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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1931 - Les trois vies de PIERRE BENOIT (2)

Publié par Sho dan sur 1 Juin 2013, 03:00am

Catégories : #Personnalités célèbres

L'Atlantide, 1935, du cinéaste allemand G.W. Pabst (version française)

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

1931 : Pierre Benoit est l'écrivain à la mode dont chaque nouveau roman est un succès tandis que les adaptations cinématographiques ou théâtrales des précédents s'enchainent.

 

Pierre Benoit L'Atlantide 1

 

Invité de tous côtés, submergé de sollicitations et de propositions diverses, Pierre Benoit se voit un jour proposer d'entrer en politique et de devenir député. On constate au passage que, pour devenir représentant de la nation, aucune technicité particulière en droit ou en économie n'est alors requise : il suffit de savoir faire de belles phrases... Quant au suffrage universel (car il faut tout de même rassembler des voix sur sa tête), certains de ses amis le rassurent : aucune crainte à avoir, les urnes sont faciles à bourrer à Paris ! A moins que Pierre Benoit ne choisisse de se faire élire dans une circonscription « exotique » où les électeurs sont surtout sensibles au prestige ? A Pondichéry (comptoir français de l'est de l'Inde depuis l'époque de Louis XIV), par exemple.

 

Pierre Benoit est séduit par cette perspective romanesque : député de Pondichéry ! Cela lui fournira l'occasion d'un voyage et il prend son billet sur un navire de la Compagnie des messageries maritimes pour partir vers Ceylan à bord du Georges Philippar. Au dernier moment, pour une raison non connue, il renonce toutefois au départ et c'est le grand reporter Albert Londres, célèbre pour son reportage sur le bagne de Cayenne, qui prend sa place.

 

C'est donc Albert Londres qui périra car, pour son malheur, il a embarqué sur un navire qui sombrera durant sa traversée. Fatalité !... Quant à Pierre Benoit, il abandonne l'hypothèse d'une carrière politique. 

 

Un an plus tard, à peine la cérémonie d'intronisation parmi les Immortels achevée (24 novembre 1932), Pierre Benoit s'esquive et part quelques jours à Biarritz.

 

Début 1933, il s'embarque pour plusieurs semaines et part, via Aden, Djibouti, Zanzibar, les Comores, Madagascar et la Réunion, à destination de l'Ile Maurice (où, évidemment, et comme votre serviteur, il en profite pour lire Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre).

 

Mussolini1938.jpg

 

Entre janvier et juillet 1935, Pierre Benoit effectue un nouveau long périple. C'est d'abord l'Allemagne avec Aix-la-chapelle (siège du gouvernement de Charlemagne en l'an 800, rappelons-le) et Berlin, où Pierre Benoit le germanophile s'alarme de la censure du régime nazi sur la société allemande et les intellectuels. C'est ensuite l'Ethiopie où il rencontre l'empereur (le négus = le roi des rois) Haïlé Sélassié lui-même. Puis c'est l'Italie où il rencontre brièvement le Duce Benito Mussolini. C'est l'époque où le second s'apprête à envahir le pays du premier, dans le cadre d'une idéologie expansionniste décidée à palier l'absence de colonies italiennes (l'Italie n'était pas au Congrès de Vienne de 1885 qui avait partagé l'Afrique) et à venger l'humiliante défaite subie par l'Italie à Adoua, en Ethiopie, en 1896. Si Pierre Benoit relate longuement ces entretiens dans le quotidien L'Intransigeant de juillet et aout 1935, il livre une analyse limitée de la situation internationale et ne parvient aucunement à peser sur les décisions de ses interlocuteurs.

 

En 1936, Pierre Benoit retourne en Allemagne pour un mois de conférences et de débats.

 

L'année suivante, en 1937, il part en Autriche avant de repartir direction la Palestine, le Liban, l'Egypte, la Turquie, la Grèce.

 

La marche vers l''Anschluss (fusion entre l'Allemagne et l'Autriche), imposée de gré ou de force par le régime nazi allemand aux Autrichiens l'inquiète et il assiste, pour le compte du Journal, l'année suivante en 1938 au discours d'Adolf Hitler, à Vienne, lequel célèbre une fusion entre les deux pays qui enterre définitivement la vieille monarchie des Habsbourg. A Vienne, la foule est en délire. « Rien n'est plus intuitif qu'une foule » avait écrit Pierre Benoit en 1933 dans sa courte nouvelle Cavalier 6... Sur le chemin du retour, à Berlin, Pierre Benoit parvient, par hasard, à obtenir un entretien avec Hermann Goering, qu'il juge puéril et orgueilleux.

 

Il se vexe que personne, au Ministère des Affaires Etrangères ne s'intéresse à l'analyse qu'il propose de faire de la situation en Europe. « Depuis cette époque, écrira-t-il plus tard [...] je me suis consacré exclusivement à mes travaux littéraires » mais, comme il le dira plus tard dans Le Commandeur (1960) « Les événements vont [souvent] vite, surtout quand on prend soin de ne pas les hâter ».

 

En septembre 1939, alors que l'Europe bascule dans la guerre avec l'invasion de la Pologne par l'Allemagne, Pierre Benoit vit comme si de rien n'était : il part encore en voyage au Levant et en Mer Rouge. Cela l'aidera pour la rédaction des Environs d'Aden, un roman publié en 1940.

 

Durant la période dite de la « drôle de guerre » (entre septembre 1939 et mai 1940, où la France a déclaré la guerre à l'Allemagne mais n'a engagé aucune hostilité contre elle, ce qui laisse le champ libre à Hitler pour liquider la Pologne avec la complicité de Staline pendant ce temps), Pierre Benoit... voyage encore .Et c'est encore une fois au Liban, en Syrie, en Irak, en Turquie, en Egypte.

 

debacle1940.jpg

 

Lorsque, début juin 1940, a lieu l'« exode » dramatique des populations du nord de la France vers le sud, Pierre Benoit n'est pas concerné : il est déjà installé au Pays basque français depuis quelque temps, à Bidart. Il est donc en « zone libre », après l'armistice de juin 1940 (la partition du pays durera jusqu'au 11 novembre 1942). Evidemment, durant l'Occupation, Pierre Benoit ne peut plus voyager comme autrefois. D'ailleurs, c'est lui qui refuse les invitations qui lui sont faites de participer à des « rencontres européennes d'artistes » à Weimar... Il passe la plupart de son temps à Bidart (Pays basque) en compagnie de son amante Marcelle Malet

 

L'inaction (il écrit moins et n'est pas à la mode chez la censure collaborationniste) et l'impossibilité de se déplacer lui pèsent.  « Reverrai-je jamais toutes ces choses que j'ai tant aimées ? » s'interroge-t-il. Faute de preuves, il n'est pas réellement établi, contrairement à ce qu'écrit Gérard de Cortanze dans Pierre Benoit le romancier paradoxal que, au printemps 1944, il ait rejoint un groupe de maquisard de Dordogne (le « corps franc Roland ») sous le pseudonyme de « Noël ». Cette période de la vie de Pierre Benoit est, en fait, mal connue car peu ou pas d'archives tangibles existent à ce propos. Pierre Benoit, du reste, n'en fera jamais état pour sa défense lorsqu'il sera incarcéré à la fin 1944.

 

Rappelons-nous que, si le débarquement interallié à lieu en juin 1944 en Normandie (opération Overlord) et le débarquement des troupes coloniales françaises en août en Provence (opération Dragoon), que même si Paris est libérée le 26 août, il va falloir attendre la fin de l'année pour que les troupes allemandes soient repoussées à l'est. Durant la fin de l'année 1944, la situation reste confuse et incertaine. L'autorité publique n'est pas rétablie partout, loin de là et de nombreux groupes de maquisards pas toujours bien identifiés procèdent à des coups de mains. Ce n'est pas vraiment le moment de faire du tourisme et pourtant, c'est le moment que Pierre Benoit choisit pour recommencer à voyager dans le sud-ouest, grâce à une « autorisation de circulation » délivrée par les FFI (Forces Françaises de l'Intérieur) : on voit que la situation générale n'est pas vraiment sous contrôle... Elle est plutôt aux règlements de comptes.

 

Mal lui en prend de ces pérégrinations : le 15 septembre 1944, Pierre Benoit est arrêté à Bayonne, sans raison ni motif réellement valable, par un groupe de jeunes maquisards... espagnols (dont on se demande ce qu'ils font là et à quel titre ils procèdent à des arrestations arbitraires). Il est conduit dans un hôpital tenues par des sœurs puis à la prison de Dax pour y être incarcéré à partir du 19 septembre 1944. C'est une forme de voyage de sept mois qui commence, un voyage au bout de l'humiliation, de l'injustice et du désespoir : la fouille, un matricule, la solitude, l'inquiétude, les odeurs infectes, la nourriture de mauvaise qualité, les tracasseries administratives et les mesquineries diverses. Et encore, Pierre Benoit a-t-il une cellule individuelle et l'autorise-t-on à conserver par devers lui un carnet et un crayon qui lui servent à continuer d'écrire son roman en chantier (Jamrose – 1948) et à prendre des notes qui lui seront utiles pour son roman Fabrice (1956)...

 

Dehors, le soutien s'organise, ses relations d'édition, ses amis, sa famille, ses maîtresses se mobilisent pour tenter de le faire libérer. L'Administration observant qu'il n'y a contre lui aucune charge tangible, Pierre Benoit est mis en simple « résidence surveillée » chez lui, à Dax, à partir du 15 novembre 1944. C'est, judiciairement parlant, non pas une reconnaissance d'innocence mais une simple alternative à l'emprisonnement. Ainsi la procédure pénale engagée contre lui pour « atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat » (= « intelligence avec l'ennemi », espionnage et collaboration, quoi !) suit-elle son cours.

 

Le 23 novembre 1944, un « mandat d'amener » (= ordre d'arrestation) est officiellement lancé. Pierre Benoit fait d'abord un séjour par une clinique de Dax pour y soigner un genou puis, le 23 janvier 1945, il est incarcéré (cellule 75 puis 7) à l'immense prison de Fresnes (banlieue parisienne) : 1800 cellules où s'entassent ceux que les dénonciations ou la Justice y ont expédiés dans le cadre de l' « épuration ». Encore davantage qu'à Dax, Fresnes est le lieu des humiliations, des fouilles, des interrogatoires, du froid glacial (il n'y a pas de chauffage et l'on est en plein hiver), de la solitude, de la crasse... Là encore, la riposte des amis du matricule 3856 (celui de Pierre Benoit) s'organise pour assurer sa défense. Pierre Benoit, lui-même, peut écrire à la presse. Il est finalement libéré le 4 avril 1945, il est innocenté et son affaire est classée mais « sans préjudice de poursuites ultérieures » et lui-même reste interdit de publication pendant deux ans !

 

Pierre Benoit 1-copie-1

 

Allez comprendre... En tout cas, ces quelques mois le marqueront pour le restant de ses jours et, dans la mémoire collective, une certaine et injuste suspicion continuera longtemps à lui coller à la peau. Sans compter l’ultime et grotesque demande tragi-comique de l’Administration Fiscale qui, fin 1951, lui demandera le remboursement de ses frais d’incarcération durant 2 mois à Dax (1944) ! Mais, plaidera Pierre Benoit, j’étais incarcéré sans motif et j’ai été reconnu innocent… Précisément, rétorquera l’Administration, l’Etat ne prend en charge que l’incarcération des coupables, vous n’aviez rien à faire en prison et vous devez donc rembourser les coûts afférents aux semaines que vous avez passées aux frais du contribuable !

 

Pierre Benoit recommence alors, par prudence autant que par goût, à changer d'adresse souvent en compagnie de Marcelle Malet, son égérie depuis 1939. En avril 1947, trois mois après avoir épousé Marcelle Malet (redevenue Marcelle Milliès-Lacroix après son divorce), il repart avec elle en bateau vers le Proche-Orient et l’Egypte. A 61 ans, vivant du produit de la vente de ses livres (26 éditions à cette date, sans compter L’oiseau des ruines en 1947), Pierre Benoit voyage pour son plaisir, sans engagement d’aucune sorte auprès d’un journal ni d’article à écrire.

 

En janvier 1948, il part avec elle au Portugal où il reste 5 semaines et rencontre, notamment, l’étonnant dictateur Antonio Salazar. En avril 1949, ils sont en Corse avec elle. En mars 1950, ils repartent de nouveau, cette fois sur un paquebot transatlantique pour le Portugal, le Brésil et l’Argentine. En mai et juin 1950, Pierre Benoit repart au Liban, il y est cependant seul car Marcelle, désormais atteinte d’un cancer, a alors une santé beaucoup trop fragile.

 

Le 14 décembre 1951, Pierre Benoit et Marcelle partent cependant pour un mois et demi pour une destination jusque-là inconnue du romancier (qui n’a fait escale que sur la côte est) mais qui, en l'occurence, y est invité : l’Afrique de l’ouest avec le Togo, le Bénin (appelé Dahomey à l’époque), le Congo (c’est-à-dire le Congo-Brazzaville, appelé à l’époque Moyen-Congo) et la Côte d’Ivoire. Fin 1952, c’est une nouvelle croisière mais, cette fois, en Asie, vers le Japon où, pour sa part, Pierre Benoit se rend pour la seconde fois (la première fois, c’était en 1926 en compagnie d’une autre femme qu’il avait l’intention d’épouser…)

 

En janvier 1953, Pierre Benoit et Marcelle traversent de nouveau l’Atlantique pour New York puis les Bahamas (ce second trajet en avion : le baptême de l’air pour l’écrivain !). Puis, en janvier 1954, c’est un nouveau voyage en direction de Madagascar. Quelle frénésie s’empare de Pierre Benoit pour effectuer autant de périples dans un temps aussi court ? Sans doute celle du désespoir : le compte à rebours de la maladie de Marcelle y est à l’évidence pour beaucoup. Ce voyage est le dernier.

 

L’état de santé de Marcelle empirant, Pierre Benoit reste désormais essentiellement à Ciboure(Pyrénées-Atlantiques non loin de Saint-Jean-de-Luz) où il a acheté une maison appelée Sabatanéa, restaurée et devenue habitable en 1954 et rebaptisée Allégria… comme l’héroïne de son roman Pour Don Carlos (1920). Il quitte celle-ci de temps à autre pour « monter » à Paris et superviser là les diverses adaptations de ses œuvres en opérettes (La toison d’or en 1954) ou en opéra (L’Atlantide en 1958).

 

  Pierre Benoit 6

 

Le dernier voyage du couple se fera vers la Suisse, le 15 avril 1960, pour suivre un traitement dans une clinique non loin de Lausanne, dont Marcelle attend beaucoup. Ils en repartiront en voiture le 28 mai au petit matin pour revenir en hâte vers Ciboure… Nous en reparlerons plus loin.

 

Marcelle décédée, Pierre Benoit voyagera quelques fois à Paris pour des raisons mondaines ou dans la région de Toulouse pour y visiter des amis.

 

L'ultime voyage de Pierre Benoit s’accomplit dans la nuit du 2 au 3 mars 1962 : il s’éteint dans son lit, des suites d’une congestion pulmonaire qu’il a contractée au début du mois de janvier 1962 et qui l’a quasiment tenu alité depuis lors. Depuis cette date, il n’a plus écrit et a laissé inachevé son 43ème roman, Aréthuse.

 

2 - Le blagueur en série

 

Pierre Benoit est sérieux dans l’écriture, il est souvent profond dans le propos. Au plan privé, il est en revanche facétieux et blagueur jusque dans les circonstances les plus solennelles ou les plus graves. Pierre Benoit n’est pas du genre tristounet. C’est un joyeux luron à l’esprit potache et farceur, dont les blagues frisent souvent l’insolence, quand ce n’est pas l’impudence et qui sont la traduction concrète de son goût (assez puérile, reconnaissons-le) pour la supercherie, le pastiche, la dissimulation, le mystère.

 

Ainsi, dans les débuts de son « travail » à l’Instruction Publique (où il rentre, rappelons-le, en 1910), il envoie une lettre de candidature-canular au poste, vacant, de directeur du théâtre de l’Odéon.

 

Passé au sous-secrétariat des Beaux-arts, il y organise des courses de… tortues dans les couloirs, en compagnie d’autres fonctionnaires tout aussi passionnés (et peu occupés) que lui : une pratique vite interdite après que le Président du Conseil (= Premier ministre / Chef de l’Exécutif sous la IIIème république) Raymond Poincaré ait piqué une grosse colère !

 

D’une manière générale, Pierre Benoit adore blaguer : il envoie des courriers farfelus, il fait des grimaces aux enfants dans la rue, il recommande à un ami, porté sur la dive bouteille, de se rendre chez quelqu’un qui, soi-disant, fait du trafic d’anisette alors que l’homme est, au contraire, président d’une ligue locale antialcoolique, etc…

 

Dans l’angoisse et dans la boue des tranchées de la Première guerre Mondiale, Pierre Benoit mêle la lassitude et l’humour avec gravité. A l’hiver 1914, il est en première ligne, au front, « à 80 mètres des tranchées allemandes du Chemin des Dames. Où il en passe très peu, je vous assure… » plaisante-t-il malgré tout dans une lettre.

 

En 1919, après le succès foudroyant de L’Atlantide, il fonde la sarcastique association « Le Bassin de Radoub » qui se propose de récompenser le plus… mauvais livre de l'année ! Elle entend également gratifier l’heureux élu d’un billet de train pour rejoindre sa terre natale, billet accompagné d'une lettre où il lui est demandé de ne plus jamais en revenir… Le genre de prix qui ne fait pas vraiment rire les récipiendaires. Par provocation, en 1919, l'ouvrage choisi (à l'unanimité) est le Traité de Versailles, une œuvre forcément collective !

 

A partir de 1923, Pierre Benoit commence à voyager sérieusement, en train (vers Istanbul, au Proche-orient…) mais aussi souvent en bateau (à travers la Méditerranée, vers le Japon en 1926, vers l'Australie en 1928…) C’est durant ces traversées maritimes qu’il s’amuse à quelques facéties pas forcément du meilleur goût. Ainsi, un jour, fait-il porter (sous le nom d’un autre passager du bord) des fleurs à une dame mariée, afin de provoquer une scène de ménage au sein d’un couple dont il juge que le mari, vieux et désagréable avec sa femme, n’est pas assorti avec elle…

 

Elu le 11 juin 1931 à l'Académie Française, Pierre Benoit décide, en attendant la « réception » officielle sous la coupole, de fêter l’événement à Saint-Céré, dans le Lot, cette petite bourgade qu'il a découverte en 1925 et où, enfermé à l'Hotel du Touring (chambre 2), il a rédigé de nombreux romans tout en savourant, le reste du temps, le contact avec les gens simples de la province.

 

Pierre Benoit Marie Dubas

 

La fête est prévue pour le 27 septembre 1931 à midi et, quelques jours avant, des lettrés parisiens, des hommes politiques, des dames en toilette, des actrices et des artistes arrivent et flânent dans les rues du petit village investi par la presse : 900 personnes sont attendues pour l’événement sans compter les journalistes ! Mais Pierre Benoit n'est pas là... On ne sait pas où il est et sa maîtresse Marie Dubas (qui est pourtant de la fête), même, l'ignore ! On commence à envisager une énième farce de sa part. Enfin, il arrive. Il était en fait en villégiature dans les Vosges en compagnie d'une autre femme, la chanteuse à la mode Andrée Spinelly... qu'il amène à la fête (on prend vite soin de placer la désormais « ancienne maîtresse » et la « nouvelle » assez loin l'une de l'autre au banquet...)

 

L'organisation est d'importance : les convives sont installés par tables de 24. On fait bonne chère et largement honneurs aux alcools. Le gotha parisien est mélangé aux villageois, on rit, on ripaille, on lit des discours (12 orateurs se succèdent en 4 heures). Enfin vient le moment où le ministre de l'Instruction publique (actuelle Education nationale), Léon Bérard, remet son épée d'académicien à Pierre Benoit. L'ambiance devient carrément torride quand l'impétrant demande ensuite à une jeune fille du village qu'il appelle « la muse de l'arrondissement » de se déshabiller entièrement devant l'assistance avant de l'arroser copieusement avec une bouteille de champagne !

 

Ah, on s'amuse fort, à Saint-Céré (la fête prendra fin à cinq heures du matin le lendemain) mais, à Paris, quand on apprend la nouvelle, le secrétaire de l'Académie Française entre dans une colère noire et, furibard, décide de retarder la réception officielle de Pierre Benoit sous la coupole... d'un an (soit le 24 novembre 1932) !

 

La marche de l'Europe vers la guerre, à partir de l'accession d'Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne (1933) inquiète Pierre Benoit qui essaie de ne pas perdre son sens de l'humour, malgré le tragique de la situation. Ainsi, réunis au soir du 20 avril 1939 (jour de l'anniversaire du Führer) dans un restaurant des Champs-Élysées, les écrivains Pierre Benoit, Francis Carco et Roland Dorgelès font-ils adresser à Berchtesgarden, où réside le Führer, le télégramme suivant « Trois écrivains français vous souhaitent un bon anniversaire à condition que ce soit le dernier » !

 

a Seconde Guerre mondiale finit par avoir raison des puérilités potaches de Pierre Benoit : confronté à l’impossibilité d’écrire, à l’injustice de son incarcération pendant sept mois (1944 – 1945) pour des faits de collaboration imaginaires, à la mort de certains de ses proches où des gens qu’il aime (tel l’écrivain monarchiste réactionnaire Charles Maurras en novembre 1952) et à la maladie de la femme qu’il a épousée en 1947, Pierre Benoit n’aura presque plus l’humeur aux grosses farces, même s’il conservera toujours un sens de l’humour aimable.

 

II - UNE VIE D’ECRITURE

 

1 - Le touche-à-tout de la littérature

 

La poésie, protohistoire de l’œuvre de Pierre Benoit

 

En 1902, collège au Lycée français de Tunis où son père est en garnison, Pierre Benoit écrit ses premiers vers et ses premiers textes en prose avec, comme thème central : l’amour. Déjà. Il a seize ans.

 

Lorsqu’il entre par concours, en 1910, au Ministère de l’Instruction Publique, son quotidien lui laisse le temps d’écrire des poèmes, dans un style assez lourd et alambiqué, proche de celui d’Anna de Noailles, qu’il affectionne particulièrement. Le recueil Diadumène est ainsi publié à l’été 1914 (au moment même où la Première Guerre Mondiale se déclenche) et Les suppliantes le seront en 1920. Le premier n’aura qu’un succès d’estime (5 exemplaires écoulés) mais le second recevra un accueil plus chaleureux dû au fait que, à cette date, la carrière de Pierre Benoit sera déjà lancée. Quoique beaucoup voient dans Pierre Benoit un « poète » caractérisé par une prose descriptive puissante, ce ne sera pas la poésie qui lancera sa carrière.

 

Monographies : l'art de vivre d'un Pierre Benoit épicurien

 

Pierre Benoit écrit beaucoup. Citons (entre autres, car cette liste est loin d'être exhaustive) : Océanie française (1933), Je dis tout ! : roman gai (1948) et les préfaces de De la cuisine, et... voilà tout, recettes simples et pratiques (1934), La Corrèze (1951), L'auto, Guides utiles à ceux qui veulent vivre la belle vie (1929) ou encore Les cinq plaisirs de l'homme cultivé (1935) : un aperçu de la curiosité tous azimuts qui anime Pierre Benoit.

 

Incursion dans le pastiche

 

Facétieux, il participe à la rédaction du Journal des Goncours: mémoires de la vie littéraire par un groupe d'indiscrets (1921). Il se moque même de lui-même avec la courte nouvelle L’oublié (1922) qui est (parait-il) un pastiche du célèbre L'Atlantide (1919) (honnêtement, cela n'est pas limpide).

 

Joué au cinéma dès les années 1920, il se fait aussi scénariste

 

Il fait une brève incursion dans le cinéma en tant que scénariste des Nuits moscovites (1934), du Colonel Chabert (1943, célèbre roman de Balzac inspiré, ces Chroniques vous en parlèrent, de faits réels) et de Vautrin (1943, toujours d’après Balzac)

 

Le roman le fait accéder à l’Immortalité (académique...)

 

Pierre Benoit Axelle 1

 

Pierre Benoit excelle dans les 42 romans (plus un, inachevé) qu’il a publiés et que nous allons voir ci-après. Mais il est aussi (surtout) un touche-à-tout de la littérature, ayant rédigé des nouvelles, de nombreux articles pour les journaux, des préfaces de livres, des discours, deux scénarii et quelques monographies, toutes œuvres fortement marquées par une culture de base poétique.

 

Et dans toutes ces récits aux mêmes ingrédients (exotisme, voyage, étude de l’âme humaine), les femmes exercent sur les hommes un pouvoir de séduction irrésistible, qui ne laisse de fasciner l’écrivain. Et pour l’anecdote, jamais vraiment clairement expliquée, ces femmes ont (quasiment) toutes un point commun : leur prénom commence par un A

 

Ne croyons pas que Pierre Benoit est, à son époque, incontesté. Nul ne l'est, surtout quand il connait le succès populaire, lequel, en France, semble toujours suspecte à une certaine élite intellectuelle autoproclamée... Il est l'objet de féroces critiques et de nombreuses perfidies (on l'accuse de plagiat, on dénigre son inventivité...). C'est à son propos que le critique littéraire Paul Souday, le plus influent de l'entre-deux-guerres, invente l’expression péjorative « roman de gare » : le roman qu’on ne lit que le temps d’un voyage en train… (« Dieu merci, réplique Pierre Benoit, on me lit aussi dans le métro »!)

 

Quoiqu'il en soit, début 1931, Pierre Benoit se porte candidat à l'Académie Française, à la succession au fauteuil n°6, celui de Georges Porto-Riche. Le 11 juin 1931, l'élection est expédiée : 18 voix en sa faveur au 2nd tour. Les félicitations affluent : « plusieurs doivent râler, ce qui complète votre succès » écrit Marcel Pagnol et André Germain se réjouit du coup de jeune à une vénérable institution jusqu'ici plutôt composée de « généraux fatigués, [de] branlants évêques, [d'] amiraux cacochymes et [de] littérateurs retournés à l'enfance ».

 

Nous n’allons pas faire le descriptif exhaustif de chacun des 43 récits. Le tableau ci-après (de ma fabrication) vous offre une vue synthétique des principales caractéristiques des récits mais, surtout, montre l’incroyable diversité des lieux et des intrigues.

 

La suite dans le troisième épisode. 

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