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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1931 - Les trois vies de PIERRE BENOIT (5)

Publié par Sho dan sur 1 Juin 2013, 00:00am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Parti en croisière vers le Japon début 1926, Pierre Benoit a l'intention d'épouser Renée Leflers durant la traversée.

 

La cérémonie est prévue pour se passer au consulat de France à Hong Kong. Pierre Benoit donne donc des instructions pour que les papiers administratifs nécessaires puissent y parvenir avant que le bateau sur lequel Renée et lui voyagent, l’Angkor, n’arrive à destination, de sorte que tout soit prêt pour une cérémonie romantique en territoire britannique (Hong Kong ne sera rétrocédé à la Chine que bien plus tard, en 1997).

 

Las ! Cet hyménée n’est pas du goût de la mère de Pierre Benoit qui fait tout pour saboter le projet, comme retarder l’envoi des documents. Le couple repart de Hong Kong sans avoir pu convoler en justes noces et arrive bientôt à Yokohama où les attend l’ambassadeur-poète-écrivain Paul Claudel.

 

Pourquoi tant de haine ? Parce que madame Benoit mère sait que Renée Leflers n’est pas une femme de qualité. C’est une aventurière, poursuivie par une mauvaise réputation de femme facile et d’agent double lors d'un séjour au Moyen Orient. D’ailleurs, Pierre Benoit lui-même réprouve le comportement de sa fiancée qui, aux escales, fréquente les cercles de jeu où elle joue son argent.

 

Quand le couple arrive à destination (Yokohama – Japon), ce ne sont pas les papiers nécessaires au mariage qui les attendent mais un télégramme envoyée par la propre sœur de Pierre Benoit : un télégramme qui donne à celui-ci des informations sans appel sur le pedigree de la promise : une « mère aventurière à Brest-Litovsk » (ville à l’actuelle frontière entre la Pologne et la Biélorussie où a été négociée la paix séparée entre l’Allemagne et les Bolcheviques russes en 1917 [ndlr]), un « père plusieurs fois condamné »… Quand à l’écrivain royaliste Charles Maurras, adoré de Pierre Benoit, il le dissuade de cette union dans un courrier séparé en utilisant un argument-massue : « Renoncez à ce mariage si vous voulez être élu à l’Académie Française »…

 

Ajoutons à cela que le rigide Paul Claudel, ambassadeur de France, refuse une réception officielle à un couple non marié : décidément, tout se ligue contre le mariage de Pierre et de Renée. Après plusieurs scènes et quelques mois, ce sera la rupture, fin 1928.

 

Signalons par parenthèse que c’est 27 ans plus tard, en mai 1963, à Cannes et misérablement sur un banc public, que s’éteindra Renée Leflers, vieille dame vivotant alors de traduction d’ouvrages anglais en Français et fréquentant les casinos. Malgré leur rupture, elle sera demeurée en relations épistolaires avec l’écrivain jusqu’en 1944 et les journaux (jamais avares de formules sensationnelles) la surnommeront à sa mort « la deuxième femme de Pierre Benoit ».

 

Pierre Benoit Marie Dubas

 

Pour l’heure, les cinq années qui suivent l’aventure de Pierre Benoit et de Renée Leflers se caractérisent par une plus grande abondance de production littéraire que d'histoires sentimentales (à ce qu'on en sait!).

 

En 1928c'est la chanteuse de music-hall Marie Dubas qui entre dans sa vie. Pierre Benoit adore le côté gouailleur et typiquement parisien de cette artiste de caf' conc' (café-concert).

 

Le problème de Pierre Benoit, c'est qu'on n'est jamais sûr que celui-ci ne fréquente pas, en même temps, une (ou plusieurs?) autre égérie. Ainsi Marie Dubas prend-elle un jour en flagrant délit notre homme (et le sien) attablé au restaurant avec la chanteuse à la mode Andrée Spinelly, autour d'une bouteille de champagne, et cela alors même que Pierre Benoit avait décommandé Marie... en prétextant qu'il avait du travail ! Et vlan, Marie saisit la bouteille de champagne dont elle assène un coup vigoureux sur le crâne de Pierre Benoit !

 

Pierre Benoit Spinely 1

Au vrai, Spy comme on l'appelle à l'époque, devient rapidement la maîtresse du futur académicien. C'est une meneuse de revues et une comédienne de théâtre de boulevard qui est alors très en vogue et défraie la chronique par un tempérament très libre et des réparties peu conventionnelles. En 1931, elle a 44 ans, à peine moins que Pierre Benoit, qui en a 45, qui adore sa spontanéité et sa gouaille parisienne. C'est avec elle qu'il passe les quelques jours qui précèdent la fête, donnée dans le petit village de Saint-Céré, le 27 septembre 1931 pour son élection survenue deux mois auparavant à l'Académie Française. C'est avec elle qu'il part ensuite quelques semaines au Liban.

 

Il convient, au passage, de mentionner l'étrange anecdote d'une femme nommée Marguerite Anzieu, inconnue de Pierre Benoit mais qui, pourtant, fait à cette époque indirectement irruption dans son existence. Gérard de Cortanze, dans Pierre Benoit le romancier paradoxal (2012) relate l'histoire incroyable de cette femme mariée et mère d'un enfant, fervente lectrice des romans de Pierre Benoit et qui, à cette époque, poignarde assez gravement l'actrice Huguette Duflos, laquelle joue dans une adaptation de Koenigsmark (1918) au théâtre. Marguerite Anzieu, en fait, est atteinte de bouffées délirantes : elle est persuadée d'être la victime d'un complot de la persécution de la part de... Pierre Benoit, dont elle pense qu'il lui a volé des éléments de sa vie pour écrire Mademoiselle de la Ferté (1923). Elle en sera quitte pour quelques jours de prison et une thèse du professeur Lacan sur la paranoïa.

 

 Pierre Benoit Florence Gould

 

Vers 1934, Gérard de Cortanze (Pierre Benoit, le romancier paradoxal, 2012) nous affirme que Pierre Benoit rencontre une certaine Fernande Boissière. Celle-ci  prétendra que son château, dans le Gard, aurait inspiré celui du roman Boissière (1935). C'est peu probable car il s'agit d''un chateau médiéval. En revanche, ce qui est sûr en revanche, c'est que le chateau "de Boissière" de Pierre Benoit ressemble étrangement à celui de "La Boissière", à  Saint- Vrain (Yvelines).

 

Quoiqu’il en soit, en août 1935, Spinelly reste toujours la liaison attitrée et officielle de Pierre Benoit. A cette date, ce dernier fait cependant la rencontre de la jeune Florence Gould, lors d'une cure à la station thermale réputée de La Roche-Posay (région de Poitou-Charentes) : Florence est l'épouse d'un entrepreneur américain, Franck Jay Gould, dont elle dépense la fortune amassée dans les chemins de fer. Que se passe-t-il réellement entre eux ? Mystère car cette femme a une vie mondaine et "sentimentale" riche mais complexe et instable.

 

En juin 1939, Gérard de Cortanze (Pierre Benoit, le romancier paradoxal, 2012) nous affirme encore que Pierre Benoit que passe un séjour apparemment torride à... Saint-Céré avec Betty Stockfeld, une actrice franco-australienne née en 1905...

 

La vie sentimentale de Pierre Benoit, pourtant, va bientôt basculer.

 

2 - « Honte à celui qui étale secret de ses amours » (L’Atlantide – 1919)

 

En 1939, Pierre Benoit a 53 ans. Il rencontre une jeune femme avec laquelle il se découvre des affinités : elle est d'origine landaise et de Dax. Elle est grande, sportive, naturelle. Pierre Benoit tombe sous son charme et, pour la première fois, il n'en parle quasiment pas à ses amis.

 

Il faut dire que, pour l'époque, cette idylle apparaît certes romanesque mais socialement problématique : la jeune femme en question a en fait 30 ans, elle est mariée à un monsieur Roger Malet, grand propriétaire de la région de Bayonne et elle a deux enfants, Michel et Florence. Tout cela n'est pas pour plaire aux sœurs de Pierre Benoit qui pressent celui-ci de rompre rapidement, ni au père de Marcelle (c'est le nom de l'élue du cœur de l'écrivain) qui accuse ce dernier de « compromettre » sa fille. Peine perdue, Pierre Benoit est sérieusement accroché.

 

A partir de 1942, c'est en compagnie de Marcelle Malet qu'il passe de plus en plus de temps. Lorsqu'il est incarcéré entre septembre 1944 et avril 1945 à Dax puis à Fresnes, dans le cadre d'une arrestation sans preuve suivie d'une instruction qui se révèlera dépourvue de charges réelles, Pierre Benoit pourra compter sur le soutien indéfectible de Marcelle Malet et de Florence Gould qui feront le maximum pour agiter les consciences et remuer toutes les personnages influents pour obtenir la libération de l'écrivain, début avril 1945.

 

C’est en 1946 que Marcelle Malet divorce de son mari. Le 18 janvier 1947, Marcelle Marie Thérèse Milliès-Lacroix (c’est son nom de jeune fille) convole, enfin, en justes et secondes noces avec Ferdinand Marie Pierre Benoit (c’est son nom de jeune homme). La mariée a 38 ans et le marié 60. Pour lui, c’est la première union : il ne s’était jusque-là engagé avec aucune de ses précédentes liaisons mais, comme il l’a dit dans L’oiseau des ruines (qui paraitra la même année, en 1947) « N'est-il pas d'usage de brûler à 60 ans ce qu'on a adoré à 30 ? »

 

Les deux époux vont tout faire pour faire annuler, au plan religieux, le premier mariage de Marcelle afin d’avoir, eux aussi, une cérémonie à l’église. Malgré leurs efforts et l’entregent de Pierre Benoit auprès des autorités ecclésiastiques, ils n’y parviendront cependant jamais.

 

Les jours heureux et insouciants des jeunes mariés sont cependant de courte durée : il apparait rapidement que Marcelle est malade. Elle est en fait atteinte d’un cancer, qui sera diagnostiqué formellement à l’estomac quelques années plus tard : un mot ne sera jamais prononcé ni par elle ni par quiconque de son entourage.

 

Les premiers mois voient les nouveaux époux voyager mais, à partir de 1951, Marcelle commence à faire des séjours de plus en plus nombreux et de plus en plus longs à l’hôpital.

 

Pendant une dizaine d’années, Marcelle traine sa maladie de traitements divers en médicaments importés de l’étranger, de rémissions en rechutes, de convalescences en séjours à l’hôpital. Elle accompagne Pierre Benoit dans certains de ses voyages mais son état de santé finit par avoir raison de sa capacité à accompagner celui qui fut un voyageur impénitent tout au long de sa vie. Elle lui dit un jour, de façon poignante : « Pierre, Pierre, tu ne vas pas, tout de même, me laisser mourir ? »

 

Son dernier séjour à l’hôpital se fait près de Lausanne, de la mi-avril à la fin mai 1960. Epuisée, au plus mal, elle demande à quitter la Suisse et à son mari de la ramener au Pays Basque, à Ciboure, dans leur maison dénommée... Allégria.

 

Elle est, en fait, mourante. Pour ce voyage, Pierre Benoit loue une ambulance, avec un chauffeur et une infirmière du nom de Marguerite Corthey. Le véhicule et ses passagers partent de Suisse en direction du sud (vers Grenoble) pour ensuite filer vers l’ouest. Le voyage débute le 28 mai 1960 au petit jour (5 heures du matin). Il s’annonce éprouvant et long : 1100 kms.

 

Cortanze raconte que, alors que la voiture est sur la route de Grenoble, « dans une courbe, à la sortie du village de Jussy », Marcelle est à l’article de la mort. Pierre Benoit demande qu’on arrête le véhicule, lequel s’enfile dans le premier chemin vicinal qu’il trouve. Le soleil s’est levé. Les oiseaux chantent. Là, Marcelle meurt dans les bras de son mari. Puis l’automobile repart vers le Pays Basque. C’est Marcelle morte que Pierre Benoit ramène à Allégria.

 

« Ce n’est pas bien gai » comme le disent, par litote, les dernières phrases du roman Axelle (1928).

 

Marcelle a des obsèques célébrées religieusement par l’évêque de Bayonne, qui n’a aucune raison de les refuser à une baptisée mais qui exige, tout de même, une pompe limitée (ni chant, ni cloche) : n’oublions pas, en effet, que la défunte avait divorcé (horreur) de son mari. En 1960, cette situation conjugale, banale aujourd’hui, est encore regardée de façon fort critique par la religion.

 

Dévasté et révolté par l’injustice de la mort de Marcelle, bien plus jeune que lui, Pierre Benoit vit désormais dans le souvenir de son épouse. Il a alors une idée inhabituelle quelque temps plus tard : il demande l’autorisation à l’Administration de faire élever, à l’endroit du dernier soupir de sa femme, un petit monument commémoratif. Il s’agirait d’une croix de 97 cm X 80 cm, avec une inscription sur le socle. C’est une requête pour le moins peu commune et qui n’a pas de raison valable d’être acceptée : on ne va tout de même pas élever, partout sur le domaine public et routier, des croix ou des monuments divers pour la mémoire de personnes privées. On n’en sortirait plus…

 

Pourtant, la notoriété de Pierre Benoit est telle que sa demande est assez rapidement acceptée. « Que ne pardonnerait-on à quelqu'un qui aime, n'est-ce pas ? », comme il est écrit dans L’oiseau des ruines (1947)… L’Administration y met évidemment quelques conditions. D’abord, l’érection du monument se fera aux frais du demandeur (le livre de Gérard de Cortanze nous livre même le détail du devis) et non du contribuable (on savait faire les choses proprement, à cette époque). Ensuite, les travaux devront se faire sous la supervision d’un ingénieur des Travaux Publics et des Ponts et Chaussées de l’Etat.

 

Sollicité par Pierre Benoit, l’ingénieur Gaston Morand accepte d’exécuter la tâche avec beaucoup d’enthousiasme : « Fervent lecteur de vos œuvres qui m’ont procuré tant d’heures merveilleuses, je me mets volontiers à votre disposition » et il précise que cela ne sera qu’ « un remboursement infime en regard de tous les plaisirs d’évasion que vous m’avez dispensés pendant ma jeunesse ». Sympathique et émouvant, non ?

 

Le monument est érigé quelques mois après, le 24 décembre 1960.

 

La mort de Marcelle Benoit a plongé Pierre Benoit dans la tristesse mais, pour le clin d’œil, signalons qu’il a, pour se changer les idées, passé deux semaines au mois d’août 1960 dans la station thermale de La Roche-Posay où il a retrouvé… Florence Gould, à laquelle il n'avait jamais cessé d'écrire des lettres d'amor, même durant le temps de son mariage avec Marcelle !...

 

3 - A la recherche de la croix de Marcelle

 

Dans sa biographie de Pierre Benoit (Le romancier paradoxal, 2012), une fois la question de la mort de Marcelle évoquée, Gérard de Cortanze passe à autre chose. Ah çà ! C’est un peu court !... Où est-elle, la croix, exactement ? me suis-je demandé rapidement. Là-dessus, Gérard de Cortanze ne nous apprend rien. Il ne fournit aucun emplacement précis, ni même aucune photographie. Clairement : il s’en fiche pas mal, laissant son lecteur (votre serviteur) haletant et désemparé.

 

Je cherche alors mais, contrairement à ce que je pense, l’endroit n’est pas facile à localiser : les indications du livre sont très laconiques (et partiellement erronées, on va le voir), il y a peu dans l’ouvrage et rien sur le web. Ce sujet n’intéresse personne.

 

Sauf moi.

 

Et puisqu’il faut tout faire soi-même dans ce pays, à mes heures perdues, armé de Google map, je me lance SUR LA TRACE DE LA CROIX PERDUE DE MARCELLE BENOIT !

 

Revenons aux (maigres) sources.

 

Pierre Benoit Marcelle 1

 

Pour raconter ce voyage dans le livre Pierre Benoit le romancier paradoxal (2012), son auteur Gérard de Cortanze se fonde essentiellement sur le texte-hommage quasi-hagiographique  Le grand amour de Pierre Benoit écrit par Georges Simenon (le « père » du commissaire Maigret). Ce texte est un article qui a paru dans le périodique Les nouvelles littéraires deux ans après les faits tragiques (soit le 8 mars 1962). Or, Georges Simenon lui-même, pour parler de ce voyage, emprunte les mots d’une lettre que lui avait adressée Pierre Benoit, fin juin 1960. Voici ces mots :

 

22 juin 1960.

Cher Georges, Ne me laisse pas sans nouvelles. Moi, je suis en effet dans mes projets de revenir là-bas, pour revoir Lausanne, et le petit village de Savoie où la pauvre Marcelle est morte le 28 mai, à six heures du matin. Tâche de ton côté de l'identifier - c'est un petit village du nom de Jussy, entre Genève et Annecy. Je le reconnaîtrais entre mille. Après le second poste frontière français. Tu le trouveras sur la carte 74 Michelin. Une carte d'état-major serait préférable.

 

Par conséquent, ni Simenon ni Cortanze ne se sont déplacés sur les lieux mêmes du drame et ils parlent tous deux de lieux qu’ils n’ont jamais vus…

 

Alors, où est le village de Jussy ?

 

« Après le second poste frontière » dit Pierre Benoit à Georges Simenon. Pas très facile. Je trouve tout de même un village de Jussy au sud du lac Léman, en Suisse : c’est sûrement là. J’y « vais » virtuellement (sur internet) et j’explore toutes les routes autour et notamment les « sorties » du village. Mais rien. Pas de croix. Les chemins ? Rien.

 

Alors je réfléchis… Car la localisation du village de Jussy en Suisse souffre de deux faiblesses.

 

D’abord il est situé au sud du lac Léman : cela voudrait donc dire que, pour se rendre de Lausanne à Grenoble, Pierre Benoit aurait contourné le lac par l’est (via le poste-frontière de Saint-Gingolph, pour ceux qui, comme votre serviteur, connaissent le coin) au lieu de le faire par l’ouest en passant par Genève (un trajet plus court et direct donc plus plausible)… Toutefois, pour quelqu’un d’aussi « paradoxal » que Pierre Benoit, l’argument n’est pas totalement déterminant.

 

Ensuite, en quoi aurait-on recours aux services d’un ingénieur français des Ponts et Chaussées...en territoire suisse ?

 

Non, tout cela ne tient guère la route… de Jussy, c’est le cas de le dire ! Tout est à recommencer : il faut chercher en France.

 

Or, en France… aucun village ne porte ce nom de Jussy ! Le village aurait-il changé de nom ? Peu probable même si cela reste possible. Cortanze se serait-il trompé ? Où est sa « route départementale 201 » dont on ne trouve pas trace. Perplexe, j’en viens même à douter de la mémoire de Pierre Benoit !... Pourquoi pas ? Je suis déboussolé.

 

Que faire ?

 

Alors je reprends mon bâton de pèlerin (virtuel) et j’arpente la route qui va de Lausanne à Grenoble : j’avance durant des kilomètres, je traverse d’innombrables villages, je passe dans des villes, je franchis des rond points, je longe des tas d’édifices, des parkings et mille choses qui, évidemment, en 1960, n’existaient pas...

 

Et là ! Là ! Soudain… J’arrive à un village, un village qui porte le nom de « lieu-dit Jussy…. commune d’Andilly » ! Eurêka ! Le village de Jussy n’existe plus en tant qu’entité administrative, c’est pour cela qu’il est aujourd’hui « invisible ». Il a été rattaché, depuis 50 ans, à la commune toute proche d’Andilly, elle, bien identifiable ! Quant à la RD 201, c’est désormais la RD 1201

 

Donc, ça y est, j’y suis ! Et je suis dans une courbe. Mais cette courbe est à l’entrée et non à la sortie de Jussy (ainsi que le disent Pierre Benoit et Gérard de Cortanze, plus forts en histoire qu’en géographie), puisqu’on descend de Lausanne vers Grenoble et non l’inverse... Ah ! Le sens de l’orientation des poètes et des écrivains, c’est quelque chose…

 

Bon. Mais où est le « chemin vicinal » où l’ambulance transportant Marcelle a du s’arrêter en catastrophe ? Il n’y en a plus aujourd’hui : l’expression pittoresque « chemin vicinal » a été remplacée par le terme technocratique de « voie communale »… Ca n’apporte rien mais cela fait plus savant : c’est le « progrès ».

 

Croix-Jussy-Andilly-Marcelle-Benoit.JPG

 

Je cherche partout. Sont-ce les chemins qui montent ? Ceux qui descendent ? Je m’oriente : la voiture arrive de Lausanne (sens nord -> sud) avec sur la gauche la montagne (l’amont) et sur la droite la pente (l’aval).

 

Si le véhicule se gare rapidement, il sort vraisemblablement à droite (en aval) et non à gauche (côté montagne, ce qui obligerait à traverser la route).

 

Précisément, je repère un accotement avec un parking (la route, par ailleurs, a manifestement été élargie quand je la compare à de veilles photos du milieu du XXème siècle). Mais aucune croix. L’aurait-on (sacrilège !) retirée pour y mettre à la place de vulgaires tables de restauration pour touristes et routiers affamés ?

 

Pas de croix à proximité immédiate de la route, mais rien ne dit qu’elle n'ait été déplacée un peu plus loin, sur la… voie communale qui, justement, part du parking. Je dirige alors ma caméra, je zoome et…. et….

 

Elle est là ! La croix ! (non pas « de l’aigle » comme crie Tintin dans Le Trésor de Rackham le rouge) mais la croix « de Marcelle » ! J’exulte. Je vous en donne la photo. Si un jour je passe dans le coin, je m’arrêterai, c’est sûr.

Pierre Benoit Jussy croix

 

Dans cette attente, pour me récompenser de mes efforts, l'Association des Amis de Pierre Benoit m'a aimablement autorisé à partager avec vous certains des clichés rarissimes et personnels qu'elle a en sa possession. J'adresse à ses membres des remerciements bien sincères pour l'aide apportée à la finalisation de cette chronique.

 

Cette longue étude achevée, que reste-t-il aujourd’hui de Pierre Benoit ?

 

De nombreuses rues et avenues, d'abord.

 

Saint-Paul-lès-Dax (près de Dax, comme son nom l’indique et situé, très précisément, au nord de cette ville) fut la maison familiale de l’enfance de Pierre Benoit, très attaché à la région des Landes dans laquelle il situe notamment la majeure partie de l’intrigue de ses romans L’oiseau des ruines et Mademoiselle de la Ferté.

 

Dans le premier, il décrit longuement (et avec enthousiasme) les chasses à pied et les parties de pêches du héros au sud de Sainte-Eulalie-en-Born (une bourgade située au sud du bassin d’Arcachon, soit un peu plus de 100 kms au nord-ouest de Dax) : « Les rendez-vous d'amour les plus passionnés sont bien inférieurs en émoi à la moindre partie de pêche ou de chasse » dit l’auteur. Dans ce paysage sauvage de marais à l’époque assez insalubres (l’action se déroule en 1902), il situe l’existence isolée d’un couple et de leur fille Agathe dont le héros fait la rencontre fortuite. La ville a-t-elle rendu un hommage quelconque à l’écrivain pour cette œuvre ? Non point. Rien. C'est aussi désertique que les marais dans lesquels pataugent vainement le héros à la recherche d’un gibier qu’il ne trouvera jamais.

 

Saint-Paul-lès-Dax, en revanche, a offert un hommage – clin d’œil à Pierre Benoit : les trois premiers kilomètres de la route qui mènent des faubourgs de Saint-Paul-lès-Dax à Castets (soit : du sud vers le nord) porte le nom d’  « avenue Pierre Benoit » ! Pourquoi ? Parce que c’est le long de cette route que Pierre Benoit  situe la maison de Mademoiselle de la Ferté (« La crouts ») et celle de la famille de son ex-fiancé (« La pelouse », dont la description est en fait celle de la maison « Les platanes » : la propre maison de la grand-mère de Pierre Benoit).

 

En 1956, l’expédition menée par Henri Lhote dans le Tassili (sud-est de l’Algérie) découvre des peintures rupestres datant de 10 000 ans avant Jésus-Christ (Néolithique). L’une d’elle représente une femme que les scientifiques nommeront… « Antinéa ». Quant à la montagne volcanique Akar-Akar, où l'on peut également voir des gravures et qui culmine à 2 132 mètres d'altitude, elle est aujourd’hui également nommée… « château d'Antinea » par référence au roman L’Atlantide (1919) !

 

Pierre Benoit est donc toujours parmi nous à de nombreuses occasions..

 

Alors, si vous partez voyager, relisez Pierre Benoit et vous découvrirez l’Irlande comme dans La chaussée des géants (1922), la Corse comme dans Les Agriates (1950) près de Calvi ou Madagascar comme dans Le commandeur (1960)… Entre autres !

 

Si vous ne partez pas voyager, relisez quand même Pierre Benoit  car « on prend le « Benoit », on coupe [on ouvre- ndlr] on penche le nez... adieu, on a quitté le monde extérieur » (Paul Voivenel – 1931).

 

Et puis, messieurs, si vous tombez sous le charme d’une femme dont le prénom commence par un A, prenez garde qu’elle ne vous fasse… mourir d’amour !

 

Pierre Benoit 1-copie-1

 

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2013 Tous droits réservés.

 

BIBLIOGRAPHIE & INFORMATIONS 

Les Amis de Pierre Benoit (incontournable et officiel)

Maurice THUILIÈRE "Pierre Benoit (1886-1962) – L’homme nomade et l’écriture perpétuelle" (Académie des jeux floraux, Toulouse, 4 décembre 2012).

Johan Daisne, Pierre Benoit ou l’éloge du roman romanesque, A. Michel, 1964

Jacques-Henry Bornecque, Pierre Benoit, le magicien, A. Michel, 1986

Edmond Jouve, Gilbert Pilleul, Charles Saint-Prot, Pierre Benoit, témoin de son temps. Actes du colloque organisé par l'Association des écrivains de langue française, A. Michel, 1991

Bernard Hue, Littératures de la péninsule indochinoise, Karthala, 1999

Jean-Paul Török Qui suis-je ? Benoit, Pardès, 2004

Gérard de Cortanze, Pierre Benoit, le romancier paradoxal, A. Michel, 2012

 

Et si le roman  La cinquième nouvelle  vous ouvrait la porte de questions jusqu’ici soigneusement cachées ?

En 1935, la pétulante Marie Dubas chante "C'est toujours ça d'pris"

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