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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1918 : Les ROMANOV, une tragédie russe (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 11 Septembre 2007, 09:03am

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,


Une fois de plus, les Chroniques de la Plume et du Rouleau vont exhumer pour vous du passé les évènements les plus incroyables et pourtant en prise avec l’actualité la plus immédiate. Pourquoi ? Parce que, nous dit l’Agence France Presse du 24 août 2007, « la Russie vient d'ouvrir une enquête après la découverte dans l'Oural des ossements d'un enfant et d'une jeune femme qui pourraient être ceux des deux enfants du dernier tsar de Russie, Nicolas II, tué avec sa famille par les bolcheviques en 1918.
 
Des fouilles menées en juillet 2007 dans les environs d'Ekaterinbourg (Oural) ont (en effet) permis de retrouver les fragments de deux corps humains portant des marques de mort violente : ceux d'un enfant de 10-14 ans et d'une jeune femme d'une vingtaine d'années. L’hypothèse selon laquelle les restes découverts appartiennent au tsarévitch Alexeï Nikolaevitch Romanov et à (sa sœur) la princesse Maria Nikolaevna Romanova, tués par balle dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, est celle qui est actuellement étudiée ».
 
Et nous voilà en plein cœur de ce nouvel et formidable opus historique de vos chroniques préférées : quelle coïncidence, non ?
 
Du drame et des larmes, du sang et des armes mais aussi de la superstition, des aristocrates authentiques, des bourgeois, des révolutionnaires, des moines inquiétants, des évènements violents et incroyables, de la désolation, de l’indignation et de la perplexité, des apparences et une réalité, voici donc ce qui est au menu de cette nouvelle chronique qui concernera la Russie, pays immense, terre de contrastes et d’excès, et qui traitera d’évènements survenus là-bas durant 4 siècles et, plus spécialement, au début du XXème siècle.
 
Bâtisseurs d’une nation, les Romanov (installés au pouvoir en 1613 avec Michel Romanov) furent à bien des égards à la Russie ce que les Capétiens furent au royaume de France. La dévolution de la couronne connaît, en Russie, quelques errements : l’écrivain russe du XIXème siècle, Nicolas Tourgueniev, dira ainsi que la Russie est « une monarchie absolue tempérée par la strangulation ». Gââârrrggglll…
 
Elle est surtout caractérisée, au plan de son fonctionnement, par un immobilisme complet, en dépit de quelques timides tentatives de réforme. Voyons-en les exemples les plus récents.
 
Porté au pouvoir en 1801 par un mécanisme de succession au caractère expéditif (son père est assassiné par des conjurés), Alexandre 1er, 23 ans, éduqué par un précepteur suisse dans le culte des Lumières françaises est favorable à la mise en place d’une Constitution écrite. Il caresse aussi l’idée d’une abolition du servage. L’un et l’autre de ces projets seront torpillés par l’opposition irréductible de la noblesse, laquelle domine la propriété foncière.
 
Son successeur Nicolas 1er (29 ans en 1825) est confronté dès son avènement à une tentative de putsch d’officiers rebelles. Il imprime à son règne une nature particulièrement répressive et autocratique : la presse est censurée, les publications littéraires sont surveillées et le jeune tsar gouverne à l’aide de « comités spéciaux » consultatifs. Il réprime dans le sang les insurrections qui surviennent en Pologne (territoire russe depuis 1815) en 1831 et 1846 et en Hongrie en 1849 (il appuie l’Autriche-Hongrie). Ces interventions brutales, dirigées contre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, soulèvent l’inquiétude et l’indignation des libéraux d’Europe. En France, on surnomme le tsar « Nicolas la trique ».
 
On l’a compris : Nicolas1er est passionnément attaché à l’ordre, maintenu par les armes de préférence. Pourtant, c’est par un échec militaire cinglant que va s’achever son règne. En 1854, la France de Napoléon III et l’Angleterre s’allient pour porter un coup d’arrêt à l’expansionnisme russe dans les Balkans et autour de la Mer Noire. C’est la « guerre de Crimée », laquelle s’achève par la prise de Sébastopol et la victoire de Malakoff (la toponymie de Paris et de sa proche banlieue portent les traces de ces victoires militaires). Alors que la guerre n’est pas encore terminée, le tsar Nicolas 1er meurt.
 
Devenu tsar en mars 1855, Alexandre II se veut un réformateur courageux : il abolit l’anachronique servage en 1861 (les serfs obtiennent la liberté individuelle et deviennent des citoyens à part entière), il crée des assemblées de province qui reçoivent des responsabilités budgétaires et en matière d’éducation ou d’équipement. Il libéralise l’enseignement secondaire.
 
Alexandre II, pourtant, reste comme ses pareils en cette époque, pétri de la figure idéale du « despote éclairé » qu’il s’efforce d’incarner. Au plan politique, la situation est donc d’un immobilisme complet : pas question d’accorder des droits aux diverses nationalités de l’empire russe, pas question de modifier le gouvernement ni les institutions, pas question de remettre en cause les privilèges de l’aristocratie russe en matière de détention et de revenus de la terre, pas de droit de vote au plan national.
 
La modernisation administrative : oui. La démocratisation : non. Ce grand écart impossible à tenir va radicaliser l’opposition au pouvoir alors que, à la même époque, des états tels que la France se dotent d’un régime pleinement démocratique (la France depuis 1870), d’autres peuples se constituent en nation (l’Italie devient une monarchie constitutionnelle en 1870) et d’autres, encore, se révoltent afin d’obtenir leur indépendance (Serbes, Slaves ou Magyars au sein de l’empire austro-hongrois, Polonais au sein de l’empire russe).
 
Mais c’est intellectuellement que le bouillonnement est étonnant, même si l’impact sur la vie quotidienne du peuple demeure faible : Marx a ainsi publié le premier tome du Capital en 1867. Changer la société, mais pour quel régime ? Réformisme, libéralisme bourgeois ? Socialisme, communisme, utopisme ? Anarchisme ?
 
A partir des années 1870, la pression sur le régime tsariste d’Alexandre II s’accroît. Il ne s’agit pas d’une pression d’intellectuels : la presse d’opposition est muselée. Il ne s’agit pas non plus d’une pression populaire : la paysannerie (les moujiks) est trop pauvre, inorganisée et soumise pour se révolter. La révolte contre l’autoritarisme va être menée par un petit groupe minoritaire d’activistes éduqués et décidés.
 
En 1878, de jeunes étudiants issus des classes moyennes fondent le parti de la Narodnaïa Volia (la « Volonté du Peuple » dans la langue de Gorki). La politique de répression d’Alexandre II ne leur permet aucun espoir de libéralisation ? Bien. Eduquer le peuple, comme le prônait Léon Tolstoï ? C’est sans espoir. Le peuple, majoritairement paysan, est par nature profondément conservateur et attaché à la figure paternelle du tsar. « L’histoire est trop lente, il faut la bousculer ! » affirme le révolutionnaire Jeliabov.
 
Pour eux, il n’y a qu’une seule solution : provoquer la terreur par l’assassinat systématique des hauts dignitaires du régime pour forcer le tsar à l’abdication au profit d’une assemblée constituante populaire ! Et, (pourquoi pas ?) assassiner le tsar lui-même… Les tentatives, réussies ou non, s’enchaînent et, le 1er mars 1881, le révolutionnaire Ignacy Hryniewiecki lance une grenade qui blesse mortellement Alexandre II à Saint-Pétersbourg. Les révolutionnaires tablaient sur une levée spontanée des masses populaires et paysannes contre le régime tsariste. Erreur. Leur acte ne suscite aucun écho.
 
« Alexandre III », fils d’Alexandre II, monte sur le trône : il porte un coup d’arrêt immédiat à tout processus de réforme : toute activité politique publique, même modeste, est carrément interdite. Dès lors, il n’y a plus d’alternative et, ainsi que le dit un certain Alexandre Oulianov (le frère du futur Lénine) : « Le terrorisme est la forme de lutte créée par le XIXème siècle, la seule forme de défense dont dispose une minorité qui n’a d’autres forces que spirituelles, celle aussi que donne la certitude d’une cause juste, face au sentiment qu’a la majorité de sa puissance physique ».
 
A partir des années 1890, Alexandre III fait procéder à des expulsions massives d’étudiants ou de séminaristes quand ceux-ci protestent contre les conditions étouffantes d’un système d’enseignement rétrograde et figé. Parce qu’il jette sur le pavé une élite intellectuelle désormais totalement dépourvue d’espoirs d’ascension sociale, cette répression aveugle et absurde engendre elle-même les révolutionnaires qui vont chercher à l’abattre. A l’extérieur, en revanche, Alexandre III rapproche politiquement son pays de la France.
 
1894, son fils « Nicolas II » ceint la couronne… D’emblée, Nicolas II donne le ton sur le plan intérieur : il jure de défendre l’autocratie et condamne les zemtsvos (assemblées provinciales) tolérées par son père, pourtant déjà particulièrement autoritaire.
 
1896 : Nicolas II pose à Paris la première pierre d’un pont qui va porter le nom de son père Alexandre III et qui sera inauguré en 1900. Ce pont scelle le rapprochement diplomatique entre la Russie et la France. Il enjambe la Seine dans le prolongement de la majestueuse avenue des Invalides et présente une particularité technique. C’est en effet le seul pont de Paris constituée d’une seule arche (107 mètres de long) d’une rive à l’autre, c’est-à-dire qu’il est dépourvu de « pile » dans l’eau pour le soutenir en son milieu. Cette prouesse est rendue possible par la maîtrise de l’acier dans la construction (les ponts de Paris sont jusque-là essentiellement en pierres) et par l’existence de quatre colonnes qui renforcent les berges sur lesquelles s’exerce une pression considérable. Richement décoré, c’est probablement le pont le plus élégant et le plus célèbre de la capitale française.
 
Mais là n’est évidemment pas l’essentiel. Nicolas II entame des réformes économiques pour remettre la Russie à niveau avec l’Europe. La modernité technique : oui, la démocratisation politique : non.
 
Les assassinats de personnalités politiques, administratives, militaires continuent donc de s’enchaîner. La répression, pourtant, féroce de l’Okhrana (la police politique) ne parvient pas à les endiguer.
 
Le 12 août 1904, Nicolas II a un fils : le tsarévitch Alexis. Le trône a désormais un héritier. La légitimité du pouvoir tsariste devrait en être confortée ? Loin de là. L’année 1905 accélère au contraire l’ébranlement de l’empire russe.
 
Divers facteurs se cumulent.
 
- Il y a d’abord une crise politique, ouverte dès janvier 1905 et qui, d’atermoiements en erreurs du pouvoir tsariste, va poser les fondements de la future révolution de 1917. Le dimanche 25 janvier 1905, une manifestation pacifique a lieu à Saint-Pétersbourg : 150 000 personnes sont conduites par le pope (l’évêque orthodoxe) Gapone à travers la ville en chantant des cantiques. Elles se dirigent vers le Palais d’Hiver du Tsar. Les manifestants brandissent des tableaux et des effigies du souverain. Dans la plus pure tradition de la monarchie paternaliste, le peuple veut attirer l’attention du monarque bienveillant sur ses souffrances, en manifestant sincèrement au passage son attachement à sa personne. Mais le tsar est en « week-end ». Les soldats tirent alors dans la foule, venue les mains nues : un millier de morts marquent le « dimanche rouge ». C’est la consternation dans la population. Les révolutionnaires, de leur côté, assassinent le grand-duc Serge, frère du Tsar, en février 1905. Nicolas II promet une libéralisation et l’instauration d’une « Douma » (assemblée) : seule cette dernière promesse sera tenue, avec timidité puisque la Douma n’aura en fait qu’un pouvoir purement consultatif. Le pouvoir tsariste, toujours convaincu de sa légitimité divine, apparaît donc complètement aveugle à la réalité des évolutions politiques de son temps
 
- Il y a également une crise sociale avec, d’une part, l’opposition de la bourgeoisie russe contre le régime aristocratique du tsar qui l’empêche d’accéder au pouvoir et, d’autre part, le renforcement des revendications des différents peuples de l’empire, qui protestent contre la « russification » de force dont ils sont les victimes.
 
- Il y a ensuite une crise économique apparue depuis le début du siècle et qui est aggravée par de mauvaises récoltes, lesquelles provoquent des disettes. Des jacqueries paysannes éclatent en Russie centrale ainsi que des grèves ouvrières dans les grandes villes : la misère et la faim poussent à la révolte. Du 20 au 30 octobre 1905, le pays est entièrement paralysé par une immense grève.
 
- Il y a enfin une crise morale consécutive à la lourde défaite dans la guerre engagée contre le Japon entre février 1904 et septembre 1905. Dans sa course à l’impérialisme et à un accès permanent à l’océan pacifique, la Russie s’est en effet heurtée aux ambitions du Japon, qui entend mettre la main sur les ressources minières de la Corée et de la Mandchourie chinoise. Au terme des batailles de Port-Arthur (actuelle Lünshunkou en Chine) en janvier 1905 et de Tsushima (mai 1905, où 45 navires russes sont envoyés par le fond !), la Russie compte 85 000 soldats morts, 122 000 blessés et 75 000 prisonniers. Humiliés par leurs officiers, meurtis par la défaite et contraints à vivre dans des conditions matérielles dégradantes, les marins du cuirassé Potemkine se mutinent dans le port d’Odessa (Mer Noire). Les soldats appelés pour réprimer la révolte refusent quant à eux d’intervenir… « Sur les flots je t’imagine… Potemkine… » (Jean Ferrat)
 
Ca chauffe au pays du froid…
 
Pourtant, le tsar choisit de persister dans l’immobilisme pour conserver un pouvoir personnel qu’il estime « de droit divin ». Mieux : la répression s’accroît : un millier de condamnations à mort sont prononcées pour les faits de grèves, mutineries et insurrections de la fin 1905. Le mécontentement enfle.
 
Alors, en 1906, la villa du Premier ministre Stolypine est littéralement arrosée de bombes : 32 morts ! Mais Stolypine en réchappe. Les années 1906 – 1907 voient alors un tournant idéologique dans le mouvement révolutionnaire : les ennemis du régime tsaristes ont désormais besoin d’argent, de beaucoup d’argent pour étendre leurs activités et leur notoriété. Où en trouver ? Certains commencent à attaquer des bureaux de douane (Saint-Pétersbourg, 1906) ou des banques (Crédit Mutuel de Moscou, 1907).
 
Les « Mencheviks », qui rêvent d’une révolution sociale-bourgeoise à l’européenne, s’insurgent contre ce qui n’est pour eux que du vulgaire banditisme, lequel ne fait que discréditer leur combat. Ils fustigent « la dégénérescence de l’esprit révolutionnaire » (Guerchouni) et avertissent : « (on finira) par étrangler une vieille femme pour quelques espèces ! ». Ce n’est pas l’avis des « Bolcheviks » de Lénine, pour lesquels ces vols ne sont que des « expropriations » (sic) admissibles puisqu’elles sont destinées à financer la lutte légitime contre la tyrannie. Des Robins des Bois de la Neva, quoi (l’arc en moins et le couteau entre les dents en plus…)
 
Cerné par les crises, incapable de réformes, à l’aube du XXème siècle, le régime tsarisme est au bord de la rupture. A l'entrée des années 1910, pourtant, la situation semble pleinement sous contrôle du régime tsariste : les réformes politiques ont été enterrées, les grèves réprimées, les insurrections écrasées.
 
Certes, le nombre des opposants actifs a explosé : de quelques centaines en 1904, ils sont plus de 100 000 maintenant. Pourtant, en 1910, la police politique a la situation sous contrôle. Les opposants les plus dangereux, tel Lénine, se sont exilés à l’étranger dès 1907 et les autres ont fait l’objet d’une répression impitoyable : arrestation, tortures, déportations, exécutions. Ces révolutionnaires, marginalisés, sont par ailleurs très isolés de la population. La police, pourtant, ne sous-estime pas leur pouvoir de nuisance et ne cesse de les pourchasser.
 
Ce n’est pas suffisant car, par ailleurs, la situation en Russie est en fait explosive. Le mécontentement populaire et la répression politique sont plus intenses que jamais. Il enfle en raison des conditions de vie, de pauvreté désormais insupportables qu’endure la population mais aussi parce qu’il règne à la cour de Saint-Pétersbourg une atmosphère de décadence. Celle-ci est attisée par l’isolement croissant de la famille impériale et les rumeurs folles qui circulent sur son compte et qui scandalisent un peuple russe à la fois crédule, dévot et mystique.
 
Depuis 1905, un étrange personnage a en effet fait irruption à la cour du tsar : Grigori Raspoutine. Né le 10 janvier 1869 à Prokovskoie (village sibérie du district de Tioumen, province de Tobolsk), ce paysan (marié en 1887 et par ailleurs père de cinq enfants) a quitté sa famille et a mené depuis 1900 une vie d’errance et de prédications. Il tient des discours religieux mystiques et ésotériques, profèrent des prophéties et adopte des comportements licencieux, se livrant sans vergogne à toutes sortes de débauches et d’ivrognerie, notamment dans le cadre de transes inquiétantes. On lui donne rapidement l’épithète de « staretz », c’est-à-dire de laïc n’appartenant pas au clergé officiel mais dont le rayonnement lui permet de revendiquer une fonction de guide spirituel. 
 
La forte personnalité de ce personnage hors du commun fascine les autorités religieuses russes qui, de fil en aiguille, finissent par l’envoyer dans la capitale, à Saint-Pétersbourg, et l’introduire auprès du patriarche Théophane… confesseur de la tsarine. Avec nos yeux du XXIème siècle, il nous semble incroyable que ce moujik inculte, tutoyant tout le monde et affichant délibérément sa grossièreté et son goût ostentatoire pour la débauche, ait, le 1er novembre 1905, été présenté à la famille royale au grand complet, peut-être par l’intermédiaire d’Anna Vyroubova, dame de compagnie de la tsarine et « disciple passionnée » (on imagine ce que cela veut dire…) de celui auquel on prête des pouvoirs de guérison miraculeux.
 
Mais, au début du XXème siècle, on nage en plein irrationnel dans un pays au bord de l’effondrement. Et tout y est possible. Tout est d’ailleurs toujours possible partout : que penser de l’astrologue Elisabeth Tessier, autrefois consultée par le président François Mitterrand ou de la prière collective du gouvernement de George W. Bush avant chaque réunion… ? Mais revenons à Raspoutine.
 
Raspoutine joue avec simplicité de la fascination qu’il exerce et du pouvoir de conviction dont il dispose. Il prend bientôt sur le couple royal un ascendant inattendu grâce à son étonnante capacité à juguler les crises d’hémophilie du jeune tsarévitch Alexis qui terrorisent évidemment sa mère (l’hémophilie, par les hémorragies internes qu’elle provoque, risque à tout instant de tuer le jeune enfant). Raspoutine réussit là où les médecins de la cour échouent : on estime aujourd’hui qu’il utilise sans doute pour cela une forme de mise sous hypnose. Celui que ses détracteurs appellent le « diable saint » est désormais dans l’intimité de la famille royale.
 
Son influence grandissant, au grand scandale des proches du tsar, le Premier ministre Stolypine fait surveiller Raspoutine par la police politique. Les plaintes contre Raspoutine s’accumulent, mettant en cause ses mœurs, ses agressions sur des jeunes filles et ses saouleries. Par ailleurs, Raspoutine affiche une sensibilité politique pro-germanique, alors que la Russie est officiellement alliée à la France. Il y trouve son compte en bénéficiant là de la bienveillance de la tsarine : l’empereur Guillaume II est en effet le propre cousin d’Alexandra ! Ils ont en commun la même grand-mère : la reine Victoria d’Angleterre ! Stolypine parvient donc, début 1911, à le faire brièvement exiler. Pas pour longtemps. Stolypine est assassiné le 14 septembre 1911 par un anarchiste et Raspoutine revient dans l’entourage royal.
 
Voilà ce qu’on peut brièvement dire du personnage à propos duquel Internet regorge d’âneries dont je vous engage à vous méfier. L’historienne Natacha Laurent estime en effet (L’Histoire, n° 203, 1996) que cette « figure énigmatique et controversée a nourri les rumeurs les plus extravagantes : (…) don de voyance, (…) ascendant sans borne sur l’impératrice, (…) appétit sexuel démesuré (mais aussi) la simple incarnation de la Russie simple, authentique et populaire et vrai représentant de la foi orthodoxe.. (…) Il reste difficile de dresser un portrait fidèle du personnage. (…) Sa biographie reste à écrire ». Henri Troyat s’y est appliqué en 1998.
 
Un couple royal désorienté par la maladie de leur fils, un tsar incapable de comprendre les problématiques de la nation qu’il dirige, un moujik débauché qui fait partie de leurs familiers, une cour et une aristocratie royales vivant totalement en vase clos au rythme des festivités, une bourgeoisie écœurée de l’immobilisme dont elle pâtit et qui ne peut trouver aucun soutien de la part d’une population inculte et miséreuse : la Russie de 1914 offre un tableau apocalyptique sous un vernis d’atmosphère royale fastueuse.
 
1914 : l’assassinat de l’archiduc austro-hongrois François-Ferdinand de Habsbourg et de son épouse morganatique Sophie Chotek entraine l’Europe dans la guerre grâce à un mécanisme d’alliances militaires à la pression desquelles nul ne veut se soustraire. La Russie, tout naturellement, se retrouve engagée, aux côtés de la France et de l’Angleterre, dans la guerre contre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie.
 
Dès juillet 1914, des manifestations ouvrières débouchent sur d’importantes grèves. Le pacifisme est attisée par la conviction que la Russie, qui a déjà perdu 80 000 soldats dans son équipée contre le Japon en 1905) a autre chose à faire que la guerre. Pourtant, les armées russes sont importantes et la France compte beaucoup sur le « rouleau compresseur » pour fixer et diviser l'armée allemande sur deux fronts. Mais le nombre impressionnant des soldats (8 millions en 1914) masque la réalité de troupes non aguerries (le plus souvent des paysans sans aucune formation militaire), mal équipées et encadrée par un commandement médiocre.
 
En 1914 : les armées russes et allemandes s'affrontent à Tannenberg (Prusse orientale) en août puis aux lacs de Mazurie en septembre : deux défaites pour les Russes qui sont obligés de se replier. Ils ont plus de succès face aux Autrichiens qu’ils écrasent à Lemberg le 11 septembre 1914 puis, après avoir contrôlé les cols des Carpates, parviennent à vaincre également les Allemands sur la Vistule en octobre.
 
A partir de mai 1915, les armées russes, pressées par les Allemands, reculent pourtant sur tous les fronts. Les défaites militaires exaspèrent la population : les hommes sont mobilisés et ne travaillent plus dans les champs, le ravitaillement est difficile pour les populations civiles car il est destiné prioritairement aux troupes.
 
Pour Nicolas II, à la fois influençable et indécis, qui a quitté la capitale pour le front et laissé sa famille (sa femme, son fils et ses quatre filles) au palais, c’est la fuite en avant. Il a décidé de prendre lui-même le commandement opérationnel de l’armée, contre l’avis de ses officiers.
 
Certains, alors, parmi les grands aristocrates ou la bourgeoisie d’affaires proche du pouvoir, tentent de sauver le régime tsariste malgré lui (et aussi leurs propres intérêts). On évoque un armistice, une paix séparée, ce dont s’alarment les alliés anglais et français. De toutes façons, pense-t-on, pour faire changer le tsar d’avis, il faut d’abord le soustraire à toutes les influences néfastes dont il fait l’objet. Et en premier lieu : celle de l’infâme Raspoutine, qui exerce un immense ascendant sur la tsarine.
 
Fin 1916, un incroyable complot se met alors en place : il s’agit de tuer Raspoutine !
 
La sombre machination est dirigée par le prince Félix Youssoupov : un grand aristocrate, marié à la propre nièce du tsar Nicolas II, richissime, que sa position rend donc quasiment intouchable et qui a pris en haine Raspoutine. Outre Youssoupov, les conjurés sont au nombre de quatre : le lieutenant Soukhotine (intime de Youssoupov) le député ultra-conservateur Pourichkévitch, le Grand-duc Dimitri Pavlovitch, et le médecin français Stanislas Lazovert. Tous vont contribuer au guet-apens d’une manière ou d’une autre. Aucun de ces conjurés n’a l’âme démocrate ni même libérale : il ne s’agit pour eux que de renforcer l’influence des Romanov et non de provoquer une évolution du régime. Youssoupov et Pourichkévitch laisseront, dans deux ouvrages autobiographiques ultérieurs, un récit parfois divergent sur des détails mais globalement concordant des faits qui vont suivre.
 
Mais, d’abord, comment capter la confiance de Raspoutine, personnage méfiant et intuitif ? Youssoupov a un atout de taille : une épouse ravissante, Irène, au charme duquel Raspoutine n’est pas indifférent. Il propose à Raspoutine de la rencontrer. Mais attention : la rencontre aura naturellement lieu dans un endroit discret, disons : le Palais personnel de Youssoupov, situé 64 rue Ghorkhovaja, dans le centre de Petrograd (Saint-Pétersbourg), sur le canal de la Mojka, dans une chambre au sous-sol ? Raspoutine tombe dans le panneau.
 
Le drame va se nouer dans la nuit du 16 au 17 décembre 1916 (selon le calendrier julien en vigueur à l’époque, soit du 29 au 30 décembre 1916 selon le calendrier grégorien occidental).
 
Le docteur Lazovert a préparé des choux à la crème et du vin de Madère empoisonnés au cyanure de potassium : un poison qui agit de façon immédiate dès qu’il entre en contact avec les sucs de l’estomac. La mort est quasi-instantanée, foudroyante. Si Raspoutine tombe dans le piège, il n’a aucune chance d’en réchapper.
 
Vers minuit, Raspoutine se rend au domicile de Youssoupov et entre par une porte dérobée, déjouant ainsi la surveillance des policiers commis par le tsar à sa surveillance et à sa protection. Accompagné de Youssoupov, il se rend dans une pièce du sous-sol qui, en fait, a été entièrement aménagée pour cette occasion. Raspoutine s’attend à y rencontrer Irène. Elle n’est évidemment pas là.
 

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tuseki 11/04/2011 13:28


Est-il vrai que la famille royale anglaise refusa d'accueillir les Romanov, comme le proposait Lénine ?
Ainsi que d'autres pays contactés ?


La Plume et le Rouleau 11/04/2011 15:20



Il me semble que oui. Nicolas II, autocrate autoritaire et répressif, n'avait pas bonne presse à Buckingham, berceau de la monarchie parlementaire libérale. 



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