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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1918 : Les ROMANOV, une tragédie russe (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 11 Septembre 2007, 09:02am

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

- Non merci. Je n’aime pas les choses trop sucrées, dit Raspoutine qui décline l’offre.
Youssoupov insiste.
 
Alors Raspoutine porte un gâteau empoisonné à sa bouche, mastique, avale…
 
- Ils sont bons tes gâteaux. Donne-m’en en autre…
Youssoupov est stupéfait. Il regarde, incrédule, Raspoutine avaler le second gâteau au cyanure ! Il ne perd pourtant pas son sang-froid et offre à Raspoutine un verre de Madère, que celui-ci accepte.
 
Raspoutine boit… et demande un autre verre, puis un troisième !
 
Youssoupov est décontenancé. D’autant que Raspoutine, mis en gaieté par l’alcool, lui demande alors de jouer d’une balalaïka qui traîne dans un coin de la pièce ! Après quelques mesures, Youssoupov parvient à s’éclipser quelques instants. Il remonte en courant trouver les autres conjurés qui l’attendent, impatients.
 
- Le poison n’agit pas ! dit Youssoupov.
 
Lazovert proteste : il ne s’est pas trompé dans le dosage. Mais peu importe, Youssoupov a maintenant pris une décision radicale. Il demande son revolver au Grand-duc Dimitri Pavlovitch et redescend au sous-sol. Là, Raspoutine s’est assoupi. Il se réveille et demande un autre verre de vin de Madère, qui lui redonne de la vigueur ! « Si on allait chez les Tziganes ? » propose-t-il à Youssoupov avant de contempler machinalement un magnifique crucifix en argent posé sur l’armoire.
C’est maintenant le moment de vérité. Raspoutine ne regarde plus Youssoupov, lequel sort son revolver, jusque-là caché dans son dos. Tête ou cœur ? Il vise le cœur…
 
Pan ! La détonation claque. Dans un hurlement, Raspoutine s’abat sur le sol.
 
Les conjurés descendent en courant. Le docteur Lazovert examine Raspoutine : celui-ci est mort, terrassé par le coup de revolver en pleine poitrine. Soukhotine, affublé du bonnet et de la pelisse de Raspoutine, sort alors du Palais et prend ostensiblement une voiture pour rentrer chez lui. Si des policiers sont quand même parvenus jusqu’au palais de Youssoupov, ils seront trompés par ce stratagème.
 
Pendant que les autres préparent l’évacuation du corps, Youssoupov redescend au sous-sol. Raspoutine est toujours là, effondré, dans une mare de sang, inanimé.
Ce qui se passe alors va défier l’imagination.
 
Car Raspoutine ouvre maintenant un œil, puis le second !...
 
Il regarde Youssoupov, pétrifié, avec une haine terrible et se jette sur lui, le saisissant à la gorge en rugissant : « Youssoupov ! Youssoupov ! » La lutte s’engage, âpre, corps à corps. Youssoupov, dans un effort suprême, parvient à se dégager. Hors d’haleine, il s’engouffre dans les escaliers et se rue dans la cour intérieure en appelant au secours.
 
« Pourichkévitch ! Tirez ! Il vit encore » hurle-t-il tandis qu’il se saisit lui-même d’une matraque.
Mais, sur ses talons, Raspoutine aussi, est parvenu à sortir ! Pourichkévitch croit être l’objet d’une hallucination : Raspoutine est vivant ! Il se saisit de son revolver (de marque « Sauvage ») et ajuste sa cible. Il tire.
 
Raté !
 
La panique saisit Pourichkévitch. Raspoutine se met maintenant à courir pour traverser la cour et atteindre la simple grille en fer qui la sépare de la rue. « Il était clair, dit-il dans son journal au chapitre « L’assassinat de Raspoutine ») qu’on lui viendrait en aide et (…) que nous serions tous dénoncés ». Il tire de nouveau et manque encore sa cible ! Il se mord le poignet pour se stimuler et se concentre. Il n’a plus droit à l’erreur. Il tire et, cette fois, atteint Raspoutine dans le dos. Celui-ci s’arrête. Pourichkévitch tire encore et l’atteint, cette fois, d’une quatrième balle, à la tête. Raspoutine s’effondre dans la neige. Pourichkévitch accourt et lui envoie un grand coup de pied dans la tempe. Youssoupov le frappe (l’achève ?) à coups de matraque. Est-ce fini ?
 
Les conjurés ligotent alors et enveloppent le corps. Ils le transportent jusqu’à la Neva, percent un trou dans la glace et le font disparaître. Ils oublient cependant de le lester et la police le découvrira quelques jours plus tard. Sa surprise sera d’autant plus grande que l’autopsie établira que Raspoutine n’était pourtant pas mort au moment de son immersion : l’eau contenue dans ses poumons et la main qu’il avait réussi à libérer de ses liens prouvant qu’il respirait encore ! Raspoutine n’était donc finalement mort ni du poison, ni des balles ni des coups mais bien de noyade. Incroyable, non ?
 
Tout ceci contribuera à alimenter, jusqu’à aujourd’hui encore, la légende d’un personnage aux prouesses physiques hors du commun. Les explications rationnelles à cette résistance quasi-surnaturelle n’ont pas manqué. A l’évidence, les coups de revolver tirés dans l’affolement n’atteignirent aucun organe vital. La performance des armes de poing n’étaient d’ailleurs, en 1916, pas de l’ordre de celles d’aujourd’hui, ni en précision, ni en pénétration. La question du poison reste discutée : on suppose que c’est l’absorption régulière et importante d’alcool qui avait détruit chez Raspoutine les sucs gastriques qui devaient se mélanger au cyanure : quelque chose qui a plusieurs fois été observé depuis chez les malades alcooliques.
 
Pour une approche littéraire, lisez « Les rois aveugles » de Joseph Kessel mais pour une approche moins académique de cet évènement, n’hésitez de toute façons pas à réécouter l’indémodable « Rasputin » du groupe disco Boney M qui résume, de façon autrement plus rythmée, cet épisode !
 
Quoiqu’il en soit, (enfin) mort, Raspoutine est inhumé dans le parc de la résidence impériale d’été de Tsarskoïe Selo, le 24 décembre suivant (calendrier julien) en présence de la tsarine, fort affligée, et de deux de ses filles : la preuve de l’attachement considérable, irrationnel et invraisemblable de la famille impériale au « Staretz ». Si l’influence politique réelle de Raspoutine sur le tsar reste très largement controversée, il semble acquis que la familiarité du couple impérial avec le moine sibérien débauché renforça considérablement l’isolement de Nicolas II et de son épouse.
 
Youssoupov, lui, sera personnellement assigné par le tsar à résidence en province et le Grand-duc Dimitri Pavlovitch sera exilé en Perse. Pourichkévitch sera peu inquiété : il combattra ultérieurement dans les armées « blanches » et mourra du typhus.
 
Mais revenons maintenant à l’année 1917 qui s’ouvre maintenant. Ce sera la dernière pour un régime tsariste désormais à l’agonie. L’hiver est rude, la nourriture manque, il y a des troubles partout : des mutineries dans les troupes et des grèves dans les usines. Nicolas II est pourtant sourd à toute idée de paix séparée avec l’Allemagne, de gouvernement constitutionnel, de réformes dont, pourtant, les libéraux et la bourgeoisie le pressent afin d’éviter un effondrement total du régime. Car la colère soulève le peuple. Les manifestations se multiplient et les émeutiers s’arment maintenant grâce aux pillages des postes de police. Le pays vacille.
 
Les journées d’émeutes de février 1917 vont conduire au renversement définitif du régime tsariste. Les combats de rue sont meurtriers : 1 300 morts. Le basculement se fait au moment où la troupe, chargée de défendre le régime se mutine finalement pour fraterniser avec les manifestants. Nicolas II, désormais sans appui populaire, n’a même plus la force armée de son côté. La Douma lui propose une monarchie constitutionnelle, l’armée ne croit pas le tsar capable de mener le pays à la victoire.
 
Le 2 mars 1917 (calendrier julien, soit le 15 mars 1917 en calendrier grégorien occidental) : Nicolas II abdique. C’est une semi-abdication en réalité. Il ne met pas un terme au régime tsariste, de droit divin, non. Il remet le pouvoir… à son frère le grand-duc Mikhaïl Alexandrovitch. Celui-ci, surpris, n’a aucune envie de régner. Il abdique lui-même le lendemain : il est le dernier tsar de Russie.
 
Les jours suivants, la Douma tente de prendre le contrôle de la situation mais les émeutes s’amplifient. C’est désormais entre le pouvoir libéral-bourgeois des députés et du gouvernement du monarchiste Rodzianko, élu au suffrage censitaire, d’un côté, et les « soviets » (assemblées populaires d’ouvriers et de paysans), qui tiennent la rue, que se joue la conquête du pouvoir. Est-il trop tard pour que la Russie, à l’image de la France sous Louis-Philippe, Napoléon III puis la IIIème république, évolue progressivement vers une république de plus en plus démocratique ? Oui, tant l’appétit de démocratisation de la population est grand et laisse peu de place à une transition plus progressive. La lutte, âpre, va mettre en réalité aux prises non pas deux mais trois forces politiques : les bourgeois-libéraux (à l’audience limitée), les révolutionnaires « modérés » (Mencheviks, majoritaires qui veut se limiter au renversement du féodalisme et à une réforme agraire) et les ultra-révolutionnaires (Bolcheviks, minoritaires mais remarquablement organisés et décidés).
 
Le 10 mars 1917, le gouvernement provisoire de Saint-Pétersbourg fait arrêter Nicolas II et sa famille. Ils sont envoyés à Tobolsk (Sibérie occidentale). Cette mise à l’écart renforce la popularité du gouvernement, qui s’affranchit ainsi des accusations de complicité avec l’ancien pouvoir. Mais elle ne constitue qu’une semi-rupture avec ce dernier.
 
Dans le pays, la situation est chaotique, personne n’a totalement le contrôle de la situation et les monarchistes, fidèles au tsar, ajoutent encore davantage à la confusion en se réorganisant militairement puis en menant des attaques de guérilla.
 
Les Romanov, eux, déchus mais accompagnés de leurs domestiques et précepteurs, sont désormais en résidence surveillée, largement coupés du monde. Les parents et leurs cinq enfants (Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et Alexis) tentent de maintenir leur vie habituelle et d’occuper leur temps : horaires fixes, scolarité des enfants, musique, saynètes de théâtre en famille, on s’occupe du jardin, on coupe du bois. La population sibérienne de Tobolsk, même, fait parvenir aux Romanov de menus présents, nourriture ou messages de soutien qui leur soutiennent le moral et leur donne du réconfort quand ils sont trop las des diverses vexations de leurs geôliers.
 
Or, ces derniers sont inquiets : ils craignent une évasion ou même une libération par la force car les « Blancs » ne sont pas loin. Les Romanov vivent coupés du monde mais ils restent vivants, symbole du régime ancien à peine abattue et qui, dans la confusion, pourrait bien renaître…
 
Le printemps, l’été, l’automne 1917 se succèdent sans évènement notable à Tobolsk. Partout ailleurs, c’est la confusion, le chaos. L’ensemble de la famille Romanov fait l’objet d’arrestations progressives puis d’assassinats. C’est l’hécatombe.
 
La généalogie ci-dessus (où les dates sont celles des règnes et non des durées de vie) vous permet de mieux situer les protagonistes de cette chronique. Elle sera également utile pour le prochain et dernier épisode…
 
Les efforts du gouvernement bourgeois de Kerenski d’échanger une paix séparée avec l’Allemagne contre la remise des Romanov à l’empereur allemand Guillaume II fait long feu. A l’évidence, le propre cousin par sa mère de l’ex-tsarine, qui n’a jamais été pro-russe, n’a que faire de ces hôtes encombrants : il a par ailleurs encore moins envie de verser sa cousine et son mari la rançon que lui demande (en plus !) Kerenski.
 
Et la France dans tout cela ? Le régime républicain de Clemenceau, qui « fait la guerre » a d’autres préoccupations que celui du sort de monarques déchus (la vocation de la France d’accueillir des dictateurs détrônés – Bokassa, Duvallier, etc… - ne s’affirmera que plus tard…). Et l’Angleterre, dont le roi George VI est, lui aussi, cousin par son père de l’ex-tsarine ? Il ne se donne même pas la peine de tenter quoi que ce soit.
 
Le gouvernement provisoire est donc en difficulté : sa popularité recule. Les « Blancs » du général Kornilov multiplient les actions militaires. Ce sont les Bolcheviks qui organisent la défense de la capitale Saint-Pétersbourg. La lutte finale (c’est le cas de le dire) va se jouer entre les Mencheviks et les Bolcheviks de Lénine. Au cours de l’été 1917, les paysans se soulèvent et s’emparent des terres sans attendre la réforme agraire. En octobre 1917, au terme d’une insurrection planifiée et efficacement exécutée, les Bolcheviks prennent le contrôle de la capitale puis de Moscou.
 
Le 25 octobre, le gouvernement provisoire est officiellement dissout. Tout le pouvoir est désormais transférés aux « soviets », eux-mêmes contrôlés par les Bolcheviks de Trotski et de Lénine. Une nouvelle ère s’ouvre pour le pays.
 
Les Romanov se trouvent désormais face à Lénine. Le 15 décembre 1917, la paix séparée de Brest-Litovsk est signée entre le nouveau pouvoir soviétique et le kaiser Guillaume II. Lénine est convaincu qu’il peut utiliser cette paix, accordée sans contrepartie à l’Allemagne, pour monnayer l’expulsion de Russie des Romanov auprès de Guillaume II et au passage en tirer quelques deutschemarks. Peine perdue. Lénine s’impatiente.
A Tobolsk, les Romanov sont de plus en plus isolés et de plus en plus victimes des brimades, humiliations et vexations diverses auxquelles leurs geôliers, de véritables soudards, se livrent désormais : confiscation des bouteilles de la cave à vin des jouets du jeune Alexis, insultes, ouverture des colis, chambres de tout le monde obligatoirement laissées non verrouillées en permanence pour procéder à des inspections soudaines, etc… On estime qu’ils doivent être traités à l’instar du reste du peuple russe : on rationne leur ravitaillement, on leur supprime le café et le sucre, les princesses sont maintenant vêtues comme de simples paysannes russes.
 
En avril 1918, on déménage les prisonniers de Tobolsk vers Iekaterinbourg et on les installe dans une maison appartenant à un ingénieur du nom d’Ipatiev. Les conditions de vie y sont encore plus rudes (la maison est entourée d’une palissade de bois qui l’isole) et les brimades continuent.
 
Le tournant a lieu en juillet 1918. Les « Blancs » ont remporté des succès militaires et se rapprochent d’Iekaterinbourg. Les Bolcheviks sont contraints d’évacuer progressivement la région. Maintenir en vie l’ex-famille impériale, point central de ralliement des contre-révolutionnaires devient à la fois inutile et dangereux. Pour que le nouveau régime triomphe, il faut abattre les symboles de l’ancien : c’est le même type de raisonnement qui avait prévalu en 1793 vis-à-vis de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Le soviet (assemblée populaire d’ouvriers et de paysans) de l’Oural vote donc : la mort de la famille impériale.
 
Le sort des Romanov est scellé.
 
Le 17 juillet 1918, le soviet de l’Oural télégraphie à Lénine ces lignes « (…) En raison de la proximité de l’ennemi et de la découverte d’un complot des Blancs pour libérer l’ex-Tsar et sa famille et sur ordre du soviet de région, nous avons exécuté Nicolas Romanov. Sa famille a été mise à l’abri. Attendons vos ordres. »
 
La nouvelle est rapidement diffusée mais sans détail. Convenons-en, ce télégramme nous apparait bien laconique dans une affaire aussi exceptionnelle. Son libellé, par ailleurs, suscite plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Dès les années 1920, en Europe, les rumeurs les plus folles commencent donc à courir sur le compte des Romanov. En Union Soviétique, on ne conteste pas la réalité du massacre, sans donner cependant officiellement aucun détail dessus… Ce qui contribue en fait aux spéculations !
 
Pour résumer, nous dit avec justesse l’historienne Natacha Laurent (L’Histoire n° 187, 1995), « le mystère de la mort des Romanov » va tourner pendant 60 ans autour de 4 types de questions :
 
Qui fut exactement l’exécuteur ? Le gardien-chef de la maison, Iourovskij, un juif auquel la propagande nationaliste russe, fortement teintée d’antisémitisme, aimerait voir jouer le rôle principal ? Ou l’ouvrier Piotr Ermakov, ainsi que le dira l’historiographie officielle soviétique avec un zèle postérieur suspect ?
 
Quel fut exactement le rôle de Moscou dans la décision d’exécuter les Romanov ? Peut-on imaginer que Lénine n’ait pas été, même préalablement, informé ? A-t-il donné un ordre explicite ou un accord tacite ? L’exécution fut-elle planifiée, improvisée ? Etait-elle préparée de longue date ? Quel fut le degré d’initiative des acteurs locaux du drame ?
 
Laissons ces interrogations (légitimes et hautement techniques) aux doctes historiens spécialiste de l’infâme régime soviétique car, en fait, reconnaissons-le, ce qui intéresse tout le monde, c’est autre chose :
 
Quelles furent les circonstances du massacre ? Tous les membres de la famille impériale ont-ils été tués ou y a-t-il eu des survivants ? Et lesquels ?
 
Que sont devenus les corps ? Et les éventuels survivants ?
 
Du drame, des têtes couronnées, du mystère : ce cocktail fascinant a toujours fonctionné.
 
Dès les années 1920, des ouvrages ont paru, qui traitent du drame avec des informations plus ou moins fiables.
 
Les ouvrages partisans de la thèse de la mort de l’ensemble de la famille (et qui en soulignent toute l’horreur) sont ceux de Pierre Gilliard, précepteur français du tsarévitch Alexis (« Le tragique destin de Nicolas II », 1920), de G. Dieterichs, un général des armées « blanches » (1921), de Robert Wilton, un journaliste anglais (« The last days of the Romanovs »,1920) et de Nikolaï Sokolov, un magistrat proche des contre-révolutionnaires (« Enquête judiciaire sur la famille impériale russe », 1924). Pour ces ouvrages, l’ensemble de la famille a été exécutée par balles dans la nuit tragique du 16 au 17 juillet 1918 et leurs corps ont été évacués sans qu’il soit possible de les localiser. Pour Dieterichs et Wilton, les cadavres auraient même été décapités et leurs têtes apportées aux Kremlin, en guise de preuves incontestables…
 
Triomphante, la Russie soviétique, dans ses manuels d’histoire, ne consacre à l’assassinat du tsar que quelques lignes. Parler le moins possible, faire disparaître tout lieu de mémoire : cette technique caractéristique du totalitarisme communiste va fonctionner à plein. Ainsi, en 1975, soit près de 60 ans après les évènements, le chef du KGB Youri Andropov (et futur chef de l’Etat) demandera la destruction complète de la « Maison Ipatiev », devenue, malgré toutes les dissuasions, un lieu de « pèlerinage » de plus en plus fréquenté. Cette destruction fut effectuée en septembre 1977 par le responsable du Parti Communiste de Sverdlosk, à l’époque un certain… Boris Elstine.
 
En 1978, le pouvoir soviétique autorisa la publication des travaux d’un historien officiel du nom de Marc Kasvinov : « Vingt-trois marches vers le bas ». Soixante ans (enfin) après la mort du tsar, on avait donc la version « autorisée » : le livre connut en Union Soviétique un immense succès de librairie et fut réédité en 1982,1987 et 1989. Précisons que l’objectif de l’« historien » est affiché d’emblée :
- il s’agit d’une part de lutter contre l’antisoviétisme primaire occidental et de rappeler le caractère infâme du régime tsariste dictatorial
- il s’agit en outre d’empêcher tout passéisme, toute nostalgie et toute tentative de réhabilitation de Nicolas II qui pourrait saisir le prolétaire soviétique ignorant des bienfaits du paradis communiste.
 
Kasvinov étrille donc le sujet principal de son ouvrage, l’affublant d’épithètes aimables telles que « le bourreau », « le sanglant », « l’ennemi le plus terrible du peuple russe ». Il rappelle utilement que Nicolas II était un énorme propriétaire foncier, partisan d’une politique répressive contre les mouvements protestataires, et qu’il tolérait un entourage composé d’alcooliques et de dépravés. Il le rend principalement responsable de tous les échecs de la Russie : misère, défaites militaires de 1905 face au Japon et de 1915 face aux Allemands, fusillade du « Dimanche rouge » de 1905. Il l’accable de tous les défauts : incapacité à gouverner, obstination aveugle à poursuivre la guerre et même médiocrité.
 
Kasvinov en vient, enfin, au fait au terme de 500 pages… Voyons cela.
 
C’est à Jakov Iourovskij, gardien de la maison de l’ingénieur Ipatiev que fut confiée l’exécution du tsar décidée par le soviet de l’Oural. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, accompagné d’un groupe d’ouvriers armés, il entre dans la maison et se rend au premier étage, où loge l’ex-famille impériale. Le tsar, la tsarine et leurs cinq enfants, entourés de quatre de leurs proches (trois domestiques et leur médecin, le docteur Botkine) sont contraints de descendre au rez-de-chaussée où la sentence leur est lue. Ils sont immédiatement mitraillés. Leurs corps sont ensuite évacués et brûlés à l’abri des regards. Pas de sépulture, pas de trace, fin définitive du tsarisme.
 
Mais tous les écrivains ne sont pas du même avis. Comme dans tous les procès, on s’étonne : pas de cadavre, comment démontrer la mort de façon incontestable ? Balayons d’un coup d’œil les thèses qui ont été avancées durant 70 ans pour se convaincre que, décidément, l’imagination humaine est sans limite. Pour certains, farouchement attachés au texte du communiqué originel (ne mentionnant que la seule mort du seul tsar et la « mise à l’abri » du reste de sa famille), la tsarine (allemande, rappelons-le) et ses enfants auraient été sauvés pour complaire à Berlin. Les prétendus Alexis ne vont d’ailleurs pas manquer dans l’entre-deux-guerres, sans jamais toutefois apporter de preuves convaincantes de leur identité !
D’autres vont être plus audacieux encore. En 1993, Anatolij Grjannik (« Le testament de Nicolas II ») va même soutenir que le massacre de la maison Ipatiev n’aurait concerné que des « doubles » destinés à accréditer une simulation. Leurs « doubles » réellement morts (pas de chance pour ceux-là !), les vrais Romanov auraient été conduits en sûreté, se seraient établis sur les bords de la mer Noire, à Soukhoumi, et aurait vécu incognito depuis 70 ans en ayant même une descendance. Grajnnik l’assure dans ses révélations : il aurait même rencontré ces derniers ! Une thèse qui sent la supercherie à plein nez et rappelle furieusement celle, en France, du pseudo mystère de Rennes-le-château et de la supposé descendance christique, via la lignée mérovingienne et jusqu’à l’affabulateur Pierre Plantard de Saint-Clair…
 
Mais ces thèses d’une mise à l’écart réalisée grâce à des tractations diplomatiques ou des négociations politiques, convenons-en, ne surent jamais vraiment répondre au besoin de romanesque de l’esprit humain. La version la plus célèbre des partisans d’une survivance d’un membre de la famille impériale» va concerner la petite Anastasia, l’avant dernière-fille de Nicolas II, et cela dès les années 1920...
 
En 1922, on sort de son asile de Dalldorf, en Allemagne, une jeune femme qui y a été admise deux ans plus tôt, le 17 février 1920, après une tentative de suicide ratée. A l’époque âgée d’environ vingt ans, elle avait sauté dans le canal Landwehr et avait été repêchée par un sergent de la police. Elle s’était, depuis, enfermée dans un farouche mutisme. Or les infirmières croient avoir reconnu en elle la jeune Anastasia, né en juin 1901 et âgée de 17 ans au moment de son assassinat supposé.
 
De fait, quelque temps plus tard, la jeune femme dévoile ce qu’elle dit être son vrai prénom : Anastasia !

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