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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1931 - Les trois vies de PIERRE BENOIT (1)

Publié par Sho dan sur 1 Juin 2013, 04:00am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Qui connait aujourd’hui Pierre Benoit ?

Interrogez votre entourage. Vous vous rendrez compte combien cet écrivain, élu à l'Académie Française en 1931, adulé puis presque honni, qui a passionné des générations de jeunes (et de moins jeunes) gens durant l’entre-deux-guerres et jusque dans les années 50, ce romancier qui, entre 1919 et 1957, aura vendu 5 millions de livres et dont aucune des 42 œuvres ne se sera tirée à moins de 70 000 exemplaires unitaires (tout en étant adaptées, et ceci dès les années 1920, au cinéma, au théâtre puis à la télévision) est aujourd’hui… largement tombé dans l’oubli.

Pierre Benoit 4

Sic transit gloria mundi comme je me plais souvent à dire sauf que là, tout de même : c’est navrant. Pourquoi ? Parce que, moi, j'adore Pierre Benoit.

Au moins, à titre de réminiscence confuse, le nom de Pierre Benoit est-il accolé à celui de L’Atlantide dans l’esprit du plus grand nombre. Ce roman, écrit en 1919 et qui été a tiré, depuis lors, au-delà de 500 000 exemplaires, a en effet fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques dont la dernière en 1992 par Bob Swaim (le cinéaste de La balance dans les années 80) ayant pour principal interprète Tchéky Karyo.

Pierre Benoit n’est évidemment pas oublié d’une incompressible élite littéraire (dont vous allez faire partie à la fin de la lecture de cette chronique).

Il y a bien au premier rang l'incontournable Association des Amis de Pierre Benoit (le nom parle de lui-même) et ses membres dont la sagacité et l'amabilité permettent à cette chronique de bénéficier de précisions et de divers crédits photographiques introuvables car uniquement privés : merci encore à eux !

L’écrivain Gérard de Cortanze a, de son côté, publié, en 2012 (pour le cinquantième anniversaire de la mort de Pierre Benoit) un ouvrage biographique volumineux et fort précis (Pierre Benoit le romancier paradoxal) pour retracer, de façon chronologique, la vie du grand homme (publié chez Albin Michel, forcément : c’est la maison d’édition historique de Pierre Benoit !) Nous y ferons souvent référence dans cette chronique qui lui doit beaucoup et qui y emprunte un grand nombre d’informations : bravo à cet auteur pour son travail que nous allons souvent utiliser ici en prenant soin, naturellement, de le citer le plus souvent possible.

La critique littéraire, en 2012, salue d'ailleurs cet ouvrage qui vient opportunément faire œuvre de mémoire. Claire Juillard (Le Nouvel Observateur, 13/04/2012) juge le livre « remarquable », notamment dans « l’analyse du rapport ambigu qu’a toujours entretenu le milieu littéraire avec les écrivains à succès » (comprenez : plus un écrivain a de succès en terme de ventes, plus l’ombre d’une supposée vulgarité est jetée sur son œuvre, en raison d’un snobisme élitiste typiquement parisien qui pense plus utile de confiner la véritable qualité aux cercles étroits de soi-disant érudits… ) Bernard Pivot, dans les colonnes du Journal Du Dimanche (04/03/2012) reconnait, lui, que le nom de Pierre Benoit ne dit rien aux lecteurs et lectrices « de moins de 60 ans » et, dès lors, il nous apostrophe en saluant l’effort de réhabilitation et de redécouverte de l’écrivain.

N’en jetons plus : l’ouvrage de Cortanze est certes méritoire et a d’immenses qualités. Il a cependant aussi quelques faiblesses et demeure passible de quelques critiques (bienveillantes) auxquelles ce modeste billet va s’efforcer de remédier.

Bon. Cette introduction achevée, va-t-on enfin, oui ou non, parler de Pierre Benoit dans les Chroniques de la plume et du rouleau, quoi ?

Oui ! Et longuement.

Foin d’une approche intellectuellement paresseuse qui n’offrirait aux lecteurs qu’une accumulation de faits chronologiques sans saisir les aspects dominants du sujet traité. Le temps de la biographie linéaire est passé. Celui des choix et de la synthèse (forcément incomplets) est venu.

Ces choix, résumons-les. On n’abordera pas ici la question spécifique des opinions politiques de Pierre Benoit (droite patriotique non antisémite) : cela ne serait pas inutile mais, Pierre Benoit ne s’étant jamais engagé en politique, l’intérêt est limité. C’est mon avis. On n’abordera pas non plus les démêlés mouvementés de Pierre Benoit avec l’Académie Française : élection, puis démission… ("Elections : pièges à cons !", comme disait l'extrême-gauche en 1968.)

Cette synthèse, faisons-la. Pierre Benoit est un grand voyageur. C’est à cette occasion qu’il écrit, le plus souvent, ses romans (« Je travaille presqu’exclusivement en voyage et, jadis, il m’est arrivé de prendre le train pour Bruxelles ou Anvers afin d’y travailler tranquillement dans une chambre d’hôtel »). Comme ses voyages se font généralement en compagnie de femmes, ses romans, évidemment, s’inspirent… des lieux qu’il visite et... mettent en scène les femmes qui le fascinent.

La boucle est bouclée. C’est ça, Pierre Benoit, un triangle entre les voyages, l’écriture et les femmes. Alors : redécouvrons Pierre Benoit !

Comment ? Selon le plan ci-dessous, qui vous permettra de vous repérer au mieux dans mes élucubrations.

 

 I – UNE VIE DE VOYAGES

             1 – L’infatigable globe-trotter

             2 – Le blagueur en série

II – UNE VIE D’ECRITURE

             1 - Le touche-à-tout de la littérature

                     La poésie, protohistoire de l’œuvre de Pierre Benoit

                     Monographies : l'art de vivre d'un Pierre Benoit épicurien

                     Incursion dans le pastiche

                     Joué au cinéma dès les années 1920, il se fait aussi scénariste

                     Le roman le fait accéder à l’Immortalité (académique)

             2 - Les voyages et l’exotisme

                            La Première Guerre Mondiale comme thème récurrent

                            Le monde entier comme décor

             3 - Le maitre des coups… de théâtre

            4 - La galerie des héroïnes

                           Les héroïnes vécues (peut-être) 

                                Les héroïnes rêvées (sûrement)  

III – UNE VIE DE FEMMES

               1 - A toutes les femmes de Pierre Benoit…   

               2 - « Honte à celui qui étale le secret de ses amours »

               3 - A la recherche de la croix de Marcelle

  

                                                                                   -oOo- 

 

 I – UNE VIE DE VOYAGES

               1 – L’infatigable globe-trotter

 

En 1957, Pierre Benoit accorde au journaliste et écrivain Paul Guimard (1921 – 2004) une série d’entretiens radiophoniques. A la question du journaliste « Quel est votre occupation préférée ? », il répond « le voyage »et à « quel est votre rêve de bonheur », il répond « être en mer »…

 

Toute sa vie et depuis sa plus jeune enfance, Pierre Benoit sera un infatigable globe-trotter, sillonnant le monde, arpentant la France, changeant d’adresse en permanence, prenant chaque fois des idées pour ses romans où aucun ne se passe au même endroit qu’un autre. Sa vie sera marquée par des déplacements permanents, à tel point que son ami Maurice Garçon dira un jour que ses amis n'ont toujours que... son adresse précédente et que, pour lui écrire, ils doivent utiliser celle-ci et inscrire sur l'enveloppe « faire suivre » !

 

On peut diviser la vie de Pierre Benoit en 3 phases :

- Une enfance et une adolescence marquée par les déménagements incessants dus aux affectations de son père, officier   

- Une période parisienne entre vingt et trente-cinq ans, marquée par la vie estudiantine, puis professionnelle et mondaine dans une capitale où il trouve le succès littéraire    

- Trente ans de voyages nombreux et souvent lointains entre 1923 et 1953 (avec une interruption durant la Seconde guerre mondiale), date a partir de laquelle ses pérégrinations se calment.

 

On peut s’essayer à dresser une liste (sans doute incomplète)des villes et pays traversés par Pierre Benoit :

 

- Pour la France, notons Albi, Dax, Annecy, Montpellier, Paris (23 rue Denfert-Rochereau - aujourd'hui rue Henri Barbusse -, 207 boulevard Raspail, 120 rue d'Assas, rue du Commandant-Rivière, avenue Franklin-Roosevelt), Pau (18 boulevard des Pyrénées), Craonne, Charleroi, Toulouse, Saint-Céré, Biarritz, Barbazan, La Roche-Posay, la Corse, Thercis-les-Bains, Ciboure…

 

- A l’étranger, retenons la Tunisie, l’Algérie, la Turquie, la Syrie, le Liban, Israël (la Palestine, à l’époque), l’Egypte, la Chine (Mandchourie), le Japon, Aden, Ceylan, l’Australie, les Nouvelles-Hébrides, Tahiti, les Antilles, Djibouti, le Kenya, Dar-es-Salam, Zanzibar, les Comores, les iles de la Réunion et l’Ile Maurice, l’Allemagne, l’Ethiopie, l’Italie, l’Autriche, la Grèce, le Portugal, le Brésil, l’Argentine, le Togo, le Bénin (le Dahomey à l’époque), le Congo (le Moyen Congo à l’époque), la Côte d’Ivoire, les Etats-Unis, les Bahamas…

 

Détaillons maintenant par le menu les circonstances dans lesquelles Pierre Benoit fut amené à se rendre dans ces destinations.

 

Pierre-Benoit-1-copie-1.JPG

 

Pierre Benoit est né le 16 juillet 1886 à Albi (Tarn), comme le navigateur La Pérouse. Mais, contrairement à ce dernier, ce n’est pas un « enfant du pays » comme l’on dit. Il est fils de Claire-Eugénie Fraisse (23 ans) et de Gabriel Benoit (34 ans). Ce dernier est capitaine d’infanterie, sorti de Saint-Cyr, et a, notamment, gagné ses galons lors de la « pacification » menée en Kabylie (Algérie) à partir de l’année 1870, quand une rébellion de certains chefs musulmans a éclaté contre la décision de la France d’accorder la nationalité française aux juifs d’Afrique du nord en général et d’Algérie en particulier (le décret Crémieux).

 

A cette époque, Gabriel Benoit est en garnison dans le chef-lieu du Tarn. Il va le quitter bientôt pour la Tunisie où il arrive avec sa femme et son fils en 1887. Depuis 1881, la Tunisie est devenue protectorat français, au système politique nominativement dirigé par un « bey » local mais, en fait, entièrement sous l’autorité administrative du « résident » français.

 

Mais les affectations recouvrent, pour les militaires, des situations en pratique peu enviables : à peine arrivé à Tunis, les Benoit déménagent pour Sfax, puis Sousse puis Gabès. En 1897, alors qu'il a 11 ans, les Benoit reviennent en métropole et emménagent à Annecy : choc climatique et culturel pour le jeune Pierre qui le fait passer des sables tunisiens aux montagnes de Haute-Savoie et des cours de sa mère à une véritable école primaire républicaine. Puis c’est le retour en Tunisie : cette fois à Carthage, puis à Bizerte, puis à Tunis…

 

En 1904, son père est affecté à Alger et c’est, de nouveau, le déménagement qui l’arrache aux amitiés et aux souvenirs d’adolescence qu’il a accumulés entre 14 et 16 ans au lycée Carnot de Tunis.

 

Pierre, pendant les vacances scolaires, séjourne à de Saint-Paul-lès-Dax, dans les Landes, où habite ses grands-mères.

 

A court terme, c’est plutôt une forme de lassitude qui prédomine chez l’enfant et l’adolescent : « Mon enfance, ma jeunesse ont été les plus cahotées, les moins ordonnées qui puissent être ». Sans compter que, manifestement, la propension de Pierre Benoit pour l’écriture ne convainc guère une famille peu portée sur la littérature.

 

En 1905 (l'année de la loi sur les associations, consécutive à la séparation de l'Eglise et de l'Etat survenue l'année précédente) c’est le bac « Lettres ». Ses études supérieures ne lui conviennent pas. Il envisage de plus en plus sérieusement de devenir écrivain. Comment choisir un pareil destin, quand on a vingt ans et personne (ou presque) pour vous conseiller ?  

 

Pierre Benoit Zouaves

 

En 1906-1907, il effectue son service militaire en Algérie, dans le corps des Zouaves : un corps exclusivement réservé aux Européens et sans aucun soldat autochtones. Il commence simple « Seconde classe » mais finit sergent (sous-officier). C’est pour lui une période initiatique (comme pour tous ceux qui firent leur « service » avant 1996 - date à laquelle celui-ci fut supprimé – et en dépit de bons ou mauvais souvenirs) « Excellente formation pour un jeune homme de 20 ans qui, jusque-là, n’a point quitté sa famille » dit-il à propos de la semaine où il convoie des condamnés de droit commun (les "joyeux") affectés aux bataillons disciplinaires vers le sud du pays. C’est aussi une période qui lui fournira matière à inspiration, grâce aux personnages rencontrés, aux lieux visités et aux lectures consécutives aux nombreux moments (on le sait) d’ennui.

 

Exotisme et personnages militaires seront en effet un jour des constantes des romans de Pierre Benoit. Le romancier saura s’en servir plus tard quand il mettra de nombreuses fois en scène des militaires (Koenigsmark, L’Atlantide, Axelle, Monsieur de la Ferté, La châtelaine du Liban, Villeperdue pour ne citer que ceux-là…), croquant avec justesse les traits de caractère, les comportements personnels et hiérarchiques, les réflexes et la psychologie des militaires en général.

 

A l’automne 1907, Pierre Benoit entame ses études de droit et lettres à Montpellier (Hérault) puis, en juillet 1908, il arrive à Paris et étudie à la faculté de Sceaux. C’est à cette époque qu’il rencontre la poétesse Anna de Noailles pour laquelle il aura une admiration sans borne, mais aussi Charles Maurras (le chef de file de la Droite réactionnaire et monarchiste, qui le fascine par sa personnalité inconditionnellement rebelle) et le poète nationaliste Maurice Barrès (« Il faut deux choses pour faire une nation : un cimetière et une chaire d’histoire »).

 

Pierre Benoit n’a pas de fortune dont il pourrait vivre (l’heureux homme) tout en faisant par ailleurs de la littérature. A 24 ans, il entre donc par concours, en 1910, au Ministère de l’Instruction Publique où il coule un quotidien tranquille qui lui laisse le temps d’écrire des poèmes. Il devient ensuite secrétaire d’un député des « Basses-Pyrénées (aujourd’hui « Pyrénées Atlantiques »). Rencontrer du monde est important : Pierre Benoit peut ainsi collaborer à de nombreuses revues et journaux. Il entre ensuite au sous-secrétariat des Beaux-arts en 1912 avant de revenir, en 1914, au Ministère de l’enseignement supérieur.

 

C’est le moment de la jeunesse parisienne d’un Pierre Benoit qui oublie vite ses origines provinciales et coloniales. Il a 26 ans, en 1912, et fréquente assidûment bars et restaurants du Paris artistique où il noue des relations, des amitiés et des amours. Pierre Benoit s’affiche comme un blagueur impénitent, farceur, mystificateur et potache mais aussi chaleureux, gai, aimable. Secret et pudique, aussi, malgré tout (il le restera toute sa vie même s'il glissera quelques indices autobiographiques dans ses œuvres).

 

Le 3 août 1914, la France entre dans la Première Guerre Mondiale. A tout juste 28 ans, dès le lendemain, il est lui aussi mobilisé et affecté comme sous-lieutenant au 218ème régiment d’artillerie de Pau. Neuf jours plus tard, il est sur le front. Cette expérience terrible, il a, comme beaucoup, soif de la vivre : « C’est la guerre sainte » « Nous allons écrire l’histoire » écrit-il dans ses lettres. Il participe à la bataille de la Marne (Montmirail, Château-Thierry) qui voit les armées françaises renverser in extremis la situation après la percée allemande des premières semaines (c'est le « miracle de la Marne »).

 

Enterré dans une tranchée à cinq cent mètres du Chemin des Dames, où « les obus tombent dans le tas » et où « le givre recouvre les cadavres » dit-il, Pierre Benoit contracte des rhumatismes, une sciatique et des troubles cardiaques graves qui justifient son évacuation vers l’arrière. Il passera sa convalescence à Toulouse puis à Paris avant d’être définitivement déclaré inapte et réformé. Parti, comme tant d’autres, « la fleur au fusil », il est revenu également écœuré des massacres de masse et a acquis une nouvelle philosophie de l’existence : « les gens qui reviendront d’ici [la guerre] seront vaccinés contre toutes les misères matérielles ».

 

En 1920, suite aux succès de Koenigsmark (1918) et de L’Atlantide (1919), Pierre Benoit est fait Chevalier de la Légion d’honneur : il a 34 ans. Sa carrière commence alors. Il demeure bibliothécaire au Ministère de l’Instruction Publique mais peut désormais vivre de sa plume grâce aux tirages incroyables de ses livres (Pour Don Carlos – 1920 : 125 000 exemplaires). L’Atlantide est même adaptée au cinéma (muet) dès 1921 (avec tournage en Algérie !) et Pour Don Carlos la même année.  

 

 Pierre Benoit 5

Pierre Benoit est désormais connu et reconnu partout. Il est aussi (c’est la rançon de cette gloire fulgurante) harcelé par une presse pas toujours bienveillante, dont certains critiques littéraires agressifs l’accusent (sans convaincre réellement) d’avoir plagié des œuvres antérieures. La presse mondaine (on dirait people aujourd’hui), de son côté, fait ses choux gras des diverses liaisons amoureuses qu’il entretient (parfois simultanément, ce qui lui complique sérieusement la vie).

 

En fait, Pierre Benoit étouffe dans la capitale. Alors qu’il est engagé (malgré lui !) dans les préparatifs du mariage avec son oppressante amante Fernande-Alix Leferrer chez laquelle il loge, au 207 boulevard Raspail à Paris, Pierre Benoit reçoit la proposition de partir faire, comme grand reporter, un voyage en Turquie pour le compte du quotidien Le Journal.

 

Le 11 décembre 1922, sans avoir prévenu quiconque, il quitte son domicile du 23 avenue Denfert-Rochereau (où il habite officiellement avec sa mère et ses deux sœurs) et embarque dans l’Orient-Express. Au revoir Paris, les amantes encombrantes, l’administration pesante (il a démissionné de la Fonction Publique), les méchancetés d’une presse étriquée, les tracasseries des critiques littéraires jaloux. Destination : Istanbul !

 

Istanbul, occupée par les troupes françaises et anglaises, est alors la métropole principale d’un empire ottoman qui agonise. Gérard de Cortanze, dans Pierre Benoit le romancier paradoxal (2012), la décrit ainsi : « D’un côté, les trafiquants de tous ordres, de l’autre, les laissés-pour-compte, qui meurent de faim et de maladie. Une ville pourrissante, en proie à la prostitution, aux meurtres, aux intrigues politico-criminelles, livrée à l’espionnage international, à la drogue, à la pègre et à une police corrompue ».

 

Pierre Benoit n’y fait qu’un court séjour, avant de partir pour Ankara rencontrer Mustapha Kemal, lequel sera bientôt chef de l’Etat. Ses articles rédigés, en avril 1923, Pierre Benoit devrait repartir pour la France. Il n’en fait pourtant rien : il prend le train en direction de la Syrie puis du Liban, deux territoires qui ne forment alors qu’une seule zone sous l’autorité de la France, à laquelle la Société des Nations (SDN, ancêtre de l’ONU) a confié le mandat de l’administrer, en 1920, dans le cadre du Traité de Sèvres. Il loge alors confortablement à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth, dans le monastère Saint-Joseph d’Antoua, où il rédige La châtelaine du Liban.

 

En 1924, il se rend en Palestine (sous administration confiée par mandat de la SDN au Royaume-Uni) et notamment à Jérusalem où il prend de nombreux renseignements qui vont l’aider dans la rédaction de son huitième ouvrage Le puits de Jacob puis en Egypte (qui est alors colonie britannique). Le 1er septembre 1924, après deux ans de villégiature en orient, il reprend le bateau dans le port de Beyrouth : direction Marseille et Paris, pour le retour au bercail du fils (littéraire) prodigue !

 

Le retour dans la capitale le fait replonger dans la vie mondaine parisienne, les dîners, les cocktails, le théâtre, les soirées mondaines mais aussi les mille mesquineries et petitesses du parisianisme des nantis. De nouveau, Pierre Benoit se sent mal à l’aise. Partir, mais où ?

 

En juillet 1925 (Pierre Benoit a 39 ans), sur les recommandations de son ami Anatole de Monzie, ministre des Finances, Pierre Benoit décide alors de partir pour une destination inattendue : Saint-Céré, une bourgade de 3 000 habitants dans le département du Lot. Là-bas, il est loin de la folie de la vie parisienne et de ces gens superficiels qui se croient tous si intelligents… A Saint-Céré, Pierre Benoit côtoie et salue des gens simples, qui lui parlent simplement, de choses de tous les jours. Sans ostentation, il s’installe à l’hôtel du Touring et des Voyageurs, chambre n°2. Là, contrairement à Antoua (Liban), la chambre est réellement quasi-monacale, petite mais avec vue sur les tours de la ville proche de Saint-Laurent-les-tours. Il s’y enfermera de longues journées pour rédiger, dans les années qui suivront, environ une quinzaine de romans. Dans un premier temps, il y reste six mois, jusqu'à fin décembre 1925.

Puis, Pierre Benoit revient à Paris… pour en repartir presqu’aussitôt, tout début janvier 1926 en direction du Japon, en paquebot et en galante compagnie, de nouveau appointé par le quotidien Le Journal pour un nouveau reportage de cinq mois. Ces longues journées de mer (Méditerranée, canal de Suez, côté occidentale de l’Inde, Asie du sud-est, Chine puis, enfin Yokohama) sont ordinairement peu prisées des voyageurs qui, rapidement, s’ennuient en dépit des quelques animations du bord et des escales. Ce n’est pas le cas de Pierre Benoit qui, lui, met à profit ce temps mort pour converser avec des passagers, avec les membres d’équipage, pour prendre des notes et pour préparer ses œuvres futures grâce aux informations glanées au long des escales. Pierre Benoit n'est pas un homme affecté ni snob, c'est une nature simple (« Il n'est pas mauvais d'avoir des relations dans tous les mondes » Le Commandeur – 1960).

 

Ainsi, début 1926, fait-il escale à Shanghai puis à Moukden (aujourd’hui Shenyang), en Mandchourie (Chine). Re-situons le contexte. A cette époque, la Chine est dans une situation de quasi-guerre civile en raison des affrontements entre le gouvernement officiel des nationalistes de Tchang Kaï-chek et les barons locaux insoumis (les « seigneurs de la guerre). Bientôt, il faudra y rajouter les communistes. Simultanément, diverses puissances étrangères occupent partiellement le territoire chinois (l’Angleterre à Hong Kong, le Portugal à Macao et les Japonais à Moukden, théâtre de leurs combats de 1905 avec l'armée russe, qu'ils avaient écrasée).

 

C’est précisément à Moukden (où se situera le roman Le soleil de minuit – 1930) que l’on a conseillé à Pierre Benoit de rencontrer le potentat local : le maréchal Tchang Tso Lin, homme, parait-il, fort pittoresque (et qui exerce le pouvoir au nom des Japonais). Il l’est assurément, étant en retard au dîner organisé avec Pierre Benoit car, dit le bourreau à ce dernier, « il a du faire fusiller un de ses préfets qui ne lui donnait pas entière satisfaction » ! (cité in Pierre Benoit le romancier paradoxal – 2012 de Gérard de Cortanze). Puis c’est l’arrivée au Japon, terme du voyage, dont la découverte émerveille Pierre Benoit, qui écrit « [un jour] le Japon administrera à l’Europe et à l’Amérique quelque retentissante leçon de réalisme. » Il en repart le 3 avril 1926.

 

Pierre Benoit va-t-il rentrer à Paris ? Oui et non. Il entame plutôt une période d’errance qui va durer plus de deux ans : en véritable nomade, en 1926 et 1927, il visite la Corse, passe à Paris (au 120 rue d’Assas), réside dans le Lot, reste dans les Landes, habite à Arcachon…

 

Le 18 janvier 1928, Pierre Benoit repart de nouveau en voyage en bateau autour du monde : direction le Canal de Suez puis Ceylan, l'Australie (où il s’indigne du traitement réservé par les « Blancs » aux Aborigènes), les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Calédonie, Tahiti, le Canal de Panama, les Antilles et, enfin, retour à Marseille... avant de partir de nouveau se reclure à Arcachon pour écrire et échapper à la foule. 

1931 - Les trois vies de PIERRE BENOIT (1)

Il est désormais le plus célèbre passager de la Compagnie des Messageries Maritimes !

 

Pendant un intermède d'un peu plus d'un an à Paris, il préside la SGDL (Société des Gens de Lettres), vénérable institution fondée par Balzac. Il supervise alors, en 1930, le spectaculaire déménagement, pierre à pierre, de l’hôtel particulier de Massa, sis aux Champs-Élysées (rive droite) vers les jardins de l'Observatoire (rive gauche) : il s'amusera plus tard, dans son roman La toison d'or, à évoquer ce travail sans doute éprouvant.

 

Puis Pierre Benoit revient sur les lieux de son enfance : début 1931, il est en Tunisie où il donne une conférence au lycée Carnot, celui de son adolescence.

 

Et de nouveau, c'est le retour à la vie parisienne : ses soirées, ses intellectuels, ses journalistes souvent bien intentionnés et ses critiques parfois malveillants qui ne parviennent toutefois pas à l'empêcher d'être, le 11 juin 1931, élu à l'Académie Française. En septembre 1931, il repart au Liban en compagnie de son amante du moment, la chanteuse et actrice André Spinelly, qui doit bientôt jouer le rôle principal de l'adaptation cinématographique de La châtelaine du Liban.

 

A 45 ans, Pierre Benoit est au faîte de sa gloire… 

 

Voyons la suite.  

La Plume et le Rouleau © 2013 Tous droits réservés.

Ecoutez la voix authentique de Pierre Benoit pour son discours à l'Académie Française

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Sho dan 04/03/2014 08:46

I am glad that you enjoyed this articles about this author rather unrecognized nowadays.
University of Chichester (UK) and of Nebraska (Canada) pay interest for him also.

medical billing services 03/03/2014 10:55

I had to learn about a lot Pierre Benoit in my arts class last week and it was amazing to know more about Pierre Benoit who was indeed a grand master as considered with the literary developments of that time.

Sho dan 04/03/2014 15:31

Indeed, Pierre Benoit was a very famous and popular writer in France and Europe between the two World wars. He is nowadays rather unrecognized. However, some people in France try to make him revival! Some foreign universities (Chichester – UK, Nebraska – CAN) also pay interest for him.
I am happy you enjoyed my article. Thank you for your comment!

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