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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1122 : ALIENOR d'AQUITAINE, l'insoumise (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 31 Mars 2007, 23:01pm

Catégories : #Personnalités célèbres

D’abord parce qu’Henri II, qui n’a pas l’intention de laisser son épouse s’ingérer dans les affaires de l’Etat, prend en main la direction de l’ensemble des possessions, y compris l’Aquitaine et la tient entièrement à l’écart des affaires publiques, ce dont elle n’avait jamais eu l’habitude !
 
Durant une quinzaine d’années (tout de même) Aliénor mène donc une vie soumise d’épouse dévolue aux tâches maternelles et domestiques. Elle met au monde sept autres enfants :
 
Henry (1155 – 1183) l’aîné des héritiers du trône ne vivra donc que trois ans seulement
Mathilda (1156 – 1189)
Richard (1156 – 1189) : c’est le futur Richard « Cœur de Lion »
Geoffroy (1158 – 1186)
Aliénor (1161 – 1214)
Jeanne (1165 – 1199)
et Jean (1166 – 1216) : c’est le futur « Jean sans Terre »
 
Ensuite parce qu’Henri II se révèle un coureur de jupons invétéré dont les frasques et l’infidélité humiliante s’étalent ouvertement à la cour d’Angleterre ! Il défraie la chronique contemporaine et s’affiche notamment avec sa maîtresse Rosamonde Clifford tandis que ses petits bâtards courent dans les couloirs du palais !
 
Enfin parce qu’Henri II se révèle un monarque autocrate et expéditif dans ses méthodes politiques.
 
Année 1168
 
Quoiqu’il en soit, à partir de 1168-1170, à 46 ans et après 16 ans de mariage, Aliénor est lasse de son (deuxième) époux. Décidément insoumise, saisissant l’opportunité que constitue la révolte de seigneurs aquitains (qu’il convient évidemment, de mater), Aliénor décide de quitter la cour de Londres et de retourner s’établir sur ses terres, en France, à Poitiers. Là, la tradition, vivace, prétend qu’elle entretient un cercle d’artistes, de poètes et de troubadours (tel Bernard de Ventadour) qui chantent ce que l’on appelle désormais l’« amour courtois ». Elle y vit aux côtés de Marie de Champagne, sa fille aînée, née de sa précédente et première union avec Louis VII. Là, libres, les dames y auraient prononcé leurs jugements sur la conduite de leurs amants en fonction des règles de cet « amour courtois »…
 
Ce modèle littéraire est fortement influencé par le « roman arthurien » (le cycle des aventures des chevaliers de la Table Ronde) qui se diffuse à l’époque. Le chevalier, modèle de noblesse censé inspiré les comportements des mâles de l’époque, ne s’y conduit pas comme un soudard, avide de rapt et de pillages. Il se donne pour mission de conquérir le cœur de son aimée par son comportement irréprochable, sa bravoure, son élégance, sa patience, sa fidélité, etc... Ainsi l’amour qu’il lui inspirera sera-t-il fondé sur une attraction réciproque où les aspirations de la femme seront, enfin, prises en compte. Le roman arthurien raconte ainsi les amours plus ou moins contrariés de Lancelot et Guenièvre (l’épouse d’Arthur), de Tristan et Iseult, etc… Au Moyen Age, c’est une nouveauté.
 
Au sein de cette vaste prise de conscience collective où émerge la notion d’individu, on découvre, on « invente » plutôt (selon les propres termes de l’historien Denis de Rougemont) la notion d’amour fondée sur l’attraction réciproque. Cette émergence répond là parfaitement aux frustrations des jeunes gens, consécutive à la pratique séculaire des mariages arrangés que l’ingérence de l’Eglise commence à peine à tempérer.
 
Car si l’« amour courtois », vous vous en doutez, ne reflète pas la réalité de la société aristocratique de l’époque, son succès et sa diffusion auprès des élites témoigne d’une véritable révolution intellectuelle à laquelle participe grandement l’Eglise. Celle-ci, depuis les XIème et XIIème siècle, défend en effet ardemment le principe du mariage fondé sur le consentement mutuel : un principe en rupture totale avec les traditions franques qui privilégient les mariages « arrangés » :
- L’Eglise se donne le droit de vérifier l'absence d'empêchement au mariage (essentiellement la consanguinité, nous l’avons vu lors du premier mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Louis VII)
- Elle entend aussi s'assurer qu'il n'y a pas eu rapt de la jeune fille (pour éviter les "vendettas" et les contestations ultérieures, source de guerres et de déstabilisation sociale)
- Elle exige ensuite de faire prévaloir l'accord mutuel des époux. Donné, cet accord est alors totalement indissoluble puisqu’il a été consacré par le prêtre. En clair : ce n'est plus le père qui donne l'épouse à l'époux mais le prêtre, parce qu’il parle au nom de Dieu, qui a seul autorité pour décider ou non si l’union est célébrée ou pas. Un changement conceptuel considérable !
- Elle exclut enfin toute possibilité pour le mari de « répudier » sa femme, qu’el qu’en soit le motif. Parce qu’elle a uni, seule l’Eglise a autorité pour désunir. Des rois de France comme Robert le Pieux (996 – 1031, fils d’Hugues Capet) en ont fait l’amère expérience.
 
L’Eglise défend-elle là pour autant les droits spécifiques des femmes ? La controverse fit rage en octobre 2000 dans les colonnes du n° 247 du mensuel « L’Histoire » entre un lecteur sagace et le célèbre médiéviste Jacques Le Goff. La réponse est clairement NON. Moins que les intérêts de femmes, c’est d’abord son propre pouvoir que l’Eglise défend...
 
Avec le mariage, L'Eglise place tout homme, roi ou sujet, sous son autorité en lui imposant les mêmes règles. Elle se rend maîtresse d’une institution-clé, structurante pour la société (l’alliance matrimoniale). En officialisant le statut de l’épouse légitime (donc notamment de la reine), elle octroie une légitimité incontestable aux héritiers de celle-ci et rend de facto illégitime toute revendication au trône de quelque bâtard que ce soit. Ce faisant elle participe au renforcement de la monarchie, le principal soutien de son propre pouvoir.
 
Aliénor a longtemps été considérée comme l’instigatrice de cette nouvelle forme de culture, notamment grâce au livre d’André le Chapelain, rédigé entre 1185 et 1200 et appelé « Traité de l’amour », dans laquelle elle est mentionnée. C’est à l’évidence exagéré sinon inexact  car les « cour d’amour » n’ont probablement jamais existé en l’état. Mais si Aliénor y a été associée, c’est que, par son indépendance, ses mœurs affranchie et son fort tempérament, elle a, pour les générations contemporaines et à venir, incarné la figure emblématique de la femme d’un nouveau genre.
 
Bon, l’amour, c’est bien. Mais l’action (et surtout l’action politique) ?
 
Retirée dans son Poitou natal et loin de son mari Henri II d’Angleterre à partir de 1168, Aliénor d’Aquitaine n’en entend pas moins parler des sinistres méfaits de celui-ci.
 
Années 1170 - 1172
 
Brutal et dépourvu de tout scrupule, Henri II  entend affranchir l’Eglise d’Angleterre de l’autorité du Pape (c’est le principe de l’« anglicanisme » qui triomphera, mais plus tardivement, en Angleterre).
 
 En 1170, Henri II fait assassiner son ancien conseiller, l’archevêque de Cantorbéry Thomas Becket qui, après l’avoir servi fidèlement, s’opposait maintenant à lui sur la question de l’obéissance, ou pas, de l’église d’Angleterre au pape. Ce meurtre, survenu en pleine cathédrale de Canterbury et au pied même de l’autel, soulève l’indignation en Europe et provoque une vive émotion parmi les sujets britanniques. Faisant spectaculairement acte de contrition, Henri II décide de se faire fouetter en place publique afin d’expier…
 
Mais l’autorité d’Henri II est affaiblie et ses propres barons commencent à regimber contre son pouvoir... 
 
Comment Aliénor va-t-elle en tirer partie ?
 
Année 1172
 
En septembre 1172, Henri consent au sacre de son fils aîné Henry III « le Jeune ». Henry le Jeune, rappelons-le, est marié avec Marguerite, la fille que Louis VII de France avait eu durant son deuxième mariage avec Constance de Castille, qu’il avait épousée après sa séparation d’avec Aliénor d’Aquitaine.
 
Mais « sacre » ne signifie pas « pouvoir » et Henry le Jeune n’a en réalité aucune responsabilité. Henri II continue donc à diriger l’Angleterre d’une main de fer.
 
Année 1173
 
A la suite d’une énième querelle entre le fils aîné et le père (une sombre histoire de fiefs en Charente), Henry « le Jeune » ouvre les hostilités contre son père. Allié à ses frères cadets Richard (futur « Richard Cœur de Lion ») et Geoffroy, il est soutenu dans sa rébellion par sa mère Aliénor. Tous ensemble, ils se placent en outre sous la protection du roi Louis VII de France, trop heureux de l’opportunité qui s’offre d’affaiblir son rival anglais ! Aliénor, Henry, Richard, et Geoffroy entraînent de plus avec eux tous leurs vassaux et les propres vassaux de ces vassaux (« le ban et l’arrière-ban » : c’est l’origine de l’expression) situés sur le continent.
 
A partir de 1173, Henri II d’Angleterre est donc confronté à une grave insurrection de l’ensemble de ses possessions continentales. La répression s’engage en Poitou et en Touraine. Décidant de fuir les combats, Aliénor se déguise en homme et chevauche à bride abattue pour franchir la frontière et rejoindre le territoire du roi de France Louis VII, son ex-mari.
 
Malchance : elle est arrêtée, reconnue, capturée et expédiée outre-Manche à son époux légitime. Celui-ci l’emprisonne : Aliénor a déjà 51 ans : elle va rester en prison plus de quinze ans !…
 
Année 1174
 
Durant ces années de captivité, l’Angleterre va continuer à connaître des troubles. L’opposition irréductible de Henry le Jeune à son père Henri II et s’achève par la mort de Henry le Jeune en 1183. Cette même année, la sédition des barons aquitains est définitivement circonvenue mais un conflit éclate entre Richard et ses frères Geoffroy et Jean (Futur Jean sans Terre »). Ces luttes intestines vont se prolonger encore de nombreuses années, attisées à la fois par Henri II (qui divise ses héritiers pour mieux continuer à régner) et par le roi de France Philippe Auguste (qui a succédé à son père Louis VII), désireux d’affaiblir dès que possible la puissante et encombrante monarchie britannique.
 
Ces querelles (peu) fraternelles vont peser lourd dans la suite des évènements : il est nécessaire d’en résumer brièvement le déroulement et les conséquences (et de clarifier la situation, un peu confuse, avouons-le).
 
Richard est, au départ, le deuxième dans l’ordre de succession au trône. C’est pourquoi, après avoir d’abord soutenu la rébellion de son frère aîné Henri le jeune, il décide, à la mort de Henri le Jeune en 1183 (qui le place en 1ère position dans l’ordre de succession), de faire… cause commune avec son père Henri II contre ses autres frères !
 
Mais son père Henri II, alors, décide de favoriser ouvertement le benjamin de la famille : Jean. Le petit dernier est tellement loin dans l’ordre de succession qu’il a peu de chances d’être roi un jour ni même de posséder quoique ce soit : c’est la raison pour laquelle son père l’a surnommé (avec un humour très personnel) « Lackland » (« sans terre »). Il le destinait même à rentrer dans les ordres, avant de se rendre compte qu’il n’avait aucunement la vocation…
 
Or, en 1183, avec la mort de Geoffroy (le cadet) Richard et Jean sont alors désormais face à face…
 
Pour séparer ces belligérants potentiels autant que pour aguerrir Jean aux choses de la politique, Henri II envoie le jeune homme (il a 18 ans en 1185) gouverner l’Irlande. Il s’y conduit avec brutalité, inexpérience et excès, il y pratique un favoritisme outrancier qui incite les trois rois locaux à se liguer ensemble contre lui. Au bout de huit mois, il est rappelé par son père en Angleterre..
 
Année 1189
 
Aliénor a maintenant 67 ans et est toujours emprisonnée.
 
Mais le temps a fait son œuvre et, le 6 juillet 1189, Henri II d’Angleterre meurt à Chinon. C’est Richard qui doit monter sur le trône. Il libère sa mère Aliénor. Le jour même. Henri II est alors inhumé à Fontevraud (actuel département de Maine-et-Loire, Région des Pays de la Loire), au nord du Poitou.
 
Richard est couronné roi d’Angleterre le 3 septembre 1189 sous le nom de « Richard 1er » (le terme « Cœur de Lion » est une appellation française qui n’aura jamais cours outre-Manche).
 
Vous avez en mémoire l’idée d’un roi Richard « Cœur de Lion » chevaleresque courageux, généreux, noble et juste, à l’image des films hollywoodiens que vous avez vus dans votre enfance ? Vous pensez que le prince Jean « sans Terre » fut un usurpateur et, comme le chargea longtemps l’historiographie, un fourbe, cruel et débauché ? Et Ivanhoé ? Et Robin des Bois dans tout cela ?
 
Pas si simple… Remettons un peu à l’heure les pendules de l’Histoire.
 
D’emblée, le nouveau roi Richard 1er Il est libéral avec son frère cadet Jean : il lui accorde la main de la riche héritière Isabelle de Gloucester et lui donne les revenus fiscaux des comtés de Derby, Dorset, Somerset, devon, Cornouailles et… Nottingham.
 
Il faut dire que Richard 1er est le plus « français » des rois d’Angleterre et c’est sans doute pour cette raison qu’il a, dans la mémoire collective hexagonale, une place bien plus importante que celle qu’il occupe dans l’histoire de son propre pays. Son surnom, d’ailleurs (« Cœur de Lion ») ne fut jamais utilisé outre-Manche. Richard est certes né en Angleterre (à Oxford) mais il a été éduquée par sa mère en langue d’oc (qui est sa langue maternelle) et a passé l’essentiel de sa jeunesse sur le continent. Devenu roi, Richard, dans les faits, n’entend pas passer beaucoup de temps outre-Manche et préfère habiter dans ses possessions continentales de Guyenne.
 
Personnage remuant, fantasque, préoccupé de spiritualité et toujours célibataire, Richard envisage de partir en croisade (la « IIIème »). Mais il est préoccupé par le risque que pourrait présenter le fait de laisser son royaume livré aux appétits de son puissant voisin, Philippe Auguste, le roi de France.
 
Anne 1190
 
Les deux souverains, qui ne s’aiment guère, concluent pourtant entre eux un pacte de non-agression et décident de partir ensemble sus aux mécréants ! Nous sommes là en janvier 1190 et on commence les préparatifs de la IIIème croisade. Le départ de Philippe Auguste et de Richard de Lion aura lieu en juillet. Dans l’intervalle, Richard organise son absence et le royaume et confié à un Conseil de Régence où figure son frère Jean et sa mère Aliénor.
 
Pendant que son royal rejeton part guerroyer, Aliénor (68 ans), s’active pour lui trouver une épouse : ce sera Bérengère de Navarre, fille du roi Sanche VI, « négociée » avec ce dernier dès l’été 1190. Aliénor la convoie, tel un cadeau, à son fils à travers les Alpes, puis l’Italie pour lui amener en Sicile, à Messine en mars 1191. En mai 1191, les deux promis s’épousent en la cathédrale de Limassol (Chypre).
 
La croisade, elle, tourne court rapidement. Philippe Auguste rembarquent ses troupes courant dès l’été 1191 et revient en Europe. Il laisse là les Anglais s’étriper avec les Infidèles puis finalement, de guerre lasse des deux côtés, signer un traité avec Saladin qui consacre le maintien de chevaliers francs en Terre Sainte. En raison de la défection de son allié français et malgré ses efforts méritoires, Richard sait désormais qu’il ne peut pas conquérir Jérusalem, faute de troupes suffisantes pour l’occuper ensuite.
 
Il décide alors de revenir en Europe. Il est en effet inquiet des tentatives de Philippe Auguste de conquérir ses terres continentales (Poitou, Touraine) et est désireux de reprendre rapidement la direction de l’Angleterre où son frère Jean tente de prendre le pouvoir au détriment du conseil de régence
 
La mère de Richard, Aliénor, s’est agitée en tous sens pour préserver le royaume anglais durant l’absence du roi légitime  : elle a fait fortifier les châteaux de Touraine et elle a fait renforcer les forteresses le long de la Manche. Elle n’attend plus que le retour de Richard.
 
Mais les périls ne sont pas finis.
Année 1192
 
Non, les péripéties de la vie tumultueuse d’Aliénor d’Aquitaine ne sont pas achevés car, à l’automne 1192, sur le chemin qui le ramène vers l’Angleterre, Richard Cœur de Lion est conduit à passer par l’Autriche, terre du duc Léopold V. Or, durant la croisade, il avait publiquement insulté celui-ci...
 
Humilié et rancunier, Léopold V saisit donc l’occasion de retenir Richard prisonnier !
 
Puis il le livre ensuite à l’empereur germanique, Henri VI, ennemi traditionnel des Plantagenêt et qui en profite pour demander une rançon extraordinaire de 150 000 marcs d’argent : soit 367 tonnes de métal (1 « marc » médiéval = 244.759 grammes actuels) !
 
Pendant que sa mère, Aliénor « d’Aquitaine » va faire la quête auprès des barons pour réunir la somme, le frère de Richard, le prince Jean sans Terre décide alors de s’affranchir du conseil de régence mis en place par Richard (et qui inclut sa mère Aliénor « d’Aquitaine ») pour monter sur le trône. Il use de toute son influence pour retarder la libération de son frère aîné. Naturellement, il est soutenu en cela par le roi de France Philippe Auguste, trop heureux de participer aux dissensions familiales des Plantagenêt.
 
C’est durant cette période, en réalité très courte, que se situe un épisode universellement connu et que nous avons tous vu :
- le noble désargenté Robin de Loxley qui prend le maquis dans les bois
- le même flanqué dans la rivière à coup de gaffe par le hors-la-loi Petit Jean
- le débonnaire et rondouillard Frère Tuck, curé de la bande de la forêt de Sherwood
- le fameux tournoi d’archerie où Robin fiche sa flèche dans l’empennage même de celle de son rival
- l’enlèvement de la belle Marianne par les sbires de l’usurpateur
- les infamies des soudards du shérif de Nottingham
- la duplicité et la cupidité du tyrannique Jean sans Terre
et, enfin, le retour du monarque légitime, Richard Cœur de Lion, devant lequel, médusés, bons et méchants s’agenouillent pour en reconnaître l’autorité...
 
C’est beau. Mais est-ce vrai ?
 
Presque.
 
Les archives médiévales nous apprennent que, en 1230 (soit 40 ans plus tard, en réalité), le shérif du Yorkshire mis à prix la tête d’un certain Robert (« Robin » en est le diminutif) Hood pour 32 shillings et 6 pences et qui est qualifié de « fugitivus ». 
C’est probablement cet élément, associé à la volonté de stigmatiser un Jean sans Terre sans légitimité (lequel perdra, après la mort de Richard, l’essentiel des possessions anglaises au profit de la France) qui est à l’origine de la légende des héroïques outlaws de la forêt de Sherwood qui se met en place dès le XIVème siècle. A cette date émergent en effet les premières mentions de Robert Hood mais c’est surtout à partir de la Renaissance que la légende va se développer : de nombreuses « ballades » sont colportées, qui racontent la lutte (inventée) de Robin Hood contre le Prince Jean. Elles sont rédigées dans des ouvrages « historiques » tels que « La chronique d’Ecosse » de Wynton (vers 1420), l’Histoire vraie » de Martin Parker (1632), « La guirlande de Robin des Bois » (1670), « Le triste berger » de Ben Johnson (1641). C’est cette version qui, au XXème siècle, sera adaptée au cinéma qui fera la synthèse de l’ensemble du mythe.
 
Nous n’épiloguerons pas sur les nombreuses évolutions ou incohérences du mythe (Robin réside tantôt dans la forêt de Sherwood, dans le comté de Nottingham, et tantôt à Barnsdale, dans le comté de York, soit à près de 80 kilomètres au nord…) ou sa récupération idéologique (les anciennes ballades font mention d'un prêt accordé par Robin à un chevalier malchanceux mais ne disent rien d'une redistribution aux pauvres…)
 
Revenons plutôt à Aliénor, personnage bien réel, elle.
 
Année 1194
 
En 1194, Aliénor d’Aquitaine, mère de Richard et de Jean « sans Terre », a maintenant 72 ans. Malgré son âge, infatigable, elle a sollicité tous les barons du royaume et est parvenue à réunir, en quelques mois, l’extraordinaire rançon. Eu début de l’année 1194, elle apporte elle-même en Allemagne les deux tiers de la somme (100 000 « marcs ») et obtient la libération de Richard.
 
Le roi revient alors en son royaume tandis que son frère Jean file (à l’anglaise, évidemment) à Paris pour trouver refuge auprès de Philippe Auguste.
 
Tout s’apaise et Aliénor, enfin, peut se retirer tranquillement en l’abbaye de Fontevraud (confins du Poitou) pour y finir sereinement ses jours…
 
C’était compter sans la fatalité !
 
Année 1199
 
L’année 1199 voit en effet Richard mettre le siège devant le château de Châlus (Haute-Vienne, Limousin) afin de réduire l’un des ses vassaux, récalcitrant. Là, malencontreusement, il est blessé grièvement à l’épaule par le carreau d’une arbalète tiré depuis les remparts par un nommé Pierre Basile. Richard meurt, des suites de ses blessures, le 6 avril 1199… Il est enterré à Fontevraud auprès de son père Henri II Plantagnêt.
 
Richard meurt toutefois sans héritier : qui va alors lui succéder ? Cette incertitude conduit Aliénor (77 ans) à sortir de sa retraite. 
 
A l’instigation d’Aliénor, c’est le prince Jean, revenu de France, qui est couronné roi d’Angleterre à Westminster. Mais ce couronnement n’est pas du goût de tout le monde : un autre héritier prétend en effet au trône d’Angleterre, et non sans raison : il s’agit d’Arthur, fils de Geoffroy, deuxième fils d’Aliénor et « duc de Bretagne ».
 
Sa candidature est défendue par les barons du continent (Maine, Anjou, Touraine) lesquels se fondent, culturellement, sur les règles coutumières de dévolution de la couronne de France. Pour quelle raison en effet, le jeune Arthur (il a 10 ans à l’époque) serait-il écarté d’emblée au profit de son oncle ?
 
Ce couronnement du prince Jean, « à la sauvette », au mépris de toute règle établie (l’ordre de succession) et même de toute concertation, scandalise les vassaux continentaux du nouveau « roi Jean ». Leur colère va rapidement monter au vu des nouvelles taxes et impôts que le nouveau monarque commence à faire pleuvoir…
 
Aliénor n’épargne pas sa peine et, afin de s’assurer de la renonciation du roi de France à soutneir les prétentions du jeune Arthur, donne sa petite-fille Blanche de Castille (qu’elle va elle-même chercher en Espagne) à marier au fils de Philippe Auguste : celle-ci sera la mère du futur Louis IX (Saint Louis). Une bonne alliance matrimoniale vaut décidément mieux qu’une mauvaise guerre…
Aliénor peut retourner se reposer à l’abbaye de Fontevraud. Pas pour longtemps…
 
Car les affaires de son fils, le roi Jean vont se compliquer sérieusement. Pourquoi ? Il était dit que cette Chronique de la Plume et du Rouleau serait, décidément, remplie d’histoires de femmes…
1200
 
En 1200, sans enfant de son mariage avec son épouse Havise de Gloucester, Jean décide en effet de prendre une autre femme et d’épouser la (très) jeune Isabelle d’Angoulême (elle a 14 ans). Ce faisant, il jette ainsi son dévolu sur une adolescente qui, jusqu’ici, était promise à l’un de ses vassaux, Hugues de Lusignan, comte de la Marche (Limousin) qui entendait, par cette alliance, étendre ses possessions.
Les conditions de cette affaire (Isabelle est brutalement kidnappée durant l’été puis épousée rapidement en la cathédrale de Poitiers avant d’être couronnée reine le 8 octobre à Westminster) autant que la violation des coutumes et des mœurs médiévales décident les vassaux « français » à demander justice au suzerain de leur suzerain : le roi de France Philippe Auguste, compétent pour les terres de France où Jean sans Terre, en droit, est son vassal (le droit médiéval, c’est un peu compliqué).
 
Aliénor sort de sa retraite une nouvelle fois et tente de calmer le jeu. Elle offre des terres à sa belle-fille, noue une alliance diplomatique avec le duc de Bretagne, arrache leur neutralité à certains barons en échange de privilèges fiscaux. Trop tard
       
Année 1202
 
Le roi de France Philippe Auguste entend profiter de la rébellion des barons français. Il convoque Jean devant la cour de France le 28 avril 1202 pour s’expliquer. Celui-ci, évidemment, refuse de s’y rendre. Philippe Auguste décrète la confiscation des biens de Jean sur le continent : c’est la guerre.
 
A l’issue de diverses péripéties militaires, Aliénor, épuisée (elle a 80 ans), se retire définitivement à l’abbaye de Fontevraud. Pour Jean et les possessions britanniques, c’est la descente aux Enfers. Il va progressivement perdre le contrôle de tous les territoires anglais et même de la Normandie, ajoutant à ces humiliantes défaites le forfait ultime que représentera l’assassinat de son neveu Arthur, égorgé sur ses ordres à Rouen (1204).
 
Aliénor meurt le 31 mars 1204, à 82 ans. Elle aura été la grande figure féminine du XIIIème siècle, une époque où les femmes, dans leur ensemble, étaient, nous l’avons vu, essentiellement considérées comme des monnaies d’échange. Elle est inhumée à l’abbaye de Fontevraud, aux confins du Poitou.   
 
Le Poitou qui reste bien, décidément, la terre d’élection de femmes à poigne qui entendent se doter d’un destin… royal.
 
Bonne journée à toutes et à tous.

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