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Personnalités célèbres

Vendredi 8 mars 2013 5 08 /03 /Mars /2013 01:15

Cher(e)s Ami(e)s et lecteurs(trice)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Vous le savez, les Chroniques de la Plume et le Rouleau se plaisent souvent à secouer le piédestal d’icônes un peu trop bien établies ou, à l'inverse, à célébrer les mérites d’individus injustement dédaignés par des postérités ingrates… Elles aiment en effet à offrir à la sagacité de leurs lecteurs une perspective différente sur des évènements ou des personnages ordinairement observés sous un seul et même angle.

 

Ainsi, par le passé, avons-nous découvert que la reine médiévale Aliénor d’Aquitaine était d’un caractère particulièrement impétueux, que le financier moyenâgeux Jacques Cœur était un « arbitragiste » sur matières premières avant l’heure, que l'audacieux Dupleix s’était taillé un empire colonial en Inde au XVIIème siècle, que le célèbre Voltaire était aussi agressif, odieux et intolérant, que le roi Louis XVI avait une âme inattendue de réformateur, que l'écrivain Mirabeau courait encore davantage les jupons que les honneurs, que le chancelier  prussien Bismarck avait le sens de l’humour, que le Brésil avait eu un roi, que l'aviateur-écrivain Saint-Exupéry n’avait rien d’un petit prince innocent et naïf, que l'écrivain et ministre de la culture André Malraux avait été un pilleur de temple ou que le président américain Nixon avait, dès sa vie de jeune homme, eu la dissimulation dans la peau…

 

Alors, de quoi, de qui, vais-je vous parler aujourd’hui ? D'un personnage en paradoxes, voire en contradictions.

 

Imaginez un dictateur. Mais pas un militaire, un civil. Il est issu d’un milieu pauvre mais est pourtant brillamment diplômé. Il n’a développé aucune idéologie de masse ni aucun embrigadement systématique de la population mais, pourtant, il va exercer 36 ans (officiels) de pouvoir personnel, féroce et sans partage.

 

Imaginez-le son pays à la tête d’un empire colonial, même après les décolonisations des années 1960. Et pourtant, l'homme n'a jamais développé aucune idéologie expansionnisme, militariste ou agressive. C'est un dictateur presque « pacifique » dont le pays va traverser la Seconde Guerre Mondiale sans participer à aucune opération militaire, en toute neutralité, et va se retrouver pourtant habilement en 1945 du côté des... vainqueurs et va bénéficier ensuite du soutien bienveillant des démocraties européennes.

Salazar (2) 

Avouez que vous avez du mal à vous représenter ce tour de force politique !

 

Voilà pour l'homme politique. Mais l'homme tout court ? Imaginez-le apparemment entièrement dévolu à l’administration de son pays et à sa population, travaillant d’arrache-pied de l’aube au crépuscule dans un bureau modeste, soucieux de la paix et de la stabilité de sa société : une sorte d’ascète paternel, discret et investi d’une mission quasi-immanente qui lui a fait renoncer à toute famille pour mieux se dévouer à la tâche immense et altruiste de la pérennité de sa patrie.

 

Non, c’est trop, là ! Cet homme-là n’a jamais existé, pensez-vous…

 

Détrompez-vous.

 

Cet homme, au nom très facile à retenir mais que la mémoire collective connait peu ou mal, c’est SALAZAR (rien à voir avec la gare…) Antonio de Oliveira Salazar, c’est le nom complet, en fait : un homme d’état portugais dont les Chroniques de la Plume et du Rouleau vont vous narrer l’intéressante trajectoire. Il s’agira d’une histoire étrange, dont les zones d’ombre seront autant explorées que les faits traditionnellement baignés par la lumière et qui recèlent, derrière une ennuyeuse austérité de façade, quelques passages plus croustillants… Tout cela, bien sûr, l’on s’efforcera de le mettre en perspective avec l’actualité de l’époque pour mieux comprendre comment Salazar s’inscrivit, ou pas, dans son époque.

 

Voyons cela en divisant notre chronique selon le plan suivant :

-          1889 – 1910 : une enfance et une adolescence sous le signe de la religion

-          1910 – 1926 : l’ascension d’un universitaire charismatique

-          1926 – 1933 : razzia sur le pouvoir

-          1933 : la mise en place du « salazarisme »

-          1930 – 1950 : un ilot de stabilité au milieu des tribulations mondiales

-          Début des années 50 : premières fissures, derniers feux

-          Années 50 - 60 : du déclin inéluctable à la fin rapide

 

 

1889 – 1910 : Une enfance et une adolescence sous le signe de la religion

 

Au XIXème siècle, le Portugal connait des crises depuis, en gros, les années 1820, avec l’affrontement récurrent de deux tendances prônant toutes deux la monarchie constitutionnelle mais au profit de classes dirigeantes différentes : les « chartistes » (classes possédantes agricoles et commerçantes) et les « septembristes » (classes moyennes, artisans et militaires).

 

A partir de 1852, les conflits internes s’apaisent pour une vingtaine d’années durant lesquelles une classe moyenne se développe, accède aux études universitaires et commence à contester, à partir de 1870 l’ordre établi existant, globalement dominé par l’Eglise et l’aristocratie terrienne. Ce mouvement dit de la « génération de 70 » s’effectue sous l’influence des changements survenus à l’étranger. A cette époque, la France met ainsi en place un régime républicain qui laïcise le pays à marche forcée (1882 : vote des lois Jules Ferry sur l’enseignement primaire et les écoles normales ouvertes aux femmes) tandis que, en Angleterre, la loi de 1870 a déjà réorganisé l’enseignement primaire et celle de 1875 a entériné le « droit de coalition » (syndicalisme).

 

Retrouvons-nous donc en 1889.

 

La dernière décennie du XIXème siècle va bientôt s’entamer. A cette époque, la démocratie est une idée répandue en Europe mais qui fait son chemin à travers des crises multiples où alternent révolutions populaires et retours à l’autoritarisme. C’est le cas pour la France qui connait,en 1848, une révolution qui met en place la IIème république, laquelle est liquidée trois ans plus tard, en 1851, par celui-là même qui a été élu à sa tête, Louis-Napoléon Bonaparte, qui se proclame empereur en 1852. Il faudra attendre qu’une défaite militaire survienne (2 septembre 1870, face à la Prusse de Guillaume 1er et de son chancelier Bismarck) pour que la « Troisième » (ouf !) république soit enfin proclamée.

 

Le 28 avril 1889, le personnage principal de cette chronique voit le jour à Vimieiro : un bled près du bourg de Santa Comba, dans la partie nord du Portugal, à environ 250 kilomètres de Lisbonne. Antonio est le premier garçon et le cinquième enfant après quatre filles. Sa mère,  Maria do Regaste Salazar, a 44 ans. Elle tient une auberge où elle fait la cuisine. Son père, Antonio (le fils s’appelle donc comme le père), est le fermier de la puissante et ancienne famille aristocratique des Perestrelo.

 

Antonio de Oliveira Salazar est donc issu d’un milieu modeste profondément conservateur et marqué par la religion catholique.

 

En 1901, à l’âge de 12 ans, il entre au séminaire de Viseu sur recommandation du curé du village qui voit en lui un élément de talent. En octobre 1905, Antonio de Oliveira Salazar a 16 ans. Il se destine à la prêtrise.

 

Salazar FelisminaA cet âge, il fait la connaissance d’une camarade d’études de sa sœur Marta : une dénommée Félismina (ci-contre). La jeune fille est, comme lui, issue d’une famille modeste : sa mère est domestique et son père est concierge de l’un des palais officiel municipaux. Félismina a deux ans de plus qu’Antonio. Elle aussi est fort pieuse mais elle se destine, pour sa part, à la profession d’institutrice. Cela vous parait anecdotique ? Pas tant que cela. Il vous faudra garder en mémoire les quelques informations qui vont suivre, lesquelles prendront une importance non négligeable quelque vingt ans plus tard.

 

Antonio et la dénommée Félismina, qui ont de nombreuses affinités, vont correspondre tout au long de l’année scolaire 1905-1906. La jeune fille est même invitée à passer les vacances d’été 1906 dans la famille d’Antonio. L'épisode se reproduit l'année suivante, en 1907. Cette relation assez intime entre les deux adolescents, qui passent de longues heures ensemble dans la campagne, ne passe évidemment pas inaperçue dans le microcosme provincial portugais. Elle apparait vite carrément inconvenante, compte tenu du statut de séminariste d’Antonio. La famille de la jeune fille, de son côté, tente de mettre fin à cette relation ambiguë qui fait jaser dans la région. Sans réel succès car Antonio, comme Félismina, sont de nature apparemment sage mais plutôt entêtée.

 

Les années d’adolescence d’Antonio sont, pour le Portugal dans son ensemble, plutôt agitée sur le plan politique puisque la monarchie constitutionnelle y est de plus en plus fortement critiquée. Ainsi, le 1er février 1908, le roi du Portugal Charles 1er et son fils aîné Louis Philippe de Bragance sont-ils brutalement assassinés à coups de revolver par deux révolutionnaires appartenant à l’organisation secrète de la Carbonaria. Leur successeur, Manuel II est le fils cadet du roi défunt, également blessé dans l’attentat.

 

Agé de 19 ans seulement, pas préparé ni formé à sa charge, Manuel II ne parvient pas à contrôler la situation politique portugaise qui se caractérise par une agitation croissante. Cette quasi-anarchie marquera les années de formation d’Antonio, jeune homme (il a l’âge du roi), à la réflexion politique.

 

Mais en est-il question, à ce moment, de politique, pour Antonio ? Pas du tout. Le jeune poursuit brillamment ses études religieuses, terminant même major de sa promotion en Théologie en 1908.

 

En 1910, à 21 ans, Antonio poursuit sa trajectoire vers une carrière ecclésiastique : il est admis dans ce qu’on appelle, à l’époque, les « ordres mineurs » (ce « rang » sera supprimé par le pape Paul VI en 1972). Les membres des ordres mineurs sont les laïcs qui aident le prêtre dans des fonctions bien définies et qui se destinent eux-mêmes à la prêtrise. Il est amusant de noter que les ordres mineurs comprennent, à cette époque, quatre types de fonctions : « le portier », « le lecteur », « l’acolyte » et « l’exorciste ». Des termes qui ont donc une origine religieuse mais qui, aujourd’hui, recouvrent, dans le langage courant, des sens assez différents...

 

A la fin de l’été 1910, au plan national, une révolution contraint le roi Manuel II à l’exil : celui-ci se réfugie en Angleterre (car il est apparenté à la famille des « Saxe-Cobourg-Gotha » anglais, fondamentalement d’origine allemande mais qui, en 1917, durant la Première Guerre Mondiale, décidera de changer de nom pour devenir les « Windsor » : c’est la famille de l’actuelle souveraine Elisabeth II).

 

Salazar Republique PortugalLe 5 octobre 1910, la république portugaise est alors proclamée, avec des affiches étrangement proches du tableau de Delacroix, montrant des hommes en armes surmonté par une femme vigoureuse, seins nus et coiffée d’un bonnet phrygien ! La république, c’est un bouleversement pour le Portugal tout entier.

 

A titre personnel, la vie de Salazar va également en connaitre un.

 

 

1910 – 1926 : L’ascension d’un universitaire charismatique

 

Antonio Xavier Corte Real (dernier descendant de la prestigieuse famille Perestrelo qui emploie Antonio De Oliveira-père, en tant que fermier) donne en effet à ce dernier un conseil pragmatique. Selon lui, son fils Antonio n’a pas de vocation véritable pour la vie ecclésiastique. C’est un garçon intelligent, il faut qu’il aille étudier le droit où il a certainement de l'avenir. Cela sera coûteux ? Qu’importe : les Perestrelo l’aideront matériellement.

 

Ce conseil va changer la vie d’Antonio de Oliveira Salazar en particulier et du pays en général.

 

A la rentrée universitaire d’octobre 1910, donc, Antonio renonce à poursuivre dans les ordres et entre à la prestigieuse université de Coimbra. Il se révèle un étudiant brillant au plan scolaire et il s’intègre facilement au plan social.

 

Catholique convaincu, Antonio adhère en 1912 au club politique du « Centre Académique de Démocratie Chrétienne », lequel fustige la politique anticléricale du nouveau gouvernement républicain, inspirée par le modèle français (où la séparation de l’Eglise et de l’état a eu lieu en 1904). Ces Démocrates Chrétiens ne sont cependant pas partisans d’une restauration monarchique : ce qu’ils veulent, c’est que la vie politique du Portugal (et peu importe le régime politique qui gouverne) soit organisée sur la base des directives papales et notamment l’encyclique De rerum novarum (« A propos des choses nouvelles », si vous n’êtes pas des latinistes distingués). De quoi s’agit-il ? Quid ? (Là, vous comprenez ?) Il s’agit d’une condamnation par le pape Léon XIII, en 1893, des excès du capitalisme, accusé d’engendrer la misère et la pauvreté et de favoriser, du même coup, l’adhésion des masses aux idées socialistes, lesquelles sont évidemment d’inspiration athée. Dans cette encyclique, Léon XIII (qui est mort en 1903) se préoccupe donc de la question sociale avec le souci de ramener les brebis égarées du troupeau vers un mode de pensée et de vie plus chrétien. C’est ce texte et cette composante sociale du message ecclésiastique qui est à l’origine du syndicalisme chrétien et de la création d’organisations telles que la CFTC (le syndicat français, créé en 1919).

 

Revenons à Antonio. Contre toute tradition locale, celui-ci va progressivement abandonner le nom de son père (« De Oliveira ») pour ne garder, comme nom d'usage, que celui de sa mère : « Salazar ». Nous n’en connaissons pas véritablement la motivation, au-delà des liens d’affection très forts qui semblaient l’unir à sa mère. Quoiqu’il en soit, « Salazar » : c’est ainsi que nous l’appellerons donc, dans la suite de cette chronique.

 

Si les années d’étude de Salazar ne méritent pas d’analyse particulière, elles présentent un intérêt par le climat social et politique dans lequel elles se déroulent. La république portugaise proclamée en 1908, la situation politique se stabilise-t-elle ? Non point. Au contraire : les renversements des gouvernements successifs par les députés à un rythme soutenu, l’agitation révolutionnaire, les grèves ouvrières et même les assassinats politiques vont caractériser les premières années de la jeune république lusitanienne.

 

Durant les réunions politiques qui forment sa jeunesse, Antonio, de son côté, se révèle un orateur de talent. La prestance et le charisme de ce grand jeune homme mince aux traits réguliers lui donne une popularité certaine parmi ses condisciples. Salazar a de nombreux camarades sans avoir d’ami particulier véritable, hormis peut-être son condisciple Manuel Gonçalves Cerejeira (lequel deviendra par la suite, et comme par hasard… archevêque de Lisbonne). Salazar est un jeune homme, on l’a vu, qui répugne à se livrer. Cela vaut aussi sur le plan sentimental et, du côté des femmes, les relations qu’il entretient sont souvent significatives mais, là non plus, ne dépassent pas une certaine limite. De cette époque, on ne lui connait pas de petite amie attitrée.

 

En 1914, à l’heure où la Première Guerre Mondiale débute, Salazar a 25 ans, il est licencié en droit mais il se tourne vers l’étude de l’économie.

 

Europe-1914.jpgAu plan général, en 1914, où en est le Portugal ?

 

C’est un pays pauvre où la majorité des habitants sont analphabètes mais qui bénéficie, du fait de sa splendeur passée des XVème et XVIème siècles, d’un empire colonial africain non négligeable. Il ne fait pas partie de la Triple Entente (qui réunit la France, l’Angleterre et la Russie) et tente de rester neutre (comme l’Espagne) lorsque les hostilités démarrent. Mais cette neutralité est rapidement difficile à maintenir car le Portugal doit défendre, par la force, ses colonies africaines (le Mozambique sur la côte est, l’Angola au sud du continent) face aux tentatives germaniques d’élargir l’influence teutonne au-delà de ses possessions existantes : la Tanzanie (côte est), le Cameroun et le Togo (golfe de Guinée) et la Namibie (sud). Des combats, hors du « cadre juridique » global du conflit entre Triple Entente et Triplice s’engagent donc en Afrique, opposant les troupes portugaises et allemandes : une guerre totalement oubliée aujourd’hui.

 

Finalement, le Portugal s’engage, à partir du 9 mai 1916, aux côtés de l’Entente. La défense de ses colonies est certainement sa principale motivation même si d’autres facteurs (maintien et même renforcement de sa place dans le concert général des nations, par opposition avec une Espagne restée frileusement neutre, légitimation de la toute jeune république grâce à un baptême du feu impliquant la communauté nationale) ont également eu un impact significatif sur la décision d’entrée en guerre.

 

Quoiqu’il en soit, pour Salazar, la guerre est loin : en 1916, il a 27 ans, il est étudiant et n’est pas mobilisé. En 1917, il commence à donner des cours.

 

En 1919, Salazar a 30 ans et il franchit une nouvelle étape dans sa carrière universitaire juridique : il passe du statut d' « assistant » (« Chargé de Travaux Dirigés » dirions-nous aujourd’hui) à celui de « professeur ».

 

Salazar Gloria CastanheiraCette ascension et le prestige qui lui est attaché facilite sa fréquentation des femmes. Avec elles, il avoue aimer une forme de liaison romantique, le dialogue, l’attraction intellectuelle réciproque et, naturellement, l’admiration dont il fait l’objet. Mais jamais Salazar ne s’engage. Déjà, à cette époque, il ne partage pas son cœur. Il apparait même rétrospectivement comme un habile manipulateur, des femmes, des hommes, des amours, des amitiés et de la communication qu’il fait autour de tous ceux-ci. Ainsi, au début des années 20, laisse-t-il courir quelque temps la rumeur de son mariage avec la cantatrice et pianiste Gloria Castanheira (ci-contre). Il la fréquente beaucoup et lui envoie des lettres très intimes. Mais pas trop… et ne s’engage finalement pas avec elle.

 

Il faut dire que, à cette époque, Salazar poursuit simultanément d'autres entreprises de séduction : ainsi fait-il des avances à Maria-Laura Campos, la... propre nièce de Gloria Castanheira ! Mais elle a près de dix ans de moins que lui et l’éconduit sèchement ! Nous verrons que ce ne sera que partie remise…

 

Salazar entame alors une nouvelle relation : il charme une jeune élève de l'école de chant de Coimbra, Aline, qui étonne son entourage en chantant à son soupirant des airs d'opéra... au téléphone. A celle-ci, qu'il décrit « très jeune si j'en regarde à la hauteur de ses jupes », il ne devrait évidemment pas s'intéresser (les jupes sont courtes pour les petites filles et se rallongent quand elles grandissent...). Mais, s’excuse Salazar : « de nos jours, on ne peut plus juger de grand-chose à la hauteur des jupes... »

 

Quelle époque, vraiment, que celle des « années folles », qui suit la Première guerre mondiale… !

 

A l’évidence, Salazar est un homme qui a à cœur de maitriser déjà entièrement l’univers qui l’entoure. Or, « aimer » conduit forcément à consentir des concessions, à effectuer une part de reddition et à accepter une ouverture franche à l’autre. A cela, Salazar n’est guère enclin.

 

L’écrivaine Diane Ducret saisit, d’un trait, la personnalité de Salazar en soulignant la tournure d’esprit foncièrement égocentrique de Salazar, laquelle se conjugue avec une apparence (faussement) extravertie (« Salazar est un Janus » [le dieu romain à deux visages, ndlr] écrit-elle).

 

Salazar (1)Ainsi, alors qu’il a plus de 30 ans et qu’il s’affiche comme un ardent défenseur et promoteur du mariage et de la famille, l’ancien séminariste s’abstient (il le fera toute sa vie) de convoler lui-même en justes noces, alors même qu’il bénéficie de plusieurs sollicitations. Salazar garde, dans les faits, vis-à-vis des femmes, une réserve et une distance à l’évidence héritées de sa formation à la prêtrise où il était, évidemment, obligé de réprimer toute exubérance sentimentale, amicale ou amoureuse. Y a-t-il derrière tout cela une forme de misogynie cachée de la part de Salazar ? A priori, non. Ce n’est pas l’opinion générale.

 

Salazar apprécie les femmes, c’est certain. Mais il ne les « aime » pas. Il ne leur donne que peu, il les « utilise », aux fins de sa satisfaction égocentrique pour l’instant, aux fins de renforcement de son influence politique, plus tard. Car le second visage de Salazar, à côté de son aptitude à conter fleurette aux représentantes du beau sexe, c’est son ambition politique. Au service de laquelle il met, donc, son entière personne.

 

En 1921, Salazar est élu député du Centre catholique. En réalité, la vie parlementaire l’intéresse peu. Il participe peu ou pas aux sessions de la chambre des députés. Il organise en revanche un réseau personnel d’influence et prône déjà des idées mêlant la distanciation vis-à-vis du parlementarisme, le paternalisme, le conservatisme social et une influence plus grande de la religion.

 

L’ambiance générale du Portugal, à l’époque, ne lui donne pas entièrement tort : la jeune république se perd dans une anarchie parlementaire déconnectée de la population qui assiste, de loin, aux combinaisons politiciennes qui font et défont les gouvernements. Dans ce contexte, une faction de militaires portugais entend s’organiser pour mettre de l’ordre dans le régime. Par la force, s’entend. Le marasme économique va les y aider.

 

mussolini.jpgIl faut dire qu’il y a des exemples qui donnent à réfléchir, ailleurs en Europe. En 1921, en Italie, l’ex-socialiste Benito Mussolini (ci-contre) crée le Parti National Fasciste et met en œuvre un activisme à base de mouvements paramilitaires structurés et violents, visant à réduire l’influence des syndicats, du Parti communiste et à exalter l’unité et le redressement de l’Italie. En 1922, avec la spectaculaire « marche sur Rome » de lui-même et de ses troupes, Musssolini devient chef du gouvernement, nommé par le complaisant et indécis roi Victor-Emmanuel III.

 

En Espagne en 1923, le général Primo de Rivera a, lui, effectué un coup d’état et a instauré une dictature.

 

En 1925, en Italie, après 3 ans de mise en place et de montée en puissance d’un état policier répressif, Mussolini instaure la dictature en lieu et place de la monarchie : il devient le Duce (le « leader », le « chef » au sens latin de Dux, celui qui conduit, du verbe Ducere) du peuple italien.

 

1926 est ainsi une année, disons « contrastée » pour ce qui est des progrès de la démocratie, tant en Europe en général qu’au Portugal en particulier.

 

Tout a semblé plutôt bien commencer. En avril 1926, l’Allemagne (la république « de Weimar » issue de la chute de l’empire en 1918) et l’Union Soviétique (de Staline) signent un pacte de non-agression (il sera réitéré quelques années plus tard entre Hitler et Staline – toujours là). En juin 1926, c’est un traité d’amitié qui est signé entre la république française (le gouvernement du « Cartel des gauches ») et la Roumanie (une monarchie constitutionnelle avec Ferdinand 1er à sa tête). En septembre, l’Allemagne adhère à la Société des Nations (la « SDN », ancêtre malheureux de l’actuelle ONU).

 

Ces bons sentiments ne sont en réalité que l’arbre de la démocratie qui cache la forêt de l’autoritarisme, qui croît, nous l’avons vu, rapidement depuis 1922 et l’arrivée de Mussolini au pouvoir en Italie. Ainsi, en mai 1926, le maréchal Hongrois Jozef Pilsudski effectue-t-il un coup d’état en Pologne et s’installe, de fait sinon de droit (il y a un président de la république fantoche) an tant que dictateur du pays.

 

 

1926 – 1933 : Razzia sur le pouvoir

 

Le 28 mai 1926, toujours, mais cette fois au Portugal, le général Gomez da Costa (à la manière de l’Italien Mussolini en 1922) « marche sur Lisbonne ». Il rallie l’essentiel de l’armée, effectue un coup d’état et, le 31 mai 1926, c’est le général Oscar Carmona qui devient chef de l’état. Le pouvoir est désormais aux mains de trois militaires (Gomez da Costa, Mendes Cabeçadas et Fragoso Carmona) qui mettent officiellement fin à la république pour instaurer (non sans un certain humour certainement involontaire) la « seconde république » : la dictature, quoi.

 

Ce changement de régime est favorable à Salazar : son réseau personnel a joué pleinement. Il a, ainsi, que le dit l’historien Yves Léonard « tissé sa toile ». Il devient ni plus ni moins que… ministre des Finances, le 12 juin ! Une ascension fulgurante et réellement impressionnante que l’homme n’hésite pourtant pas à négliger ouvertement ! Quatre jours à peine après avoir été nommé, Salazar… démissionne (le 17 du même mois) ! S’il le fait, c’est qu’il est un civil, qu’il manque du soutien d’un quelconque parti politique (on se souvient qu’il n’a pas exercé réellement son mandat de député entre 1921 et 1926) et qu’il a compris que les militaires entendent le contrôler étroitement. Salazar saura, par la suite, se souvenir de ce corporatisme et gardera toute sa vie une défiance vis-à-vis de l’armée.

 

Pour l’heure, qu’importe : Salazar est considéré comme un spécialiste des finances, un technocrate, un « techno » dirions-nous dans la vie politique d’aujourd’hui. Il peut maintenant jouer un rôle critique sans prendre de risque politique. Il préfère attendre son heure et retourner enseigner l’économie à Coimbra. Cela va-t-il être un bon calcul ?

 Salazar (5)

Oui, car le Portugal rencontre une crise économique profonde : endettement de l’état, poids des charges d’intérêt, baisse de la production, baisse des exportations, chute des réserves de change, effondrement de l’escudo par rapport aux devises (- 65 % de valeur-or entre 1891 et 1926 avant une nouvelle chute durant la dictature militaire), difficultés d’approvisionnement et inflation malmènent la population et contribuent au discrédit du gouvernement. Salazar, qui a des relais de presse, fustige le monarchiste Sino del Cordes, en poste aux Finances du pays et qui, pour faire face à l’endettement excessif du pays, envisage de recourir à un emprunt international lui permettant de « restructurer » sa dette sous l’égide de la SDN (remplacez « Portugal » par « Grèce » et « SDN » par « FMI » et cela nous rappellerait presque le marasme grec de 2012 !…)

 

Au bout de deux ans d’impérities qui achèvent de ruiner le pays, les militaires, en avril 1928, rappellent donc aux Finances… Antonio Salazar ! Celui-ci pose ses conditions : s’il a la main sur les Finances, il devra avoir aussi un droit de regard et de contrôle sur les dépenses des autres ministères (être aussi le ministre du Budget) avec, aussi, un droit de refus sur les dépenses à engager. Il revendique là tout bonnement les prérogatives d’un Président du Conseil (= chef du gouvernement, et avec les militaires, il y en a déjà trois). C’est pourquoi Salazar est nommé quatrième ( ! ) Président du Conseil portugais.

 

En 1928, Salazar devient donc l’homme fort du gouvernement. Il partage pour l’instant le pouvoir. Cela ne va pas durer. Pour l’heure, il met en œuvre une réforme drastique des finances publiques (d’autant plus impitoyable qu’elle ne donne lieu à aucune manifestation populaire) : on coupe les dépenses, on baisse les salaires et les pensions, on augmente les impôts et on rembourse les dettes. Au bout d’un an (seulement) de cette marche forcée (auprès de laquelle les réformes grecques de 2012 font figure de laxisme somptuaire), l’équilibre budgétaire est rétabli ! Ce n’est plus de la rigueur, pas de l’austérité, c’est carrément de l’ascétisme en matière de finances publiques. Salazar montre, du reste, l’exemple en installant son bureau de ministre au 91 de la rue Duque de Loulé, à Lisbonne : une simple maison modeste et étroite.

 

La presse qualifie Salazar de « magicien des finances ». De fait, Salazar fait travailler son cerveau mais également son corps : à titre personnel, il renoue avec la nièce de la cantatrice Gloria Castanheira, Maria-Laura, laquelle l'avait sèchement éconduit moins d’une dizaine d'années plus tôt. La trentaine, Maria-Laura est désormais mariée à Eduardo Rodriguez de Oliveira (ma parole, tout le monde semble s'appeler « de Oliveira » au Portugal !?) : un homme d'affaires habile et… volage.

 

Ca tombe bien. Maria-Laura, furieuse des aventures extraconjugales de son mari, se montre cette fois moins farouche avec Salazar. Elle se met à fréquenter le ministère des Finances de plus en plus souvent et apparaît même (avec audace) au bras du ministre en public. En 1929, elle divorce de son mari et se remarie bien vite avec… l'oncle de celui-ci. Quoique désormais installée à Madrid, elle s'arrange cependant pour effectuer des escapades régulières à Lisbonne, dans le quartier du Chiado où elle retrouve Salazar à l’hôtel Borges. Leur liaison secrète durera quatre ans.

 

Mais pour l’heure, ce sont des préoccupations politiques qui accaparent l’essentiel de l’énergie de Salazar.

 

Nous allons voir de quel ordre… 

Par Sho dan - Publié dans : Personnalités célèbres
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Vendredi 8 mars 2013 5 08 /03 /Mars /2013 01:10

Cher(e)s Ami(e)s et lecteurs(trice)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

A partir de 1930, Salazar entame son ascension vers le pouvoir absolu. Il garde les Finances et obtient, en sus, le ministère des Colonies. Il reconnaît que l’actuelle régime politique du Portugal est une « dictature » mais précise qu’il s’agit d’un régime « provisoire ». Qui sera remplacé par quoi ? Il ne le dit pas encore. En attendant, il n’y a plus de parti politique (tous interdit, sauf un). Salazar est fondamentalement antiparlementaire et il n’y a plus de débat politique dans une assemblée totalement muselée.

 

Salazar n’a pas une vocation affirmé de leader sur le plan idéologique, il ne veut pas apparaitre comme celui qui a conquis le pouvoir. Il laisse cela à Mussolini en Italie, à Franco en Espagne ou aux généraux portugais qui ont renversé la 1ère république. Salazar se place dans une position presque passive : les hommes et les circonstances lui ont offert le pouvoir, se plait-il à dire. Il l’a accepté, presque malgré lui. Ce sera toujours sa thèse.

 

Salazar (1)Au plan personnel, si sa liaison avec Maria-Laura Campos se poursuit, Felismina, son amour d’adolescent, ne l’a pas oublié et lui non plus. Ils entretiennent ensemble une relation ambigüe caractérisée par une correspondance régulière, quoiqu’inégale en intensité. Ils se sont revus à plusieurs reprises depuis vingt ans. Ni lui ni elle, âmes profondément solitaires, ne s’est jamais marié.

 

En avril 1931, Felismina lui envoie ainsi une lettre pour lui souhaiter ses 42 ans, en des termes qui laissent le lecteur songeur : « Comme d’habitude, je viens vous dire que je ne vous ai pas oublié […] me souvenant encore de notre amitié, bénie par Notre Seigneur, parce qu’elle est, dans son essence, un doux parfum pour mon cœur ».

 

La liaison de Salazar avec Maria-Laura Campos, de son côté, n’a pas cessé. Le problème, c’est que, pour Salazar, c'est l’heure de la consécration politique personnelle : il est appelé au poste de « président du Ministère ». En clair : il devient chef du gouvernement portugais, « Premier ministre » (pour utiliser une terminologie anglaise) ou « Président du Conseil » (pour utiliser une terminologie française de la IIIème république de l’époque). Concrètement, il est au sommet du pouvoir réel, il incarne désormais l’Exécutif puisque, au terme de la constitution portugaise, le chef de l'Etat (le président Oscar Carmona) n'a aucune attribution (c'est un régime purement « parlementaire »).

 

Dans ces conditions, maintenir une liaison secrète avec Maria-Laura Campos, une femme mariée devient tout à la fois vraiment compliqué sur le plan pratique et pourrait devenir dangereux sur le plan politique. Il commence à espacer ses rendez-vous avec elle, ce dont elle se plaint ouvertement dans les lettres qu’elle lui écrit.

 

Salazar FelisminaLes rendez-vous furtifs avec Maria-Laura Campos à l’hôtel Borges se fond donc de plus en plus rares. Salazar n'a pas tant besoin d'une maîtresse que d’hommes de confiance qui lui soient dévouées. Et si ce sont des femmes, c’est aussi bien. Felismina (ci-contre), son amoureuse de cœur d'enfance, simple institutrice, est alors nommée « inspectrice des écoles » en 1932 : elle est la première femme à ce poste. Elle va devenir un véritable « indicateur » au sein de l’Education nationale portugaise pour Salazar. Elle s’investit scrupuleusement dans son rôle et lui remonte, à partir de cette date, les mille faits, bruits, rumeurs et observations qu’elle fait depuis son poste.

 

Certaines remarques faites dans les lettres de Felismina semblent dépourvues de portée réelle : elle critique tel ou tel notable de province, suspect d'opinions antigouvernementales. Elle dénonce ainsi à Salazar tous ceux qui tombent dans le radar de son courroux : ceux qui ont des sensibilités communistes, ceux qui sortent la nuit, ceux dont elle soupçonne (sans preuve) les relations extraconjugales... Ses lettres sont loin d’être sans influence et, par sa délation, Felismina fait, par exemple, expédier en prison  un inspecteur nommé Garcia Domingues. Il a des affinités avec les « chemises bleues » fascisantes du mouvement de Rolão Preto. Les agitateurs politiques, Salazar n’aime pas cela, quelque soit leur tendance politique.

 

D’ailleurs, en 1932, Salazar crée son propre parti l’« Union nationale », d’inspiration catholique, conservatrice et nationaliste. On pourrait (démocratiquement) imaginer que l'ascension vers le pouvoir de Salazar est achevée. Non. Salazar vise, secrètement, plus haut. Il s’engage dans la rédaction d’une nouvelle constitution taillée sur mesure pour ses ambitions et met en place une police politique (la Police de Vigilance et de défense de l’état – PVDE) sur le modèle de la police fasciste de Mussolini, expérimentée avec succès depuis 1922.

 

hitler.jpgLe 30 janvier 1933, en Allemagne, Adolf Hitler est nommé « chancelier » (chef de l’Exécutif, « Premier ministre », quoi) par le vieux maréchal Hindenburg. Porté au pouvoir par le jeu des combinaisons politiques et du suffrage populaire, le chancelier démocratiquement élu commence par supprimer des droits civils fondamentaux dès le mois suivant et met en place un état policier qui bâillonne rapidement toute opposition dans les semaines qui suivent.

 

Au Portugal, le 19 mars 1933, c’est également un plébiscite (tous les dictateurs, de ceux qui nous occupent aujourd’hui aux plus récents tyrans tels que l’irakien Saddam Hussein ou le libyen Mouammar Kadhafi, ont toujours puisé leur légitimité dans le suffrage populaire, même truqué) qui valide la nouvelle constitution de Salazar : l’Estado novo (l’Etat nouveau). D’apparence démocratique (un président de la république élu tous les 7 ans, un président du Conseil et un parlement élu tous les 5 ans), le régime est en réalité furieusement autoritaire : le président du Conseil n’est pas responsable devant les députés mais seulement devant le président de la République qui l’a nommé et qui peut dissoudre le parlement (dont les députés, de toutes façons, sont issus du parti… unique) auquel, de toute façon, le gouvernement ne rend aucun compte. Quand au suffrage, il n’est même pas universel mais partiel.

 

Le Président de la république, c’est Oscar Carmona.

Le Président du Conseil - ministre des Finances, de la Défense et des Colonies, c’est Salazar !

 

 

1933 : la mise en place du salazarisme

 

Au plan social, la loi déclare les grèves « illégales » et les syndicats (de corporations et de patrons) n’ont le droit d’exister que s’ils sont contrôlés par l’Etat. La raison en est simple : l’Etat entend contrôler la relation patrons-salariés pour limiter « le profit exagéré du capitalisme afin d’empêcher que celui-ci s’écarte de sa fonction humaine et chrétienne ».

 

Les libertés publiques, de leur côté, sont supprimées, la presse fait l’objet d’une censure préalable des Pouvoirs Publics tandis que des tribunaux spéciaux sont mis en place pour juger expéditivement tous les fâcheux qui sont arrêtés par la toute nouvelle police politique.

 

La politique budgétaire est simple et claire : l’équilibre.

 

L’Eglise, socle de la stabilité sociale, signe un concordat avec l’Etat qui la surveille en contrepartie d’avantages.

 

L’ « Etat nouveau » portugais est un état policier, c’est établi. Et c’est un nouveau nom sur une liste qui s’allonge de façon inquiétante : l’Italie (depuis 1922), l’Espagne (depuis 1925), la Pologne (depuis 1926) et maintenant l’Allemagne (janvier 1933).

 

Cet Etat Nouveau se différencie toutefois nettement du régime fasciste et encore plus de ce que sera l’Etat Nazi. Il préfigure plutôt ce que sera l’Etat Français du maréchal Pétain entre 1940 et 1944.

 

Chez Salazar, le parti unique ne joue aucun rôle d’encadrement massif de la population. Il n’y a pas non plus véritablement d’embrigadement de masse : rien de comparable aux balillas italiens (les « Fils de la louve », en uniforme dès l’école primaire !) ou aux « jeunesses hitlériennes ». La jeunesse est essentiellement confiée à la religion, laquelle encadrera par exemple la Mocidade portugesa (Légion portugaise et de l’organisation de jeunesse) quand celle-ci sera mise en place (en 1936).

 

Pareillement, Salazar juge d’un œil très critique l’agitation menée par le parti portugais fascisant dit « national-syndicaliste » des « chemises bleues » de Rolao Preto : à peine ce parti est-il lancé en 1934 qu’il est interdit au bout de quelques mois… En 1936, le régime met plutôt en place la « Légion portugaise » : une organisation paramilitaire anticommuniste. Son rôle et sa présence demeureront cependant secondaire dans l’organisation générale du régime salazariste et elle n’aura en aucun cas la place éminente qu’occuperont les SA et des SS au sein du régime nazi.

 

L’armée, elle, est un instrument mais non un pilier de l’organisation publique. Salazar n’a pas de formation militaire, il se méfie des officiers toujours prompts, selon lui, à « fomenter des révolutions de caserne ». Il les tient éloignés du pouvoir politique réel même s’il concède des postes honorifiques et en vue à des militaires peu remuants.

 

Et pour les opposants « par nature » à son régime, Salazar a l’emprisonnement facile : les communistes, les syndicalistes ou les simples démocrates sont activement pourchassés et jetés dans des geôles où ils sont torturés. Ils peuvent être envoyés dans le camp de Tarrafal, qui sera mis en place en 1936 à la pointe nord de la principale île du Cap-Vert (colonie portugaise située dans l’océan atlantique à 500 kms à l’ouest de Dakar) et où ils sont liquidés en silence (à moins qu’on ne les envoie aux Açores, au fort d’Angra). Si on ne leur offre pas cette destination exotique où le soleil ne manque pas, on les laisse croupir dans les cellules de la prison de l’Aljube (Lisbonne), de Caxias (en banlieue) ou à Peniche (presqu’île du même nom, à 100 kms au nord de Lisbonne).

 

Le « Tout pour la nation, rien contre la nation » de Salazar semble faire cela écho à Mussolini et sa formule (1926) « Tout dans l'État, rien hors de l'État et rien contre l'État »… Mais il n’y a pas d’arrestations de masses, de terreur populaire, pas de déportation de populations entières ni de famines tel que le communisme et le stalinisme les pratiqueront. Salazar pratique la répression de type « sélectif » : le Portugais lambda qui ne se sent pas concerné par le débat politique (ou, prudemment, ne veut pas l’être) n’est pas inquiété. Il obéit aux consignes de gouvernement, il cultive son champ, il va à la messe. Salazar ne lui demande ni ne lui impose rien d’autre. Une discipline collective muette, voilà simplement ce que demande Salazar.

 

Mais qu’en est-il de l’homme ?

 

Ce « style Salazar » sera ainsi fait, durant près de 40 ans, de discrétion médiatique, de conservatisme social, de prudence politique, d’habileté diplomatique, d’autoritarisme gouvernemental et de stabilité économique. Son objectif : pas de risque, pas de changement. Le salazarisme n’est pas, en soi, une idéologie véritable : « Je me refuse à plier les faits aux exigences des conceptions théoriques et, bien que vivant un certain nombre de principes fondamentaux, je ne suis pas un fondateur de système » dit Salazar.

 

Au plan politique, Salazar n’a pas à proprement parler de gouvernement : bourreau de travail dans un bureau simple et austère, sans meubles luxueux ni signe de pouvoir ostentatoire, il passe de longues heures avec chaque ministre individuellement. Il s’investit dans les moindres détails de nombreux textes administratifs. C’est un méticuleux, un laborieux qui va jusqu’à éplucher les relevés de dépenses des ministères. Ainsi contrôle-t-il tout personnellement et limite-t-il les relations que ses subordonnés ont entre eux, écartant rapidement tous ceux qui voudraient faire preuve d’une quelconque velléité d’autonomie. En revanche, il aime à s’entourer d’universitaires, qui forme l’univers dont il est issu, avec une fierté affichée.

 

Felismina, l’amie d’adolescence de Salazar, continue ainsi d’entretenir avec Salazar une correspondance personnelle considérable. Ses lettres arrivent sur son bureau sans passer par la censure ni être ouvertes : un véritable fil direct avec le dictateur dont peu de gens peuvent se vanter. Même si beaucoup de personnes peuvent s’enorgueillir de travailler en tête-à-tête avec Salazar, rares sont ceux qui peuvent se targuer d’avoir de l’influence sur l’énigmatique maître tout puissant du pays. Felismina semble en faire partie.

 

Salazar (2)Pour ce qui est de l’exubérance publique habituelle aux dictateurs de cette époque, des photos, des films de propagande, des discours et des mises en scènes qui pourraient électriser des foules en délire, c’est simple : il n’y en a pas. Salazar n’a rien de comparable avec les dictateurs allemand, espagnol et italien. Chez lui, aucun meeting vibrant, pas de scénographie grandiose de ses discours, de sa personne ni du régime, pas de culte de la personnalité vantant son génie ou ses qualités de visionnaire. Salazar n’est pas un homme de spectacle. Si son charisme est indéniable pour les visiteurs qu’il reçoit, il rechigne en revanche à paraitre en public. Il préfère s’exprimer à la radio où chacun s’étonne de la voie nasillarde et monotone qui est la sienne. Ses discours sont soigneusement rédigés et préparés : pas d’improvisation, ni de contradicteur, c’est plus sûr.

 

Foncièrement d’origine rurale, Salazar aime à quitter Lisbonne et son atmosphère de bourgeois et d’ouvriers pour passer du temps dans sa petite maison natale de Vimieiro. Là encore, pas de décorum, pas de transformation, pas de goût de luxe ni d’ostentation. Salazar aime à se promener dans la campagne. Il a des goûts simples et modestes.

 

Dans la même veine de ses préférences rurales et terriennes, Salazar n’effectue pas de voyage à l’étranger, bien qu’il soit passionné par les questions de politique étrangère. Il peaufine ainsi son image de marque et la communication du régime auprès des masses en se situant, d’une manière mythique, dans la continuité du roi du Portugal Henri dit « le navigateur » (1394 – 1460), très présent dans la mémoire collective lusitanienne. Cet homme austère, solitaire et fort porté sur les choses intellectuelles, précisément, n’avait jamais navigué (ohé, ohé), ce que son nom n’indique pas. En revanche, il avait consacré beaucoup d’efforts matériels et humains à l’organisation d’expéditions maritimes qui permirent d’explorer longuement la côte occidentale de l’Afrique aux fins d’évangélisation des populations côtières.

 

Il se déplace également peu à l’intérieur du pays et, lorsqu’il va en province, ce n’est pas pour y prendre un bain de foule mais pour y rencontrer les notables locaux, responsables politiques et ecclésiastiques, ceux du « Portugal profond » comme il dit Il ne se donne même pas la peine de visiter les territoires d’outre-mer : Açores et Madère n’auront jamais le privilège de le voir débarquer (il laisse ce type de divertissement au Président de la république). Quant aux colonies (Angola, Mozambique, Guinée, Cap-Vert, Goa, Macao, Timor…, n’en parlons même pas…

 

En fait, si, parlons-en quand même pour évoquer la façon dont Salazar les voit. Il les voit de façon simple et le dit en 1933 : « L’Angola, le Mozambique et l’Inde sont sous l’autorité unique de l’Etat […] Nous sommes une unité, la même partout ».

 

Salazar (3)Salazar n’a par ailleurs aucun goût pour les rencontres internationales. Les chefs de gouvernement des pays démocratiques, eux, ne l’intéressent pas (par principe) tandis que les dictateurs n’ont (au mieux !) qu’une médiocre formation universitaire. Il juge avec une certaine condescendance le niveau (faible) de ceux-ci dont les qualités intellectuelles lui semblent très inférieures (et souvent à juste titre) aux siennes. Lui s’enorgueillit, à juste titre, de parler, par exemple, un Français impeccable. Il reste donc chez lui, au Portugal. Par trois fois, il se rendra cependant en… Espagne pour rencontrer Franco (ci-contre) à La Corogne, à Cuidad Rodrigo et à Séville. Bel effort. Qui s’effectuera par voie terrestre.

 

Ce n’est en effet qu’en 1966 (à 77 ans) que Salazar prendra l’avion pour la première (et la dernière) fois entre Lisbonne et Porto (277 kms). Il ne recommencera jamais, commentant ainsi son voyage : « Je n’ai pas aimé »…

 

Salazar n’ignore toutefois pas les contraintes de la politique étrangère. Nous allons le voir un peu plus loin. Mais, d’une manière générale, Salazar pratique pour lui-même comme pour le pays une politique d’isolement et de discrétion prudentes.

 

A titre privé, si Salazar se donne des airs d’ermite mais nous avons vu que, calculateur et charismatique, il a du goût pour les femmes. Discrètement, il poursuit donc sa relation avec sa maîtresse Maria-Laura Campos, entamée cinq ans auparavant. Le réveillon de 1934 est toutefois l’ultime rendez-vous de Salazar et de Maria-Laura : leur liaison s’achève, ils ne se reverront plus jamais.

 

Il faut dire que, dans l’intervalle, Salazar a fait la rencontre (toujours à l’hôtel Borges !), d’une femme née en 1897 (elle a donc 37 ans, il en a 45) : Emilia Vieira.  

 

Qui est cette nouvelle égérie ?

 

 

1930 -1950 : un ilot de stabilité au milieu des tribulations mondiales

 

La femme à laquelle s’intéresse Salazar, Emilia Vieira, est une femme de caractère, nettement moins formatée que les précédentes liaisons du traditionnaliste dictateur.

 

D’une famille simple enrichie par l’industrie du théâtre (son père fournit l’Opéra en souliers), Emilia est une rebelle. Dans son adolescence, elle a appris le piano et le Français (comme les jeunes filles de bonnes familles) mais aussi des danses « exotiques » plus lascives (et scandaleuses) et la boxe (quelle idée). Dans sa jeunesse, elle a alors vécu de la danse de salon dans les grands hôtels et les palaces portugais. Elle a aussi vécu seule (c’est inouï) à Paris où elle a appris l’astrologie et s’est initiée à la théosophie (une philosophie inspiré de l’Antiquité qui prétend donner accès au Divin à travers un syncrétisme du bouddhisme et de l’hindouisme).

 

De retour à Lisbonne depuis moins de 10 ans, au moment où elle rencontre Salazar, elle gagne alors sa vie en se produisant dans des numéros de danse (notamment au palace Foz, un établissement où des hommes aisés, mais mûrs, s’encanaillent avec des femmes plus jeunes). Personnage de la vie nocturne lisboète, elle provoque, fascine et scandalise en raison de ses nombreux amants, de ses liaisons lesbiennes et du serpent qu’elle porte sur elle en toutes circonstances publiques.

 

On ignore à quelle époque, exactement, Salazar entame une liaison avec la demi-mondaine Emilia mais, fin 1936, après le dîner de réveillon de Noël privé avec le cardinal Cerejeira (archevêque de Lisbonne et ancien condisciple de l’université de Coimbra), c’est elle que Salazar rejoint.

 

Cela permet d’éclairer une facette encore inconnue de Salazar… Comme beaucoup d’hommes politiques, Salazar est en proie au doute, redoute les coups du sort, tente de discerner l’avenir et de conjurer l’imprévu. Sa formation religieuse initiale lui donne, en outre, une prédisposition pour le mysticisme. Or, nous l’avons vu, Emilia a appris, à Paris dans sa jeunesse… l’astrologie ! A partir de 1936, elle lui enverra chaque mois un horoscope. Jusqu’à la fin des années 60.

Salazar (4) 

Salazar réserve donc sa vie privée à sa maîtresse Emilia mais, en termes d’amitiés personnelles comme sentimentales, son ami de séminaire Mario de Figueirido le décrit clairement comme ne « s’abandonnant pas à l’élan. A peine a-t-il livré son cœur qu’il le reprend ».

 

En 1936, Salazar déclare 5 valeurs comme « indiscutables » : « Dieu, patrie, autorité, famille, travail. » Rien à voir avec les élucubrations mussoliniennes » de l’ « homme nouveau » fasciste ou avec les théorisations hitlériennes de la « Communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) visant à transcender les différences de classe et de religion. Ainsi l’historien Yves Léonard compare-t-il plus volontiers le Salazarisme « à l’Etat Corporatif Chrétien du chancelier autrichien Dollfuss [renversé et assassiné par les nazis autrichiens en 1934, ndlr], au régime catholique et ultraconservateur du maréchal polonais Pilsudski, ou encore à l’amiral hongrois Horthy – celui-ci, après avoir été renversé en 1944 par le parti fasciste des Croix Fléchées s’exilera d’ailleurs au Portugal ».

 

1936 est aussi l’année où, après plusieurs années de vives tensions sociales et d’anarchie politique, débute une véritable guerre civile en Espagne (juillet 1936 – avril 1939), puissant voisin aux tentations hégémoniques jamais vraiment éteintes vis-à-vis de la Lusitanie… Difficile pour le Portugal d’échapper aux violences et aux combats qui vont agiter la péninsule ibérique, spécialement quand le cœur de Salazar penche évidemment pour les rebelles Nationalistes du général Francisco Franco, lesquels ont pris les armes contre la république légalement établie depuis 1931 et où les élections de 1936 ont porté au pouvoir un Frente Popular dominé par une tendance social-marxiste très dure.

 

Mais Salazar avance prudemment : pas question d’embarquer le Portugal dans la guerre civile d’un autre pays où il n’y aurait rien d’autre à récolter que des coups. Il laisse passer du matériel et autorise des volontaires, les Viriatos, à rejoindre les rangs de l’armée franquiste. En avril 1938, il reconnait officiellement le gouvernement nationaliste. Tout cela constitue une aide réelle mais, objectivement, limitée.

 

Septembre 1939 voit le déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Prudemment, Salazar ne rejoint officiellement aucun camp et maintient une stricte neutralité. Dès lors, si le conflit commence à ravager l’Europe, le Portugal reste à l’écart : il ne subira, durant 6 ans, aucune mobilisation ni combat et la population en sera réellement reconnaissante à Salazar.

 

expocolo19311.jpgEt pour bien montrer que le Portugal n’est pas du tout concerné par toute cette agitation, Salazar (après avoir signé un concordat avec le Vatican en mai 1940), organise, de juin à décembre de cette même année, une vaste « Exposition du monde portugais ». Cet évènement (un brin anachronique, convenons-en) est calqué sur le modèle de l’Exposition coloniale organisée par la France en 1931 au bois de Vincennes. Il s’agit là d’exalter le nationalisme lusitanien et de mettre en valeur un empire colonial mondial et dont on mésestime l’importance. Il est en effet le premier de ce type à être fondé (en 1415) par une puissance européenne et, pendant 5 siècles, va comprendre des territoires répartis sur cinq continents (le Brésil sera indépendant en 1825).

 

S’il est un empire colonial sur lequel le soleil ne se coucha pas, et sur une durée bien plus longue que l’empire britannique, ce fut bien l’empire portugais. Qui le savait ?

 

D’ailleurs, cet empire détenu par un pays européen sera aussi le dernier à disparaitre puisqu’il faudra attendre les années 70 (plus de dix ans après le démarrage du processus en Afrique) pour que l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, le Cap-Vert et Sao-Tomé-Et-Principe accèdent à l’indépendance. Avec  Macao (« Mâââ-Cao, Ma-Cao, Maca-Ô… ») et le Timor Oriental, ce sera même encore plus tardif : 1999 et 2002 !... L’empire colonial aura donc largement survécu à Salazar lui-même et pour une durée au-delà de ses probables espérances.

 

Quoiqu’il en soit, en 1940, Salazar entend exalter le nationalisme lusitanien dans une bulle de paix au milieu d’une Europe en passe de basculer dans la guerre totale. L’écrivain Saint-Exupéry (dont les Chroniques de la Plume et du Rouleau soulignèrent autrefois la personnalité contrastée et contestable) s’y rend, d’ailleurs, et affirme sa satisfaction devant « la plus ravissante exposition qui fût au monde ». Rien de moins.

 

Pendant que l’Europe et le monde s’entretuent, Salazar se place donc en retrait et compte les coups. Or, avec ses îles (Açores et Madère dans l’Atlantique), le Portugal suscite évidemment la convoitise de la marine alliée, spécialement britannique. Qu’importe, Salazar mobilise ses troupes et refuse, dans un premier temps, tout débarquement ou mise à disposition des ports de ses îles.

 

Simultanément, à partir de 1941 et de l’offensive allemande contre l’Union Soviétique, le farouche anticommunisme de Salazar le conduit à autoriser des volontaires à rejoindre les troupes espagnoles (la division Azul) engagées dans les combats aux côtés de l’armée allemande. Mais, là encore (observons bien la manœuvre), il ne s’agit pas d’un engagement du Portugal lui-même mais de celui de « volontaires » en nombre limité. Prudence, neutralité et tactique sont les maîtres-mots de l’attitude salazarienne.

 

En 1942, on le sait, un coup d’arrêt est donné à l’expansion des forces de l’Axe. Le « renard du désert » Rommel se laisse piéger à El-Alamein (novembre 1942), les Alliés débarquent en Afrique du nord française (8 novembre 1942) et l’armée allemande est contrainte à la reddition à Stalingrad (2 février 1943). A partir de 1943, l’espoir de la victoire change donc de camp : les Alliés remontent progressivement l’Italie.

 

C’est ce moment que Salazar choisir pour signer opportunément avec Churchill, à l’été 1943, un accord visant à mettre la base aéronavale des Açores à disposition des Britanniques, ainsi qu’à leur fournir diverses facilités logistiques (ravitaillement, etc…) Pour le Portugal, c’est la réactivation (parfaitement appropriée) d’une alliance diplomatique et militaire conclue entre les deux pays au XIVème siècle !... Mais avec Salazar, là encore, l’effort est limité : pas de troupes engagées, pas d’effort militaire particulier, pas de déclaration de guerre.

 

En 1944, Salazar sent le crépuscule du Reich et conclut cette fois le même accord avec les Etats-Unis. En 1945, la Seconde guerre mondiale s’achève donc avec, dans le camp des vainqueurs, le Portugal de Salazar : un joli coup de politique extérieur à moindres frais. Salazar peut donc continuer à gérer de façon prudente, paternaliste et passéiste, un pays qui n’a été ravagé par aucun combat. Son pouvoir est solidement en place.

 

1945, pourtant, a ouvert une ère nouvelle. Rien, nulle part dans un monde qui a découvert la bombe nucléaire, ne pourra plus être comme avant. La décolonisation s’amorce, d’abord à travers d’inévitables guerres (l’Indochine française se soulève dès 1945). La reconstruction nécessaire déclenche un processus de modernisation et d’équipement des sociétés. La natalité explose et les « baby-boomers d’après-guerre » formeront la jeunesse des années 60. Tout cela mettra, évidemment, quinze à vingt ans avant de produire ses pleins effets.

 

Pour l’heure, en 1945, le Portugal n’est encore secoué par aucun trouble et au plan personnel, Salazar a une nouvelle maîtresse. Comme la précédente (Emilia Vieira) la dénommée Mercédès de Castro Feijo n’a rien d’une oie blanche lusitanienne : c’est également une femme de caractère qui a, notamment, vécu librement sa jeunesse à Paris (dans les années 30). Mercédès, contrairement aux précédentes, n’est cependant pas issue d’un milieu modeste : elle est au contraire la fille d’un diplomate très aisé et ses parents lui ont laissé, en mourant, une fortune considérable qu’elle a dépensée ensuite à sa guise. Elle ne s’est guère souciée alors de s’enfermer dans un cadre conjugal et familial qu’elle juge conventionnel et contraignant, au grand scandale de ses contemporains.

 

Après avoir quitté la France en 1940 (au moment où les Allemands l’envahissaient) Mercédès de Castro Feijo est venue s’installer à Lisbonne et elle a vécu, durant toute la guerre, à l’hôtel… Borges : le fameux établissement tant de fois fréquenté par Salazar au titre de ses différentes liaisons ! C’est depuis là que, en 1945 et avec une effronterie inattendue, elle sollicite une entrevue avec le maître du Portugal alors au sommet de sa puissance, le Doutor. Elle en devient rapidement l’amante, ainsi que l’attestent les nombreuses missives sans ambiguïté qu’elle lui adresse.

 

OTAN-Signature-France.jpg

Au-delà des sentiments (dont on a vu maintes fois qu’ils ne guident guère le comportement fondamental de Salazar) Mercédès de Castro Feijo représente pour celui-ci un atout politique non négligeable. Sa naissance et son éducation l’ont conduit à fréquenter les cercles diplomatiques européens les plus élevés : elle n’hésite alors pas à apporter (et à monnayer, le cas échéant) de précieuses informations à son amant. Leur relation va se poursuivre pendant plus de cinq ans, au-delà de 1950 même si elle va, fatalement, perdre en intensité (il faut tout de même rappeler que, en 1951, Salazar a 62 ans).

 

Tout semble stable au plan politique. Dans le « camp des vainqueurs » de la Seconde guerre mondiale, le Portugal se paie même le luxe de devenir (par conviction anticommunisme) un des membres fondateurs de l’OTAN (1949). Le pouvoir de Salazar et la position de Portugal semblent plus solides que jamais… En réalité, la fin des années 40 montre les premiers signes de fissure du pouvoir sans partage qu’exerce Salazar sur son pays depuis près de vingt ans. Ils ne sont pas immédiatement compréhensibles et, objectivement, l’on a beau jeu de décrypter a posteriori des ferments d’évolution que, à l’époque, nul ne pouvait prévoir.

 

Nous allons voir lesquelles…

Par Sho dan - Publié dans : Personnalités célèbres
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Vendredi 8 mars 2013 5 08 /03 /Mars /2013 01:05

Cher(e)s Ami(e)s et lecteurs(trice)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Début des années 50 : premières fissures, derniers feux

 

Ainsi, la contestation (qui n’a en fait jamais vraiment cessé) de son pouvoir personnel par les militaires se traduit-elle par l’éphémère candidature du général Norton de Matos aux élections présidentielles de 1949 (contre l’indéboulonnable général-président Carmona, évidemment candidat officiel à sa propre succession et dûment soutenu par Salazar). Dans l’immédiat, cette « rébellion » n’aura ni suite ni conséquence. Mais, au vrai, aussi bien dans les rangs de l’armée que dans ceux de l’Eglise, une forme de lassitude s’installe.

 

La chape de plomb sous laquelle vit le Portugal depuis plus de vingt ans n’est certes pas encore prête à être soulevée mais, au fond, sous le couvercle, la température monte...

 

C’est durant la décennie 1950 que le mouvement de protestation va (timidement) démarrer et s’amplifier progressivement. Il n’est pas garanti toutefois que Salazar s’en aperçoive réellement. Agé de plus de soixante ans, désormais  maître total du pays (il assure même, durant quelques mois, la présidence de la république après la mort du vieux général Carmona, en place depuis 1926), Salazar va, plutôt, laisser (un peu) libre cours à sa vie personnelle.

 

En 1951, il va faire la rencontre d’une femme qui va suffisamment bouleverser son existence pour que le prudent et secret dictateur accepte de lui livrer des informations, d’en accepter la diffusion et de se montrer ostensiblement en public avec elle. S’il n’y avait qu’une seule liaison affective de Salazar à retenir, ce serait celle-là.

 

Et nous allons en parler, évidemment !

 

En 1951, donc, Christine Garnier, une journaliste française, se rend au Portugal afin d’écrire un livre sur Antonio Salazar. A cette époque, aucun des détails sur la vie privée de ce dernier, que je vous ai livrés (veinards) et qui seront été divulgués ultérieurement, n’est encore connu. « Christine Garnier », au vrai, est un nom de plume. La journaliste française s’appelle en réalité Raymonde Germaine Cajars et est née 23 janvier 1915 (elle mourra en 1987). Elle est originaire des Flandres et est la fille d’un officier de marine.

 

Voilà pour le pedigree.

 

Christine Garnier a d’abord été mannequin pour des magazines féminins tel Marie-Claire. Elle est ensuite devenue journaliste pour Le Figaro et a fait plusieurs voyages en Afrique, d’où elle a rapporté des articles de type colonial assez conventionnel. Elle a également épousé Raymond Bret-Koch (apparenté à l’éminent médecin allemand docteur Koch qui avait, fin XIXème, donné son nom au bacille de la tuberculose).

 

Salazar (6)Voilà pour le CV.

 

Au moment où elle rencontre Salazar (qui a 62 ans), elle en a donc 36.

 

Pour elle, c’est un reportage de type « grands reporters ». Pour lui, cette rencontre s’inscrit dans la politique de communication générale de la dictature salazarienne. Cette dernière est soigneusement encadrée et mise en œuvre par le Secrétariat à la Propagande (dirigé par António Ferro) qui fait publier de nombreux ouvrages après en avoir confié la rédaction à des écrivains connus. Christine Garnier ne l’est pas encore beaucoup mais elle écrit dans un quotidien national français (Le Figaro). Salazar a alors à cœur de trouver un relais de communication pour toucher la nombreuse population portugaise qui émigre en France (contrairement à d’autres dictateurs, il n’a pas fermé les frontières et laisse partir ceux qui veulent quitter le pays : un flot qui enfle dès le début des années 50).

 

Christtine Garnier, comme le demande la procédure, a préalablement soumis son projet journalistique au dictateur, qu’il a accepté : il s’agit d’écrire un livre, non pas sur l’homme politique, mais sur l’homme tout court, en l’interrogeant sur son parcours et sa vie intime. Rien ne sera publié qui n’aura évidemment préalablement été visé par Salazar. Elle a ensuite demandé audience au dictateur qui, après quelques réticences, a accepté de la recevoir.

 

Cette première audience est une surprise pour Christine Garnier, elle le confiera. Habillée sobrement de noir, elle est conduite au palais où elle est accueillie par un civil élégamment vêtu de lin blanc éclatant qui vient la chercher à son automobile, au pied de l’escalier du palais de Sao Bento. L’homme (qu’elle suspecte être le secrétaire particulier de Salazar, ou quelque chose comme ça) la conduit dans une pièce toute simple où ne se trouvent que deux chaises. Mais Salazar n’y est pas. Christine Garnier s’impatiente et le fait savoir à son étrange cicérone : elle a déjà beaucoup attendu Salazar, où est-il, enfin ?

 

Il est… devant elle !

 

Salazar est un monstre d’habitude et de conservatisme mais, quand il s’agit des femmes, il aime à surprendre…

 

Elle, elle confiera sa fascination en décrivant « les yeux très noirs, triangulaires, intenses », « le teint légèrement basané », les « cheveux gris et lustrés » et les « dents qui brillent d’un éclat minéral » de son interlocuteur.

 

Salazar Vacances C GarnierAu début, Salazar endosse naturellement pour elle le personnage public fabriqué par la propagande officielle et qu’il maîtrise parfaitement : « Je n’ai pas, assure-t-il, le loisir d’accorder audience à [toutes les femmes] qui me le demandent. Les minutes dont je prive mon travail, je les vole à l’Etat »… Ses idées sur la famille et la place des femmes, restent rigoureuses et invariables par rapport à l’organisation de la société portugaise : « Persuadé qu’une épouse qui a en tête le souci de son foyer ne peut faire du bon travail au-dehors, je lutterai toujours contre l’indépendance des femmes mariées » Ainsi la loi portugaise empêche-t-elle les épouses d’être infirmières ou d’appartenir au Ministère des Affaires Etrangères, l’Eglise portugaise fustigeant de son côté le travail féminin qui, selon elle, conduit à « l’immoralité ».

 

Au bout de quelques jours d’audiences quotidiennes et de conversations, une étape de plus dans l’intimité entre Salazar et Christine Garnier est franchie. Salazar l’invite à venir, aux prochaines vacances d’été (1952), dans sa propre maison familiale de Santa Comba, à Vimieiro. Est-ce qu’elle viendra pour les vacances ? Lui, il n’a pas changé d’adresse… Elle accepte.

 

En se rendant à Vimieiro, quelques mois plus tard, Christine Garnier reconnaitra imaginer une impressionnante villa à la gloire de l’homme le plus puissant du pays. Ce serait logique et tout à fait conforme au culte de la personnalité tel que tous les dictateurs en mettent en place. Rien de tel, pourtant. Salazar est d’origine modeste, il en a d’ailleurs toujours tiré une fierté ouvertement assumée. La journaliste découvre donc une maison de campagne plutôt petite, aux pièces étroites et chichement garnie d’un mobilier fort simple, essentiellement utilitaire, avec peu de décoration, très peu de livre, pas de bibliothèque et aucune photographie. Seule une vieille gouvernante revêche tient lieu de personnel.

 

Qu’on le veuille ou non (et qu’on y croit ou pas, familiers que nous sommes avec les excès ornementaux d’Hitler, Mussolini, Staline, Franco, Mao et tous les autres) Salazar ne pratique pas, n’a jamais pratiqué le culte de sa personnalité. Il se considère (ou feint de l’être) comme un « dictateur malgré lui ». Il joue à Christine Garnier un rôle savamment étudié et parfaitement au point : celui du dirigeant austère, vaguement timide, solitaire dans sa tâche et, à ses heures perdues, modestement préoccupé de la santé de ses fleurs (glycines, orchidées de Madère, œillets rose d’Estoril…) « Au lieu de gouverner, se navre-t-il, j’aimerais vivre ici, parmi les champs et les vignes,  […] dormir sans souci, enfin libéré des mille mesquineries qui sont le prix de toute œuvre gouvernementale […].

 

Pour un peu, on pourrait le plaindre.

 

Mais passer de longues heures à deviser, assis à l’ombre devant une fontaine ou à marcher le long des plates-bandes, des buis, des figuiers, fatalement, cela crée une certaine intimité. Pour ne pas dire une intimité… certaine.

  Salazar Christine Garnier

De son séjour en compagnie de Salazar durant l’été 1952, Christine Garnier va tirer un livre : « Vacances avec Salazar ». Cette soigneuse et très conventionnelle hagiographie tout à fait dans la ligne de la propagande d’Etat tente de faire plus ou moins croire au lecteur qu’il pénètre dans l’intimité jamais vue d’un homme célèbre. Pour en assurer le succès et de rendre la dictature salazariste aussi fréquentable que possible, le gouvernement portugais demande, comme à son habitude, à un intellectuel célèbre et pas trop regardant de préfacer l’ouvrage (le célèbre poète Paul Valéry l'avait fait en 1934 pour l'ouvrage Salazar, le Portugal et son chef, éd. Grasset). Ca ne peut pas nuire…

 

A partir de 1952, Christine Garnier devient, sans s’en cacher ni lui ni elle, la maîtresse de Salazar.

 

Années 50 - 60 : du déclin inéluctable à la fin rapide

 

Salazar qui commence à oublier sa réserve historique vis-à-vis des femmes pour se montrer follement épris et d’une prodigalité, certes limitée, mais jamais observée chez lui jusque-là. Salazar se « lâche », contrairement à la retenue dont il avait fait preuve avec ses précédentes maîtresses. Il n’hésite pas à combler Christine de cadeaux et d’attentions, petites ou grandes, comme un amoureux le fait ordinairement. Il fait ainsi parvenir à la Française (toujours mariée), à son domicile parisien, des fleurs, des fruits exotiques (des ananas des Açores), du vin  ou de simples confitures.

 

C’est charmant.

 

D’autant plus que, pour cela, Salazar utilise parfois des moyens d’état, mettant par exemple personnellement à contribution tel ou tel fonctionnaire des chemins de fer portugais. Tout cela n’est guère excessif et relève, convenons-en, un peu de l’anecdote, telle l’occasion où il charge un ami diplomate séjournant à Paris, Marcello Mathias, d’accompagner Christine chez les joailliers de la capitale pour qu’elle s’y choisisse une bague. Coût final du bijou, supporté par Salazar : USD 420 de cette époque. J’ignore quel est le coefficient d’érosion monétaire du dollar depuis cette date mais, pour ce qui est du Franc/Euro, par exemple, le bulletin officiel des Finances Publiques-Impôts (que j’ai consulté pour vous) nous informe que ce coefficient se monte, pour la période allant de 1952 à 2012, à 12.9. En clair : il vous faut 12.9 Franc/Euro de 2012 pour acheter ce que vous pouviez vous payer avec 1 Franc/Euro de l’époque. Raisonnons grossièrement : USD 420 de l’époque représenterait un peu plus de 5 400 Euro de 2013. Ce montant n’a rien d’extravagant (le célèbre Cartier, place Vendôme, vendant ses bagues d’entrée de gamme à moins de 500 Euro (une misère) même si, évidemment, cette petite emplette se fait aux frais du contribuable portugais…

 

Pendant que le vieillissant Salazar coule des jours heureux d’amoureux (presque) débutant avec sa fiancée française, le Portugal change à un rythme de plus en plus rapide.

 

En 1953, les évènements contraignent Salazar à mettre fin à la politique d’autarcie fondée sur le développement agricole et menée depuis 25 ans. Certes, depuis cette date, le portugais moyen a mangé à sa faim. Mais, au tournant des années 50, ce n’est plus suffisant. La croissance galope en Europe et il faut investir massivement dans l’industrie pour produire des biens de consommation (le Portugal exporte peu et n’a pas suffisamment de devises pour importer). On met alors en place un « Plan de développement » et on fait appel aux capitaux étrangers.

 

Ailleurs dans le monde, les choses changent progressivement. Staline est mort (en mars 1953) et un dégel s’amorce même si la « guerre froide » continue partout ailleurs (spécialement dans le Tiers monde). En Europe, on se calme et on campe sur ses positions. Ainsi, fin 1956, une révolte populaire a-t-elle lieu en Hongrie contre le Parti Communiste au pouvoir : 2 000 morts exécutés sans jugement par les Soviétiques après que leurs chars aient déferlé dans les rues de Budapest. L’Occident, lui, attend que les Kalachnikov se taisent.

 

Il est d’ailleurs occupé avec le mouvement de décolonisation qui se poursuit : en 1954, les Français quittent le Vietnam après la défaite de Dien Bien Phu (mai) au nord, sont remplacés (au sud) par les Américains et s’emploient désormais à « maintenir l’ordre » dans les départements français d’Algérie, suite au déclenchement de l’insurrection armée (novembre).

 

Les deux « grands » de cette époque (Etats-Unis et Union Soviétique), globalement, actent leur partage du monde et s’efforcent de calmer le jeu : ainsi, en 1956, obligent-ils leurs alliés Français et Anglais à se retirer des positions occupées en Egypte par ceux-ci en réaction à la nationalisation forcée du canal de Suez (octobre).

Salazar Empire portugais décolonication 

Pendant ce temps, le Portugal de Salazar reste le Portugal de Salazar : un ilot de stabilité politique. Il tente, au moins, de l’être en se réfugiant dans une attitude déni face aux réalités du mouvement de décolonisation. Pour paraphraser ce qu’a dit François Mitterrand en 1954 à propos de l’Algérie, la conception de Salazar tient en un seul principe : les colonies, c’est le Portugal et le seul dialogue, c’est la guerre. Ainsi réaffirme-t-il sa position en 1956 : « Une nation s’est constituée aux quatre coins du monde [rappelons que le Portugal fut le premier empire colonial et demeurera, dans les années 70, le dernier à été démantelé, ndlr] Pour le Mozambique et l’Angola, la question ne se pose pas de savoir s’ils sont autonomes ou non ».

 

« La question ne se pose pas… » Circulez, donc.

 

Plus pour longtemps. A l’été 1958, l’évêque de Porto rédige une lettre qui montre que l’Eglise commence maintenant à réprouver les méthodes de gouvernement employées (mieux vaut tard que jamais !). C’est la première fois que les ecclésiastiques, qui ont largement profité d’une place éminente de l’Eglise au sein de la société portugaise depuis 1933 et la mise en place de l’Estado Novo), regimbent ainsi.

 

Toujours en 1958, ont lieu les élections présidentielles : une pure formalité pour un poste honorifique dans un état à Parti unique ? C’est ce que croit Salazar qui promeut le candidat officiel de l’état, le général Tomas mais qui a la surprise de voir… la candidature spontanée (qui sera finalement malheureuse) du général Delgado !

 

Un vent de contestation soufflerait-il sur la Lusitanie ? Salazar entend étouffer rapidement la contestation et accroît la répression policière, les arrestations, les tortures, les emprisonnements, les exils. Rien n’y fait, la contestation continue sournoisement, l’entourage des technocrates de Salazar commençant à se plaindre des lenteurs et du manque de réactivité du Doutor.

 

Arrivent les années 60. Les baby-boomers d’Europe sont encore adolescents, ils écoutent des disques vinyles et attendront encore quelques années avant de monter sur les barricades. Pas au Portugal, toutefois.

 

Au début des années 60, Christine Garnier, de son côté, divorce. Pas pour Salazar, avec lequel les relations ne sont plus passionnelles. Elle se remarie et a un enfant avec son second mari. Progressivement, ses liens avec le dictateur portugais Salazar s’estompent, bientôt définitivement. Elle le déplore ouvertement. Mais, au fond, quelle place réelle a-t-elle jamais tenu dans le cœur de l’énigmatique personnage ? Nul ne le saura jamais.

 

Pour le régime, les années 1960 vont être celles du crépuscule du régime salazariste, attaqué de toutes parts. Dans un contexte général d’accession à l’indépendance (1956 et l’accession à l’indépendance de la Tunisie et du Maroc, 1960 et la décolonisation générale de l’Afrique noire française par le général De Gaulle), l’Angola entame sa guerre de libération en 1961. La même année, l’Inde (indépendante depuis 1948) occupe le territoire de Goa (portugais depuis 450 ans !) et le propre ministre de la guerre de Salazar, Botelho Moniz tente même un coup d’état contre ce dernier au mois de mars ! En 1962, le Mozambique se soulève.

 

De défections en méfiance, de contestations populaires en révoltes sporadiques, le Portugal de Salazar, miné par une émigration massive de ses forces vives (venues faire ouvriers, artisans, femmes et ménage et concierges en France) va s’affaiblir sans discontinuer durant les années 60.

 

Nous ne nous attarderons guère sur cette période durant laquelle la vie de Salazar, elle-même, est un long déclin.

 

En 1967 (Salazar a 78 ans), les choses s’accélèrent brutalement. Un jour, alors que le vieux dictateur s’assoit tranquillement dans un transat, sur une terrasse, la toile du fauteuil… cède sous son poids et Salazar tombe la tête en arrière, se cognant assez fort contre le sol. Le lendemain, saisi de vertiges, il est transporté à l’hôpital, les médecins lui diagnostiquent un hématome au cerveau. Quelque temps plus tard, il fait un accident vasculaire cérébral. Il ne peut plus gouverner, dans les faits.

 

A partir de septembre 1968, le pouvoir passe, sur la forme, entre les mains de Marcello Caetano et, sur le fond, entre les mains d’une caste de militaires de haut rang qui s’appuient sur les technocrates de la haute administration portugaise.

 

Reclus dans la résidence officielle de Sao Bento, Salazar, hors course, reçoit pourtant encore des visites, telle celle d’un journaliste français du journal L’Aurore en septembre 1969, qui décrit une « étrange et dramatique situation ». Le temps semble suspendu. On attend la mort du roi…

 

Celle-ci intervient le 27 juillet 1970. Caetano reste au pouvoir et tente de timides réformes (le "printemps marceliste" comme on l’appellera pompeusement) qui vont s’enliser. Le 25 avril 1974, une poignée de capitaines rebelles balaiera son régime en moins de 24 heures, des œillets au bout des fusils, et remettra les clés du pouvoir aux civils deux ans plus tard.

 

Le 27 juillet 1970, l’écrivain Miguel Torga exprime sa frustration de la mort de l’oppresseur honni de toute une génération de jeunes intellectuels. Il résumait son long règne en indiquant que Salazar « avait vécu à froid, consciemment, sous une cloche de sévérité glacée, en inspirant la peur ».

 

Ce n’est pas totalement inexact mais Torga, cependant, avait moins fréquenté que d’autres les alcôves de l’hôtel Borges, à Lisbonne…

 

Voilà, c’est la fin de cette chronique et j’espère que, en la refermant, vous vous direz, comme le prestidigitateur portugais Garcimore qui, dans les années 1970 – 1980, animait « Les visiteurs du mercredi » de notre enfance sur TF1 : « Eh ! Pas mal… ! »

 

Bonne journée à tous et à toutes.         

 

La plume et le rouleau © 2013 Tous droits réservés.

 

Bibliographie :

Salazar, vie et mort d’un dictateur – Yves léonard - L’histoire n° 287, mai 2004

Femmes de dictateurs – Diane Ducret – Perrin, 2011

http://www.canal-u.tv (Marc Gruas : Vacances avec Salazar de Christine Garnier ou la mise en scène du pouvoir)

http://fr.wikipedia.org

http://www.larousse.fr

Vacances avec Salazar – Christine Garnier – Grasset, 1952

Le salazarisme – Yves Léonard – Vingtième siècle n° 62, 1999

Par Sho dan - Publié dans : Personnalités célèbres
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Samedi 14 juillet 2012 6 14 /07 /Juil /2012 01:15

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

« A-t-on des nouvelles de monsieur de Lapérouse ? » : on attribue cette phrase à Louis XVI, quelques moments avant d’être conduit vers l’échafaud, le 21 janvier 1793. Elle est vraisemblablement apocryphe car elle est, au vrai, peu plausible pour un pareil moment et par ailleurs faiblement corroborée par les témoins directs.

 

En revanche, il reste vraisemblable que, durant sa détention de cinq mois à la prison du Temple (du 13 aout 1792 au 21 janvier 1793), Louis XVI se soit enquis du personnage autour duquel tournera la chronique d’aujourd’hui. C’est en effet Louis XVI lui-même qui avait donné, en main propre, la mission d’un périple au capitaine de vaisseau Lapérouse, plusieurs années auparavant, en 1785.

 

Au début, à partir de juin 1785 (date du départ de l’expédition maritime) des nouvelles de monsieur de Lapérouse étaient arrivées à rythme régulier. Mais au bout de trois ans, à partir de mars 1788, l’on n’avait plus eu aucune information concernant le navigateur … Sur le capitaine, son équipage et ses deux navires, le silence était tombé.

 

Lapérouse Musée de la marine 2008Depuis 1788, on ne s’était cependant guère préoccupé des nouvelles du navigateur, tant l’on avait eu de chats à fouetter. La situation intérieure du royaume s’était dégradée. Il y avait eu la dette (déjà !). Puis il y avait eu les réformes fiscales impossibles à mettre en œuvre (1788, déjà !). Il y avait eu ensuite les Etats Généraux (1789) qui avaient accaparé toute l’attention d’un Louis XVI indécis (1790), pusillanime, influençable et inconséquent (sa tentative de fuite du royaume en 1791). La république avait ensuite été proclamée (1792) et, le 21 janvier 1793, Louis XVI avait finalement été conduit à l’échafaud pour y être guillotiné. Et tout cela sans jamais, depuis 1788, avoir eu de nouvelles de monsieur de Lapérouse.

 

Et aujourd’hui ? Sait-on mieux ce qui est advenu de monsieur de Lapérouse ? A-t-on retrouvé sa trace ? Des recherches ont-elles été menées et avec quel succès ?

 

Si vous n’avez pas lu l’un des 1000 ( ! ) ouvrages parus sur la question ni n’avez regardé le passionnant film d’Yves Bourgeois diffusé dans l’émission de TV « Thalassa » (France 3), cette chronique est faite pour vous. Sinon, elle est faite pour vous quand même. Car, de son côté, votre serviteur fut de ceux qui visitèrent l’exposition de 2008 au musée de la Marine (Palais de Chaillot, Paris) intitulée « Le mystère Lapérouse ».  

 

Et c’est pourquoi je vous invite aujourd’hui, en cette chronique, à découvrir à votre tour, si nous avons, plus de deux siècles après son départ, quelque « nouvelles de monsieur de Lapérouse »…? Avec au programme : le vent du large, l’appel de l’aventure, le claquement des voiles, l’écume des flots, les coups de feu et les bordées de canons, les tempêtes, les mers chaudes, les sauvages, les vahinés, les youkoulélés… et plein d’autres choses subaquatiques encore, en compagnie des meilleurs spécialistes de l'archéolgoqie sous-marine.

 

Voyons cela.

 

-oOo-

 

Mais d’abord… Lapérouse ou La Pérouse ?

 

Par préambule, tordons d’abord le cou à une polémique potentielle : « Lapérouse » ou « La Pérouse » ?

 

Généalogistes et historiens se sont empoignés sur cette épineuse question : en effet, la « Pérouse » est le nom d’une terre reçue de son père et dont Jean-François Galaup (c’est son vrai nom) est « comte ». En tant que nom de lieu, cette orthographe semble devoir s’imposer pour le patronyme du héros de cette chronique. Et pourtant, nous retiendrons, comme la majorité des historiens, la graphie « Lapérouse ». Pour quelle raison ? Tout simplement pour ne pas être, en quelque sorte, plus royalistes que le roi…

 

« Lapérouse » est en effet la graphie retenue depuis deux siècles par… tous les descendants du navigateur, lesquels sont tout de même, reconnaissons-le, parmi les mieux placés pour savoir comment s’orthographie leur propre nom de famille !

 

« Lapérouse », donc.

 

Et maintenant venons-en aux faits.

 

-oOo-

 

Plantons d’abord le contexte : si la France a 3000 kms de côtes, elle n’a jamais été réellement, au cours des siècles, une puissance maritime. Sans doute peut-on voir là une tendance culturelle historique lourde. Les Celtes ni les Gaulois ne s’aventurèrent jamais du côté où le soleil se couche (ce furent les peuples du nord de l’Europe) et furent, depuis leur arrivée en Europe de l’ouest vers – 400 av. JC, surtout des agriculteurs soucieux de leur terre. Les Romains privilégièrent, eux, les ports de Méditerranée dans le cadre du quadrillage de « leur » mer (Mare nostrum : ainsi appelaient-ils la mer Méditerranée). Les Francs, qui les supplantèrent, n’étaient pas un peuple de navigateurs mais, comme les Gaulois, un peuple d’agriculteurs terriens. De Clovis à Louis XIV, les rois de France n’accordèrent donc à la Marine qu’une place secondaire et Napoléon, sur le fond, ne fit guère mieux.

 

Aujourd’hui, il faut reconnaître que nous ne devons le rattrapage, par « la Royale » française, de la Navy britannique en tonnages (de l’ordre de 500 000 tonneaux), en hommes (de l’ordre de 45 000) et en qualité du matériel qu’à des… réductions drastiques opérés dans les budgets de la Perfide Albion ! Maigre consolation pour un pays comme le nôtre qui, objectivement, aurait toujours mérité mieux en matière de Marine. Bon.

 

-oOo-

 

17561763 : « La Guerre de Sept Ans » : le désastre oublié du roman national français

 

Durant les dernières années du règne de Louis XV (1710 – 1774), a lieu la Guerre de Sept Ans (1756 – 1763). Il s’agit d’un conflit « entrepris sans motifs plausibles, conduit sans habileté par la plupart des généraux français et entrecoupée de vicissitudes infinies (...), les intrigues de cour décidant de la marche des événements » (général Bardin). Quand à Voltaire, il fustige une guerre dans laquelle « quelques ambitieux, pour se faire valoir et se rendre nécessaires, précipitèrent la France » et où « l'Etat perdit, la plus florissante jeunesse, plus de la moitié de l'argent comptant qui circulait dans le royaume, sa marine, son commerce, son crédit ».

Dupleix 2

Ce conflit aujourd’hui largement absent de la mémoire collective française (et pour cause !) débouche sur diverses défaites terrestres mais surtout (pour ce qui nous occupe ici) sur un quasi-anéantissement de la flotte française par la Navy anglaise. La France n’a alors plus les moyens militaires de ses ambitions coloniales. Elle abandonne le Canada aux Anglais (les Québécois ruminent, encore aujourd’hui, l’expression « maudits Français ! »). Elle quitte également les zones qu’elle avait investies en Amérique (la vallée de l’Ohio, la rive gauche du Mississippi) Elle délaisse également plusieurs îles des Antilles. Affaiblie, elle renonce également à ses ambitions en Inde, ainsi que nous l’avons vu lors d’une précédente chronique où nous avions évoqué l’intrépide Dupleix, l’homme qui s’était taillé un empire à lui seul (ci-contre). C’est cuisant et navrant.

 

Avec du recul, il est plaisant d’imaginer ce qu’aurait pu devenir un sud des Etats-Unis francophone ou des Indes avec des « Pieds-noirs » implantés là plutôt qu’en Algérie, les guerres ultérieures de décolonisation, une langue française aujourd’hui parlée par plus d’un milliard d’habitants ?…

 

Mais nous nous égarons là dans l’« histoire-fiction »…

 

Revenons donc en 1763 et aux conséquences du traité de Paris qui clôt la Guerre de Sept Ans. Car c’est pour la France l’occasion de relancer un programme d’armement naval volontariste, destiné à reconstituer et à moderniser la flotte française. Et cette modernisation, c’est l’improbable Louis XVI qui va y donner une impulsion majeure.

 

-oOo-

 

 1774 : « Louis XVI, le roi qui aimait la mer » (André Zysberg)

 

 Louis XVI est passé à la postérité dans la mémoire collective républicaine comme un lourdaud un peu simplet, qui ne comprit rien aux soubresauts du royaume et qui précipita sa propre chute à force d’atermoiements et de manque de convictions personnelles. C’est certainement assez juste mais vraisemblablement caricatural et, en tout cas, un peu court. Divers historiens, tels Jean-Christian Petitfils (« Louis XVI »), Evelyne Lever (« Louis XVI » ou André Zysberg (« Le roi qui aimait la mer ») se sont donc penchés, ces dernières années, sur le personnage pour le revisiter.Les lignes qui suivent entendent rendre hommage à leur travail et vous renvoient à leurs ouvrages auxquels cette modeste chronique empruntent quelques idées).

 

Louis XVI, en l’occurrence, est probablement le monarque qui eut l’attitude la plus active vis-à-vis des questions maritimes, tant la mer le fascinait. Qui le savait ?

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Louis XVI est né le 23 août 1754. Dans sa jeunesse, il n’est que le « duc de Berry », n’étant pas appelé à régner puisqu’il est le cadet des garçons. C’est un élève assidu et sérieux qui reçoit une éducation éclectique. Dès l’âge de 11 ans, son frère aîné étant mort en 1761 puis son père en 1765, il sait qu’il sera plus tard appelé à gouverner. Le futur Louis XVI apprend donc les langues étrangères : il lit ainsi en anglais des écrivains tels que Defoe (l’auteur de « Robinson Crusoé »). Il se montre aussi passionné par la géographie (que lui enseigne son professeur Philippe Buache), par les voyages et par les récits d’aventures maritimes lointaines. Il aime à observer les dessins de ports et de navires du peintre Nicolas Ozanne et il adore voir des maquettes de bateaux évoluer sur le grand canal du château de Versailles. Il n’est pas spécialement passionné par les affaires militaires, il a une approche plutôt à la fois technique et romantique des questions maritimes.

 

Pourtant, bien qu’il fût Dauphin, il est tenu à l’écart, par les hauts aristocrates du « Conseil d’en haut » : une expérience technique qui lui fera cruellement défaut le moment venu en matière de politique intérieure. Louis XVI accède au trône en 1774, à la mort de son grand-père Louis XV. Dès son entrée en fonction, il nomme Gabriel de Sartine (jusque-là Lieutenant général de Police de Paris, sorte de préfet-ministre de l’intérieur) comme secrétaire d’Etat à la Marine. Tous ceux qui lisent avec délice « Les aventures de Nicolas le Floch, commissaire au Châtelet » (coll. 10/18, bien plus riche que l’adaptation télévisuelle sur France 3, pourtant fort honnête), écrites par le diplomate Jean-François Parot, connaissent ce personnage, dépeint par le romancier comme consciencieux, méticuleux et zélé.

 

Entre 1774 et 1778, le budget alloué au réarmement de la flotte par Louis XVI est multiplié par 4 : du jamais vu. Après 6 ans, Sartine sera remplacé par Castries (pendant 7 ans, de 1780 à 1787) puis La Luzerne (1787 – 1790). Au plan des infrastructures, on réorganise les bases navales de Brest (Bretagne), Rochefort (Charente) et Toulon (Méditerranée). Dès 1775, on décide aussi de reprendre l’idée du génial visionnaire qu’était Vauban (sous Louis XIV) pour lancer la construction audacieuse d’un port de guerre à Cherbourg (Cotentin) : face à l’Angleterre ! Ne pavoisons pas : les difficultés techniques et les besoins en capitaux feront que ce port nesera véritablement achevé qu’en… 1858, sous Napoléon III !

 

Enfin, si l’on s’attache la fidélité et les compétences d’officiers de qualité tels Charles de Fleurieu, Louis XVI est toutefois sensible au devenir de la troupe des marins, aux marins « d’en-bas » dirions-nous. C’est nouveau…

 

-oOo-

 

Des équipages en butte au scorbut

 

Certes, l’on s’est depuis longtemps, préoccupé de la santé des matelots. Ainsi Louis XIV et son ministre Colbert avaient-ils créé la première assurance sociale mutuelle (l’institution des Invalides de la Marine) en 1673 (édit de Nancy) : une mutuelle financé par des cotisations obligatoires (déjà !) sur la solde des marins. A partir de cette date, plusieurs hôpitaux ont spécialement été construits : Toulon (1674), Rochefort (1683) et Brest (1684). En 1689, on a organisé méthodiquement un service de santé de la Marine.

 

Mais vous le comprenez : si l’on a formé très tôt des professionnels bien aguerris face aux pathologies et aux traumatismes de la navigation et de la guerre en mer, la prophylaxie, elle, est restée quasi-inexistante. Ne parlons pas seulement du physique des matelots dont les médecins déplorent avec effarement que certains soient même à la vie en mer : une constatation qui se fait bien souvent… une fois déjà au large ! Parlons surtout des conditions de vie et de l’alimentation que, au XVIIIème siècle, on peut qualifier de catastrophiques.

 

A bord, c’est la promiscuité et la saleté. Lits étroits et courts, lieux sans aération, humidité permanente conduisent au développement endémique de vermine (puces, poux…) et de rats qui favorisent l’apparition d’épidémies que l’on ne peut juguler.

 

Le pire ennemi du matelot, en réalité, ce n’est pas l’océan peuplé de monstres et de sirènes, ce n’est pas la tempête qui gronde et fracasse les navires, ce n’est pas la vague traîtresse qui submerge par surprise, ce n’est pas le boulet de l’Anglais qui ravage le pont, ce n’est pas le terrible sabre d’abordage du flibustier ni le sinistre grappin du pirate. L’ennemi du marin, ce n’est pas le feu ni la femme (toujours interdite à bord d’un navire). Non, l’ennemi du marin : c’est la mauvaise bouffe. Cela peut apparaitre comme une réaction typiquement française. Non point, en réalité.

  Laperouse scorbut

Les rations alimentaires des matelots sont peu variées et inappropriées. Il s’agit essentiellement de biscuits de mer (sous forme de galettes, toujours durs et parfois moisis), de légumes secs (souvent infectés d’œufs d’insectes et de vers), de viandes (bœuf et porc) préparées en salaisons et de poisson séché tel que la morue. Bizarrement, la consommation de poisson frais à bord des bateaux est, elle, extrêmement rare ! On prend aussi parfois des fromages à pâte cuite. Or, la durée de conservation des salaisons est courte : 18 mois pour le porc (décidément le meilleur garde-manger de l’homme !), 2 mois pour le bœuf et 1 mois pour la morue.

 

Evidemment, cela, c’est pour le peuple. Car pour les officiers (qui logent à l’arrière du navire, dans le "château"), on essaie de varier davantage le menu et, pour ce faire, on emporte des… animaux vivants (bœufs, porcs, moutons, volailles…) que l’on abat au fur et à mesure des repas des veinards de l’arrière. Et où sont parqués ces bêtes ? Dans l’entrepont : au même niveau que les hommes !

 

L’eau potable, elle, est stockée à deux endroits : - dans un fût (appelé le « charnier », c’est tout dire !) sur le pont à l’avant du bateau, où elle devient très rapidement putride et doit être filtrée avec un linge - à fond de cale dans des tonneaux où les conditions d’hygiène ne sont guère meilleures. On embarque donc, pour arroser les repas, force vinasse et eau de vie, servies systématiquement aux 3 repas… Vous le voyez : il règne à bord des navires des conditions d’hygiène corporelle et alimentaire absolument déplorables.

 

Cette sous-alimentation carencée débouche sur un mal que l’on ne parviendra à éradiquer qu’en… 1930 (oui !) : le scorbut. Le scorbut, la « peste du marin », c’est le fléau des voyages en bateau, le principal facteur de mortalité des équipages, bien avant les combats et les naufrages. Il apparait après 4 mois de privation de vivres frais, ce qui peut être facilement atteint en cas de guerre, où les escales sont rares car risquées. Le scorbut se manifeste par une lassitude générale, une puanteur de l’haleine et une putridité des gencives, un gonflement du visage, des ulcères aux jambes qui enflent avant que les dents ne tombent, que les articulations se raidissent au point de ne plus pouvoir marcher et que la mort finisse par intervenir.

 

Engagez-vous, rengagez-vous dans la marine royale, vous verrez du pays… Qu’ils disaient, les gars…

 

Louis XVI et les techniciens qui réorganisent la marine n’ignorent pas ces problèmes d’hygiène, qui ont fait des ravages. Ainsi, au début de la Guerre de Sept Ans (toujours elle), en 1756, l’escadre de Dubois de Lamotte chargée de défendre, au Canada, la forteresse de Louisbourg sur l’île Royale (actuellement "Ile de cap Breton", Canada) avait vu son équipage décimé par le typhus et avait du revenir précipitamment sur Brest. Malheureusement, suite au débarquement, l’épidémie s’était répandue en ville.

 

Bilan (hécatombe, plutôt) : 3 600 morts parmi les matelots et 10 000 parmi la population civile ! Les Anglais, confrontés au même problème, avaient, à la même époque, rendu obligatoire l’absorption par les équipages de jus de citron : excellente idée. On découvrira plus tard (un peu tard), au milieu du XXème siècle, que c’est en effet la vitamine C qui permet de lutter avec succès contre le scorbut.

 

Mais côté Français, avec Louis XVI et Sartine, on se contente d’aménager l’ordinaire pour limiter les pertes : habillement, rations et hygiène sont mieux contrôlées. Les fruits frais toutefois, quoique conseillés, ne sont, dans les faits, que très rarement embarqués.

 

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1777 : Des officiers nouveaux pour officier

 

Si Louis XVI assouplit également le recrutement des matelots et sous-officiers (pour favoriser le volontariat), il recule d’abord devant des réformes profondes du corps des officiers.

 

Il est, au début, intimidé par le conservatisme d’aristocrates qui privilégient l’avancement à l’ancienneté (ce qui conduit à ne réserver le commandement des navires qu’à des officiers âgés, souvent de plus de soixante ans et donc désormais incapable de naviguer).

 

Mais, à partir de 1777, l’impulsion est lancée. On confie le commandement des navires à des hommes jeunes mais pourtant expérimentés : ceux, par exemple, qui ont fait la guerre en Amérique aux côtés des Insurgents américains contre les Anglais, pas nécessairement issus de la haute aristocratie. Charles Henri d’Estaing, Suffren, La Motte-Picquet, Latouche-Tréville en sont les exemples…

 

Pour les Français,  la guerre d’Amérique contre l’Angleterre (déclenchée à contrecœur par Louis XVI le 10 juillet 1778) est essentiellement une guerre navale. Elle projette des milliers d’hommes sur des théâtres d’opération lointains (Amérique du nord, Antilles, Océan Indien…). Elle offre aux Français une victoire pleine de promesses (et de revanche) dans la baie de Chesapeake (5 septembre 1781). Elle ouvre aussi la voie à la victoire la plus emblématique des Insurgents aidés par les troupes de La Fayette, remportée sur terre : la victoire de Yorktown, le 17 octobre 1781. Et pourtant…

 

Ce n’est pas de gloire militaire navale dont rêve ce bon roi Louis XVI mais, plutôt, d’avancées scientifiques, techniques et géographiques.

 

France et Angleterre, en effet, sont engagées dans une course à la cartographie du globe dans laquelle, évidemment, les Britanniques ont une avance incontestable. Bien que Magellan l’ai traversé en 1519, l’océan Pacifique reste encore « terra » largement « incognita » et la France comme l’Angleterre se démènent pour y envoyer des navigateurs intrépides : certains vont y laisser la vie.

 

Les Anglais ont navigué les premiers avec les voyages de Byron (1764 – 1766), avec ceux de Wallis et Carteret (1766 – 1769) et avec ceux de Cook, lequel enchaine les périples : 1768 – 1771 puis 1772 – 1775 puis 1776 – 1779 (il est tué en février de cette même année par des indigènes à Hawaii dans des conditions mal éclaircies). Les voyages de Cook ont apporté des résultats décisifs. Il est le premier à franchir le cercle polaire antarctique et à décevoir ses contemporains : contrairement à ce qu’espèrent ceux-ci, l’Antarctique n’est pas une terre d’abondance où il fait bon vivre mais un immense désert glacé et inhospitalier. Cook cartographie des zones jusque là quasi-inexplorées : l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides et plusieurs petites îles et archipels du Pacifique.

  Lapérouse et Louis XVI

Les Français n’ont toutefois pas été en reste : entre 1766 et 1774, le roi Louis XV a expédié au même endroit des navigateurs tels que Bougainville, Surville, Marion-Dufresne et Kerguelen. Alors, quand certains, dans l’entourage de Louis XVI, commencent à réfléchir au principe d’une grande opération maritime à but scientifique et commercial, ils trouvent de la part du monarque une oreille attentive…

 

On fixe les objectifs de ce voyage de découverte. Il s’agira d’une expédition à but scientifique où l’on procédera à de vastes repérages de zones peu explorées : notamment l’Alaska et la Sibérie orientale (dont on suspecte par ailleurs le potentiel pour le commerce des fourrures).

 

L’équipe des explorateurs sera donc essentiellement composée de civils: une dizaine de scientifiques seront du voyage, ainsi que deux ingénieurs, des dessinateurs, un horloger, un jardinier et un interprète de langue russe (un dénommé Lesseps, l’oncle de celui qui percera  le canal de Suez , 70 ans plus tard !). Tout ce petit monde sera en charge de relevés topographiques, hydrologiques, ethnologiques, géographiques et d’observation botanique. Mais pour commander l’expédition et les navires, qui va-t-on choisir ?

 

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1785 : Une boussole pour Lapérouse, un astrolabe pour Fleuriot de Langle

 

C’est dans ce contexte que va émerger la figure d’un officier de petite noblesse provinciale : Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse.Jean-François de Lapérouse nait en 1741 à Albi (Tarn) : ce n’est pas précisément dans cet endroit fort enclavé que l’on forme des marins. Et pourtant…

  Lapérouse

Dès l’âge de 15 ans, encouragé dans ce qui apparait comme une vocation, Jean-François entre aux gardes-marine, à Brest. Il va alors naviguer sans relâche. C’est un véritable officier de terrain (si je puis utiliser cet oxymore puisque il s’agit d’un officier de marine…) Il accumule une expérience rare dans des circonstances difficiles où il se couvre de gloire : pendant la Guerre de Sept Ans (1756 – 1763), il participe à trois campagnes au Canada et à Terre-Neuve. De 1765 à 1769, en temps de paix, il revient dans les eaux françaises puis part aux Antilles sur le vaisseau La Belle Poule (1771) : il y rencontre là un officier de sa génération avec lequel il se lie fortement d’amitié. L’homme s’appelle Paul-Antoine Fleuriot de Langle. Nous y reviendrons.

 

En 1773, Lapérouse rencontre Eléonore Broudou, fille d’un armateur nantais. Elle devient sa fiancée de cœur bien que rapidement, il rembarque pour partir sillonner l’Océan indien (1773 – 1777). A l’âge de 38 ans (1779), Lapérouse est capitaine de vaisseau (= capitaine au sens de l’armée de terre). C’est un féru des techniques scientifiques nouvelles : calcul de la longitude, utilisation des chronomètres de Berthoud… C’est un officier moderne, à l’esprit ouvert, méthodique, consciencieux, à l’abord chaleureux et qui sait prendre soin de ses hommes. Une seule faiblesse : l’orthographe… Bon.

 

De 1778 à 1783, Lapérouse participe aux opérations navales de la guerre d’indépendance américaine en affrontant la marine anglaise à de nombreuses reprises. Il se bat en Martinique, à la Grenade, en Caroline du sud, au Canada, aux Saintes. En 1782, lors de l’expédition dans la baie d’Hudson, il fait débarquer ses troupes et détruit deux forts anglais, sans perdre un seul homme ! Revenu en France, il épouse Eléonore Broudou en juillet 1783 et mène (enfin) avec elle une vie conjugale (temporairement) stable dans une maison, à Albi.

 

Avec une pareille expérience gagnée au feu, on ne s’étonne pas que le maréchal de Castries, secrétaire d’Etat à la Marine, le sélectionne pour être le chef de l’expédition scientifique que la France va envoyer dans le Pacifique, sur le modèle de l’expédition anglaise de James Cook, une dizaine d’années auparavant. Lapérouse sera donc « un explorateur dans le Pacifique » dont Etienne Taillemite nous comptera « La gloire tragique » (L’Histoire n° 83) à travers un travail dont cette chronique est partiellement inspirée.

 

Nous sommes en 1785 et Jean-François de Lapérouse a 44 ans. Il lui faut cependant un « second » (adjoint) et Lapérouse prévient : « Je n’irai dans cette expédition que si vous me donnez… de Langle ». Et on accède à son souhait.

 

Paul-Antoine Fleuriot de Langle est un homme jeune aussi : 41 ans. Il est originaire de Bretagne et est né à Quemper-Guézennec (au sud de Paimpol, dans les Côtes-d’Armor). Les deux hommes, qui se sont rencontrés en 1771 et ont bourlingué ensemble, se complètent et se vouent une haute estime mutuelle. « Je lui dois, dit Lapérouse, un témoignage public de reconnaissance pour les lumières que je tiens de lui et pour l’amitié dont il m’a si souvent honoré ». Lapérouse est un navigateur, un meneur d’homme, un chef d’expérience. Langle est un technicien et un excellent organisateur : c’est lui qui recrute les marins, exigeant qu’ils aient deux spécialités.

 

L’expédition se monte vite. C’est une affaire d’Etat, entourée du plus grand secret. Elle est dirigée depuis Versailles, dont les instructions parviennent aux arsenaux de Brest et Rochefort, où l’on exécute les tâches. Lapérouse et Langle sont impliqués en permanence. Lapérouse n’entend pas partir avec un vaisseau trop lourd ou trop neuf. Pour ce voyage de longue haleine, il sélectionne deux navires marchands éprouvés, robustes et capables de convoyer des volumes importants : La Boussole et L’Astrolabe. Lapérouse commandera La Boussole, Fleuriot de Langle commandera L’Astrolabe.

 

C’est maintenant l’appel du large…

Par Sho dan - Publié dans : Personnalités célèbres
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Samedi 14 juillet 2012 6 14 /07 /Juil /2012 01:10

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

1785 : L’appel du large

 

Evidemment, les bateaux La Boussole et L'Astrolabe font l’objet de réaménagements spécifiques : on renforce la coque, on modifie l’implantation des mâts, on ajoute des chaloupes, des voiles de rechange ainsi que du matériel de réparation (clous, poulies, bois, ancres…). On change également l’aménagement intérieur : les civils (15 scientifiques et 2 artistes) doivent pouvoir avoir un espace de vie et de travail différents du personnel habituellement embarqué.

 

Cet espace est cependant compté : à bord de l’Astrolabe, par exemple, quatre personnes (Flassan, Bouttervilliers, Lauriston et Lesseps) sont dépourvues de chambre privative (par ailleurs fort étroite pour les chanceux qui en ont). Ils logent sur des lits, qui sont montés chaque soir et démontés chaque matin, dans la « grande salle », lieu principal de vie des officiers du navire.Dans la grande salle, toutefois, on s’efforce de vivre dans un certain luxe : nappes, serviettes, chandeliers, verres, argenterie, porcelaine et jeux divers sont du voyage.

 

Sur chaque navire, 9 domestiques pourvoiront au service des officiers et des savants et artistes. Ceux-ci sont de spécialités diverses. Il y a un géographe (Bernizet), des astronomes (Lepaute-Dagelet, Monge), deux physiciens (Paul de Lamanon et Mongez) dont le dernier fait aussi office d’aumônier car il est chanoine, des naturalistes, des botanistes, des médecins et des dessinateurs : les Prévost (oncle et neveu). Tous ces gens emmènent avec eux leur matériel : planches, crayons, instruments de mesure (sextant, graphomètre, lunettes optiques…) ou encore outils de jardinage…

 

Navires La Boussole L Astrolabe On emporte bien sûr des vivres en quantité abondante. Le voyage est en effet prévu pour durer 4 ans. Certes, on ravitaillera en cours de route mais on prévoit tout de même 350 tonneaux de nourriture afin de sustenter les 226 personnes (113 dans chaque navire). Plutôt que d’embarquer de la farine, putrescible, on embarque du grain et des moulins pour le moudre au fur et à mesure du voyage. L’objectif, vous le comprenez, c’est l’autonomie.

 

Lapérouse, cependant, ne veut pas d’une quantité excessive de denrées dont il s’aperçoit, avant de partir, qu’elles déséquilibrent le bateau et nuisent à sa manœuvre. Il fait donc débarquer une partie des vivres, qu’il remplace par des objets d’échanges et des cadeaux destinés à être offerts ou monnayés contre de la nourriture fraiche lors des escales : pacotilles, miroirs, fleurs artificielles, sifflets, objet décoratifs en métal, etc…

 

Une dernière chose, encore : les deux bateaux ne sont pas des navires de guerre mais, dans les cales, on emporte aussi 6 canons. On n’est jamais trop prudent…

 

Enfin, tout est prêt et, le 1er août 1785, les deux navires quittent Brest.

 

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1785 : Il était deux petits navires…

 

Quand les deux navires appareillent, le 1er aout 1785, Lapérouse et Langle laissent chacun un enfant derrière eux. L’ensemble des hommes présents à bord ne le savent pas encore : à l’exception de Barthélémy de Lesseps (qui sera débarqué au Kamtchatka, en Extrême-Orient russe, en septembre 1787) aucun membre de l’équipage d’aucun des deux navires ne reverra la France…

 

Mais, pour l’heure, l’atmosphère à bord est au beau fixe. Lapérouse s’emploie en effet à favoriser la gaieté : tous les soirs (quand le temps le permet), de 20 heures à 22 heures, on fait danser l’équipage. La traversée de l’Atlantique se fait sans difficulté particulière. On ravitaille au brésil, sur l’île de Sainte-Catherine. Puis les navires franchissent les « quarantièmes rugissants » du cap Horn (sud de l’Amérique latine) sans difficultés et piquent vers le nord, direction le Chili.

 

Lapérouse entend naviguer de façon continue le plus possible. Les étapes doivent être courtes et rares afin de réaliser l’ambitieux programme de cartographie du Pacifique. En revanche, elles doivent être mises à profit pour embarquer des vivres fraîches et éventuellement envoyer jusqu’en France le journal de bord, les dessins, cartes, relevés, rapports et toutes informations scrupuleusement compilées à destination du roi.

Lapérouse carte voyage

Lapérouse se réjouit : il n’y a pas « eu un seul malade sur les deux bâtiments » depuis le départ de France et jusqu’à l’arrivée en vue des côtes chiliennes. Arrivé au Chili, dans la baie de Conception, Lapérouse reçoit un excellent accueil de la part des colons espagnols et fait relâche environ 3 semaines (février – mars 1786). L’ambiance est excellente, un grand dîner est organisé où Lapérouse tient à ce que l’ensemble des matelots et officiers mangent à la même table, les mêmes mets dans des gamelles en bois. La fête s’achève par le lâcher d’un ballon. Les hommes « paraissent mieux portants et mille fois plus heureux que le jour du départ de Brest » écrit Lapérouse.

 

Mais Lapérouse ne se contente pas d’impressions de voyage et de rapports maritimes. Homme des Lumières, il porte un regard neuf et critique sur les sociétés humaines qu’il traverse. Il estime que son expérience lui en donne le droit, par contraste avec les penseurs et autres « faiseurs de systèmes » sédentaires.

 

Ainsi, au Chili, il dénonce le poids excessif de la fiscalité qui écrase toute initiative commerciale ou industrielle. Trop d’impôt tue l’impôt, observe-t-il déjà et il se montre partisan d’un « très petit droit [taxe] sur une consommation immense » qui est « plus profitable au fisc » plutôt que de lourds impôts sur des transactions forcément plus rares. Hostile aux monopoles et privilèges, il est un partisan acharné de la concurrence qui stimule la croissance économique alors que « les privilèges exclusifs portent […] l’engourdissement ».On est loin de la France des privilèges et des corporations de cette époque.

 

Puis, l’expédition de Lapérouse cingle vers l’ïle de Pâques (4 000 kms à l’ouest du Chili). Les hommes n’y restent qu’une demi-journée, le temps de faire des relevés botaniques, des croquis des monuments et des observations ethnologiques. La population est-elle composée de « bons sauvages », ainsi qu’aiment à l’imaginer les philosophes français qui ne sont jamais sortis de leurs bibliothèques ? Non point explique le navigateur dans son rapport. D’abord parce que les indigènes ne sont pas des « sauvages » : Lapérouse constate l’étendue de leur maîtrise des questions maritimes. Ensuite parce qu’ils ne sont pas « bons » non plus : hypocrites et voleurs, ils saisissent la moindre occasion pour dérober les chapeaux et les mouchoirs des voyageurs.

 

On repart vite, direction : nord-ouest.

 

On fait ensuite escale à Hawaï, prudemment tant Lapérouse se souvient que James Cook y a été tué en 1779 par les indigènes lors d’un séjour qui avait pourtant débuté sous de bons auspices, avant de s’achever en drame par la mort du navigateur anglais.

 

Puis, l’on repart plein nord, vers l’Alaska.

 

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Juillet 1786 : « Port des Français », drame : acte 1

 

Pendant ce temps, en France, au mois de juin 1786, Louis XVI effectue (plus modestement) un voyage sur la terre ferme qui le mène de Versailles jusqu’à Cherbourg : ce sera le seul de son règne et l’occasion pour le monarque d’approcher la mer et les bateaux, pour lesquels il a tant d’attrait jamais mis en pratique. Louis XVI est ému par le climat d’allégresse, par l’enthousiasme et les vivats qui saluent son passage sur les routes de Normandie, via Rouen, Le Havre et Caen. A Cherbourg, il aura la joie de monter sur le vaisseau Le patriote où il décorera personnellement des vétérans de la guerre d’Amérique.

 

C’est en Amérique, mais sur la côte ouest, que Lapérouse, de son côté, fait relâche durant le mois de juillet 1786 dans l’actuelle Lituya bay, qu’il surnomme « Port des Français ».

 

C’est un endroit agréable, giboyeux et la zone est fréquentée par des Indiens avec lesquels Lapérouse échange des fourrures. L’occasion lui est à nouveau donnée d’observer l’organisation sociale primitive brutale des populations locales et de fustiger les penseurs européens. « La manière dont [les Indiens] vivent exclut toute subordination : ils sont continuellement agités par la crainte ou par la vengeance [et] je les ai vu sans cesse le poignard à la main. […] Les philosophes se récrieraient en vain contre ce tableau. Ils font leurs livres au coin du feu et je voyage depuis trente ans : je suis témoin des injustices et de la fourberie de ces peuples qu’on nous peint si bons parce qu’ils sont près de la nature [alors qu’ils] sont barbares, méchants et fourbes ».

 

Ami des sciences, des Lumières et homme convaincu des bienfaits du progrès, Lapérouse aurait été bien étonné des expériences utopiques sociales des XIXème et XXème siècles : phalanstère de Fourier, communautés « peace and love » des années 60 prônant le retour à la nature et l’absence de structures sociales hiérarchiques…

 

Au vrai, le danger ne provient pas des indiens mais des flots. L’accès à la baie est dangereux : il se fait par une passe étroite où les courants venant de la mer s’engouffrent de façon assez tumultueuse à une vitesse de près de 10 km/h, générant des creux de près de 3 mètres. Un premier drame va alors endeuiller une expédition qui, jusqu’ici, n’avait connu aucun accroc.

 

Lapérouse naufrage Lituya bayLe 13 juillet 1786, dix jours après l’arrivée des deux navires, Lapérouse décide d’envoyer deux chaloupes à rames (des « biscayennes ») et un canot pour mesurer la profondeur de la baie et observer la nature des fonds. Cette petite expédition à la mission somme toute facile est commandée par le lieutenant de vaisseau Descures. Mais celui-ci commet une imprudence : les bateaux s’aventurent trop près de la passe. L’une des biscayenne, bousculée par les courants, chavire alors. L’autre tente de lui porter secours : elle chavire à son tour ! Seul le canot et ses passagers échappent aux remous et parviennent à regagner le bord…

 

Le bilan est lourd : 21 morts !

 

L’émotion est immense et Lapérouse rédige un récit détaillé du drame qui bouleversera la cour. « A l’entrée du port ont péri vingt et un braves marins. Qui que vous soyez, mêlez vos larmes aux nôtres » écrit Lapérouse qui fait dresser un monument commémoratif. Avant de repartir plein sud pour longer les côtes de Californie, l’on sort six canons de la cale pour les installer sur le pont. On n’est jamais trop prudent... On explore imparfaitement la Californie, Lapérouse recevant à Monterey un excellent accueil de la part du gouverneur espagnol mais notant les conditions de vie particulièrement difficiles des Indiens locaux, le plus souvent convertis de force au christianisme.

 

C’est un peu regrettable car, au-delà des considérations politiques et sociologiques, Lapérouse note le potentiel économique important d’une région doté « d’une salubrité de l’air, de la fertilité du terrain, de l’abondance, enfin, de toutes espèces de pelleteries dont le débit [débouché] est assuré à la Chine » dit-il. Il achète lui-même plusieurs milliers de peaux de loutre qu’il compte aller vendre à Macao, but de la prochaine étape.

 

Après une centaine de jours de navigation éprouvante, les deux navires de Lapérouse et Fleuriot de Langle arrivent dans le port chinois de Macao (cette zone ne deviendra comptoir à souveraineté portugaise seulement en 1887 et jusqu’en 1999).

 

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« Mââ… ca-ô…, Ma-caô ! Maca-ô… »

 

nous chantait l’Orchestre du Splendide en 1980 tout juste.

 

Mais l’ambiance, là, n’est pas (encore) à la fête dans ce qui deviendra, plusieurs décades plus tard, l’enfer du jeu et le paradis des casinos. La déception et la frustration de Lapérouse sont grandes, à l’arrivée au port.

 

D’abord, aucun courrier en provenance de France n’attend l’expédition : « nous eûmes la douleur de croire de craindre d’avoir été oubliés par nos familles et par nos amis ». L’éloignement, depuis plus d’un an et demi, pèse sur le moral des hommes.

 

Par malchance, à terre, de nombreux matelots contractent ensuite des fièvres et la dysenterie.

 

Enfin, d’une manière générale, l’administration chinoise exerce un contrôle tatillon des marchandises et érige un nombre invraisemblables de tracasseries administratives pour dissuader le commerce fait localement par les premiers négociants portugais. La première à en pâtir est naturellement la population, soumise à des impôts et à des mesures vexatoires permanentes, lesquelles entretiennent évidemment sa pauvreté.

 

Lapérouse en est stupéfait et déplore : « ce peuple est […] le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement gouverné qu’il y ait sur terre ». Il constate le désir difficilement répressible de la population d’émigrer en masse, ce qui lui est évidemment légalement formellement interdit. Le gouvernement impérial chinois, qui fascine tant certains esprits soi-disant « éclairés » européens ? Lapérouse le fustige vigoureusement dans son rapport : « peut-être le plus injuste, le plus oppresseur et le plus lâche qui existe dans le monde », écrit-il. Alors qu’il suffirait simplement, pour favoriser la prospérité de tous, d’établir une franchise (exemption de taxe) sur le port de Macao pour y favoriser le commerce, l’enrichissement et la libre circulation des personnes et des biens. Mais rien de tout cela n’est envisagé, contre toute rationalité.

 

Alors Lapérouse tente (avec un succès médiocre, tant le marché local est en fait saturé) de vendre ses peaux de loutre avant de quitter bien vite la zone pour filer vers le sud, en direction des Philippines.

 

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1787 : De Manille au Kamtchatka

 

Le 28 février 1787, on aborde à Manille (Philippines).

 

L’œil de Lapérouse s’exerce, là encore, de façon critique. L’archipel est juridiquement colonie espagnole mais, dans les faits, la zone est largement à l’abandon. L’insécurité règne : les pirates malais enchainent les coups de mains et les razzias pour enlever la population côtière et la réduire en esclavage. Les échanges commerciaux sont au point mort : le port est fermé même aux Européens ! Le gouverneur espagnol ne contrôle, dans les faits, rien d’autre que la ville de Manille.

 

Et là, il fait régner un véritable totalitarisme, soumettant la population à l’« autorité la plus despotique » s’indigne Lapérouse. « On n’y jouit d’aucune liberté, les inquisiteurs et les moines surveillent les consciences, les magistrats toutes les affaires particulières et le gouverneur les démarches les plus innocentes »…

 

On quitte de nouveau rapidement ce charmant pays pour le nord-est, la Sibérie (ancienne « Tartarie ») et la péninsule du Kamtchatka, le long duquel on navigue longuement à la recherche d’un passage vers le nord à travers la mer d’Okhotsk. Que l’on ne trouve pas, évidemment (c’est une baie) mais qui permet de vérifier la cartographie les lieux.

 

Au moins, là, la population locale est-elle aimable et honnête, proposant du saumon aux explorateurs, que Lapérouse répugne à acheter, craignant d’affamer malgré eux les habitants… Des scrupules qui honorent à l’évidence le héros de cette chronique. Les contacts sont cordiaux. Lapérouse découvre des Tartares agréables, intelligents, sincères et aucunement voleurs même si, en revanche, il déplore que la population soit « d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes »… De façon surprenante, Lapérouse note également le rôle important des femmes, toujours présentes lors des transactions que les hommes ne concluent jamais sans leur accord.

 

A côté de cela, surtout, à Petropavlovsk, l’équipage de Lapérouse trouve des… lettres venues de France à leur intention (ce sera l’unique fois de tout le périple) ! C’est évidemment la joie parmi l’équipage avec une satisfaction particulière pour Lapérouse : il apprend qu’il a pris du galon dans la marine et qu’il est désormais « chef d’escadre » ! A son tour, Lapérouse rassemble des lettres, des croquis, des rapports et des cartes. Il prévient le roi : « J’arriverai en France en juin 1789 ». Il charge Barthélémy de Lesseps de convoyer ces messages en France. Celui-ci quitte donc définitivement l’expédition en septembre 1787 : il parcourra 12 000 kilomètres en traineau et voiture à cheval à travers la Russie et l’Europe et parviendra à Versailles le 17 octobre 1788, plus d’un an après. Louis XVI le recevra immédiatement, preuve de l’importance que le souverain accorde à avoir « des nouvelles de monsieur de Lapérouse ».

 

En septembre 1787, Lapérouse repart vers le sud, direction les mers chaudes du Pacifique. Cela fait maintenant 680 jours que l’on a quitté la FranceLe temps est rendu encore plus long du fait de la rareté des vivres frais que l’expédition a pu embarquer au Kamtchatka sibérien. Il est temps d’aborder quelque part car le scorbut commence à atteindre les hommes d’équipage.

 

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Lapérouse Décembre 1787 : Ile de Maouna, drame : acte 2

 

Le 10 décembre 1787, les îles Samoa sont en vue et l’expédition aborde l’île de Maouna pour y refaire ses vivres. L’ambiance est bonne, les indigènes se montrent accueillants. Louis XVI a d’ailleurs recommandé à Lapérouse de se « concilier l’amitié des principaux chefs », sans se départir de la plus grande méfiance mais en veillant à n’user de violence contre les indigènes qu’en dernière extrémité et en état de légitime défense. Une instruction moyennement claire qui va se révéler difficile à mettre en pratique…

 

Au début, tout va bien. Lapérouse notent les « manières douces, gaies et accueillantes » des femmes « dont quelques unes sont très jolies » qui… « offrent des fruits, des poulets et leurs faveurs à ceux qui ont [des verroteries] » à leur donner ! Tout va très bien, donc. Les Français pourraient-ils résister à ces avances ? Lapérouse le concède : « Des Européens qui ont fait le tour du monde, des Français surtout, n’ont point d’armes contre de pareilles attaques »…

 

De façon moins glamour (ou bien, en tout cas, l’histoire ne le dit pas), Lapérouse, de son côté, visite un village. Un instant, il semble lui aussi transporté par l’ambiance de la découverte de ce lieu enchanteur : « Ces insulaires […] sont sans doute les plus heureux habitants de la terre. […] Ils n’ont d’autre soin que celui d’élever des oiseaux et, comme le premier homme, de cueillir sans aucun travail les fruits qui croissent sur leurs têtes. » Mais à mieux constater les nombreux cicatrices qui marquent la peau des indigènes,

 

Lapérouse rectifie rapidement son jugement : « Nous nous trompions, ce beau séjour n'était pas celui de l’innocence ». Il le martèle à nouveau : il n’existe de « bon sauvage » que dans l’imagination des philosophes sédentaires d’Europe ! C’est ce qu’il appelle un « gouvernement féodal » du type de celui « qui a souillé l’Europe pendant quelques siècles » qui règne aux Iles Samoa. Et « ce gouvernement est le plus propre à maintenir la férocité des mœurs parce que les plus petits intérêts y suscitent des guerres de village à village, […] sans magnanimité, sans courage » et où « les surprises, les trahisons sont employées tour à tour » de telle sorte que « dans ces malheureuses contrées, au lieu de guerriers généreux, on ne trouve que des assassins ».

 

Si Lapérouse est méfiant, son second Fleuriot de Langle, lui, est enhardi par l’accueil plus que « chaleureux » et, le lendemain, 11 décembre 1787, il insiste pour aller chercher des provisions supplémentaires.

 

Malgré les réticences du capitaine, on arme quatre chaloupes, lesquelles transportent alors soixante et un hommes à terre. Sur le rivage, les indigènes sont plus nombreux et plus nerveux que la veille. L’ambiance a changé. Face à leur agressivité incompréhensible, Fleuriot de Langle tente une manœuvre d’apaisement : il offre de la verroterie à ceux qu’il croit percevoir comme les « leaders » supposés de la foule.

 

Fatale erreur : ce cadeau déclenche la colère du groupe qui prend les marins français à partie et lui jette des pierres. L’échauffourée dégénère vite, les Français ripostent à coups de fusil, Fleuriot et onze marins sont tués dans la rixe. Le reste de l’équipage parvient difficilement à se dégager de la foule en furie des indigènes. Contraints, les survivants abandonnent deux chaloupes et même les corps de leurs compagnons. Ils rembarquent dans la précipitation et regagnent les navires.

 

Lapérouse est naturellement furieux et navré. Mais, conformément aux souhaits de Louis XVI, il ne se lance dans aucune représailles. Il fulmine toutefois contre « ces âmes féroces qui ne peuvent être contenues que par la crainte » et regrette sa patience et sa modération personnelle. Mais, bah, Lapérouse reste malgré tout un humaniste et espère un progrès futur des contacts entre les peuples grâce, notamment à l’avancée du progrès, des sciences et des techniques.

 

Ce sera désormais Sutton de Clonard qui sera de second de Lapérouse et commandera La Boussole. On repart alors vers le sud, de nouveau. Direction : l’Australie et Botany bay (via les îles des Amis – les Tonga – et celle de Norfolk) où Lapérouse doit observer la première colonie anglaise sur ce continent.

 

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Janvier 1788 : C’est à Botany Bay… Ouh !… Ouh !…

 

Non, pardon, je confonds avec « Kanary bay », impérissable opus du groupe Indochine, au printemps 1985.

 

Les Français parviennent à Botany Bay le 26 janvier 1788. Là, ce ne sont pas, contrairement à Kanary bay, « des filles qui y vivent en secret » mais des Britanniques qui y colonisent au grand jour. Botany bay : c’est la baie au sud de la future Sydney (côte sud de l’Australie).

 

Là, Lapérouse rencontre Arthur Philip, commandant de la First Fleet qui est installée, elle, dans la baie de port Jackson (nord de Sydney) et les deux équipages sympathisent. Les marins, qu’ils soient français ou anglais, sont conscients des dangers de l’océan et de leur isolement dans ce port du bout du monde : ils ont donc, au vrai, toutes les raisons de faire preuve de solidarité entre eux « Des Européens sont tous compatriotes à cette distance de leur pays » écrit Lapérouse. C’est pourquoi le commandant Philip rapportera en France du courrier et des documents pour le compte de l’expédition française, laquelle lève l’ancre le 10 mars 1788.

 

Ce seront les dernières nouvelles qui parviendront en France. A partir de mars 1788, plus personne n’aura « de nouvelles de monsieur de Lapérouse »… Vers où Lapérouse et son expédition se sont-ils dirigés ? Que sont-ils devenus ? Ont-ils fait naufrage ? Si oui, où ? Y a-t-il eu des survivants ? Mystère.

 

Mystère total. Silence radio (d’autant plus qu’il n’y a pas de radio à l’époque, ah ! ah !..). Bon.

 

Début 1789, en France, on s’inquiète de ce silence. Hélas, la réaction du gouvernement tarde... Il faut dire que la situation intérieure s’est tellement détériorée qu’elle accapare toutes les énergies dans un maelstrom politique qui introduit en France davantage de changements politiques, sociaux et structurels que durant les mille années précédentes. Dans ce contexte, au vrai, plus grand monde ne songe à Lapérouse.

 

Résumons très brièvement ce contexte.

 

Depuis 1788, le royaume de France est en crise de trésorerie et les « Etats généraux du royaume » sont convoqués pour le 1er mai 1789.

 

Etats-generaux-1789.jpg Mi-1789, la crise politique s’ouvre entre les représentants du Tiers état et la Noblesse alliée au Clergé, auprès desquels se range le roi Louis XVI. Dans une ambiance de troubles (prise de la Bastille le 14 juillet) et de panique (début de la fuite à l’étranger - « émigration » - de certains nobles, « Grande peur » dans les campagnes), on abolit les privilèges (4 août), on proclame la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » (26 aout) et on réquisitionne les biens mobiliers et immobiliers du clergé (2 novembre).

 

Le 26 février 1790, l’assemblée constituante abolit les frontières intérieures entre « provinces » historiques et crée 83 départements qui modèlent encore la France d’aujourd’hui. Incidemment, elle unifie aussi le système des poids et mesures par l’instauration du « mètre » (1 mètre= 1/18 000 000ème du méridien terrestre), lequel permet de donner naissance au volume du mètre-cube qui, divisé par 1000, prend le nom de « litre ». Pour célébrer l’aspiration à l’unité des tous les Français dans un même pays, on fête la « Fédération » (14 juillet 1790, à l’origine de l’actuelle fête nationale). Mais on provoque de nouvelles divisions lors de la tentative de contrôle par l’Etat de la religion (« constitution civile du clergé »).

 

Aurait-on oublié Monsieur de Lapérouse ?

 

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Février 1791 : A la recherche de Lapérouse

 

Fort heureusement, Lapérouse et son expédition ne sont pas tombés dans l’oubli. Inquiète du silence de celui-ci depuis mars 1788, l’assemblée, le 28 février 1790, promet une prime à tout marin qui donnerait des nouvelles de Lapérouse. Sans succès.

 

Les chasseurs de primes étant plutôt rares dans le Pacifique sud, le roi Louis XVI, un an plus tard, en février 1791, confie par décret du 9 février à l’amiral Bruni d’Entrecasteaux une mission maritime et scientifique, sur le modèle même de celle de Lapérouse. Objectif principal : retrouver la trace de celle-ci.

 

Sur ces entrefaits, Louis XVI, à ce moment, commet une terrible erreur politique.  Le 21 juin 1791, il s’enfuit nuitamment du palais des Tuileries (un édifice aujourd’hui disparu qui barrait la perspective sur l’actuelle cour du Louvre et la pyramide) et tente de fuir le royaume en partant vers le nord. Il est reconnu à Varennes (Meuse) et est ramené par la force à Paris : le divorce du peuple et de son roi est définitivement consommé. Le souverain est désormais assigné à résidence au château des Tuileries C’est un prélude à son futur emprisonnement.

 

A partir de ce moment, Louis XVI n’aura plus la direction des recherches de Lapérouse et se contentera d’attendre des nouvelles qui, de son vivant ne viendront jamais…

 

Pendant ce temps, les préparatifs de l’expédition qui doit partir à la recherche de Lapérouse continuent et, le 28 septembre 1791, 210 marins et 12 savants quittent Brest, répartis sur deux « gabares » (ou « fausses frégates »), commandées par d’Entrecasteaux : La Recherche et L’Espérance.

 

Les navires atteignent la Nouvelle Hollande et en font le tour en 1792. La Nouvelle Hollande, qu’est-ce ? Cela n’a rien à voir avec une potentielle nouvelle « first girl-friend » présidentielle française. La « Nouvelle Hollande », c’est l’ancien nom de… l’Australie.

 

Puis les navires virent vers le nord-est et remontent vers la Nouvelle Calédonie. Mais il n’y a aucune trace de Lapérouse, où qu’on relâche. Les mois passent (le Pacifique sud, c’est vaste).

 

En 1793, Bruni d’Entrecasteaux refait un tour de l’Australie. Chou blanc. Rien. Aucune épave ni vestige de naufrage, ni de naufragés, ni aucune nouvelle donnée par qui que ce soit de l’expédition de Lapérouse, disparue depuis maintenant 5 ans.

 

Lapérouse carte Pacifique sud IRD

On repart de nouveau plein nord, en direction des les îles Salomon bordée, au sud et à l’est, par la mer de Corail, que l’on sillonne. Dans cette zone aux îles rares, guère répertoriées et peu ou pas peuplées, on en profite pour fixer quelques repères cartographiques. On recense ainsi cette petite île très isolée que l’on aperçoit un jour au loin et que l’on nomme « l’île de la recherche » (c’est de circonstance) : latitude 11° 37’ sud, longitude 166° 58’ est (on se croirait dans Le trésor de Rackham le rouge !). Mais on ne prend pas la peine de l’explorer…

 

Puis, l’expédition poursuit sa route plus à l’est. Et c’est désormais un calvaire qui s’annonce.

 

Comment explorer le Pacifique ? Déçus, les équipages sont divisés entre eux sur la conduite à tenir dans cette errance qui semble sans fin. Les hommes sont maintenant épuisés par les privations et ils sont minés par les maladies. Quand les navires font escale dans des îles, ils sont mal accueillis, souvent menacés et ils accumulent les malentendus linguistiques et culturels. C’est la galère pour les gabares.

 

D’autant plus qu’en France, à 20 000 kms de là, on ne se préoccupe guère de leur sort. La monarchie a été renversée en septembre 1792 et le pays a été le théâtre de violents troubles, exécutions et massacres… La France est en plein chaos et l’anarchie menace. Le 21 janvier 1793, Louis XVI est guillotiné sur l’actuelle place de la Concorde, à Paris. Jusqu’au bout, il sera resté sans « nouvelle de monsieur de Lapérouse ».

 

L’amiral d’Entrecasteaux, lui, perd la vie le 23 juillet 1793. Les navires sont ensuite attaqués par les Hollandais, désormais en guerre contre la France et le gouvernement révolutionnaire. Au bout du compte, seule une vingtaine des rescapés parvient à revenir à Brest le… 5 février 1795. Mais à cette date, Lapérouse y est déjà tombé dans l’oubli, et cela pour les trente années qui viennent encore…

 

-oOo-

 

1826 : Premiers indices

 

En 1826, après avoir été successivement une république puis un empire, la France est… redevenue un royaume.

 

Depuis 1815, en effet, la monarchie a été restaurée (c’est « la Restauration », ce qui ne signifie pas que le peuple a se restaure davantage pour autant…) Sur le trône, le propre frère cadet de Louis XVI, ex-« Comte de Provence » a désormais le titre de « Louis XVIII » : un bon bougre bien en chair qui ne veut sûrement pas d’une révolution à l’envers, qui s’efforce de ne pas se montrer anxiogène vis-à-vis de personne et qui promulgue une « charte » permettant une élection (au suffrage restreint) d’une assemblée (restreinte) aux pouvoirs restreints (uniquement consultatifs !) Ce n’est pas de la dernière modernité mais pas non plus d’un autoritarisme louis-quatorzien.

 

Louis XVIII, par contre, n’a aucun attrait pour la mer, contrairement à son frère. Il meurt en septembre 1824 et c’est son frère (l’ex-« comte d’Artois »), autoritaire et rétrograde, qui lui succède sous  le titre de "Charles X". Lui non plus ne s’intéresse pas au « mystère » de la disparition de Lapérouse. Il faut attendre 1826 pour, enfin, retrouver la trace de Lapérouse.

 

A cette date, le capitaine irlandais Peter Dillon bourlingue dans le sud du Pacifique. Faisant escale dans l’ïle de Topikia (archipel des Salomon, peuplé de Polynésiens), il achète deux curieux objets dont la facture n’est pas vraiment indigène : c’est un « plateau » et une « fusée » en argent. En langage commun, il s’agit de la garde d’une épée, celle d’un officier… français ! Dillon se renseigne sur sa provenance. On lui indique que l’objet a été trouvé sur l’île de Vanikoro : celle que d’Entrecasteaux avait cartographiée, de loin, sous le nom… d’île de la recherche et sans y avoir abordée…

 

D’une superficie de 190 km², l’île de Vanikoro (que Dillon retranscrit « Mannicolo ») est en effet isolée des autres îles de la Mélanésie de l’ouest. La pluie y tombe énormément : 7 mètres d’eau par m² en moyenne par an. Par comparaison, Paris est à 50 centimètres, Brest à 1 mètre et Bayonne à 1,25 mètre (qui l’eut cru, comme le jambon local ?) En raison de la pluie incessante, la végétation abonde et les mangroves (ces formations forestières littorales tropicales, à base de palétuviers, qui se développent dans les dépôts vaseux d'estuaires ou de lagunes et dont les sols correspondants sont des gleys sodiques, appelés également « sols hydromorphes ») colonisent une bonne partie du rivage… La faune n’est pas très diversifiée (essentiellement des insectes) mais spectaculaire (les chauves-souris peuvent atteindre 1 mètre d’envergure !).

 

Si pénétrer à l’intérieur de l’île n’est pas chose aisée, y aborder, même, est dangereux : Vanikoro est entourée d’une redoutable barrière de corail dont certaines parties affleurent mais d’autres restent immergés : c’est un véritable piège qui recèle des « fausses passes ». Comme Vanikoro est une île volcanique, les fonds sont très profonds à l’extérieur de la barrière de corail. Il faut, en fait, être à l’intérieur pour pouvoir jeter l’ancre…

 

Bref, vous l’aurez compris : quand on fait escale à Vanikoro, c’est qu’on en a vraiment envie ou que l’on y est contraint par les circonstances… Et pour avoir des chances d’y aborder correctement, il faut avoir une bonne connaissance des lieux ou le temps de les explorer. De tout cela, vraisemblablement, Lapérouse et ses compagnons n’avaient rien.

 

Alors, quelque temps plus tard, à partir de Calcutta (Inde), Peter Dillon demande l’aide du gouvernement britannique et monte une expédition à Vanikoro: il s’y rend en 1827. Et là… Bingo !

 

L’habile marin est assisté d’un interprète et, en quelques semaines, il récolte tout un ensemble d’objets aux mains des indigènes. Ce sont ceux, à l’évidence, d’un ancien naufrage. La cloche trouvée, par exemple, a été fondue par un dénommé Bazin, à Nantes : c’est celle de L’Astrolabe ! Aucun doute, c’est bien à Mannicolo-Vanikoro que Lapérouse et ses navires ont fait naufrage ! Mais y a-t-il eu des survivants ? Oui, répondent les indigènes. Et Dillon écoute les traditions orales locales : il y eut un groupe qui resta sur l’île tandis qu’un autre groupe reprit la mer ultérieurement (on n’eut jamais plus de leurs nouvelles). D’ailleurs, en 1793 (lorsque d’Entrecasteaux avait localisé l’île sans y aborder) il restait même encore deux naufragés ! Puis l’un était mort et le dernier survivant, de son côté, avait quitté l’île en… 1824, il y avait seulement moins de trois ans de cela !

 

Pour Dillon, la déception est certaine. Les navigateurs ont joué de malchance et il s’en est fallu de peu que l’on découvrît les authentiques survivants du naufrage. Dillon n’est cependant probablement pas dupe : il sait que, dans ces zones reculées, le cannibalisme des indigènes n’est pas rare et que le soi-disant départ de l’île en bateau par certains survivants est une hypothèse aussi commode qu’invérifiable…

 

Ce qui lui importe, quoiqu’il en soit, ce sont les traces matérielles de la survie des matelots. Va-t-il, enfin, retrouver les restes de Lapérouse ?... Nous l’allons voir.

Par Sho dan - Publié dans : Personnalités célèbres
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