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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1848 : Louis BONAPARTE, Victor HUGO, Alphonse BAUDIN, destins croisés (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 26 Novembre 2007, 01:02am

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Connaissez-vous Alphonse Baudin, celui des rues « Baudin » ? Non ? Pourtant il y en a sans doute une, tout près de chez vous, de rue Baudin. Il y en a en effet presque partout : à Paris (11ème), à Issy-les-Moulineaux, à Rueil Malmaison ou à Courbevoie (92), à Carrières-sur-Seine (78), au Pré-Saint-Gervais (93), à Lille (59) et même à Nantua (01)…
 
Bon. Mais, alors, au moins, connaissez-vous Victor Hugo ? Oui ? A la bonne heure !
 
Et Louis Bonaparte ?  Il n’a plus de secret pour vous puisque vous avez lu son portrait, naguère narré dans les colonnes de votre chronique historique préférée (en mars 2003). Comme c’est déjà loin, nous allons néanmoins nous rafraîchir la mémoire à son sujet…
 
Car, en évoquant aujourd’hui un intéressant épisode de l’Histoire de France, nous suivrons, ce faisant, les destinées parallèles de ces trois personnages. Et nous verrons, comme à l’habitude, quelle est la résonnance contemporaine de ces évènements anciens dont l’écho ne nous parvient plus maintenant que faiblement.
 
Tendons donc l’oreille pour écouter la rumeur du passé… Elle nous parvient de l’année 1848.
  
1848 ! Ca y est ! LA REPUBLIQUE EST PROCLAMEE !
 
Rappelons que, depuis 1789, la France avait été plongée dans la crise politique puis dans la guerre contre les autres monarchies européennes (1792).
 
Le pays avait alors sombré dans la guerre civile avec l’exécution du roi (1793) puis la « Terreur » de la « Convention » (la « PREMIERE REPUBLIQUE »).  Qu’est-ce que la république avait donc fait des idées humanistes qui avaient présidé à la Révolution ? La république était-elle donc ce régime de peur, de brutalité et de sang dont la guillotine était devenue le symbole ?
 
Non. Il fallait y croire, à l’idée républicaine !
 
Trouvant enfin une paix relative, la France s’était alors engluée dans le régime corrompu du Directoire (1795 – 1799). La république était-elle donc ce régime de népotisme, d’impuissance et de clientélisme ?
 
Non. Il fallait continuer d’y croire, aux idées de la révolution !
 
Un militaire, couvert de gloire et génial propagandiste, avait donc  intelligemment profité du rejet du régime pour prendre le pouvoir en droit puis en fait : Napoléon Bonaparte. Bonaparte était d’abord devenu « consul » en 1799 (ce fut le « Consulat »). En 1804, tordant définitivement le coup au Consulat, il avait proclamé l’« Empire ». Il délaissait ainsi son nom de famille, Bonaparte, pour ne laisser subsister, dans l’Histoire, que son prénom : « Napoléon » (« 1er », rien que ça)…
 
Pourtant, Napoléon y croyait, aux idées qui avaient fondé la Révolution et, loin de restaurer l’« Ancien Régime », il avait au contraire imposé au pays une véritable « rupture » avec les dix siècles précédents. Sa dictature avait permis de refonder et d’unifier le droit civil, public, pénal et fiscal, confirmant ainsi l’abolition des privilèges de la noblesse, d’instaurer une fonction publique recrutée sur concours, de mettre en place des préfets de départements et des grandes écoles auxquelles les élèves accédaient grâce à des bourses… Du jamais vu.
 
Et du (quasiment) jamais remis en cause non plus, depuis deux siècles.
 
Mais Napoléon avait ensuite précipité la France et l’Europe dans la guerre. En 1815, à l’issue de la défaite de Waterloo, il quittait le pouvoir et laissait la place au retour des Bourbons qui, profitant de l’écroulement de l’Empire, retrouvaient leur trône. Les frères de l’ancien roi Louis XVI revenaient alors dans un climat de méfiance et de lassitude généralisées : Louis XVIII jusqu’en 1824 puis Charles X jusqu’en 1830. C’était la « Restauration » (de l’Ancien Régime).
 
Après une parenthèse de 25 ans, l’idée républicaine semblait donc enterrée.
 
Mais en 1830, le peuple se révoltait de nouveau. Ces trois journées d’insurrection parisiennes de juillet 1830, ces « Trois Glorieuses » comme on les appellera, le peintre Delacroix les représentera plus tard dans sa célèbre « Liberté guidant le peuple » avec la renommée que l’on sait.
 
La république, la démocratie, le gouvernement du peuple par le peuple allait-elle enfin être mise en place ?
 
Pas vraiment. Car en 1830, ce fut un descendant de la famille des « Orléans » (la branche cadette des Bourbons, issue du frère de Louis XIV) qui monta alors sur le trône. Soutenu par quelques personnages à la stature éminente (telle La Fayette), « Louis-Philippe 1er » accédait au pouvoir en jurant de conserver les acquis juridiques et sociaux de la république et en prenant le titre inédit et ambigu de « roi des Français ». On parla de « Monarchie de juillet », du nom du mois de son instauration. Au départ, ce fut l’enthousiasme. Le peuple déchanta rapidement.
 
Car si Louis-Philippe, peu ou prou, tenta pour la forme une sorte de monarchie parlementaire à la française, celle-ci fut surtout caractérisée par :
 
- un conservatisme politique (suffrage restreint, limité ceux qui paient le plus d’impôts)
- un immobilisme social (aucun intérêt pour le sort de la fraction la plus misérable de la population, par ailleurs numériquement majoritaire : le peuple)
une absence de politique industrielle, financière ou fiscale d’envergure pour soutenir le développement économique et par là de tirer vers le haut le niveau de vie des classes les plus pauvres
- une répression féroce contre la liberté de la presse, principal relais des revendications d’une bourgeoisie dont le pouvoir économique et intellectuel n’était pas à la hauteur de son poids politique.
 
On s’en doute (et l’écrivain Eugène Sue en avait alerté ses contemporains dès le début des années 1840) : la situation ne pouvait durer bien longtemps.
 
C’était aussi l’avis (avec des nuances) des trois personnages principaux de la (fabuleuse) chronique historique d’aujourd’hui : Louis Bonaparte (le neveu de Napoléon 1er), Victor Hugo (poète, écrivain et également parlementaire) et Alphonse Baudin (simple médecin de province).
 
Présentons-les brièvement : ils seront le fil conducteur des palpitants évènements qui vont suivre.
  
Charles Louis-Napoléon Bonaparte est né en 1808. Il est le fils de Louis Bonaparte (l’un des frères cadets de Napoléon) et d’Hortense de Beauharnais (la fille que Joséphine de Beauharnais, avant son mariage avec Napoléon, avait eu avec son premier mari, Alexandre de Beauharnais, guillotiné ensuite sous la Révolution). Après la mort des ses deux frères aînés (1807 et 1831) ainsi que celle du fils de Napoléon 1er (« l’Aiglon » en 1832), c’est lui qui pourrait monter sur le trône dans le cas d’un (hypothétique) retour à l’empire.
 
Or, sur le trône, Louis-Napoléon Bonaparte s’y verrait bien. Pour le début, il commence par être exilé en Suisse avec sa mère où il est éduqué dans la ferveur de la geste napoléonienne. En 1830, il s’enthousiasme pour la révolution qui chasse les Bourbons du trône. Las, le « roi bourgeois » Louis-Philippe confirme la proscription de la famille Bonaparte (ils sont interdits de séjourner sur le territoire français) ! Malheureusement pour Louis-Philippe, la popularité du nom de Napoléon est très supérieure à la sienne et Louis-Napoléon Bonaparte, progressivement, se convainc qu’un retour d’un Bonaparte à la tête de la France n’est pas impossible… Mais comment ?
 
Louis-Napoléon Bonaparte a bien compris que son oncle Napoléon avait pris le pouvoir, à la hussarde, par un coup d’état en 1799. Pourquoi ne pas faire de même ? En 1836, Louis-Napoléon Bonaparte se rend donc à Strasbourg avec pour objectif de soulever la garnison et la population : faire un coup d’état, quoi. Mais Bonaparte avait derrière lui l’appui de l’armée, consécutif à la gloire obtenue sur les champs de bataille d’Italie (1795) et d’Egypte (1798). Ce n’est pas le cas de Louis-Napoléon qui échoue rapidement. Après une courte parade dans les rues de la ville, il est arrêté et jeté en prison ! Sa mère Hortense intervient. Il promet de partir en exil aux Etats-Unis : il est libéré.
 
Mais dès l’année suivante, en 1837, il revient en Europe et s’installe à Londres en compagnie d’une équipe de proches qui commence à manigancer en sa faveur. Le 5 août 1840, il tente un nouveau coup d’état (c’est une manie) en débarquant à Boulogne-sur-Mer avec une force armée. L’échec est plus lamentable encore. Il est condamné cette fois à perpétuité et est incarcéré au fort de Ham, dans la Somme (nord de la France).
 
Il y reste 6 ans, le temps, notamment, de rédiger l’« Extinction du paupérisme » : un ouvrage qui traite sincèrement de la question sociale, celle de la pauvreté des classes les plus démunies et tente de trouver des solutions, spécialement grâce à une politique de croissance pilotée par l’Etat. Car Louis-Napoléon Bonaparte lit les auteurs socialistes et s’intéresse aux travaux des économistes. Sa préoccupation et son intérêt pour ces questions est incontestable (et, de 1951 à 1870, son régime sera d’ailleurs celui de la croissance économique la plus forte que la France ait jamais connu de son histoire). Louis-Napoléon Bonaparte est-il pour autant un théoricien de la politique économique ou du droit constitutionnel ? Non, Louis-Napoléon Bonaparte est d’abord un pragmatique qui cherche des solutions concrètes parmi les théories qu’il étudie pour faire avancer concrètement ses idées au bénéfice du peuple. Car il y subsiste, parmi le « peuple », une vraie ferveur envers le nom glorieux des « Bonaparte ». Louis le sait et s’en sent, à l’évidence, le dépositaire.
 
En mai 1846, Louis-Napoléon Bonaparte parvient à s’évader du fort de Ham sous le déguisement d’un maçon et avec le nom d’emprunt de « Badinguet ». Ce patronyme un peu ridicule deviendra le sobriquet dont l’affubleront ceux qui veulent moquer. Et il aura une postérité plus grande encore : nous la découvrirons par la suite. Nous sommes maintenant en 1848. Louis Bonaparte attend son heure, confiant dans son étoile.
 
Et les deux autres personnages de cette chronique ?
 
Victor Hugo est né, nous le savons, en 1802, lorsque ce siècle (le XIXème) avait deux ans, quand « Rome » (les consuls du Consulat) remplaçait « Sparte » (le Directoire) et quant « Napoléon », déjà, perçait sous Bonaparte…. Vous aurez reconnu les premières lignes de ce célébrissime poème des « feuilles d’automne », daté 1830 et qui reste dans la mémoire collective sous le nom de « Ce siècle avait deux ans… ».
 
Ecrivain et poète à succès, homme à femmes dont les frasques et le caractère bien trempé suscitent parfois les réactions réprobatrices de ses contemporains, Victor Hugo a plusieurs fois été refusé à l’entrée de l’Académie française. En 1841, il est enfin reçu sous la Coupole, parmi les « Immortels ». Hugo est un écrivain qui s’intéresse au peuple mais qui n’a, à l’époque, rien d’un contestataire du régime. Louis-Philippe 1er l’apprécie : il le nomme même « Pair de France » en 1846 (en quelque sorte le Sénat du régime politique de l’époque).
 
Hugo est donc en fait un notable de la Monarchie de Louis-Philippe. Il prend son rôle avec une certaine emphase, expliquant en 1847 : « Pair de France, vous êtes au-dessus de tout ce qui s’agite. Vous devez être calme, loyal, digne, indépendant, sincère, juste, ami du pouvoir, ami de la liberté… ». Précisons toutefois que, dans les faits, un Pair de France n’a qu’un rôle purement consultatif… Certes Hugo défend déjà (sans succès, d’ailleurs) l’abolition de la peine de mort lorsque, en 1846, Pierre Lecomte tente d’assassiner Louis-Philippe. Certes il est animé par l’amour du genre humain et veut attirer l’attention de ses contemporains sur la misère du peuple (il commence la grande fresque des « Misérables » en 1845). Mais il n’est pas question pour lui de contester le pouvoir. Ainsi que le dit l’historien Michel Winock (L’Histoire, 2002, n° 261), Victor Hugo est « soi-disant républicain de cœur mais (un) monarchiste de fait ». Il est réellement déphasé par rapport à la misère sociale réelle qui fait gronder les masses et qui va provoquer, à son étonnement, la chute du régime dont il est un représentant.
 
Né en 1808 à Nantua (Ain), Alphonse Baudin est un médecin, fils de chirurgien. Il est préoccupé par les pauvres, les miséreux, car il a compris que c’est, bien souvent, la misère, l’indigence, l’absence d’hygiène et les conditions de vie et de travail déplorables qui préparent le terrain pour la maladie. Naturellement, il va se retrouver du côté du peuple lorsque celui-ci se soulève, en ce début 1848.
 
Ce qu’on appelle les « faubourgs » marquent alors les limites de la ville de Paris, c’est un peu la « banlieue » de l’époque avec ses classes populaires, ses ouvriers et sa racaille… (En 2007, ces lieux sont devenus des avenues bien tranquilles et même chics : rue du Faubourg Saint-Antoine, rue du Faubourg Montmartre ou rue du Faubourg Saint-honoré : tout se perd…).
 
Ces insurrections sont appelées les « Eclairs de Février » (on a largement oublié leur surnom aujourd’hui). Paris se couvre de barricades : environ 1 200 sont érigées, faites de bric et de broc, de charrettes renversées, de tonneaux, de gravats, de pavés arrachés, de caisses, de poutres… Il faut rappeler que, à cette époque, le centre de Paris n’a pas de grandes avenues ou de boulevards comme aujourd’hui. Il est constitué de petites ruelles étroites et de pâtés de maisons construits sans souci d’alignement, sans largeur de trottoirs obligatoire (sans trottoir, même, parfois !). Car l’urbanisme de la capitale s’est établi sans plan d’aménagement urbain global, au fil du temps et, depuis le Moyen Age, par extension successives autour du Paris « historique » qu’était l’Ile de la Cité. (Ci-contre: ça chauffe rue Soufflot, près du Panthéon !)
 
Ce labyrinthe parisien de rues et de ruelles est naturellement une configuration idéale pour la guérilla urbaine. Les chevaux des soldats ne peuvent pas manœuvrer et la troupe ne peut donc pas charger de front. Les canons des forces de l’ordre ne peuvent non plus être déployés (alignés) ni utilisés, au risque de voir les boulets démolir les maisons ! Chaque barricade doit donc être enlevée une à une par les soldats, à l’issue d’un assaut à la baïonnette.
 
Dès le 24 février 1848, le poète Lamartine proclame, dans l’enthousiasme, la république sur les marches de l’Hôtel de Ville. Le 27 février 1848, à l’issue de trois jours d’émeutes, le roi Louis-Philippe abdique en faveur de son petit-fils Louis-Philippe II puis s’enfuit incognito en Angleterre sous le nom de « Mr Smith »...
 
Après près de soixante ans de tumulte et d’allers-retours politiques, et grâce à l’insurrection du peuple parisien, la « DEUXIEME » REPUBLIQUE est née.
 
Notons à ce propos avec un certain recul qu’il a donc fallu 60 ans à un pays sensé comme la France pour passer de la monarchie à la démocratie… On ne s’étonnera donc pas (contrairement à d’autres) qu’il faille également un peu de temps à des pays à babouches politiquement moins mûrs pour passer d’une dictature tribale sanglante à une démocratie représentative policée… 
 
Mais revenons en France. En avril et juin 1848, on y élit une assemblée « constituante » au suffrage universel. C’est une grande innovation : il n’y a plus besoin d’être « contribuable » (de payer des impôts) pour avoir le droit de voter. Il suffit d’être majeur (21 ans) et d’être un homme car, même si la République est joliment incarnée par une femme, celles-ci n’ont toujours pas le droit de vote….
 
Et nos trois personnages, dans tout cela ?
 
Quoiqu’en exil à Londres, Louis Bonaparte se présente comme député (c’est possible) : et il est élu le 4 juin. Il démissionne pourtant le 16 ! Ce test de popularité semble, pour l’heure, lui suffire.
 
Alphonse Baudin est élu également. Il va siéger à la « Montagne » : la partie des députés les plus à « gauche », les plus partisans des réformes les plus radicales.
 
Victor Hugo se présente aussi devant les électeurs : il échoue en avril mais est élu en juin. Lui, l’ancien notable de la monarchie, de tendance davantage paternaliste que socialiste, se rallie rapidement au nouveau régime. Mais à condition que cette république soit « raisonnable ». Hugo se veut progressiste mais modéré, républicain mais épris d’ordre, réformateur mais non révolutionnaire. Et il va rapidement devoir se positionner car la situation politique, déjà tendue, va vite dégénérer.
 
C’est la question des « ateliers nationaux » qui, quatre mois après la Révolution de 1848, va mettre Paris à feu et à sang. Comment ?
 
La révolution de 1848 a en effet proclamé le « droit au travail ». Il reste à donner un contenu concret à cette proclamation de principe : ce seront les « Ateliers Nationaux », créés sous l’égide du ministère des travaux.
 
Organisés de façon quasi-militaire, encadrant les ouvriers pour limiter les regroupements de type insurrectionnel, leur donnant du travail pour les occuper et leur fournissant un salaire, la république veut aussi profiter de l’organisation de ces hommes pour en faire une armée de réserve, versée dans la« Garde Nationale » (une milice de citoyens destinée principalement dévolue à la défense des villes) afin, le cas échéant, de l’utiliser pour mater des mouvements insurrectionnels fomentés par d’autres ouvriers. Pratique, non ?
 
Observons à ce propos que donner des travaux d’intérêt général aux chômeurs, donner des droits en contrepartie de devoirs et encadrer militairement la racaille pour éviter qu’elle ne trouble l’ordre public : ce type d’idée reste impérissable par-delà tous les régimes politiques, et jusqu’à la campagne présidentielle française de 2007…
 
Pour s’inscrire dans les Ateliers nationaux, les chômeurs parisiens doivent s’inscrire à la mairie. Rapidement, les mairies sont débordées par l'afflux des chômeurs (qu’on ne s’était jamais donné la peine de compter, jusqu’ici) : ils sont déjà 117 000 le 30 avril 1848. Et il en arrive encore, notamment de province. Car, outre le travail, la république a décidé de fournir de l’aide matérielle à ceux qui en ont besoin. C’est une innovation.
 
En cas de chômage, on prévoit une indemnité d'inactivité, une aide procurée par « le bureau de secours », des bons de pain, de viande et de bouillon. Si l'ouvrier est malade, les frais d'hospitalisation sont pris en charge par le bureau et sa femme et ses enfants sont secourus à leur domicile. En cas d'accident du travail, la famille perçoit le montant de l'indemnité d'inactivité. Les Ateliers nationaux disposent aussi d'un bureau médical ou l'on peut consulter et qui fait des visites à domicile.
 
Bref, la république de 1848 « invente » la société française que nous connaissons, celle de l’assistance-chômage, de la sécurité sociale, du RMI, de la CMU et, d’une manière générale, de la redistribution et de l’assistance aux plus démunis.
 
Evidemment, ce sont surtout les travaux publics qui sont sollicités : le nivellement de la Place de l'Europe (près de la gare Saint-Lazare), le prolongement de la ligne de chemin de fer de Sceaux à Orsay ou le creusement de la future gare des chemins de fer de l'Ouest (future « Montparnasse »).
 
Mais le travail commence à manquer rapidement par rapport à la population non qualifiée disponible. Beaucoup de chômeurs restent désœuvrés. En pratique, compte tenu du nombre de demandeurs d’emploi, on estime à un jour sur quatre le travail qui peut être effectivement donné à un ouvrier. Sans travail, celui-ci est pourtant indemnisé, nourri et soigné. Dans les milieux de rentiers, de commerçants, de boutiquiers, d’artisans, d’agriculteurs propriétaires de province, on s’indigne de ce que l'on paye des gens à ne rien faire et que des secours soient organisés avec les impôts des citoyens alors que la charité privée doit, seule, pourvoir à ce type de situation. Les honnêtes gens fustigent ce qu’ils considèrent comme un système d’assistanat pervers qui attire à Paris tous les miséreux de France qui pourront y vivre de la charité d’état. N’est-ce pas scandaleux ?
 
Fondamentalement, c’est l’intervention (nouvelle) de l'État dans le domaine économique et dans la régulation des relations entre les entrepreneurs et leurs salariés (la grève et les syndicats sont toujours interdits) qui fait l’objet d’un débat. Y a-t-il trop d’Etat ? Ou pas assez d’Etat ? Ou ne faut-il pas plutôt « mieux » d’Etat ?
 
Vaste débat. Pour l’heure, en juin 1848, les députés sont appelés à se prononcer sur une question simple : faut-il (tout simplement) conserver ouverts ou bien fermer les ateliers nationaux ?
 
Il n’y a en effet pas de politique globale de grands travaux : il n’y a donc pas de travail à fournir immédiatement aux chômeurs. Entretenir gratuitement ceux-ci ? C’est immoral. Les laisser battre le pavé sans emploi ? C’est aggraver la misère, encourager les révoltes et faire renaître le spectre du socialisme ou même celui de la dictature. Car les masses populaires (les monarchistes et les républicains s’en rendent compte) sont sensibles au discours et à la personnalité de Louis-Napoléon Bonaparte, lequel a écrit « L’extinction du paupérisme » à leur intention, il y seulement 4 ans, en 1844... Supprimer la pauvreté ? Drôle d’idée…
 
Le 20 juin 1848, le débat sur le maintien ou non des Ateliers nationaux en vigueur depuis quatre mois bat donc son plein. Victor Hugo monte à la tribune pour son premier discours en tant que parlementaire. Il plaide en faveur de la fermeture de ces Ateliers qui portent, selon lui, les ferments de la « révolte des esclaves » ! Hugo fustige aussi l’assistance gratuite mis en place par ce système artificiel. Il s’indigne contre cette « aumône qui flétrit le cœur au lieu du salaire qui le satisfait ».
 
Le même jour, 20 juin 1848, l'Assemblée Nationale vote donc la fermeture des Ateliers : les ouvriers âgés de 17 à 25 ans doivent s'enrôler dans l'armée et les autres doivent se rendre en Sologne ou dans les Landes de Gascogne pour y faire des travaux d'assainissement ou de boisement (ce sera l’origine du massif forestier des « Landes » d’Aquitaine, le plus grand d’Europe aujourd’hui). Le 22 juin, le JO publie le décret. Le mécontentement explose.
 
C’est l’insurrection dans la capitale qui se couvre, pour la seconde fois de cette année 1848, de barricades : ce seront les « Journées de Juin ». Hugo se rend compte, un peu tard, que la fermeture brutale des Ateliers a contribué à la révolte de ceux qui y étaient inscrits, au lieu de l’empêcher. Triste absence de clairvoyance de sa part. Les députés s’affolent : à peine installée, la république est déjà menacée ! Mais cette fois pas par la dictature de droite (monarchiste) mais par celle de gauche : le socialisme collectiviste ouvrier. Va-ton connaître de nouveau la « Terreur » de 1793, imposée par la rue, par la racaille ?
 
Non !
 
Les parlementaires donnent le pouvoir exécutif (temporairement) à l’inflexible général Cavaignac. Pourquoi lui ?
 
Louis-Eugène Cavaignac est un républicain authentique. Fils de Jean-Baptiste Cavaignac, un député du Lot élu à la Convention en 1792 dans la tendance des Montagnards (républicains durs), Louis-Eugène Cavaignac est né en 1802, comme Victor Hugo. Il s’est engagé dans l’armée après avoir fait Polytechnique et a manifesté assez tôt ses convictions républicaines et antimonarchiques. Le régime de Louis-Philippe l’a donc envoyé, à partir de 1832, en Algérie pour y participer à la « pacification » du pays, dont la conquête avait commencé deux ans plus tôt. Cavaignac s’est acquitté de cette mission périlleuse en se couvrant de gloire lors d’affrontements contre les farouches Kabyles dans des zones situées à mille lieues de toute civilisation digne de ce nom. Il va y rester quasiment quinze ans. Cavaignac n’est donc pas un galonné d’état-major : c’est un baroudeur qui a conquis ses galons de général dans les sables algériens.
 
 
La Plume et le Rouleau (c) 2007

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