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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1800 : L'ACQUIS, l'INNE et la bosse du crime (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 17 Juin 2007, 23:02pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

 « En 1870, raconte Lombroso (en 1906), je poursuivais depuis plusieurs mois, dans les prisons et dans les asiles de Pavie, sur les cadavres et les vivants, des recherches pour fixer les différences substantielles entre les fous criminels, sans pouvoir y réussir. Tout à coup, un matin d’une triste journée de décembre, je trouve dans le crâne d’un brigand toute une longue série d’anomalies atavistiques (= héréditaires) (…) Le problème de la nature et de l’origine du crime m’apparut résolu » !

 

Lombroso en est convaincu : le comportement criminel est la conséquence directement de dérèglements physiologiques internes qui, si l’on exclut les lésions provenant d’accidents, sont d’origine héréditaire (nous dirions « génétiques » aujourd’hui). Et ces dérèglements, évidemment, ont une résonance sur la morphologie faciale de l’individu. La doctrine de Lombroso est donc directement issue de celle de Gall mais elle est élargie à l’ensemble du corps humain et s’appuie sur des données statistiques extrêmement nombreuses. Lombroso n’entend en effet rien affirmer sans s’être préalablement appuyé sur des données chiffrées objectives et mesurables. Alors il parcourt les asiles, les prisons et il mesure, il mesure, il mesure sans relâche les crânes sous toutes les coutures. Il rassemble alors une somme de données énorme sur la capacité crânienne, la circonférence, la demi-circonférence, la projection antérieure, l’arc, la courbe ou l’angle faciale des délinquants, criminels, parricides, voleurs, violeurs, prostituées et pervers en tous genres. Ces milliers de données font ensuite l’objet d’un tri par catégories de « patients » et, avec satisfaction, Lombroso peut en tirer des résultats descriptifs statistiques rendus incontestables par la loi des grands nombres.

En 1876, Lombroso publie alors la somme de son travail dans un volumineux ouvrage qui constitue tout à la fois le commencement et l’apogée de sa notoriété autant que la pierre angulaire de la discipline qu’il a créée : « L’Uomo delinquente », l’homme criminel ! Il y utilise des informations glanées dans des études médicales (œuvres d’aliénistes, d’anthropologues, d’ethnologues) mais aussi rédigées par des scientifiques de divers horizons : botanistes, naturalistes et ornithologues. Il appelle également à la rescousse les œuvres de penseurs antiques, païens et chrétiens réunis.

 

Le livre (que l’historien Pierre Darmon qualifie de « parfois aux frontières du fantastique ») connaît un énorme succès en Italie, en Europe et même dans le monde entier.


L’ouvrage (environ 500 pages et que l’on peut trouver en intégralité sur le net) et se divise en deux parties :

- la première (« L’embryologie du crime ») replace le crime dans sa dimension universelle, aussi bien dans le règne animal (le cannibalisme chez les fournis… mais oui, ça existe), le règne végétal (les Droseras : les fameuses plantes-carnivores) et débouche naturellement sur les civilisations primitives (les « sauvages »)

- après cette entrée en matière généraliste, Lombroso entraîne le lecteur au cœur du sujet. Submergé par la masse de chiffres, tétanisé par les descriptions souvent morbides, stupéfait par les conclusions qui lui semblent indiscutables, ce lecteur ne peut que souscrire à la thèse centrale de l’ouvrage : il existe bien un « criminel-né », on comprend maintenant les raisons de son existence et (si l’on ne sait guère le soigner) on sait au moins comment le démasquer.

 

Ouf.

Résumons-les (et ouvrons l’œil autour de nous !).

Lombroso le décrit longuement, ce criminel-né. Ses études statistiques le montrent de façon incontestable : les assassins et les voleurs avec effraction ont, majoritairement, les cheveux noirs et crépus, la peau brune, le nez aquilin ou crochu ou difforme. Il a aussi une mâchoire particulièrement puissante (carnassière !), des canines très développées (comme les fauves), des oreilles volumineuses en forme d’anse et de préférence décollées. C’est évidemment un authentique prédateur. De visage, le criminel-né a le front fuyant, les arcades sourcilières saillantes, les os des pommettes hypertrophiés. L’homme-criminel est le plus souvent imberbe (rappelons que, au XIXème siècle, l’instituteur affiche sa barbe, le militaire arbore des moustaches et le bourgeois porte la barbiche) tandis que la femme-criminelle est plutôt, elle, très poilue. S’il a perpétré des homicides, il est statistiquement souvent affecté de strabisme
 

D’ensemble, le criminel-né a le crâne aplati (« plagiocéphalie » pour les spécialistes) ou en pain de sucre (« acrocéphalie » cette fois-ci) et plus petit que ses contemporains. Car Lombroso l’affirme, à l’issue d’études chiffrées extrêmement poussées : la capacité crânienne des « honnêtes gens » oscille entre 1475 cm3 et 1550 cm3 tandis qu’elle se situe à 1455 cm3 chez les criminels, 1457 cm3 chez les assassins et, même, 1449 chez les simples voleurs. Car le criminel possède tous les signes distinctifs de l’homme primitif, depuis l’obtusité (la résistance à la douleur) ) la faiblesse intellectuelle en passant par l’absence d’émotivité.


Lombroso définit les caractéristiques morphologiques du criminel : « le regard vitreux, froid, immobile, parfois injecté de sang, le visage pâle » (quoiqu’il ait la peau brune, ce qui indique vraiment qu’il n’est pas normal…). Il l‘affirme (et on le croit volontiers) : le criminel « a l’air louche » !


Vous l’aviez déjà deviné, naturellement.

 

A la suite de Lombroso, nombre d’anthropologues enthousiastes se lancent alors avec frénésie dans la collecte de chiffres et de mesures. Se spécialisant, le docteur Emile Laurent ne mesure que le sexe des délinquants de toutes sortes tandis que le docteur Perrier ; lui, mesure tout ce qui peut l’être chez un criminel : taille, buste, mains, pieds, etc… tout en répertoriant également la couleur des cheveux, des poils et de l’iris ! Perrier conclut finalement que 80,55 % des assassins mesurent entre 1,60 m et 1,70 m et que les assassins veufs sont statistiquement plus petits que les assassins divorcés. Il apprend également à ses lecteurs que les assassins français sont plus petits que les assassins italiens mais plus grands que leurs homologues espagnols !


Mais la pierre angulaire de la démonstration lombrosienne par le chiffre se situe ailleurs. Si ces caractéristiques physiques sont le signe d’un désordre intérieur et qu’ils sont transmis par voie héréditaire, c’est donc que l’instinct criminel est atavique ! Il y a des criminels, des délinquants, des voleurs « – nés » !


Et les thuriféraires de Lombroso mettent, à l’appui de cette puissante déduction, tout l’énorme arsenal de leurs mesures, études et statistiques. En 1890, le professeur de médecine Scipio Sighele, par exemple, cite le cas effarant d’un petit village du Latium appelé Artena, qui ne compte que 4 104 âmes mais qui, entre 1853 et 1887, a vu 79 meurtres s’y succédé ! Cela représente une moyenne de 61,5 meurtres pour 100 000 habitants alors que Rome (ville déjà peu sûre) n’en est qu’à seulement 25,4, le reste de l’Italie (pourtant une pays de délinquants, tout le monde la sait) à 12,67, loin devant la France (2,13) et l’Angleterre (1,08) / Cherchant dans l’histoire les racines de cette malédiction, Sighele déniche un édit papal de 1557 du souverain pontife Pie IV qui permettait « de bannir tous les hommes de Montefortino (l’ancien nom de l’actuel Artena) et de donner à quiconque la faculté de les tuer ». Observant les lourdes condamnations de nombreux individus de ce village qui se livrent au banditisme.


L’existence d’un « criminel-né », reconnaissable à son faciès, est évidemment une théorie qui va susciter les passions : qu’il y ait un gène du crime, que ce qui est génétique soit repérable à des caractéristiques physiques, que l’on puisse déduire la nature des gènes depuis l’examen des caractéristiques physiques et donc que les conséquences permettent de découvrir les causes a tout pour déchaîner la controverse.


Lombroso, pourtant, se donne pour tâche de simplifier le travail de la police et de la justice. Statistiquement, c’est démontré, un criminel a l’air louche : c’est donc c’est en priorité parmi les physionomies louches qu’il faut chercher les criminels. Ensuite seulement, en cas d’échec, on pourra élargir le spectre de cette approche scientifique à des physionomies de plus en plus proches de celles des honnêtes gens. Quitte à découvrir que le criminel, éventuellement, a… une tête d’honnête homme : une « queue de série statistique » n’invalide pas la validité de cette série, tous les statisticiens vous le diront. En matière d’investigations policières, « le flair, c’est pour les chiens, les tuyaux, c’est pour les plombiers » : place, désormais, à la science ! (cette amusante formule est prononcée par Gérard Jugnot dans le film "Les brigades du Tigre" de 2005).

 

Terminée « l’appréciation souveraine » des juges pour trancher un cas : les magistrats incarnent l’archaïsme d’une justice antédiluvienne. Le mécanisme d’une « accusation » et d’une « défense » qui fait basculer l’ « intime conviction » des juges et qui repose en fait sur l’habileté oratoire des avocats n’est ni plus ni moins que la forme évoluée de l’ordalie moyenâgeuse. Ce n’est pas au juge mais au médecin que doit revenir la mission d’évaluer scientifiquement la dangerosité d’un individu afin de voir s’il est maîtrisable, curable ou bon pour être exterminé.

 

Evidemment, les magistrats italiens rejettent en bloc une « science » qui, en plus de liquider leur prestige social, les condamne au chômage technique en déniant à la punition sa dimension morale et son caractère rédempteur. Elle rend en outre, par nature, les criminels irresponsables de leurs actes en faisant porter la faute sur une hérédité abstraite.


Mais l’opposition aux idées de Lombroso est surtout menée par d’autres médecins. La méthodologie de l’anthropométrie réalisée par Lombroso est mise en doute notamment par le professeur Topinard qui stigmatise les approximations des méthodes de mensurations et démontre que la plupart des « anomalies » se retrouvent également chez les honnêtes gens. L’étude de Lombroso souffre évidemment d’un handicap majeur car, si la masse des données rassemblées force le respect, le résultat et les enseignements qu’on peut en tirer sont minces. Lombroso a, à coup de moyennes statistiques, brossé le portrait d’un « criminel moyen » : un individu tellement « moyen » qu’il est (à l’instar du « Français moyen ») par définition impossible de le rencontrer tel quel (et heureusement !) Pour Topinard, le « criminel-né » n’est que le résultat mal fagoté d’un assemblage factice de données chiffrées orientées dès le départ.

 

Au plan des principes, le principal opposant est un Français, Antoine Lacassagne, chef de file de l’« Ecole de Lyon » qui prétend développer une toute nouvelle discipline : la sociologie criminelle, laquelle renverse totalement la perspective de ce débat déjà nourri Dès 1886 à Rome, au premier des congrès de cette discipline, puis à Paris, trois ans plu tard, il s’en explique : « Le milieu social est le bouillon de culture de criminalité. (…) Au fatalisme qui découle inévitablement de la théorie anthropométrique, j’oppose l’initiative sociale. (…) C’est sur ce milieu et ses conditions de fonctionnement que doivent porter les réformes. (…) Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent ! » La faute originelle, le facteur déclencheur des actes criminels, est donc à rechercher du côté de la SOCIETE : c’est elle qui est responsable.


On s’empoigne vigoureusement.


L’homme est-il fondamentalement bon, qu’il faille considérer tout acte horrible de sa part comme une manifestation automatique de la folie ? Faut-il donc le décharger de toute responsabilité en utilisant l’article 64 du code pénal en vigueur depuis 1810 mais peu usité dans les faits ? Ce dernier ne constitue-t-il pas plutôt un « véritable brevet d’impunité » ? Ne faut-il pas faire entrer les psychiatres dans les prétoires, eux qui en ont été si longtemps absents ? Mais ne vont-ils, d’une certaine façon, se substituer aux juges ?

La polémique n’est pas neuve et, bien sûr, la résistance de la machine judiciaire est forte. Déjà, près de cinquante ans auparavant, dans les années 1830, des magistrats avaient répondu à des avocats (qui invoquaient la « monomanie », un délire partiel, pour expliquer les crises durant lesquelles leur client se mettait à tuer) que, « si un prévenu a la monomanie de tuer, il convient d’avoir la monomanie… de le condamner ! » et que, en l’occurrence, cette « monomanie peut être guérie en place de grève »…
 

Au tournant du XXème siècle, quoiqu’il en soit, les théories déterministes et physionomistes de Lombroso perdent du terrain au profit d’une approche que l’on pourrait appeler « multi-critères » qui mêle la compréhension de la psychologie de l’accusé, celle de son milieu d’origine et de son parcours personnel pour mieux apprécier son degré de responsabilité dans ses actes. Malgré tous ces efforts, le passage à l’acte du criminel reste d’une complexité qui laisse le lecteur de la rubrique « faits divers » jamais rassasié dans sa perplexité : l’« affaire de Jully » (1909) en est une illustration.


Le 10 décembre 1909, à Jully (Yonne), une drame a en effet lieu dans la ferme des Verrières, un couple de fermiers aisés d’une quarantaine d’années qui emploie trois serviteurs, une bonne et deux adolescents garçons-vachers d’origine suisse, Jacquiard (16 ans) et Joseph Vienny (14 ans).


Les propriétaires sont retrouvés abattus dans l’étable à coups de revolver, deux des trois domestiques ont été assassinés à coups de hache dans la cour ainsi que la bonne qui a ensuite été décapitée et sa tête jetée dans le puits. Les quatre enfants en bas âge du couple ont en revanche été sauvés par l’arrivée des secours, alertés par les cris du garçon de ferme survivant : les garçons-vachers ont renoncé à les tuer et ont pris la fuite. La police met rapidement la main au collet des deux adolescents qui racontent effectivement leur forfait, prémédité, avec un cynisme et une simplicité qui stupéfient la justice, la presse et les bonnes gens.


L’innocence d’un enfant le vouant par nature au rôle de victime et non de bourreau, l’affaire de Jully fait sortir le crime de Jacquiard et de Vienny du cadre de la morale habituelle. « Mais pourquoi ? » s’interroge-t-on. La confusion des esprits est totale dans la mesure où, précisément, les mobiles ne sont pas clairs, les enquêteurs ne parvenant pas à tirer de conclusions des déclarations incompréhensibles et peu réalistes des deux adolescents qui évoquent vaguement une histoire d’argent. On s’interroge et, rapidement, deux camps s’opposent dans les chroniques judiciaires des journaux qui, naturellement, se régalent de cette affaire exceptionnelle, révélatrice des imperfections de la société française.


Il y a d’un côté ceux qui cherchent dans les stigmates physiques des criminels l’indication de leur dégénérescence physiologique. Jacquiard (le plus âgé) a le visage jaunâtre, des yeux tout petits, très enfoncés, clignotants et des lèvres minces agitées par un rictus... Vienny est né prématuré : ce qui donne des enfants « vicieux et déséquilibrés » affirment les médecins.


Il y a de l’autre côté ceux qui tablent sur la mauvaise influence du milieu d’origine des adolescents. Pourtant, ceux-ci ont mené à la campagne une vie saine qui en a fait des gaillards robustes et plutôt bien élevés. Ils n’ont rien de commun avec les « apaches » des villes, cette racaille issus de milieux défavorisés, poussée au vice par la misère, l’alcool, les conditions de vie et d’hygiène déplorables.


Alors ?


C’est sûrement que la cause est ailleurs, plus profonde, plus large. On relève que Jacquiard, tôt orphelin, a été privé de la figure paternelle qui lui aurait donné une éducation salutaire et a été élevé par son oncle, « trop faible et trop bon ». Il est donc le produit d’une famille désorganisée. Ce n’est pas tout : on stigmatise ses mauvaises lectures. La Dépêche (de « gauche ») mentionne ces récits d’Indiens d’Amérique sauvages et scalpeurs qui ont sûrement « inscrit des visions de meurtre dans le cerveau enténébré du jeune homme » ! Ce n’est pas tout encore car, en matière de répression, La Dépêche avait, depuis 1898, dénoncé les « enfants martyrs » des « maisons de correction » où ceux-ci subissaient brutalités et violences. Jacquiard y avait déjà été interné : après cette « école du vice » où « on finit de corrompre ceux qui étaient légèrement atteints », rien d’étonnant à ce qu’il ait eu un comportement récidiviste : « Il fallait agir par une éducation appropriée ; On ne l’a pas fait ; On n’a rien fait ». Et La Dépêche de proposer une réforme du système éducatif passant par la réduction des effectifs et le développement pédagogique et thérapeutique. Etonnement moderne, non, quand on se rappelle le titre du livre du prêtre Guy Gilbert sur le milieu carcéral pour mineurs « Des jeunes y entrent, des fauves en sortent (1985) » ?


A moins que ce soit la société actuelle qui soit, au contraire, étonnament en retard…


Telle n’est toutefois pas l’opinion de la presse catholique anti-républicaine (le pape Léon XIII ne s’est rallié au régime républicain que depuis 1890, soit depuis 19 ans auparavant seulement). Le Courrier de la Montagne dénonce ainsi la sociologie compatissante moderne : les enfants criminels sont l’incarnation du diable, lequel exploite l’opportunité que lui offre l’école laïque qui forme des générations d’incroyants qui méconnaissent leur destinées éternelles. L’occasion est ainsi offerte de fustiger un régime républicain qui se pique de progrès, de valeurs universelles mais où le capitaliste sans morale a provoqué l’exode rural, la misère urbaine et la déchristianisation (le dimanche, jour de messe, n’est un jour de repos obligatoire que depuis 1907, soit 3 ans auparavant seulement). La République a lamentablement échoué à construire un homme nouveau et ne fabrique que des êtres privés de repères, elle mène l’humanité à sa dégénérescence et, fatalement, à sa perte.


Au final, Jacquiard est condamné à mort puis gracié par le président Armand Fallières tandis que Vienny ira purger 20 ans de détention dans une « colonie pénitentiaire »… Aujourd’hui : plus de guillotine, plus de colonie pénitentiaire mais toujours autant de questionnement sur l’éducation, la famille, la misère, la morale (laïque ou religieuse) et la responsabilité de l’individu quant à ses actes. Mais a-t-on réellement progressé dans la compréhension des actes individuels et donc dans la prévention et lutte contre le crime. Est-ce vraiment le cas ?


Le docteur Yves Roumajon, médecin psychiatre attaché de 1959 à 1984 comme expert près la Cour d’appel de Paris, nous livre, en 1993 (L’Histoire, n° 168) sa version de l’analyse du criminel et de ses actes.

 

Pour lui, « l’idée même de prédisposition criminelle était une formidable soupape de sécurité, une explication rassurante : si la famille ni les institutions ne pouvaient être remises en cause, on n’y pouvait rien, le coupable était un être à part (…) (Au XIXème siècle) on déculpabilisait ainsi une société industrielle qui créait une misère noire et des banlieues miséreuses où se multipliaient meurtres et vols. (…) C’est tellement plus commode de disposer d’un stéréotype qui évite d’examiner les véritables et multiples causes de la criminalité. Après avoir suivi près de 3 000 affaires, je n’ai jamais vu deux crimes semblables ni deux criminels identiques. Il n’y a aucune comparaison entre Claude Buffet (NDRL : guillotiné en 1972), ancien légionnaire, intelligent, lucide, froidement cruel, déterminé à tuer et un Lucien Léger (NDLR : condamné en 1966 et libéré en 2005), « l’étrangleur du bois de verrières », garçon chétif, d’intelligence médiocre, uniquement préoccupé par un besoin maladif de notoriété (… ) »


D’une certaine façon, le psychiatre Yves Roumajon rejoint la conclusion lapidaire de l’historien Pierre Darmon pour lequel « typologie criminelle, chromosome surnuméraire ou morphopsychologie : toutes ces théories visent en fait à donner un vernis scientifique à l’éternel délit de salle gueule ».


Roumajon ajoute : « On peut certes parler de « facteurs criminogènes ». Pourtant, tous les enfants qui naissent dans des milieux délictogènes ne commettent pas forcément de délit. Sans doute la misère affective joue-t-elle un rôle : lorsqu’on est isolé, lorsqu’on n’a pas de contact, on peut plus facilement basculer dans le passage à l’acte. Mais tout être isolé ne bascule pas forcément dans la criminalité. »


Et Yves Roumajon insiste sur l’environnement du criminel : « Il y a tellement d’influences qui interviennent : la famille, les camarades, les professeurs… et la personnalité (…) car l’homme reste un animal. Il ne naît pas sage, il le devient par l’éducation et l’apprentissage ». Voilà qui nous rassure sur la nature humaine, non ? Rien n’est fichu, tout devient possible…


Mais au fait, comment expliquer le passage à l’acte criminel ? Justement, nous dit l’honorable (mais pas rassurant)  praticien : « Il n’y a pas d’explication a priori. On n‘en trouve qu’après ( ! ), quand on décrypte la rencontre d’un individu avec un temps, un lieu, une action, un passé, des influences, une formation ».

Brrrrrr…. Voilà qui n’éclaire pas le citoyen. Comment repérer un criminel ? Juste après qu’il vous ai collé un coup de couteau ! Tu parles d’une conclusion. Elle nous rappelle les prévisions des météorologues qui sont révisées au fil des heures jusqu’à ce qu’elles prévoient enfin le temps qui fait… en ce moment même.


Convenons-en, le « déterminisme » n’a jamais réellement réussi à s’imposer. Pourtant, le débat n’est pas clos. A cet égard, il est intéressant de noter que, dans une société qui prend de plus en plus en compte l’« identité sexuelle » des individus et qui criminalise l’« homophobie », on revendique, au contraire, la force de la génétique pour affirmer l’homosexualité, en souligner le rôle matériel incontournable et, puisque la nature en est à l’origine, en déduire son caractère naturel…


Cesare Lombroso doit se retourner d’aise dans sa tombe : si le « criminel-né » n’existe pas, au moins l’« homosexuel-né » est-il désormais revendiqué dans son essence. Y aurait-il donc des prédispositions génétiques « politiquement correctes » et d’autres qui le seraient moins ? Voyons cela.

 

En avril 2007, le candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy, dérivant du débat sur l’identité sexuelle (qu’il juge lui aussi établie dès la naissance, ce qui lui fait considérer comme « choquante » la position de l’Eglise catholique pour laquelle « l’homosexualité est un péché »), a ainsi déclaré dans le mensuel « Philosophie Magazine » (avril 2007) au philosophe Michel Onfray : « J’incline à penser qu’on naît pédophile (…) » Cette déclaration abrupte a ensuite été développée quand Nicolas Sarkozy a indiqué, à propos du suicide des adolescents, que la faute en revenait également à une « fragilité génétique » et non au défaut d’éducation ou de soins des familles. Ainsi, à un siècle d’intervalle et rompant avec une idéologie soixante-huitarde en ligne avec la sociologie d’Antoine Lacassagne, Nicolas Sarkozy s’affiche-t-il comme un « lombrosien » décomplexé : il faut cesse de culpabiliser la société, les parents, les institutions puisque tout est dans les gènes.


Immédiatement, ces propos ont suscité des réactions virulentes. L’archevêque de Paris, monseigneur André Vingt-trois a naturellement jugé « grave l’idée qu’on ne peut pas changer le cours du destin (…) Ca veut dire que l’homme est conditionné absolument ». Or, l’a-t-il rappelé, « l’homme est libre » : une façon de défendre le fonds de commerce de la religion, de ses prêches, de ses sermons, de ses cours de catéchisme et de ses saines lectures…


Plus agressif, le généticien André Langaney a stigmatisé ce qui lui semblait relever d’une idéologie eugéniste proche de celle des nazis. Si cette réaction n’est pas illégitime et rappelle utilement les atrocités commises par ceux qui entendaient « régénérer la race » en éliminant physiquement ceux qui leur semblaient « tarés » (déficients mentaux, homosexuels, juifs, tsiganes mais aussi simples opposants…), elle a néanmoins le tort de verrouiller le débat en taxant sans appel de nazi celui qui entend évoquer la question de prédispositions génétiques.


Le pédopsychiatre Patrick Eche, lui avec davantage de tempérance, a rappelé que « dans notre comportement, tout est génétique (…) mais (que), par la suite, l’expression des gènes (NDRL c-a-d le passage à l’acte) est lié à l’environnement » avant de conclure sobrement : « la vie de chacun est une aventure dont il est le seul acteur ».


Mais pourquoi endosse-t-on un rôle plutôt qu’un autre ? Nul généticien, nul anthropologue, nul philosophe ni homme de religion n’a jusqu’à présent pu encore y répondre de façon satisfaisante et, surtout, à l’avance. Le débat est donc laissé là à votre sagacité...


Bonne journée à toutes et à tous. 


A votre avis,Seznec avait-il une tête d'assassin ? Et Landru ? Et Eichmann ?...


La Plume et le Rouleau © 2007

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