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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1853 : VICTOR HUGO, l'homme qui parlait aux TABLES (2)

Publié par Sho dan sur 25 Janvier 2012, 01:05am

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Victor Hugo rejette la perspective d’une domination des consciences par la science (le « scientisme »). Cet affreux matérialisme conduit en effet l’individu à ne pas tenir compte de moyens intéressants pour élargir sa conscience : l’« analogie » des Théosophes antiques, l’intuition, l’écoute des voix intérieures…

 

D’ailleurs, Hugo fustige les scientifiques qui démissionnent intellectuellement devant ce qu’ils ne peuvent expliquer : les effets du chloroforme (l’inconscience), la catalepsie (le fait que les muscles puissent se figer brutalement), l’homéopathie, l’hypnose, les convulsionnaires, la prémonition, les esprits frappeurs, les fakirs mangeurs de feu et charmeurs de serpent sont autant d’occasion où ces scientifiques, au lieu de creuser la question, se « soustraient au devoir scientifique ». Ils refusent de s’emparer de ces domaines. C’est navrant car, de ce fait, ils « laissent la foule en proie à des visions […] au bénéfice des charlatans ». Et Victor Hugo lance un avertissement : « Où Laplace se récuse, Cagliostro parait ! ». [ndlr : Laplace fut un mathématicien, astronome et physicien (1749 – 1827) tandis que Joseph Balsamo, le « mage » Cagliostro fut un aventurier pratiquant l’hypnose et la magie (1743 - 1795)]

 

Dès lors, pour Victor Hugo, si le scientifique délaisse ces questions, le poète doit se les approprier afin d’éviter que les charlatans ne s’en emparent. Dans ce cadre, la mort de sa fille Léopoldine, en 1843, lui est apparue comme un drame brutal, inacceptable au plan personnel et porteur d’interrogations plus vastes. Il s’est mis à prier, à devenir superstitieux et, en 1847, il a participé à des séances de « magnétisme » pour entrer en contact avec l’âme de Léopoldine qui, il en est persuadé, doit se trouver quelque part.

 

Sans succès. 

Victor Hugo exil Jersey

Alors, quand Delphine de Girardin, en ce jour du 6 septembre 1853, ouvre à Hugo la perspective de dialoguer avec un monde invisible, comment celui-ci pourrait-il refuser ? Dès le lendemain mercredi 7 septembre 1853, Victor et Delphine se mettent, seuls, autour d’une table (personne d’autre ne veut participer).

 

Résultat ?

 

Rien. Le meuble reste « muet ».

 

Mais on ne se décourage pas. Au lieu d’une table carrée, on va en acheter une qui soit ronde et plus légère et, le jeudi, on recommence. Résultat : rien. On réessaye le vendredi : rien. Le samedi : rien. Cela devient lassant, convenons-en. On réessaye malgré tout encore le dimanche et, cette fois…

 

 

C’était la première séance…

 

Cette fois il y a un monde fou (à lier…) qui assiste à l’expérience : Victor Hugo, Delphine de Girardin, les deux Adèle Hugo (mère et fille), Charles Hugo et François-Victor Hugo (les fils), le poète et dramaturge Auguste Vacquerie (frère du gendre d’Hugo, disparu avec sa femme Léopoldine), l’homme politique de Tréveneuc (un républicain exilé à Jersey comme Hugo) et le général Le Flô (un monarchiste lui aussi exilé par Napoléon III mais pour des raisons inverses !). Seuls Delphine de Girardin et Auguste Vacquerie posent leurs mains sur la table pour tenter de la faire parler. Les autres, derrière, observent, en rond autour des médiums. Et, à l’étonnement de tous, cette fois, la table… tressaille, elle bouge, elle se soulève et elle se met à frapper des pieds !

 

Elle répond, en frappant des coups qui permettent de trouver les lettres (« A » : 1 coup, « B » : 2 coups ; « C » : 3 coups, etc… : assez fastidieux, reconnaissons-le) aux personnes présentes qui, maintenant, posent des questions à voix haute. Qui parle ? C’est un esprit, il s’exprime en des mots courts, pas toujours clairs mais dont on tente d’interpréter le sens. Il commence d’ailleurs par se plaindre de l’incrédulité de M. de Tréveneuc, l’« esprit fort » de l’assistance ! Le mystérieux interlocuteur explique qu’il est celui d’une femme décédée… Que celle-ci est envoyée par le Bon Dieu. Qu’elle est heureuse quand on prie pour elle. Et qu’elle reviendra si on l’interroge de nouveau.

 

Franchement, pas mal pour un dimanche !...

 

Il est maintenant une heure du matin. Un procès-verbal est dressé de ces étranges faits. Quant à Hugo et sa femme Adèle, ils en sont convaincus au-delà de toute rationalité (par ailleurs difficile à conserver en l’espèce !) : c’est l’esprit de leur fille Léopoldine qui s’est manifesté.  

tables tournantes XIXe siecle

Dès le lendemain soir, donc, lundi 12 septembre 1853, on refait une séance. Delphine de Girardin doit en effet repartir le mardi suivant et, puisqu’on tient le médium sous la main et que le guéridon semble coopératif, c’est l’occasion de se remettre à table ! Et, de nouveau, la table répond ! A bien y réfléchir, cette séance, comme toutes les autres, présente un caractère proprement hallucinant, jugez-en. Après quelques mots incompréhensibles (c’est de l’Assyrien, rassure la table…), l’esprit s’exprime (enfin) en Français. Elle répond aux questions de Victor Hugo, de façon assez laconique et pas toujours claire...

 

-          As-tu une communication à nous faire, demande le poète ?

-          Lumière, dit l’esprit

-          Connais-tu l’âme qui est venue hier ?

-          Non

(…)

-          Que faut-il faire pour qu’elle revienne ?

-          Espérance

 

Dans l’ensemble, c’est la déception parmi les invités : Léopoldine (à condition que ce soit elle) ne viendra pas ce soir. Heureusement, le moral remonte grâce aux autres questions de Delphine de Girardin :

 

-          Sais-tu que celui qui t’interroge est un grand poète, demande-t-elle à l’esprit ?

-          Oui

-          Nomme un de ses ouvrages…

-          Notre-Dame de Paris

 

Formidable : Victor Hugo est célèbre, même jusque dans l’Au-delà...

 

Enhardi, Hugo interroge l’esprit sur l’Au-delà, les autres esprits, leur forme, etc… L’esprit dit s’appeler Amélia, une jeune française décédée il y a trois ans. Elle précise qu’elle voit les autres esprits sous la forme de la jeunesse et qu’il ne faut pas avoir peur de la mort. Voilà un esprit rassurant mais...

 

Mais brusquement, les réponses deviennent confuses.

 

 

Une table qui ne manque pas d’esprits

 

Delphine de Girardin pense que ce n’est plus le même esprit qui commande la table, laquelle s’agite maintenant furieusement dans tous les sens sous les mains des invités. Elle tape et l’on égrène l’alphabet. L’esprit se nomme B… O… N… AP…A… Bonaparte ! Mais, demande Hugo, « le Grand » (Napoléon 1er) ou… « le Petit » (Napoléon III, objet de toutes les critiques d’Hugo) ? Et la table répond qu’elle est agitée par l’esprit de... Napoléon III, envoyé sur ordre de son oncle Napoléon 1er ! Devant cette situation loufoque, les participants concluent qu’ils peuvent donc communiquer avec les esprits de personnages vivants mais obéissant aux ordres des morts ! « Ah ! Scélérat, dit Hugo, je te tiens ! »

 

On nage en pleine surréalisme. Et la séance va durer trois heures. 

napoleoniii.jpg

L’esprit de Napoléon III est assez loquace et se prête avec bonne grâce et avec une surprenante humilité à l’interrogatoire hugolien (« Souffres-tu de ton crime ? », « Penses-tu aux proscrits ? », « Est-ce moi que tu crains le plus au monde ? »…). Il n’a toutefois pas vraiment le don de double vue. Ainsi prédit-il que Napoléon III mourra dans deux ans (soit 1855), il annonce l'avènement des Etats-Unis d'Europe et indique que Napoléon III ne fera pas la guerre en orient. En fait, Napoléon III mourra en 1873, il fera la guerre en orient (et avec succès : victoires de Sébastopol, de Malakoff) et, pour ce qui est de réaliser les Etats-Unis d'Europe, il faudrait déjà virer Manuel Barroso...

 

Bon, à deux heures et quart du matin, on s'arrête enfin ces élucubrations.

 

Une première constatation s'impose comme une évidence : si la table a « parlé », les esprits qui l'ont animé ont abordé les deux sujets qui taraudent Hugo jusqu'à l'obsession : sa chère fille disparue Léopoldine et Napoléon III, l'infâme dictateur parjure. Plutôt curieux, non ?

 

Évidemment, on ne va pas s'arrêter en si bon chemin. Le lendemain soir, on remet à nouveau le couvert ! Cette fois, l'esprit qui parle s'appelle « l'Ombre ». Après un dialogue un peu abscons, l'Ombre cède la place à... Chateaubriand (décédé cinq ans auparavant, en 1848, et inhumé sur rocher face à Saint-Malo), lequel indique à Hugo que « la mer me parle de toi » et que, à propos de Napoléon III ses « os ont remué » ! Cela confirme donc l’adage selon lequel des évènements choquants pourraient conduire des défunts à se retourner dans leur tombe !?

 

Après Chateaubriand, c'est Vulcain qui apparaît, puis divers personnages politiques de l'époque, puis Dante puis Racine et Césarion (le fils de César et Cléopâtre) !

 

Ah, chez les Hugo, on reçoit du beau linge ! L'Histoire, au sens large, se presse, non pas au portillon, mais au guéridon ! Franchement, si je pouvais interroger tous ces esprits, je vous en écrirais, moi, des chroniques épatantes. Mais voilà, pour cela, il faudrait être Victor Hugo...

 

Alors revenons à celui-ci. La machine est lancée et le spiritisme va devenir pour le poète une véritable addiction : tous les soirs, il faut à Hugo sa « dose » de « table ». Les esprits font quasiment la queue pour lui parler et la file d'attente est longue. De septembre 1853 à juillet 1855, Hugo reçoit dans son salon une foule de personnages et de concepts. Il les interroge, les écoute et note par le menu tout ce que les esprits qui se manifestent lui disent (lui disent… en Français car les esprits, fort heureusement, parlent la langue de Molière !). Il va en tirer une somme astronomique de procès-verbaux qui ne seront publiés, et donc réellement étudiés, qu’en 1923.

 

Ces « esprits », je les ai classés par ordre d’apparition dans l’Histoire en vous en rappelant les principales caractéristiques.  

 

Antiquité

 

-        Moïse : le célèbre prophète fondateur du Judaïsme auquel on attribue l’écriture des 5 livres majeurs (parmi plus de 20) qui composent la Bible ainsi que la rédaction des dix commandements bien connus de Charlton Heston

-        l'Anesse de Balaam : l’animal biblique qui refusa (avec l’obstination caractéristique de son espèce et aussi de certains individus de ma connaissance…) de convoyer son maître car celui-ci était envoyé par son pharaon pour maudire les Juifs…

-        Isaïe (v. 766 av. JC – v. 701 av. JC) : le plus prophétique de tous les prophètes de l’Ancien testament, une sorte de Madame Soleil du messianisme

-        Eschyle (v. 526 av. JC – 456 av. JC) : le dramaturge grec qui révolutionna le théâtre en inventant tout à la fois le… deuxième acteur, le dialogue et l’action, à une époque où l’on ne connaissait que le one-man-show hellène

-        Platon (v. 428 av. JC – 348 av. JC) : le génial philosophe qui expliqua que la Cité devait être organisée exclusivement en fonction du Bien et de l’intérêt général (on attend toujours la mise en œuvre de ses idées…)

-        Socrate (v. 469 av. JC – 399 av. JC à Athènes) : le père de la philosophie qui but la cigüe jusqu’à la lie après avoir été condamné par ses contemporains qu’il avait abreuvé de maximes qui ont traversé les siècles (« Connais-toi toi-même », « Il n’y a point de travail honteux »). L’ingratitude des peuples, c’est quelque chose…

-        Aristote (384 av. JC – 322 av. JC) : le disciple de Platon qui fut le précepteur du futur Alexandre le Grand et s’attacha à favoriser l’observation et l’empirisme dans la réflexion philosophique. Pour lui, après de puissantes cogitations, la poule était avant l’œuf (je vous expliquerai le raisonnement une autre fois…)

-        Hannibal (247 av. JC – 183 av. JC) : le général carthaginois (Carthage est en actuelle Tunisie) qui, dans le cadre des guerres entre Carthage et Rome (les guerres puniques) tenta d’attaquer Rome par le nord et, pour ce faire, traversa l’Espagne et franchit les cols des Pyrénées et des Alpes à dos d’éléphant et sans dopage …

-        Jésus (1 – 33) : On ne présente plus (même si on ne connait pas forcément correctement…)

-        le Lion d'Androclès : le lion légendaire qui épargna un esclave chrétien livré au supplice par les Romains car il avait reconnu celui qui lui avait autrefois soigné une patte, témoignant là d’une reconnaissance que l’on aimerait trouver chez certains humains…

 

Moyen Age 

Charles-VII-couronnement.jpg

 

 

  • Mahomet (570 – 632… du calendrier chrétien) : le dernier prophète monothéiste auquel Victor Hugo aurait pu demander « L’Arabie, c’est où, dites ? » (auquel cas Mahomet aurait vraisemblablement aurait répondu « Par là, mec… »)
  • Jeanne d'Arc (1412 – 1431) : il n’est pas dit si la Pucelle d’Orléans éclaira à Victor Hugo les zones d’ombre sur lesquelles les historiens se penchent aujourd’hui : simple bergère ou fille de petite noblesse ? Autodidacte charismatique ou jeune fille bien élevée et instrumentalisée ? Instrument de propagande royale habile ou boulet des grands aristocrates de la cour ?
  • Martin Luther (1483 – 1546) : le moine augustin allemand fondateur du Protestantisme, guère en odeur de sainteté…

 

Renaissance

 

  • Shakespeare (1564 – 1616) : le tragédien britannique qui ne pouvait manquer de répondre à l’appel de celui qui avait qualifié son œuvre de « poésie illimitée »
  • Galilée (1564 – 1642) : le physicien et astronome italien qui ne pouvait que constater que les tables, elles aussi,… tournaient !
  • Marion de Lorme (1611 – 1650) : la courtisane qui fut (entre autres) la maîtresse du cardinal de Richelieu aura pu inspirer Alexandre Dumas pour son personnage de Milady de Winter (Les trois mousquetaires) mais elle fut surtout l’héroïne d’une pièce de théâtre de… Victor Hugo (1831), interdite pendant 2 ans par la censure du roi Charles X… - Molière (1622 – 1673) : l’auteur le plus joué au théâtre français serait-il un esprit frappeur… imaginaire ?

 

Temps modernes

 

  • Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1718) : le philosophe des Lumières qui préféra « être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés » en rêvant solitairement…
  • Denis Diderot (1713 – 1784) : l’érudit écrivain des Lumières (guère fataliste mais, au contraire, partisan de l’esprit critique afin d’éclairer le monde) auquel il importait peu que ses « idées fussent adoptées ou rejetées, du moment qu’elles retenaient l’attention » de son lecteur. Tout le contraire de nos politiciens actuels…
  • Voltaire (1694 – 1778) : l’écrivain François-Marie Arouet, qui fut le fer de lance des Lumières et de l’anticléricalisme, le pourfendeur des injustices et le contempteur inlassable des ignorances et des superstitions
  • Charlotte Corday (1768 – 1793) : la native de Caen qui assassina le révolutionnaire (ultra) Jean-Paul Marat dans un geste qui lui valut la guillotine et un tableau du peintre David…
  • Jean-Paul Marat (1743 – 1793) : la victime de la précédente…
  • Robespierre (1758 – 1794) : le révolutionnaire qui instaura la Terreur mais à la carrière duquel il fut finalement coupé court…
  • Cagliostro (de son vrai nom Joseph Balsamo, 1743 – 1795) : l’habile escroc et aventurier italien, qui prétendait avoir découvert un élixir de longue vie et pouvoir prédire l’avenir, avait surtout la capacité incroyable de vivre aux dépens de ceux qui l’écoutaient. Il échappa de justesse aux poursuites judicaires de l’effarante « Affaire du collier » de Marie-Antoinette, une affaire d’argent et de sexe qui porta un lourd préjudice au pouvoir royal en 1785.
  • Lord Byron (1788 – 1824) : Peu connu du grand public en France, le poète et dramaturge britannique révolté, sulfureux et iconoclaste qui ne pouvait manquer de répondre à l’appel du plus grand romantique français…

 

…mais Victor Hugo dialogue aussi avec l'Idée, la Prière, le drame, la Tragédie, la critique, la Mort, le Vent de la mer, etc...

 

 

Des esprits très hugoliens

 

François-Victor, le second fils de Victor Hugo se montre assez sceptique vis-à-vis des mystérieux interlocuteurs qui s’expriment. « Mais pourquoi nier l’évidence, dit Hugo ? (…) Pourquoi trouver surnaturel ce qui est naturel ? Pour moi, le surnaturel n’existe pas, il n’y a que la nature. Et pour moi, il est naturel que les esprits existent ! »

 

Le doute, cependant, s’insinue au fil des expériences : on observe que la table est très prolixe dès que Charles Hugo y pose ses mains. Qu’il n’assiste pas aux séances de spiritisme ou qu’il soit fatigué ? La qualité du dialogue est vite décevante. Mais quand il est là, c’est parfois un véritable torrent de mots, un déferlement de formules poétiques d’une parfaite veine hugolienne qui submerge les participants !

 

Ainsi s’exprime la Mort, le 19 septembre 1854 : « Tout grand esprit fait dans sa vie deux œuvres : son œuvre de vivant et son œuvre de fantôme. Dans l’œuvre du vivant, il jette le monde terrestre, dans l’oeuvre du fantôme, il verse le monde céleste (…) Tandis que le vivant fait ce premier ouvrage, le fantôme pensif, la nuit, pendant le silence universel, s’éveille dans le vivant (…) Lève-toi, debout ! dit-il au vivant. Il fait grand vent, les chiens et les renards aboient, les ténèbres sont partout, la nature frissonne et tremble sous la corde du fouet de Dieu. Les crapauds, les serpents, les vers, les orties, les pierres, les grains de sable nous attendent : debout ! (…) Je t’emporte avec moi. L’éclair, notre pâle cheval, se cabre dans la nuit. Allons, sus, assez de soleil. Aux étoiles ! Aux étoiles ! Aux étoiles ! »

 

On dirait de l’Hugo…

 

Je vous fais évidemment grâce de l’intégralité des notes prises par Charles pendant des heures, des jours et des nuits entières, à l’issue desquels se retrouve à bout de force… Car Hugo, dans ses conversations avec les esprits, ne se prive pas de leur faire des remarques de style : répétition, rime pauvre… Et ses interlocuteurs, s’exécutent, réajustent leur phrase et s’efforcent d’améliorer leur style !

 

Non seulement Victor Hugo écoute donc les esprits mais il leur en remontre au plan littéraire ! Et les textes qui sortent des mains de Charles (qui demeure le greffier en chef de ces envolées spirites) suscitent l’étonnement et l’exaltation d’Hugo lui-même devant ce prodige. Ce dialogue avec les esprits qui lui fournit tant de textes, ce phénomène étrange de littérature spirite, cet interlocuteur invisible mais présent qui lui parle avec tant d’emphase et de drame, Hugo l’appelle joliment « la Bouche d’ombre ».

 

 

Psychose, névrose et prose…

 

Hugo se passionne pour ses séances de dialogue et, simultanément, il n’écrit plus, il ne lit que peu, il ne s’intéresse plus à l’actualité qui, pourtant, est riche : Napoléon III et l’Angleterre, depuis mars 1854, ont déclaré la guerre à la Russie qui menace l’Empire ottoman afin d’avoir un accès aux mers chaudes grâce à la mer Noire. Et si une défaite emportait le régime impérial ? Mais faut-il vraiment souhaiter une défaite de la France ?... Vastes débats. Qui ne passionnent pas le moins du monde Victor Hugo.

 

Une seule chose, au vrai, l’intéresse : « ses tables ».

 

Ce n’est pas le cas de Juliette Drouet, la maîtresse d’Hugo installée non loin de là, dans sa maison de Nelson hall. Elle, elle ne cesse de pester. Quand Hugo vient la voir le jour, il ne lui parle que de ses nuits agitées où il dialogue avec les esprits de Molière ou de Socrate. Alors, elle écrit, non sans humour, à son « Toto » comme elle le surnomme affectueusement : « Couchez-vous et dormez. (…) Moi, je n’ai pas de table complaisante qui me donne des sujets tout faits, chapitre par chapitre. (…) Sur ce, je vous cogne mes plus tendres sentiments ».

 

Pendant ce temps, Hugo, outre les dialogues qu’il mène avec ses tables, fait aussi des expériences de « dessin automatique » en se livrant à d’étonnants croquis qui intéresseraient volontiers les psychiatres habituels du café du commerce…

 

Et pour se détendre, il marche, nage, monte à cheval. Il ne boit plus de vin (c’est trop cher) mais de la bière et condamne l’usage du tabac à la maison. Une vie saine, quoi, qui devrait lui laisser l’esprit clair.

 

Rien n’est moins sûr. A force de fréquenter les esprits, on peut craindre que Hugo ne voit vaciller le sien propre, d’esprit… Il est vrai que les histoires que l’on raconte dans le coin peuvent donner lieu à quelques frissons. Dans cette île battue par les vents, on murmure que cinq fantômes hantent la côte non loin de la maison d’Hugo : celui d’un décapité, ceux de trois meurtriers et une mystérieuse « Dame Blanche », soupçonnée d’un infanticide…

 

Brrr…

 

Dame-Blanche.JPG

Or, le 20 mars 1854, un nouvel interlocuteur se présente « à table ». Et cet interlocuteur est… une interlocutrice. C’est la Dame Blanche ! Elle fait exécuter un dessin qui la représente. Et elle fixe rendez-vous sur la grève pour la nuit même à trois heures du matin, mais elle prévient qu’elle n’apparaîtra qu’à une seule personne ! Sur ce, tout le monde va se coucher.

 

Victor Hugo racontera alors, le lendemain qu’il ne put trouver le sommeil avant une heure du matin, moment à partir duquel il s’assoupit. Puis, à trois heures du matin, pile, il entendit la sonnette de la maison retentir « dans le calme profond de la nuit de la façon la plus claire et la plus distincte », ce qui le réveilla. Mais personne d’autres, cependant…

 

Alors Hugo éteignit sa bougie (qui était restée allumée). Il se leva et regarda par les interstices des volets. Il regarda la mer : « calme ». Il scruta la nuit : « blafarde ». Il observa la terrasse : « déserte ». Bref, que vit-il ?

 

Rien.

 

Et pourtant, depuis ce jour, dira-t-il « Je ne me couche plus jamais sans une certaine terreur et, lorsque je me réveille la nuit, je me réveille avec des frissons, j’entends des esprits frappeurs dans ma chambre, avec du bruit » ! Et ces bruits, ces craquements, ces coups, ces frottements, tout cela l’accompagnera tout le reste de sa vie, où qu’il soit, même lorsque ceux qui étaient présents avec lui à Jersey auront disparu.

 

Névrose hallucinatoire ? Diableries malignes ? Hugo n’aura, semble-t-il, pas interrogé les tables impunément…

 

Dans cette atmosphère confinée, étriquée, marquée par le seul horizon maritime, les mornes plages sous la pluie et un cercle toujours identique d’individus livrés à eux-mêmes, à l’attente, à la lassitude et à une forme d’enfermement, il y a de quoi devenir fou…

 

Et c’est précisément ce qui se passe, un jour, pour le dénommé Jules Allix, un activiste révolutionnaire lui aussi exilé à Jersey par le gouvernement de Napoléon III ! Il est soudain pris, en octobre 1854, d’une crise de folie furieuse au cours d’une séance de spiritisme ! Aux prises avec une folie meurtrière (qui ne fera pas de victime, il faut bientôt l’interner (il le restera d’ailleurs quasiment douze ans, même après son retour d’exil de Jersey puis qu’il sera pensionnaire à Charenton)…

 

De ce jour, Hugo, d’un coup, met un terme définitif aux expériences spirites des tables tournantes. Une époque se clôture brutalement et définitivement.

 

Pendant un an, Hugo demeure encore à Jersey. Il reprend alors ses attaques littéraires contre le gouvernement français de Napoléon III : un activisme journalistique qui insupporte de plus en plus la couronne britannique. Le 27 octobre 1855, on lui signifie qu’il est désormais persona non grata à Jersey, qu’il devra quitter le 2 novembre suivant. En quelques jours, il fait ses valises et débarrasse le plancher de Marine Terrace.

 

C’est ce qu’il fera en partant… pour Guernesey.

 

 

Evacuations, contemplations et conclusions

 

Il est temps de faire un bilan de cette époque étrange, riche en émotions, en sensations, en frissons, en introspections et en créations (et j’aurais encore des rimes en « sions », n’ayez crainte !)

 

Ainsi l’historien Robert Kopp (au propos pas toujours limpide, il faut le préciser) synthétise-t-il la période en observant que sur « cette petite île peuplée d’exilés, tantôt exaltés, tantôt déprimés, toujours impatients », « Victor Hugo, paralysé dans son action politique immédiate, se souvient qu’il est un grand poète romantique […] Les tables tournantes le poussent à faire son deuil [de la mort de sa fille Léopoldine, ndlr] et créent un climat favorable à l’éclosion des Contemplations » (magazine L’Histoire n°261, janvier 2002).

 

En 1856, Hugo publiera ainsi sous ce nom de Contemplations un ensemble de 158 poèmes organisés en 2 thèmes (Autrefois et Aujourd’hui), chacun de 3 livres. Hugo utilisera-t-il des vers parmi ceux longuement dictés par la Bouche d’ombre ? Non. « Jamais, affirmera-t-il, je n’ai mêlé mes vers à un seul des vers venus du mystère » mais, nous dit Robert Kopp, au cours de ces expériences « toutes les grandes questions de la philosophie hugolienne sont posées » et les réponses de la table fournissent « des éléments que l’on retrouve dans un ou plusieurs textes de l’immense œuvre de Victor Hugo ».

 

Ainsi, conclut Kopp, « L’isolement, la solitude, le contact avec la nature ont favorisé [le] lyrisme à la fois intime et cosmique. [Si] l’expérience des tables n’a pas inspiré Les Contemplations ni La fin de Satan, elles ont créé un climat dont les œuvres ont profité ».

 

L’inspiration, le lyrisme, l’irrationnel…. Soit. Mais revenons à des aspects concrets car les esprits forts que vous êtes (je l’espère) n’ont point vocation à se laisser enfumer par des esprits aussi facétieux que frappeurs. Y a-t-il quelque chose de caché sous la table ?

 

Disons-le tout net : la supercherie mécanique est peu probable. Il y eut trop de séances et trop d’intimité entre trop de convives pour imaginer que quiconque ait été à l’origine d’une farce dont personne, au vrai, ne tira un bénéfice particulier. Nul, du reste, n’a jamais envisagé une pareille explication, et cela pour une raison bien simple, c’est que le phénomène des tables « tournantes » (on devrait dire des tables « frappantes » en fait) existe bel et bien, qu’il est connu depuis l’Antiquité et qu’il a, à l’époque moderne, fait l’objet de beaucoup d’études rigoureuses.

 

 

Les « tables », depuis quand ?

 

Depuis (presque) toujours, en fait. Les Babyloniens (actuel Irak, 100 km au sud de Bagdad, - 2000 à - 500 av. JC) utilisaient déjà la technique pour interroger les dieux et l’on trouve la trace de cette pratique dans des tablettes d’argile qui furent étudiées par les archéologues, ainsi que l’explique Rémy Chauvin (Quand l’irrationnel rejoint la science chez Hachette, 1980).

 

Plus près de nous, encore, la pratique est attestée.

 

Apollonios de Tyan (16 ap. JC – 97 ap. JC), par exemple. Il fut une sorte de prédicateur itinérant en Europe du sud, fort célèbre à la même époque que celle du Christ et il fut lui-même condamné pour pratiques surnaturelles (sous le règne de Néron, il avait en effet « ressuscité » une jeune fille). Il évoque la divination autour d’une table, de même que le fait Tertullien (155 ap. JC – 220 ap. JC) un berbère romanisé converti au christianisme et l’un des plus importants théologiens de son temps mais qui, lui, la condamne.

 

Dans l’empire romain, surtout à partir de la christianisation, on n’hésite pas à condamner pénalement ceux qui se prêtent à des pratiques divinatoires à l’aide de guéridons ou trépieds divers, ainsi que le rapporte l’historien grec latinisant Ammien Marcellin (335 - 395).

 

Avec la chute de l’empire romain et l’enracinement du christianisme, ces pratiques sont reléguées dans le cercle de la sorcellerie (et donc sévèrement poursuivies). Dès le départ, les coups frappés sont en effet considérés comme une manifestation démoniaque et les formules d’exorcisme (encore aujourd’hui) y font explicitement référence (« Mettez en fuite, Seigneur, tous les esprits frappeurs… ») Même de nos jours, le catholicisme continue de dénoncer la présence de Satan dans ce type d’expériences, affirmant que le Diable a choisi cette voie pour faire croire aux hommes qu’ils peuvent enfreindre l’interdit de communication avec les morts. Cette position stricte n’est pas celle d’autres religions puisque certaines formes du bouddhisme font de ces pratiques, au contraire, un des moyens d’entrer en communication avec le monde supérieur et invisible auquel l’étroitesse des yeux de l’homme n’a pas accès.

 

A la fin du XIXème siècle (à l’issue de la « médiatisation » massive des phénomènes « paranormaux », laquelle date du début des années 1850, comme nous l’avons vu au début) des scientifiques purs et durs, curieux d’esprit, s’intéressent donc à la question. Parmi les plus motivés et passionnés, l’on trouve l’astronome Camille Flammarion (1842 – 1925), l’ingénieur militaire polytechnicien Albert de Rochas d’Aiglun (1837 – 1914) ou encore le médecin prix Nobel de physiologie Charles Richet (1850 – 1935), ce dernier entrainant même les célèbres Pierre et Marie Curie dans une série d’expérimentations.

 

Le cercle de ces scientifiques n’apparait à l’évidence pas comme un repaire de farfelus. Après moult expérimentations sur des « médiums » en vogue (telle Euseppia Paladino, une italienne dont le « fluide » fait bouger les objets à distance, notamment), ils en concluent qu’il existe bien un ensemble de phénomènes physiques objectifs, mesurables et démontrables mais que ces phénomènes ne peuvent en soi être expliqués par les lois physiques habituelles. Par quoi d’autre, alors ? Ils ne se prononcent pas.

 

Est-ce que, comme les divers spirites, occultistes, kabbalistes et théosophes, il faille envisager les questions de métempsychose, de réincarnations, d’univers parallèles, de périsprit, d’âme et autres calembredaines ? Ne nous précipitons pas.

 

 

Les « tables », jusqu’à quand ?

 

Henry Faraday (1791 – 1867) éminent scientifique américain bien connu pour ses expériences sur l’électricité, met en effet la question en équations : il affirme que ce sont les vibrations inconscientes et infinitésimales des participants autour de la table qui, par un effet d’accumulation surprenant mais quantifiable, conduisent le meuble à se soulever, bouger, tourner, frapper, se déplacer. Faraday n’est pas du genre à croire aux diableries mais plutôt du genre à faire des mathématiques…

 

Et Hugo, dès le départ, a la même intuition, même s’il ne la quantifie pas. Il la livre à son fils Charles le 21 septembre 1853, soit quelques jours seulement après le début des expériences : « C’est tout simplement ton intelligence quintuplée par le magnétisme qui fait agir la table et qui lui fait dire ce que tu as dans la pensée ».

 

Après un an d’expériences, fin 1854, le poète et dramaturge Auguste Vacquerie (frère du gendre décédé de Victor Hugo) semble aussi convaincu de la même cause quand il écrit à Paul Meurice (écrivain et ami de Victor Hugo qui en gère le patrimoine pendant son exil) : « Je penche […] à croire maintenant qu’ils [les esprits] nous rendent notre pensée et que c’est tout bonnement un effet de mirage ».

 

Le fait qu’une table bouge en raison des vibrations inconscientes additionnées de ses convives est, de nos jours, l’opinion de la majorité des scientifiques sur la question, même si un certain nombre de points reste mal éclaircis. Pourquoi ces spectaculaires effets ont-ils été si peu étudiés ? C’est que, si intéressantes soient-elles, ces questions d’énergie collective ne présentent qu’un intérêt limité du point de vue des applications pratiques. La science, après avoir constaté l’existence des phénomènes, a donc dépensé peu de temps et d’énergie pour procéder à des investigations plus poussées.

 

Quant aux questions d’âmes, de fluide, de magnétisme, d’esprit et d’au-delà, elles appartiennent à un autre univers de spéculations intellectuelles aussi hasardeuses qu’incantatoires. Il est vrai que, pour la grande masse des âmes simples, l’irrationnel et le merveilleux fournissent une explication plus commode et plus séduisante qu’une banale démonstration de sciences physiques.

 

Celles-ci pourtant, n’expliquent pas (encore) tout. Car si les tables bougent sous l’effet de vibrations collectives, comment et pourquoi « parlent »-elles ? Existerait-il une sorte de télépathie collective ?

 

La « bouche d’ombre » n’a pas encore livré tous ses secrets mais, de même que nous sourions aujourd’hui à l’ignorance des Anciens qui croyaient que la Terre était plate ou que le Soleil tournait autour de la Terre, il y a fort à parier que les générations futures riront bien de nos histoires de guéridons et d’« esprits frappeurs ». Mais nous ne serons plus là pour le voir…

 

En attendant, n’hésitez pas à poser vos mains sur votre écran d’ordinateur à la lecture de cette chronique et, s’il se met à léviter, écrivez-moi vite !

 

Bonne journée à tous et à toutes.

 

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