plus loin que cette disposition contractuelle sera au contraire d’une importance capitale…
 
Ce type d’alliance est classique entre grandes familles et les époux, en l’occurrence, étant cousins très éloignés (seulement au 4ème degré), l’Eglise consacre cette union.
 
Le 25 juillet 1137, à l’âge de 15 ans et dans la cathédrale de Bordeaux, Aliénor d’Aquitaine épouse donc le dauphin Louis dit « le jeune » (17 ans). Le jeune Louis n’était devenu héritier du trône qu’après que son frère Philippe fût mort d’une chute malencontreuse de cheval. Il était auparavant dévolu à un destin monastique…
 
Les jeunes époux partent alors en « voyage de noces » à travers le royaume pour participer aux diverses festivités en leur honneur et, notamment, se faire couronner « duc et duchesse d’Aquitaine » à Poitiers. Mais patatras ! Six jours après leur mariage, soit le 1er août 1137, le roi Louis VI le Gros trépasse d’une dysenterie contractée à la suite d’agapes un peu trop riches !
 
Encore adolescente, à peine mariée, Aliénor, à 15 ans, devient donc reine de France ! Elle est couronnée, avec son époux, à Noël 1137 à Bourges. Jusque-là, Aliénor a davantage subi que choisi son destin. C’est désormais fini…
 
Les manières d’Aliénor d’Aquitaine ne sont pas forcément pour plaire lors de son arrivée à la cour de France : elle est apparemment d’une nature expansive et les femmes de la cour la critiquent pour ses tenues dites « indécentes ». Il faut en fait replacer ces critiques acerbes dans un contexte plus global. Aliénor (15 ans à l’époque) est en réalité une jeune femme d’un caractère affirmé. Son l’influence sur le roi Louis VII se heurte à celle de l’abbé Suger (57 ans à l’époque) : un moine qui a longtemps été le conseiller privilégié du défunt roi Louis VI.
 
En 1145, Aliénor met au monde une fille prénommée Marie (1145 – 1198).
 
Jeunes (ils ont à peine vingt ans) et impétueux, les royaux époux se lancent ensuite dans des conflits inconsidérés contre leurs propres vassaux :
- guerre contre la ville de Poitiers (assortie d’humiliations excessives après la reddition de la cité)
tentative de conquête (infructueuse) de Toulouse
- ou encore guerre contre le comte de Champagne, Thibaut IV, à la suite d’une sombre histoire de dissolution forcée du mariage d’un puissant seigneur sur lequel la sœur d’Aliénor, Pétronille, avait jeté son dévolu...
  
Année 1147
 
Cette agitation provoque une vive irritation. Le pape, excédé, va jusqu’à jeter brièvement l’« interdit » sur le royaume : aucun sacrement, baptêmes, mariages, communions, enterrements n’y est plus possible ! Ce choc psychologique considérable dans la population et affaiblit l’autorité morale de Louis VII.
 
Là, Aliénor et son mari Louis VII se rendent compte qu’ils y sont allés vraiment fort. Or, pour se racheter une conduite, rien ne vaut quelques infidèles à aller pourfendre. Pour faire acte de repentir, faire « lever » l’interdit autant que pour renforcer leur prière de la venue d’un héritier au trône, le roi Louis VII décide donc de partir en croisade. Nous sommes en 1147.
 
Ca tombe bien, Saint Bernard (la star des prédicateurs chrétiens de l’époque) mène une ardente campagne pour aller de nouveau libérer les lieux saints.
 
Rappelons que, en 1099 (soit environ cent cinquante ans plus tôt), les Croisés avaient réussi à reprendre Jérusalem à l’issue d’une expédition haute en couleurs, en batailles homériques et en mises à sac sanglantes.
 
Ils avaient alors fondé, quatre « Etats latins d’Orient » situés sur le chemin des pèlerins (dans les actuels Syrie et Liban) pour en sécuriser la route et confiés à des barons francs.
 
Or ces territoires, évidemment, se trouvèrent rapidement isolés, harcelés par les Turcs et en butte à la pénurie de soldats désormais retournés en Europe. Ces royaumes accrurent pourtant leur prospérité grâce au commerce. Hélas, cette richesse finit par affaiblir la combativité de leurs dirigeants et aiguisèrent en même temps les appétits de leurs voisins mahométans.
 
Les jeunes Croisés d’antan, ascétiques et exaltés, s’étaient transformés en potentats locaux, s’habillant à l’orientale et se gavant de loukoums en regardant les danses du ventre…
 
En 1144, la forteresse d’Edesse tomba aux mains des Turcs : un événement qui alarma le pape Eugène III qui demanda une nouvelle expédition militaire pour éviter que la situation empire : une nouvelle « croisade », quoi. Bernard de Clairvaux, en 1146, émit l’idée que la participation assurerait aux fidèles la rémission de leurs péchés, il obtint un écho plus favorable, notamment de la part du roi de France Louis VII dont l’inconduite patente lui dictait un effort de rédemption.
 
La Deuxième Croisade était lancée. Nous voici de retour en 1147.
 
Rapidement, cette Deuxième Croisade suscite l’enthousiasme du peuple autant que de nombreux princes européens. A la mi-mai 1147, les premiers contingents quittent l'Angleterre mais, au lieu de partir vers l’est, descendent d’abord vers l’Espagne et le Portugal pour se « faire la main » contre les Maures : des infidèles bien de chez nous, qu’on connaît bien et qu’on va occire pour s’échauffer un peu avant le match à l’extérieur…
 
Pendant ce temps, les Allemands et les Français se mettent en route. Fait exceptionnel, les épouses des princes sont du voyage (adieu, ceinture de chasteté) car Aliénor d’Aquitaine entend bien prendre une part active dans l’aventure qui s’annonce. Hélas, Aliénor et ses amies (Sybille d’Anjou, Faydide de Toulouse ou Florine de Bourgogne…) sont toutes accompagnées de nombreuses suivantes et encombrées de bagages qui ralentissnet le convoi... Alors on va moins vite, on s’attarde dans les villes. Et, avec la proximité de la gent féminine, l’ardeur combattante commence à s’émousser, au grand dam de Bernard de Clairvaux qui fulmine contre ces guerriers du Christ ramollis par la bagatelle. La Croisade s’amuse, quoi…
 
Au bout de cinq mois, début octobre 1147, on atteint, enfin, Constantinople. Son chef, le « basileus » Manuel 1er Comnème accueille avec réticence les troupes germano-franques. Leurs souverains Conrad III et Louis VII refusent de lui prêter hommage ? Ils ne leur fournira alors aucune troupe fraîche…
 
Puis, sans s’attarder et surtout sans attendre les Francs, les Allemands de Conrad III foncent vers l’actuelle Syrie à travers le territoire de l’actuelle Turquie et se divisent en deux corps d’armée : une blitzkrieg avant l’heure. Mais le raid tourne mal. Confrontés par deux fois aux Turcs seldjoukides fin octobre 1147 et début 1148, ils subissent deux défaites sanglantes et rebroussent chemin tant bien que mal.
 
Les troupes allemandes et franques, réunies, tentent alors de nouveau de gagner la Syrie par la mer : nouvelle défaite au Mont Cadmos.
 
Les survivants (ils ne reste maintenant plus qu’un tiers des troupes de départ) arrivent finalement en Syrie par la mer. On met le siège devant Damas à partir du mois de juillet 1148. Erreur stratégique : les croisés sont installés sur une plaine en plein soleil et sans point d'eau. Au bout d’une semaine seulement, ils doivent plier bagages. Conrad III et Louis VII décident alors de rentrer définitivement en Europe : ils n’ont obtenu aucune victoire militaire…
 
L’ambiance du retour de croisade est donc particulièrement lugubre.
 
D’ailleurs, apparemment fâchés, Louis VII et Aliénor reviennent chacun de leur côté. Nouvelle péripétie : Aliénor est capturée par des pirates musulmans ! Elle sera libérée par un raid des chevaliers normands de Sicile… Pour Louis VII, l’expédition est un échec complet.
 
Au désastre militaire des batailles perdues s’est maintenant ajoutée l’agressivité amplifiée des Turcs et des Arabes vis-à-vis d’Etats latins d’Orient désormais de plus en plus isolés.
Financièrement, l’expédition a coûté plus cher qu’elle n’a rapporté, malgré les pillages opérés dans les pays traversés.
 
En France, Bernard de Clairvaux sort personnellement humilié de l'échec de la croisade : il en rejette évidemment la faute sur les péchés commis par les Croisés, qui ont provoqué le courroux du Ciel.
 
Ce n’est pas tout. La monarchie française revient également fragilisée parce que le couple royal, désormais, bat ouvertement de l’aile. Et dans un système monarchique où le souverain incarne le pays, les dissensions conjugales entre les royaux époux prennent un tour politique. On évoque l’infidélité de la reine durant le séjour avec son propre oncle Raymond, comte d’Antioche ? Elle réplique sans ambages et fustige le peu d’ardeur conjugale de son royal époux, se plaignant d’avoir « épousé un moine » ! 
 
Année 1150
 
L’abbé Suger et le pape Eugène III tentent de réconcilier les époux. Avec un certain succès : en 1150, naît ainsi un second enfant. C’est encore une fille, Alix (ou Aélis) (1150 – 1195). Mais ce rabibochage va faire long feu.
 
La rupture entre les époux, en réalité, est consommée. On décide de se séparer. Toutefois, le divorce n’existant juridiquement pas, il faut trouver un prétexte pour « annuler le mariage » (c’est le terme, encore aujourd’hui) : ce sera… la consanguinité !
  
Année 1152
 
Au synode de Beaugency (21 mars 1152), les prélats feignent de découvrir que les époux sont cousins et soulignent leur proximité (au 4ème degré…) : le mariage est annulé.
 
En 1152, à l’âge de 30 ans et après 15 ans de mariage, Aliénor retrouve donc sa liberté et… son duché car, rappelons-le, il était prévu que l’Aquitaine ne devienne partie intégrante du royaume de France qu’à sa mort (et si elle restait mariée au roi de France !)
 
Riche, indépendante, désormais célibataire, Aliénor rentre vers Poitiers. Cela n’est pas sans risque : sur le chemin du retour, elle manque par deux fois d’être kidnappée par des seigneurs locaux qui le convoitent et souhaitent l’épouser de force pour faire main basse sur ses terres !
 
Car sa position n’est en réalité pas enviable : elle est riche mais (vue l’espérance de vie de l’époque) plus vraiment très jeune. Et pourtant il lui faut, au plus vite, trouver un mari pour éviter d’être à nouveau la cible d’un rapt. Elle jette donc son dévolu sur l’héritier en second de la couronne d’Angleterre, Henri d’Anjou, de la famille (française, originaire du Mans) des Plantagenêt. Il est de 11 ans son cadet. Pourquoi « Plantagenêt » ? Parce que le propre père d’Henri, le nommé Geoffroy dit « le bel » avait coutume, par coquetterie, de planter une branche de genêt dans son chapeau.
 
Mais foin de considération horticole, en mai 1152, à trente ans, six semaines seulement après la consécration de son « divorce » d’avec le roi de France Louis VII, Aliénor épouse Henri Plantagenêt d’« Anjou », héritier potentiel de la couronne d’Angleterre !
 
Disons bien « potentiel » car, à cette époque, l’Angleterre est en pleine crise politique : deux prétendants s’affrontent depuis 1135 (plus de quinze ans déjà) pour le trône, depuis que Henri 1er d’Angleterre est mort (si certains d’entre vous connaissent la série des aventures du moine Frère Cadfaël, d’Ellis Peters : c’est à cette époque que se déroulent les romans).
 
De façon surprenante, ce sont deux candidats « français » qui se disputent la place (imaginez l’inverse ?!) Il y a d’un côté l’« usurpateur » Etienne (de Blois) et de l’autre l’héritière « légitime » Mathilde dont le fils est Henri d’Anjou : le propre mari d’Aliénor. Observez d’ailleurs que, contrairement aux Français, légalistes, procéduriers et misogynes, les Anglais, pragmatiques, se moquent pas mal qu’une femme occupe le trône et considère cette prétention tout à fait légale…)
 
En attendant, Aliénor donne rapidement un héritier à Henri d’Anjou avec la naissance, dès août 1153 d’un petit Guillaume.
 
1153 : Aliénor d’Aquitaine a décidément réalisé un bonne pioche matrimoniale … Car le 6 novembre 1153, un an et demi seulement après son mariage, le traité de Wallingford (ou Winchester) signé entre son mari Henri d’Anjou et le roi Etienne 1er met un terme à la guerre de succession d’Angleterre :
Etienne reste roi jusqu’à sa mort
Mathilde, héritière en titre, est écartée du trône. Mais le successeur d’Etienne 1er sera bien… Henri d’Anjou, fils de Mathilde
  
Année 1154
 
Coup de chance supplémentaire pour Henri et Aliénor : le 25 octobre 1154, un an après le traité, Etienne meurt à sont tour opportunément… Dès le 19 décembre suivant, le Français Henri d’Anjou monte alors sur le trône d’Angleterre sous le nom d’Henri II.
 
A trente deux ans, la poitevine Aliénor d’Aquitaine est de nouveau reine : et d’Angleterre cette fois !
 
Elle apporte à cette occasion en dot à son mari son duché d’Aquitaine tandis qu’Henri réunit de son côté au domaine anglais ses propres possessions normandes et angevines : en 1154, la moitié de l’actuelle France est aux mains de l’Angloys (zones rouge ci-contre) ! Morbleu !
 
Disons-en un mot.
 
L'expression d’« empire Plantagenêt » inventée par certains historiens est en réalité abusive. Certes, les possessions anglaises sont impressionnantes : il faut plusieurs semaines pour se rendre du nord de l'Angleterre à la Gascogne.
 
Mais cet ensemble est, dans les faits, un assemblage hétéroclite de plusieurs États dont l’unité apparente ne repose que sur le fait qu’ils ont le même dirigeant : le roi d’Angleterre. Le royaume (l'Angleterre), les deux duchés (l'Aquitaine et la Normandie) et les différents comtés (Maine, Anjou…) conservent chacun leur spécificité, leur droit, leurs coutumes et leurs cultures : on parle anglais outre-Manche, français au nord-ouest et occitan dans le sud-ouest. Il n’y a nulle procédure administrative commune.
 
Sur le plan juridique, l’« empire Plantagenêt » présente des incohérences que la future Guerre de Cent Ans mettra en évidence : si à Londres, Henri II est un souverain à l'égal du roi de France, à Angers ou à Rouen, il en est le vassal. Une situation bancale qu’il faudra évidemment remettre d’aplomb un jour ou l’autre.
 
Puisque Aliénor est désormais reine d’Angleterre, suivons-la outre-Manche et délaissons notre traditionnelle nombrilisme franco-français, non sans évoquer brièvement le destin du roi de France Louis VII. Quelque temps après qu’Aliénor eut épousé Henri II Plantagenêt, l’ex-mari d’Aliénor va, de son côté, épouser Constance de Castille, fille du roi d’Espagne. Avec celle-ci, il aura également deux filles dont la première, Marguerite, épousera plus tard… le second fils d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri II d’Angleterre: Henry III « le jeune » !
 
Après tout, on peut divorcer tout en se donnant ses enfants puînés à marier, non ?…
Mariée et mère de famille, tout va pour le mieux pour Aliénor ?
 

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Kalainka 28/12/2014 20:11

Excellentes vos chroniques !
Une erreur de calcul à rectifier cependant. Au chapitre "année 1147", vous écrivez : "Nous sommes en 1147...rappelons que, en 1099 (soit environ 150 ans plus tôt)"
Il aurait fallu écrire (soit environ 50 ans plus tôt)
Encore bravo, on se régale !

Sho dan 29/12/2014 11:02

Rectification opérée et merci de vos encouragements !

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