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Crimes & affaires judiciaires

Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 01:10

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Nous sommes le 1er avril 1899 à Marseille.

 

La scène que je vais avoir le plaisir de vous décrire aurait pu être inventée par un écrivain imaginatif pour les besoins d’une fiction. Elle aurait aussi pu être, en elle-même, un canular : sa date et sa localisation se prêtant, à bien y réfléchir, à quelque farce énôôôrme du côté de la Canebière. Quant aux motivations des principaux acteurs, enfin, elles auraient pu susciter l’indignation légitime des honnêtes gens ainsi que de la compassion pour la victime de la part des commentateurs divers...

 

Tout cela : il ne fut rien. Authentique de bout en bout, l’épisode déchaîna la stupeur puis l’admiration et, finalement, une cascade de rire. Nous allons voir comment et pour quelles conséquences.

 

Rue du Petit St JeanRetrouvons-nous donc le 1er avril 1899 à Marseille, rue du Petit-Saint-Jean. Il y a, dans cette rue, un bijoutier qui est un « commissionnaire » du Mont-de-piété : son métier est de collecter, évaluer et stocker les bijoux qui ont été laissés en gage par des particuliers impécunieux, en contrepartie d’une somme d’argent immédiate, à rembourser sans échéance fixe.

 

Ce jour-là, de façon inattendue, l’homme reçoit la visite de quatre hommes : un commissaire de police (gibus sur la tête et écharpe tricolore en travers de la poitrine), flanqué de deux agents et d’un secrétaire, jeune homme sans doute débutant qui prend scrupuleusement des notes et qui exhibe la commission rogatoire (un mandat du juge d’instruction pour, en l’occurrence, procéder à une perquisition).

 

Le bijoutier s’alarme : que lui veut-on ?

 

 Le commissaire le prévient : il est en fait soupçonné de recel de bijoux volés… Le bijoutier se récrie et proteste de son honnêteté ! Mais le commissaire est intraitable : sa mission à lui est de procéder au recensement de l’ensemble du stock. Le bijoutier n’aura quà se débrouiller avec le juge. Alors on ouvre les coffres, les vitrines et les casiers. On sort tout et on compte, on recense, on décrit. Et, pendant trois heures, le secrétaire noircit du papier officiel sur lequel s’étale un procès-verbal complet. Les bijoux sont placés dans des boites, soigneusement recouvertes d’impressionnants scellés et mis sous la protection des policiers à titre de pièces à conviction.

 

Et, l’ouvrage achevé, l’humiliation continue : la police « embarque » le bijoutier, menottes aux poignets, en direction du Palais de justice de Marseille (place Daviel, dans la vieille ville) et du bureau du procureur. Effondré, le prévenu est conduit à l’intérieur et placé sur un banc, à côté du bureau du procureur. Il a pour consigne d’attendre celui-ci. Alors il attend.

 

Il attend.

 

Il attend mais rien ne se passe…

 

C’est maintenant l’heure de la fermeture et le concierge, par hasard, découvre l’homme. Que fait-il là ? Il attend le procureur. Et il explique son cas… Le concierge donne alors l’alerte pour que la police se saisisse de cet homme qui, à l’évidence, n’a plus toute sa raison (bien qu’il proteste – comme toujours en pareil cas – qu’il n’est pas fou). Un inspecteur (un vrai) l’interroge et finit par comprendre tout : ce bijoutier vient d’être la victime d’un bande de malfrats d’une audace inouïe qui, sans arme ni violence, lui ont dérobé toute sa marchandise (400 000 francs) grâce à un canular parfaitement organisé !

 

Alexandre JacobIl vaut mieux être ridicule que mort et la presse se gausse à qui mieux-mieux de ce fait divers d’un genre nouveau. La police, elle, rit moins. Que des bandits commettent des vols, il n’y a là rien que de très habituel. Qu’ils ridiculisent leur victime, admettons encore. Mais qu’ils le fassent en se faisant passer eux-mêmes pour des représentants des forces de l’ordre, voilà qui ajoute le sarcasme au forfait. Si les voyous n’ont même plus le respect de l’uniforme, où va-t-on ? Les agents de la force publique peuvent-ils accepter de se faire tourner en ridicule de cette façon ?

 

Hélas : oui… !

 

Oui, jusqu’en avril 1903, date à laquelle un certain Alexandre Jacob (celui qui tenait le rôle du secrétaire méticuleux) et sa bande sont arrêtés après… plus de 150 cambriolages en France et même à l’étranger : des vols réalisés dans des conditions d’ingéniosité étonnantes. De cette réalité, la fiction romanesque finira par s’emparer et prendre le pas sur l’historicité des aventures du personnage originel, aujourd’hui méconnu.

 

C’est (entre autres) pour cette raison que nous allons nous intéresser à tout cela.

 

D’abord en évoquant Alexandre Jacob, usant pour cela de références sérieuses, tant les sites qui l’évoquent sur le net sont souvent entachés de lourdes erreurs et / ou versent dans des digressions idéologiques outrancières et hors de propos. Ensuite en rappelant l’actualité politique et sociale du tournant des XIXème – XXème siècles, afin de bien comprendre pourquoi l’ « affaire Alexandre Jacob » eut, à l’époque, tant de retentissement.

 

Arsene Lupin mosaiqueEnfin en (re)découvrant un héros littéraire qui, enraciné originellement dans ce faits divers judiciaire et, au-delà, dans une Belle Epoque aux difficiles problématiques diplomatiques, eut pourtant une fortune imprévue à travers les décades suivantes. Ce héros, vous le connaissez car, si ses aventures ne sont, hélas, plus guère lues aujourd’hui, elles furent, en revanche, souvent portées (très inégalement) à l’écran. Ce gentleman-cambrioleur qui, lorsqu’il « détrousse une femme, lui fait porter des fleurs » (1971, Jacques Dutronc) c’est, vous l’avez reconnu : Arsène Lupin. Et c’est non sans une certaine jubilation que je vais vous parler aujourd’hui, parmi d’autres choses toutes aussi passionnantes, de mon héros littéraire préféré. Désuet, Arsène Lupin ? Certainement (et délicieusement). Dépassé ? Certainement pas… Passionnant ? Plus qu’on ne le croit.

 

Pour plus de détails sur ces personnages, je vous renvoie aux excellents travaux de l’historien Jean-Marc Berlière (L’Histoire n° 127) et de l’écrivain André-François Ruaud (DLM éditions) dont la lecture m’a tellement passionné que j’ai décidé, à mon tour, de vous faire partager cet enthousiasme à travers une chronique inédite les synthétisant avec mes propres recherches.

 

Retrouvons-nous en… 1879, une année qui va avoir le double mérite de servir de point de départ à cette chronique et de marquer un tournant dans l’histoire de la république : le genre de tournant non immédiatement perceptible par les contemporains mais que les historiens que vous êtes savent repérer d’un coup d’œil...

 

Cette année-là… La France connait en effet, depuis 9 ans, le régime parlementaire et démocratique dit de la « Troisième république » bâtie sur les ruines d’un Second Empire aboli (4 septembre 1870) après la désastreuse défaite militaire à Sedan face à la Prusse. Or, il se trouve que les élections législatives de 1877 avaient donné une majorité de députés de centre-gauche, laïque et réformiste face à un président de la république élu par la majorité parlementaire précédente, en 1873 : le maréchal de Mac-Mahon. C’était donc la première « cohabitation » entre des députés « radicaux-socialistes » bourgeois et modernes et un président autoritaire, fondamentalement monarchiste, par ailleurs auréolé des succès remportés lors de la guerre de Crimée (Mer noire, 1853 - 1856) avec les victoires de Malakoff et de Sébastopol (septembre 1855).

 

A partir de 1877, Mac-Mahon, évidemment, regimbe et entrave comme il peut les envies de réforme de la majorité républicaine. Alors Léon Gambetta le menace : il lui faudra bientôt « se soumettre ou se démettre ».

 

Or, en janvier 1879, les élections au Sénat donnent, encore, la majorité aux républicains. Ceux-ci sont désormais maîtres à la fois du Sénat et de la Chambre des Députés (= l’Assemblée nationale). Et, le 30 janvier 1879, quoique de mauvais gré, Mac-Mahon, légaliste et fair-play, finit par démissionner. Son successeur Jules Grévy fait alors le choix de, quoiqu’il arrive, ne jamais entrer en conflit avec les députés, qui sont l’expression réelle et authentique de la volonté populaire : la république parlementaire est née, avec ses qualités et ses défauts. Que reste-t-il de Mac-Mahon et de ses victoires militaires, aujourd’hui, à Paris ? Une avenue (Mac-Mahon), un boulevard (Sébastopol) et des stations de métro (Crimée, Réaumur-Sébastopol, Malakoff). Que reste-t-il de cette démission ? La fondation d’une ère de vastes réformes qui modèle encore aujourd’hui très largement notre vision de la société et du pouvoir politique.

 

julesferry.jpgCar à partir de février 1879, c’est Waddington qui devient Président du Conseil (= Premier ministre et chef de l’Exécutif). Si ce personnage au nom de sport de raquette n’est pas franchement resté dans la mémoire collective, celui qu’il choisit comme ministre de l’Instruction publique (= l’Education) va, lui, être promu à une gloire républicaine sans égale : ce sera Jules Ferry. Ferry va engager une vaste réforme de l’école : réforme destinée à en faire le creuset de la formation des futurs citoyens de la république (Ferry a peur du « socialisme »), réforme marquée par une laïcité militante (Ferry est un anticlérical convaincu). Dès 1879, on met donc en place des écoles « normales » destinées à former les futurs instituteurs et institutrices (cette parité, elle-même, est une révolution) de la future école primaire « laïque, gratuite et obligatoire » qui sera définitivement fondée par les lois de 1881 et 1882.

 

Promouvoir la laïcité et faire reculer la religion, lutter contre les révolutionnaires potentiels et privilégier l’avènement d’une classe moyenne modérée propriétaire et paisible : tout le programme des républicains de cette fin de XIXème siècle est là. On voit combien les mentalités d’aujourd’hui sont imprégnées des ambitions novatrices de cette époque.

 

En 1879, c’est à Marseille, la « cité phocéenne » que naît, en septembre, un enfant nommé Alexandre au sein d’une famille d’origine alsacienne qui s’y était établie autour de 1850, les Jacob. Attiré par l’aventure, le jeune Alexandre s’engage d’abord comme mousse à l’âge de onze ans (1890) : un bien jeune âge pour une vie si dure.

 

Pendant que Jacob navigue et côtoie la brutalité des adultes, la France, elle, durant les années 90 (du XIXème siècle !) est en proie à un certain nombre de troubles (essentiellement à Paris, reconnaissons-le).

 

Que se passe-t-il ?

 

A partir de 1891, le pays est secoué par une violente contestation sociale qui prend, c’est nouveau, un tour radical inédit. Cette contestation se situe dans un contexte simultané de ralentissement économique et d’aspiration à davantage de justice sociale en faveur des plus pauvres, une aspiration attisée par l’arrivée au pouvoir des Républicains. Diverses forces tentent alors de s’organiser sous formes d’associations, de syndicats, de coopératives, de mouvements, de journaux (La révolte) ou de réseaux divers.

 

Elles protestent contre une république modérée et bourgeoise qui favorise, dans les faits, une société dominée par les classes possédantes et la rente au détriment de l’investissement productif (et donc redistributif via les salaires). Pour ces « socialistes », ces « libertaires », ces « communistes », ces « autogestionnaires », ces « mutualistes » et autres « collectivistes », la « gauche » républicaine de la IIIème république ne va pas assez loin : il ne faut pas réformer, il faut révolutionner, renverser l’ordre social, donner « à chacun selon ses besoins » en tirant « de chacun selon ses capacités »…

 

Je vous épargne de longs développements sur la façon dont ces courants revendicatifs se rassemblent, se répartissent, se scindent, se croisent, se divisent, se subdivisent, se déclinent et, souvent, se rejettent les uns les autres dans d’interminables querelles idéologiques fratricides. Disons, pour simplifier, que le débat réforme / révolution est éternel et que, du fin fond du système démocratique, il refait périodiquement surface.

 

A l’époque actuelle, on en trouve trace dans les actes terroristes qui secouèrent l’Europe dans les années 1970 / 1980 : ces exactions (enlèvements, attentats, assassinats…) furent le fait de mouvements radicaux qualifiés « d’extrême-gauche » (le mot « extrême » étant destiné à marquer, sémantiquement, la différence entre la gauche « de réforme » ou « de gouvernement » politiquement fréquentable et… le reste). La « bande à (Andreas) Baader » et la « Rote Arme Fraktion » (Fraction Armée Rouge, Allemagne), les « Brigate Rosse » (Brigades rouges, Italie) et autres « Action Directe » (France) furent issues de la même mouvance. Rejetant en bloc un système parlementaire jugé confiscatoire de la voix et des intérêts du peuple, ces groupes armés avaient décidé de passer à des actions violentes, seul issue pour faire triompher leurs idées.

 

Déjà, un siècle auparavant, au début des années 1890, cette voie radicale avait déjà été choisie par divers individus. Lesquels ?

 

Par exemple…

 

anarchistesravachol.jpgRavachol ! Ce n’est pas (seulement) une insulte du capitaine Haddock (Les bijoux de la Castafiore), c’est surtout le surnom de Claudius Koenigstein : celui que d’aucuns vont surnommer le « Christ de l’anarchie » tant il va symboliser à lui seul l’idéologie en question et le martyr pour la cause.

 

Miséreux, marginal et révolté contre les excès du capitalisme, l’indifférence de la société bourgeoise et la brutalité des méthodes policières, Ravachol commet d’abord divers meurtres crapuleux (durant l’année 1891) avant d’opérer deux attentats à l’explosif à Paris (136 boulevard Saint-germain et 39 rue de Clichy) durant le mois de mars 1892, pour des motifs purement idéologiques. Ces forfaits ne font que des blessés mais leur méthode sème la terreur et mobilise la police. Arrêté spectaculairement le 30 mars 1892 au restaurant Véry (24 boulevard de Magenta à Paris), Ravachol est rapidement traduit en justice et guillotiné (non pour ses attentats mais pour ses meurtres) le 11 juillet 1892. Son exécution le transforme en symbole et en martyr.

 

Vaillant est arrêté : si son geste n’a fait aucune victime, il a fait (au sens propre et figuré) beaucoup de bruit. Vaillant le revendique : il a clairement voulu venger Ravachol ! Les républicains bourgeois et modérés prennent peur : ils votent dans l’urgence, en décembre 1893, des lois renforçant la répression des idéologies révolutionnaires. Les anarchistes s’indignent immédiatement contre ces trois lois qu’ils qualifient de « scélérates » et qui punissent l’apologie des idées révolutionnaires, permettent l’arrestation des simples sympathisants (même non soupçonnés de violence !) et autorisent l’interdiction pure et simple des journaux anarchistes (ces lois ne seront abrogées… qu'un siècle plus tard, en 1992 !)

 

Auguste Vaillant, lui, est condamné à mort : une peine d’une injustice objective profonde puisque Vaillant n’avait jamais tué qui que ce soit. Hélas pour Vaillant, les Pouvoirs Publics sont plus féroces contre ceux qui tentent de saper leurs fondements que contre les simples crapules qui assassinent les citoyens mais sont (seulement) expédiées au bagne. Sollicité, comme le veut la constitution, le président de la république, Sadi Carnot, étudie la grâce de Vaillant... mais la refuse. Vaillant est guillotiné le 5 février 1894.

 

Alors, l’indignation en plus, l’agitation continue : le dénommé Emile Henry (persévérant, voire récidiviste…) pose une bombe le 12 février 1894 au café Terminus (près de la gare Saint-Lazare, à Paris) : une vingtaine de blessés. Arrêté, il est traduit en justice où il peut exprimer ses idées. Il faut dire que l’homme n’est pas un illettré, loin de là : éduqué et instruit, il a même été admissible à Polytechnique (qui mène à tout, on le voit bien !). Pourquoi un garçon si sérieux a-t-il « mal tourné » ?

 

Henry répond à cela en théorisant sans problème son engagement : «  J’avais vécu dans les milieux entièrement imbus de la morale actuelle (…) On m'avait dit que [la] vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l'expérience me montra que seuls les cyniques et rampants peuvent se faire bonne place au banquet. (…) On m'avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l'égalité, et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies. L'usinier [l’industriel] qui édifiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers, qui, eux, manquaient de tout, était un monsieur honnête. Le député, le ministre dont les mains étaient toujours ouvertes aux pots-de-vin, étaient dévoués au bien public. (…) Tout ce que je vis me révolta, et mon esprit s'attacha à la critique de l'organisation sociale. Cette critique a été trop souvent faite pour que je la recommence. Il me suffira de dire que je devins l'ennemi d'une société que je jugeais criminelle. »

 

Henry est guillotiné le 21 mai 1894. Il avait prédit sans crainte : « je

 

caserio.jpgIl aura eu raison car, après lui, l’activisme anarchiste ne se calme toujours pas : le 24 juin 1894, un Italien du nom de Santo Hiéronimus (ou Geronimo) Caserio s’en prend, à Lyon, au président Sadi Carnot qu’il poignarde dans le ventre. Sur le manche du couteau est gravé un mot : « Vaillant ! ». Le refus de la grâce de ce dernier par Sadi Carnot, quatre mois auparavant, est ainsi expié dans le sang… Caserio, lui aussi, va assumer son geste et crier son désespoir et sa révolte devant la Cour d’assises. Lui aussi sera exécuté : le 13 août 1894.

 

1894, c’est, finalement, l’année où la situation se calme en France : elle se calme, du moins, sur le plan de la contestation sociale violente car, au registre des faits divers, c’est maintenant l’ « affaire Dreyfus » qui va mobiliser l’opinion et la presse…

 

Alors, revenons à Alexandre Jacob.

 

A seize ans, en 1895, après 5 ans de vie de mousse et de matelot, désormais aguerri mais déjà désabusé quant à la nature humaine, Alexandre Jacob revient à Marseille. Il y découvre l’idéologie anarchiste et la façon dont elle a fait la « une » de la presse durant les années où il était absent de France. Ces idées le séduisent et il s’adonne à la lecture de journaux tels que La Révolte ou L’indicateur. De même que l’on trouve aujourd’hui sur internet de quoi fabriquer des explosifs, Jacob déniche dans cette dernière brochure de quoi fabriquer une bombe, engin qui y est joliment qualifié de d’objet de « rénovation sociale » !...

 

Avec l’enthousiasme de sa jeunesse, Jacob se lance dans la fabrication de l’engin en se procurant les composants nécessaires. Las, celui qui lui fournit le matériel est en fait un « indic » à la solde de la police, laquelle truffe les milieux anarchistes de « moutons » divers. Jacob est arrêté. Il a 17 ans. Il est condamné à 6 mois de prison et incarcéré.

 

A sa sortie, il cherche du travail. Il en trouve (chez un typographe, puis un pharmacien…) mais, à chaque fois, la police dénonce son passé judiciaire (pourtant bien léger) à ses employeurs et il est licencié. La raison de cette persécution délibérée ? Elle est simple : la « police spéciale des chemins de fer » (c’est sous ce nom improbable que se dissimule la police politique de la IIIème république) veut forcer Alexandre Jacob à devenir indicateur au sein des milieux anarchistes et, tout en l’empêchant de gagner sa vie, elle lui propose de le rétribuer pour ses bons offices. Jacob est même arrêté une nouvelle fois. Il réussit toutefois à être acquitté, le juge le relâchant après avoir constaté que la maréchaussée lui avait en fait grossièrement tendu un traquenard sans motif réel (= une « provocation »). Qui a dit que la justice n’était pas indépendante ?

 

Indigné par les inégalités sociales qu’il constate et soumis à un harcèlement policier inique, Jacob se révolte pour de bon. Comme les anarchistes, il décide de partir en guerre contre la société de son époque. Mais pas par tous les moyens. Jacob n’a pas une âme d’assassin. Ce n’est pas un meurtrier, c’est un malin. Il a compris que, pour réellement nuire au système, il faut le frapper au cœur, c’est-à-dire au… portefeuille. C’est décidé, Jacob va devenir cambrioleur professionnel...

 

Si les exploits de Jacob débutent en fanfare avec la spectaculaire et hilarante escroquerie du bijoutier de la rue du Petit-Saint-Jean, à Marseille le 1er avril 1899 (un vol auquel, semble-t-il, son propre père participa !), la suite des opérations s’avère plus délicate.

 

Nous allons la découvrir ci-après…  

 

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Par Sho dan - Publié dans : Crimes & affaires judiciaires
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Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 01:05

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

En juillet 1899, Alexandre Jacob est de nouveau arrêté, cette fois-ci en bonne et due forme. Là, l’imaginatif voleur adopte une défense bien particulière : il simule un délire de la persécution. Il se dit poursuivi et harcelé par les… Jésuites ! Reconnu irresponsable et malade, il est enfermé à l’asile de Montperrin (au sud-ouest d’Aix-en-Provence). Il n’y reste que quelques mois : en avril 1900, il s’en évade grâce à une complicité interne.

 

Sa vraie carrière de cambrioleur débute alors. Jacob s’y révèle un organisateur-né, méticuleux, ordonné, imaginatif et professionnel. Il a des cibles bien précises et des motivations bien claires. C’est toute son originalité, quand tant de crapules se contentent de dévaliser leurs victimes après les avoir assassinées à coups de couteau. Tout cela, on l’apprendra lors du procès ultérieur mais, d’ores et déjà, vous pouvez en juger.

 

L’organisation, d’abord : elle est rigoureuse, méthodique et éprouvée. Jacob divise sa bande (que la presse, jamais avare de formules sensationnelles, nommera ultérieurement Les travailleurs de la nuit) en « brigades » d’une douzaine de personnes maximum. La France, elle, est divisée en 3 zones (on ne s’interdit pas quelques cambriolages au-delà de la frontière, néanmoins, comme celui du château de la reine de Belgique, à Spa). Les malfrats y circulent par des moyens modernes : le train, qui prend de vitesse des forces de police fragmentées entre polices municipales et police nationale par secteurs (jeux, prostitution, banditisme, etc… -) et par ailleurs équipées de chevaux et de vélocipèdes.

 

Le modus operandi de Jacob est presque toujours le même : en province, un « éclaireur » repère les villas inoccupées. Il y pose des « scellés » (comme, par exemple, un fil noué à un loquet d’un volet, etc…) qui indiqueront ultérieurement si, depuis son passage, la maison a été ouverte. Quelque temps plus tard, Jacob, voyageant de jour avec sa bande, arrive sur place à la nuit tombée. On vérifie si les « scellés » sont intacts. Si c’est le cas, on fracture un volet, on entre et on cambriole.

 

Durant l’opération, plutôt que de poster un guetteur (toujours repérable), Jacob place un crapaud qui coasse dans le bas de la gouttière : si celui-ci se tait, cela signale l’arrivée de quelqu’un ! Facile, écologique et imparable : c’est un peu comme les oies du Capitole de Rome qui, dans l’Antiquité, avertirent les Romains de l’imminence d’une attaque gauloise en gloussant.

 

Enfin, au petit matin, Jacob et sa bande reprennent le train vers Paris. Comme la bande a refermé soigneusement les volets et effacé ses traces, les cambriolages ne sont souvent découverts que très longtemps après. Et, entre temps, le butin est souvent déjà écoulé ! Une telle efficacité se révèle parfois fort amusante : en décembre 1902, à Cherbourg, Jacob se divertit ainsi à assister, sur place, à l’alerte donnée à la police du cambriolage de l’hôtel de l’amiral de Pontaumont : un forfait pourtant réalisé… en septembre précédent !

 

Avec l’argent des premiers cambriolages, Jacob ouvre un magasin de quincaillerie à Montpellier, faubourg du Courroux : sous cet honnête enseigne, il se fait livrer des coffres-forts dont il peut étudier à loisir les mécanismes. Il confectionne alors divers outils de précision et pinces propres à ouvrir n’importe quel modèle !

 

Les cambriolages de Jacob sont organisés comme une industrie : bureau d’étude (la quincaillerie), chaine de production (les « brigades » procédant aux vols) et circuit de commercialisation (le recel). Pour cette dernière opération, Jacob crée lui-même, à Paris, son propre atelier de fonderie propre à faire promptement disparaitre les bijoux, lingots, calices et couverts dérobés. Il se met ainsi à l’abri des dénonciations des receleurs, lesquels collaborent souvent avec la police, qui cherche à « remonter les filières » en contrepartie de son indulgence en faveur du dernier maillon de la chaîne. Plus difficile est la revente des pierres précieuses et des titres (les actions et les obligations qui, jusqu’en… 1984, prendront encore la forme de papier timbrés conservés à la banque ou chez soi). Jacob, pour les écouler, établit alors un circuit compliqué passant par Londres (pour les titres financiers) et par Amsterdam (pour les gemmes).

 

Alexandre JacobMais Jacob ne vole pas que des biens qui ont une valeur marchande. Ses cambriolages lui fournissent aussi une garde-robe et des accessoires utiles pour ses diverses opérations futures. Uniformes militaires, redingotes et chapeaux, habits ecclésiastiques, papiers, brevets, diplômes, titres divers… sont autant d’accessoires de déguisement permettant de passer incognito lors d’un repérage ou de fuir ensuite sans être inquiété.

 

Jacob n’est pas un assassin : il ne tue pas ses victimes car il répugne à la violence. S’il n’exclut toutefois pas de se défendre avec vigueur contre la police, c’est qu’il méprise fondamentalement les forces de l’ordre, qu’il qualifie de « chiens de garde de la société ». Il choisit aussi soigneusement les victimes de ses vols. Il ne s’attaque pas aux gens modestes ni aux simples rentiers ou aux bourgeois enrichis. Il épargne également les médecins, les enseignants, les artistes et les intellectuels. Cambriolant ainsi la villa d’un officier de marine nommé Viaud, à Rochefort (Charente-Maritime), il comprend sur place qu’il s’agit en fait de la maison de… l’écrivain Pierre Loti (nom de plume de Julien Viaud pour - entre autres - Le roman d’un spahi, Aziyadé fantôme d’orient, L’Inde sans les Anglais…). Il repart alors de la maison… sans rien emporter et… en laissant ce mot invraisemblable : «  Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire - P.S. : Ci-joint dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. »

 

Voilà un ami de la belle littérature ! La grande classe, quoi (j’en profite pour vous enjoindre à relire Pierre Loti et à vous laisser emporter par les parfums et les lumières de ces récits d’aventure et de voyages).

 

Car chez Jacob, l’argent n’est rien, voler est tout. Jacob a des motivations qui sont idéologiques et il entend mener une démarche punitive envers des professions qu’il juge nuisibles. Ses victimes sont donc essentiellement des magistrats, des militaires et des ecclésiastiques (tous, le plus souvent, des aristocrates) : toutes professions et conditions qui incarnent pour lui l’oppression morale, intellectuelle et matérielle du peuple. Les dépouiller constitue donc la reddition d’une justice vengeresse. D‘ailleurs, « avant de partir, après ses coupables travaux, [Jacob] laisse un mot sur le piano » (ou ailleurs) où il signe « Attila », en général au bas d’un mot d’esprit provocateur. La police et les victimes s’étranglent évidemment de fureur devant tant d’impudence.

 

Parfois, Jacob est plus brutal : lorsqu’il est outré par le luxe excessif de la demeure qu’il « visite », il peut y mettre le feu… Mais c’est rare.

 

Jacob, pour autant, ne tire aucun enrichissement personnel de ses méfaits. Il n’en conserve qu’un pourcentage limité destiné à lui permettre de vivre (très modestement par ailleurs). Tout le reste est reversé à la cause anarchiste : financements de journaux (tel Le libertaire) et aides à des anarchistes divers dans le besoin. Les divisions et oppositions idéologiques au sein de la bande ne sont toutefois pas rares. Beaucoup de divergences se font jour entre ces bandits qui se veulent au grand cœur mais qui ne sont pas toujours insensibles au butin amassé. Qu’importe. Jacob, lui, ne dévie pas de sa ligne originelle : il ne vole pas pour s’enrichir personnellement mais pour financer la croissance de l’influence des idées anarchistes.

 

On estime qu’il va perpétrer de l’ordre de 150 cambriolages en un peu plus de deux ans. Officiellement, on ne lui en imputera que 106.

 

Ce 106ème est cependant celui de trop. Dans la nuit du 21 au 22 avril 1903, Jacob et sa bande cambriolent une villa près d’Abbeville lorsque survient la police. Des coups de feu sont échangés et l’un des complices de Jacob blesse grièvement un policier dénommé Couillot. Toute la bande est arrêtée.

 

Jacob est alors transféré vers la prison d’Abbeville, escorté par un impressionnant dispositif de 24 chasseurs à cheval. Les forces de l’ordre entendent manifester l’éclatante victoire qu’elles ont (enfin) remportée sur l’infâme racaille. Les bonnes gens peuvent désormais dormir tranquilles. Mais avant cela, la populace crie sa haine sur le passage du convoi. On injurie Jacob, on crie à sa mort… Mais le peuple est versatile, nous le savons, et la détestation du personnage, entretenue par une presse vengeresse contre la bande des « bandits d’Abbeville » va bientôt se muer en d’autres sentiments…

 

L’instruction, longue et complexe, va rassembler 20 000 pièces, 156 témoins à citer et aboutir à un acte d’accusation de 161 pages. Les milieux anarchistes, durant cette période, se mobilisent et tentent de sensibiliser l’opinion publique, par voie de presse et de réunions publiques. Ils emploient aussi des méthodes plus brutales, n’hésitant à menacer les témoins et les jurés.

 

Ce n’est finalement qu’au bout de 2 ans, le 8 mars 1905, à Amiens, que s’ouvre enfin le procès de Jacob et de sa bande, L’affaire, évidemment, fait à ce moment les gros titres des journaux. En prévision de potentielles actions anarchistes violentes, on déploie un impressionnant dispositif militaire avec un bataillon d’infanterie et des chasseurs à cheval. Certains jurés, effrayés par les menaces, ont demandé à se récuser ? On les amène de force au tribunal ! Non mais. Une dizaine de journaux étrangers couvrent même l’évènement dont la presse française se fait évidemment largement l’écho. Pour faire frissonner les lecteurs, les journalistes comparent Jacob à Vautrin (le bagnard de La comédie humaine, de Balzac). Nul, correctement informé, ne peut ignorer ce retentissant procès et ses protagonistes.

 

D’une manière générale, le public est fasciné par Jacob, sa jeunesse (il a moins de 26 ans), son audace, l’énormité de ses méfaits et, aussi, sa personnalité. On pressent un procès « historique » et pittoresque.

 

On ne sera pas déçu car Jacob, lui-même, va assurer le spectacle.

 

Jacob n’est pas là pour se laisser impressionner par le décorum et les uniformes et encore moins pour faire profil bas. D’emblée, il revendique crânement toutes les responsabilités et assument tous les chefs d’accusation, y compris le tir qui a blessé le policier (lequel a en fait été commis par un complice). Il refuse de se lever : « Vous êtes bien assis, vous.. » rétorque-t-il au président. Jacob est bravache, il n’exprime aucune crainte ni remords.

 

Son attitude intrigue. La presse et le public ne lui sont pas favorables dans les premiers moments, mais ils s’interrogent rapidement : « C’est un type peu banal, malfaisant, dangereux mais curieux. » s’étonne, mi-figue mi-raisin, le magazine L’Illustration, sorte de VSD de l’époque, le 18 mars 1905. Car Jacob étale rapidement des convictions qui touchent juste : il n’a pas volé l’argent d’honnêtes gens, il a repris aux riches ce qu’ils avaient indûment perçu grâce à une position sociale oppressive et inique et dont « la richesse est une insulte permanente à la misère ». Jacob, c’est un peu Robin des Bois (personne ne fait, à l’époque, la comparaison car ce personnage de fiction n’est pas connu).

 

Ainsi, au fil des jours et des témoignages, Jacob renverse-t-il progressivement la situation. Des témoins sont appelés à la barre (essentiellement des victimes) ? Il les apostrophe et les malmène, suscitant les rires du public par des réparties insolentes, cyniques et percutantes. « Si la victime avait eu des couverts en fer blanc, je ne lui aurais rien pris ! » dit-il en réponse aux plaintes de madame de Thézals. Un autre se plaint de s’être fait dérober, par Jacob, des titres de bourse (actions ou obligations). Cependant, il reconnait que ces titres, en fait, s’étaient révélés être des faux. Jacob persifle alors intelligemment : « [Mais] vos voleurs, eux, ne se sont pas fait arrêter comme moi… » !

 

Jacob manie la provocation, faussement naïf : « Vous croyez donc qu’il peut mentir ? » demande-t-il au Président qui vient de demander à un ecclésiastique, victime de vol, de prêter serment et de (selon la formule habituelle) « dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité »… D’autres ecclésiastiques défilent, se plaignant des cambriolages, sans susciter la compassion de l’accusé qui enfonce le clou : « J’ai cambriolé assez de prêtres. Chez tous j’ai trouvé un coffre-fort […] qui contenait souvent de fortes sommes ». Il se moque « Je ne leur en veux pas. Je leur donne ma bénédiction ». Jacob fait le procès de l’opulence, il ridiculise ses victimes et méprise les institutions. Les journaux relatent ses discours avec jubilation. Le public rit. Jacob n’est ni véhément ni agressif mais ses discours et ses réparties font mouche. Après tout, cet homme n’a pas de sang sur les mains qui discréditerait, d’emblée, son discours. La « Belle Epoque », en effet, n’est pas facile pour tout le monde et, contre toute passivité et résignation, Jacob, d’une certaine façon, exprime tout haut ce que beaucoup n’osent formuler que tout bas.

 

Du reste, cent ans après, en ces temps de spéculation dépourvue de régulation, de niches fiscales indécentes, de chômage endémique, de classes moyennes au bord du déclassement social, d’étalement obscène de leur richesse par les « people » et d’endettement étatique excessif qui ruinent les contribuables sans avoir créé aucune croissance, ses réflexions ont-elles perdu de leur actualité ? « Plus un homme travaille, moins il gagne. Moins il produit, plus il bénéficie. Du haut en bas de l’échelle sociale, tout n’est que friponnerie d’un côté et idiotie de l’autre. [..] Un marchand d’alcool, un patron de bordel s’enrichit alors qu’un homme de génie va crever de misère sur un lit d’hôpital. […] J’ai préféré m’insurger en faisant la guerre aux riches. Certes, je conçois que vous auriez préféré que, ouvrier abêti, je crée des richesses en échange d’un salaire dérisoire. Alors vous m’appelleriez « honnête ouvrier » et vous m’auriez même accordé la médaille du travail tandis que les prêtres promettent le paradis à leurs dupes ». Il l’affirme gravement : « Tout homme a droit au banquet de la vie » (19 mars 1905).

 

L’éloquence de Jacob finit par être tellement insupportable (le public applaudit) que le procès se termine sans lui.

 

Les experts en balistiques le dédouanent du tir sur le policier, dont il s’était auto-accusé. Si le procureur réclame la peine de mort, les jurés choisissent de le condamner au bagne à perpétuité (la « guillotine sèche », comme on la surnomme) : une peine d’une rigueur aujourd’hui incompréhensible pour un homme si jeune et qui n’eut jamais de sang sur les mains.

 

Depart de bagnards pour CayenneLe procès terminé (22 mars 1905), Jacob est expédié, en novembre 1905, vers la Guyane, l’homme et l’affaire disparaissant alors de l’actualité relativement chargée tant sur le plan national (processus de séparation de l’Eglise et de l’Etat, stabilisation de l’Affaire Dreyfus…) qu’international (troubles et répression sanglante de manifestations en Russie, tensions entre la France et l’Allemagne pour la domination du Maroc…)

 

Dans ce contexte, un journal mensuel est né, depuis le 15 février 1905 : Je sais tout se veut une « encyclopédie mondiale illustrée » (rien que cela !). C’est une revue moderne, généraliste et éclectique, parfois un brin « people », qui s’intéresse aux nouvelles techniques, aux autres pays, aux loisirs, à la politique française et internationale et qui est destinée à un public éduqué et curieux, sans cible de classe sociale particulière. C’est un peu Le Point de l’époque. Son fondateur est Pierre Lafitte. On y interviewe par exemple le pape Pie X et on y évoque les révolutionnaires russes (rubrique « Grands faits »), on y parle du pôle Nord et du Maroc méconnu (rubrique « A travers le globe »), on y parle théâtre, littérature, poésie, mode et élégance (avec un parisianisme éhonté), on y interviewe le scientifique Thomas Edison (rubrique « Science et nature ») ou l’aviateur Santos-Dumont, on y anticipe les inventions de demain et on y fait de la politique-fiction…

 

Convenons-en, par rapport au Petit Journal, au Progrès, le niveau est relativement élevé et le degré d’exigence indéniable. Mais Pierre Lafitte le sait bien, pour fidéliser le lectorat, il faut également le divertir : on lui offre donc aussi de courtes nouvelles ou un roman en épisodes. Dans le numéro de juillet 1905, soit quatre mois après le procès d’Alexandre Jacob, Lafitte entend ainsi faire paraître une aventure « policière » : l’objectif est de s’inspirer des aventures de Sherlock Holmes, écrites par Arthur Conan Doyle en 1891 et qui ont assuré publicité et forts tirages au journal londonien Strand magazine depuis cette date. D’ailleurs, la presse britannique publie également, depuis 1898, les aventures d’un nommé Arthur J. Raffles, aristocrate de l’ère victorienne qui cambriole la nuit afin de se rembourser des sommes qu’il a, le jour, perdues au jeu !

 

Anecdote amusante, ces aventures sont écrites par Ernest W. Hornung, lequel est le… propre beau-frère d’Arthur Conan Doyle ! Les deux hommes, qui ne s’apprécient guère, se livrent en fait une course à la notoriété qui s’est, de facto, déjà clôturé au bénéfice du second, anobli par le roi d’Angleterre en 1902.

 

Mais revenons à Je sais tout. Son directeur Pierre Lafitte décide, pour la rédaction de cette nouvelle policière, de faire appel à un auteur peu connu quoiqu’assez prolifique : un dénommé Maurice Leblanc.

 

Maurice Leblanc, en ce mois de juillet 1905, a bientôt quarante et un ans (il est né en septembre 1864 à Rouen). Issu d’un milieu aisé et provincial, Leblanc a, dès l’âge de 24 ans, voulu échapper au destin bourgeois et étriqué auquel il était promis dans l’industrie pour « monter à Paris ». Il entend y devenir écrivain et y fréquente alors des salons littéraires et des cercles intellectuels. Fortuné grâce à sa famille, il peut vivre sans travailler et se consacrer à ses motivations littéraires, très classiques, au reste. Leblanc ambitionne d’être un nouveau Maupassant, d’écrire des romans « psychologiques » pour un public de qualité. Dans sa quête, il reçoit le soutien de nombreux écrivains et publie des chroniques dans le très-comme-il-faut journal Gil Blas. Mais Leblanc ne rencontre pas, hélas, le succès « de masse » escompté et, même, les critiques finissent par se lasser de sa production, aussi bien de nouvelles que de pièces de théâtre.

 

Je sais tout magazineAussi, lorsqu’il reçoit la proposition de Pierre Lafitte, Maurice Leblanc ne saute-t-il pas de joie : écrire un polar (ce mot n’existe pas à l’époque) ne constitue pas, de son point de vue, une promotion mais, plutôt, une régression, un pis-aller alimentaire qui lui permet d’avoir sa signature dans un magazine. D’ailleurs, la chronique qu’il rédige porte en elle-même sa propre finitude : le titre (L’arrestation d’Arsène Lupin) indique que Leblanc entend refermer immédiatement cette parenthèse littéraire peu prestigieuse.

 

Et pourtant…

 

Immédiatement, c’est le succès. Le courrier afflue à Je sais tout : Lupin arrêté ? Ah non ! Des aventures, encore ! Et Leblanc doit reprendre la plume. Il le fera sans relâche jusqu’en 1937, asservi tel un esclave aux exigences d’un public nombreux et enthousiaste. Et pour asseoir un style résolument innovant, Maurice Leblanc prend l’habitude d’écrire certaines aventures à la première personne du singulier, comme s’il était lui-même le biographe d’Arsène Lupin et qu’il relatait les conversations qu’il aurait eues avec son « grand homme », comme il l’appelle. Comment, alors, décrit-il l’incroyable personnage dont il relate les aventures ? « Son portrait ? Comment pourrais-je le faire ? Vingt fois j’ai vu Arsène Lupin et vingt fois c’est un être différent qui m’est apparu… »

 

Signalons au passage que cette technique littéraire ne portera guère chance à l’auteur qui, dans les années 30, se verra affligé de graves troubles cérébraux qui le conduiront à affirmer partout qu’il a, réellement, rencontré Arsène Lupin : dans l’esprit troublé d’un Maurice Leblanc affaibli par la maladie, la fiction deviendra réalité…

 

Quoiqu’il en soit, rapidement, Maurice Leblanc devient un romancier « populaire » à succès. A (très grand) succès, certes, mais « populaire ». Leblanc, qui avait d’autres ambitions, moins commerciales et plus élitistes, ne parviendra jamais à se convaincre vraiment qu’il a réussi sa vie d’écrivain.

 

Ce n’est pas l’avis des Chroniques de la Plume et du Rouleau.

 

Arsène Lupin est loin des stéréotypes véhiculés par des productions théâtrales (2 adaptations), télévisuelles (près de 50 épisodes en France et plus de 150 dessins animés au Japon !) et cinématographiques (plus d’une vingtaine de films aux Etats-Unis, Allemagne, Italie et France) le plus souvent médiocres et qui représentent Lupin en dandy maniéré. Arsène Lupin est, au vrai, un personnage passionnant et complexe, qui colle parfaitement à l’esprit et à l’actualité de son temps : les années 1910 à 1930. Antérieur à Rouletabille (un personnage qui sera créé par Gaston Leroux en 1907 : reporter qui résout notamment Le Mystère de la chambre jaune), ce dernier lui empruntera incontestablement certains traits narratifs. Mais Arsène Lupin a une particularité : il n’est pas du côté de la « justice » officielle : ni policier, ni reporter, ce n’est pas un quelconque auxiliaire des forces de l’ordre. Au contraire, c’est un aventurier qui reste en marge de la société, laquelle salue ses exploits grâce à une presse enthousiaste mais lui refuse les honneurs officiels.

 

Maurice Leblanc Arsene LupinLupin est un cambrioleur insolent et habile (cette activité est, en réalité, peu évoquée dans les romans, même si Leblanc intitule le premier recueil de ses nouvelles « Arsène Lupin, gentleman cambrioleur » en 1905). C’est, surtout, un chef de bande et un organisateur hors pair. Pour cela, Lupin use de déguisements et d’identités nombreuses (certaines aventures d’Arsène Lupin ne le voient même pas apparaître sous ce nom !) : le vicomte Raoul d’Andrésy, le prince russe Paul Sernine, l’espagnol don Luis Perenna, le baron Raoul de Limézy, le détective Jim Barnett, le capitaine Janniot, l’inspecteur de la Sûreté Grimaudan ou l’inspecteur Victor de la Brigade mondaine, sont (entre autres) autant d’identités sous lesquelles la police soupçonne Lupin, sans jamais réussir à le confondre et encore moins à l’arrêter. Dans 813 – Les trois crimes d’Arsène Lupin 1910), celui-ci parvient même à exercer quelque temps les fonctions de… directeur de la Sûreté ! S’il est emprisonné (L’évasion d’Arsène Lupin – 1905), il se grime avec une telle habileté que l’administration pénitentiaire finit par croire qu’elle a incarcéré, par erreur, à sa place, un vagabond nommé Baudru… et le libère !

 

Lupin est un comique et l’humour émaille ses aventures. Aussi nargue-t-il la police, ce qui rend hilare le lecteur de ses aventures. C’est d’ailleurs une de ses activités favorites. Il s’ingénie à lancer la maréchaussée sur de fausses pistes. Il écrit aux journaux pour revendiquer tel ou tel succès qu’elle s’attribue mais qu’il a, en fait, favorisé. Il tient en échec ses plus fins limiers, tel l’inspecteur Ganimard, son ennemi juré, non dénué de sagacité, d’énergie et d’habileté mais qui lui reste très inférieur. Il ridiculise aussi avec jubilation l’inspecteur Béchoux (L’agence Barnett & Cie - 1928), qu’il fait cependant, avec mansuétude, bénéficier de ses lumières dans la résolution d’énigmes avant de partir en escapade amoureuse avec… madame Béchoux ! Il se mesure aussi, dans un duel titanesque plein de rebondissements et de trouvailles littéraires géniales, avec le célèbre détective britannique… Herlock Sholmès ! Du grand Leblanc. Du grand Lupin.

 

Arsène Lupin est, surtout, un enquêteur privé toujours prêt à débrouiller des énigmes apparemment insolubles au bénéfice de (jolies) femmes livrées à la rapacité d’escrocs sans scrupule (finalement punis et, le plus souvent, dépouillés - c’est bien fait). Homme d’action qui n’hésite pas à utiliser les moyens de communication les plus modernes (le téléphone et l’automobile), Lupin est aussi un homme de réflexion chez lequel, tel Sherlock Holmes, la puissance de la déduction s’allie au génie de l’intuition. De ce point de vue, je vous suggère de lire Le signe de l’ombre, nouvelle qui fait partie des Confidences d’Arsène Lupin (1911). Amateurs d’énigmes, d’enquêtes et de trésor, Lupin vous stupéfiera par sa capacité à débrouiller, au dernier moment et à l’aide d’indices qui, rétrospectivement, crèvent pourtant les yeux, un mystère qui vous plonge dans la perplexité pendant vingt pages !

 

Mais le coup de maître d’Arsène Lupin, c’est, bien sûr, la résolution (au fil des romans) d’une série de quatre énigmes historiques que son amante de jeunesse, (la « Cagliostro ») lui a fait connaître après qu’elle en a pris connaissance au dos d’un miroir ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette. « In robore fortuna », « La dalle des rois de Bohême », « La fortune des rois de France », « Le chandelier à sept branches » : tout cela permettra notamment au héros de retrouver l’ancien chemin qui permet d’accéder à l’intérieur de… l’aiguille d’Etretat, qui va, pendant un temps, abriter son formidable butin (L’aiguille creuse – 1908) !

 

Arsene Lupin mosaiqueBien dans son siècle et dans son époque, Arsène Lupin est un héros, dirions-nous, typiquement français : né en 1864 (la même année que Maurice Leblanc…), il est issu d’un milieu populaire (sa mère, Henriette d’Andrésy, incarne une forme de déchéance sociale en négligeant sa particule pour épouser Théophraste Lupin, « professeur de gymnastique, d’escrime et de boxe » apprend-on dans La comtesse de Cagliostro - 1924). Il gardera, tout au long des aventures, une gouaille populaire et une méfiance pour les puissants mais, en même temps, une fascination pour une ascension sociale jamais aboutie vers une aristocratie qui ne le reconnait pas comme l’un des siens.

 

Parce qu’il est Français, il ne peut être indifférent à la politique étrangère, aux rivalités entre la France et l’Allemagne en Afrique du nord et aux « provinces perdues » (durant la guerre franco-prussienne de 1870) d’Alsace et de Moselle. Ainsi Lupin, dans L’éclat d’obus (1915), déjoue-t-il un vaste plan visant à l’invasion du territoire par les troupes allemandes à l’aide d’un réseau de tunnel. Dans 813 (1910 - l’œuvre majeure de la geste « lupinienne », à lire, s’il n’y en avait qu’une !), le héros (entre autres) restitue à l’empereur d’Allemagne Guillaume II des lettres intimes à propos desquelles certaines crapules voulaient faire chanter le monarque. Reconnaissant, Guillaume II lui propose d’être chef de sa police personnelle. Mais avec panache, Lupin refuse cette offre financièrement et socialement avantageuse : « Je suis mort comme homme [à ce moment, il a fait croire à son suicide] mais je suis vivant comme Français ! » Nationaliste, patriote, Lupin est même d’un chauvinisme un peu puérile, dérobant un jour les bijoux de la femme de l’ambassadeur d’Angleterre en laissant une carte insolente : « Ce n’est pas un vol, c’est une restitution. Vous nous avez bien pris la collection Wallace » (La demeure mystérieuse - 1928). Lupin (et Leblanc) exagère là car, si la collection Wallace est une imposante collection de 5 500 pièces, tableaux, mobilier, armes, porcelaines, etc… d’art français du XVIIème siècle qui se trouve à Londres, elle a été acquise tout-à-fait légalement ! Comme il le peut, Lupin s’efforce d’accroître l’influence de son pays quand (dans Les dents du tigre - 1920) il parvient quelque temps à se tailler un empire « grand comme deux fois la France » en Mauritanie qu’il cède à la France en contrepartie d’une libération conditionnelle… L’exaltante épopée coloniale fait divaguer un Maurice Leblanc qui n’a jamais voyagé.

 

Évidemment, tous les succès de Lupin lui montent à la tête. Loin du dandy maniéré dépourvu d’autres ambitions que le cambriolage et le baisemain que d’aucuns ont vu en lui (à la télévision), Lupin est, dans les livres, souvent brutal, égoïste, manipulateur et mégalomane. « De César à Lupin, quelle destinée ! […] Roi du monde, oui, voilà la vérité […] Il y a des moments où ma puissance me tourne la tête. Je suis ivre de force et d’autorité ! » (L’aiguille creuse).

 

Exalté, imbu de lui-même, hyperactif, insolent et moqueur, Arsène Lupin est également passionné par… les femmes. Et c’est pourquoi Lupin est aussi un homme obstinément solitaire, tourmenté de regrets, de doutes et de douleurs, tous maux causés par le beau sexe. L’excellent 813, par exemple, est la seule aventure durant laquelle Lupin commet un meurtre, un vrai, de ses propres mains (il étrangle son ennemi au terme d’une lutte âpre et sauvage). En fait, il s’aperçoit avec effarement qu’il a tué… une femme dont il était tombé amoureux mais derrière laquelle, en réalité, se cachait son implacable ennemi !

 

Au fil des aventures, Lupin collectionne les conquêtes faciles et les amours difficiles. Deux femmes, au final, marqueront à jamais sa personnalité et sa vie : la Cagliostro, son amour de jeunesse (intense et fatal) avec laquelle les relations iront de la passion à la haine et qui lui kidnappera plus tard, sans qu’il ne le retrouve jamais, l’unique enfant qu’il aura avec la seule femme qu’il aura épousé, Clarisse d’Etigues, elle-même morte en couches. Alors que Lupin était près de « se ranger » sous un autre nom, le drame le poussait vers l’aventure…

 

« [Alors], nous dit Maurice Leblanc, son chagrin le transforma. N’ayant plus ni femme ni fils pour le retenir, il se jeta résolument dans la voie où l’entrainaient tant de forces. Du jour au lendemain, il fut Arsène Lupin. Plus de réserve. Plus de ménagements. Au contraire. Du scandale, des provocations, de l’arrogance, un étalage de vanité et de gouaillerie, son nom sur les murs, sa carte de visite dans les coffres-forts : Arsène Lupin, quoi ! »

 

La quintessence de Lupin est là et, je vous jure, il en faut de l’imagination pour inventer tout cela. C’est pourquoi, en vérité je vous le dis, Leblanc est un grand écrivain et Arsène Lupin mérite d’être redécouvert.

 

Interrogeons-nous sur les sources d’inspiration de l’écrivain (Maurice Leblanc ne reconnut jamais formellement s’être inspiré des noms que nous allons évoquer) : elles sont rares mais troublantes et il semble probable que Maurice Leblanc, en 1905, ait puisé des idées (ce qui ne diminue aucunement son mérite) chez :

  • les tribulations du pittoresque cambrioleur Alexandre Jacob, dont je vous ai narré les « exploits » ci-avant et dont la condamnation au bagne, après plus d’une centaine de cambriolages audacieux, eut lieu, précisément, en 1905, soit trois mois avant la publication de L’arrestation d’Arsène Lupin

  • les escroqueries, avant la première guerre mondiale, d’un dénommé Georges Manolesco, voleur et mythomane habile qui se faisait appeler le « prince Lahovary » ou le « duc d’Otrante » pour mieux dévaliser la Jet Set, que ces fausses identités lui permettaient de côtoyer

Et évoquons, à l’inverse, les nombreux personnages qu’Arsène Lupin, au contraire va inspirer. Là, les recherches de Michel Lebrun (1971), Yves Olivier-Martin (1979) et André-François Ruaud (1996) nous aident à répertorier les aventuriers aux bonnes manières les plus ressemblants, tels que Smiler Bunn (1907), Lord Lister, dit John Sinclair (1908), le Colonel Caoutchouc (1909), John Strobbin (1911), Michael Lanyard, dit le loup Solitaire (1914), Lester Leith (1930), Richard Rollison dit Le Prince (1933), Harry Prince dit Royal (1935), Le Baron, Samson Clairval (1937) ou encore Alonzo Mac Tavish (1944)…

 

Mieux, c’est la réalité qui rejoint la fiction avec l’arrestation médiatisée, en 1922, d’un homme de 30 ans, issu d’une bonne famille mais déserteur, dilettante, éternellement insoumis et cambrioleur impénitent, un dénommé Serge de Lenz. C’est à Lupin, pourtant personnage de roman, que la presse (jamais avare de sensationnalisme) compare le vrai escroc et voleur qu’est Serge de Lentz. Une comparaison du reste excessivement avantageuse : de Lenz passera plusieurs séjours en prison, vivra de trafics et de rackets sous l’Occupation avant de mourir en 1945 à l’issue d’une rixe entre malfrats. Le commissaire Le Taillanter n’est donc pas tendre avec la mémoire de l’homme : « A l’inverse du héros populaire sain, courageux et sportif, de Lenz n’était qu’un jouisseur effréné et dévoyé, tricheur, menteur et vicieux à qui il ne restait du gentleman, outre le nom qu’il portait, que la morgue, les vêtements et les bonnes manières » (in Serge de Lenz, l’Arsène Lupin de l’entre-deux-guerres)

 

Pour conclure maintenant sur cette chronique à la fois judiciaire et littéraire, revenons maintenant au destin des principaux personnages de celle-ci.

 

bagnecayenne.jpgCondamné en 1905, arrivé à Cayenne en 1906, Alexandre Jacob va passer plus de vingt ans au bagne. Infatigable insoumis, il tente 17 fois de s’évader et passe, à titre de punition, un total de 8 ans et 11 mois (dont un séjour de 44 mois consécutifs) dans les sinistres cachots de l’île Saint-Joseph. Nulle privation, nulle humiliation, nulle brutalité ne réussira à briser une résistance physique et psychologique exceptionnelle qui impressionne le célèbre journaliste Albert Londres en 1923. Arrivé au bagne en janvier 1906, il en repart en octobre 1925 (après des pétitions demandant son rapatriement) et reste en prison en France. Il est libéré en 1928 et devient marchand ambulant de primeurs sous le nom commercial de « Marius ». C’est d’ailleurs sur le marché d’Orléans qu’il croise un jour, par hasard, le dénommé… Couillot, policier blessé lors de son arrestation en 1903, lequel le reconnait et le salue chaleureusement ! C’est en 1954 qu’il se donne volontairement la mort à son domicile de Reuilly (Indre) : « Vous êtes trop jeune pour pouvoir apprécier le plaisir qu’il y a à partir en bonne santé » dit-il dans son mot d’adieu.

 

Maurice Leblanc, lui, meurt en 1941. Il a perdu la tête depuis 1937 et laisse un dernier roman péniblement achevé et publié en 1939 : « Les milliards d’Arsène Lupin ».

 

Arsène Lupin, lui, est impérissable et « tant qu’il vivra, il sera le centre et l’aboutissement de mille et une aventures » (Les dents du tigre).

 

Bonne journée à tous et à toutes.

 

La Plume et le Rouleau © 2011 Tous droits réservés.

Par Sho dan - Publié dans : Crimes & affaires judiciaires
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Mercredi 4 mai 2011 3 04 /05 /Mai /2011 10:00

This chronicle is the English version (mainly dedicated to an international audience) of the chronicle published in French on the mainly French-history oriented blog “La plume et le rouleau”. Thank you for being lenient towards the translation!

 

Dear readers of the Chronicles of the Quill and the Roll,

 

We will today have a glance on a very badly knowned period of the American history: a time placed just after the First World War.

 

How many among you remember (or simply know) that, at this time, the United States were shaken by a intense social protest movement ? Amost nobody. That is why we will, today, talk about that while celebrating a tragic date

 

« Here's to you Nicolas and Bart’

Rest forever here in our hearts

The last and final moment is yours

That agony is your triumph… »


This song was composed in 1971 by Ennio Morricone and was the original soundtrack of a movie. It remains probably the most chart-topper of the folk singer Joan Baez. Everybody knows it. I am sure that you already hum it.

 

But what does it refer to?

 

It refers to the fact that, 75 years ago, on August 23rd, 1927 in the sinister jail of Charlestown (Massachusetts), Nicola (without s!) Sacco et Bartolomeo (without h!) Vanzetti were executed on the electric chair.

 Sacco-et-Vanzetti-2.jpg

Who were these two men, how and why were they here, and, as always, what conclusion can we draw from this true story?

 

At the very beginning, it is the story of two young Italian men, naturally attracted by the « American dream », by a an opened society where everybody has the opportunity to try his luck and by the economic growth of a country where everything has to be built. We are there at the beginning of the 20th century.

 

Nicola Sacco (left) was born in 1892 at Torremagiore, in the south of Italy. His father is not impoverished. Anyway he cannot establish all his sons, practically: buying lands for them.

 

Then, Nicola takes the boat for America. Landed at Boston, he first does various jobs before finally being hired as a worker in a shoes factory. There, he follows lessons, out of his working hours, in order to become skilled worker. Last, to make a little extra on the side, he also works as a night watchman. Serious, hard-worker, good catholic, he gets married soon and start a family: a beginning of an upward social mobility.

 

Ellis-Island-immigrants-1.jpgBartolomeo Vanzetti (right), for his side, is coming from the north of Italy, from Villafalletto where he was born in 1888 in a middle-class family. He is a hard-working pupil and obtains a basic-school leaving certification (at 12). But he will not have the opportunity to continue his studies. His father wants him to work an to get money immediately. Also badly affected by the death of his mother, he decides to embark, at 20 in 1908, for the United States. In love with freedom and independence, he then does multiple jobs that does not give him any real financial ease. He never travels without two books: “The Divine Comedy” (of the Italian poet and writer Dante Alighieri) and “The life of Jesus” (of the anticlerical-oriented French writer Ernest Renan).

 

The two men are filled with libertarian ideal, they are in love with liberty, the strongly believe in the opportunities offered by the New World. Quickly they both become deeply disillusioned when arriving in the United States. It has to be said that, in the middle of the 1880’s, the immigrants going to the USA come from European countries hardly hit by an economic downturn. These immigrants are no longer Anglo-Saxon people, Protestants and graduated. They mainly come from the poorest agricultural regions of got rid out of home by the endemic poverty and the violence. Passing by Ellis Island, the number of these immigrants therefore rapidly inflates up to 800 000 (!) for the sole year 1914.

 

This labour force is not very particular when it comes to wages and to working conditions: therefore, these immigrants quickly find a place in the job market. Converse to that, as far as the society is concerned, things are more difficult. These immigrants hardly fit into the existing American society.

 Ellis-Island-immigrants-2.jpg

Indeed, at the end of the XIXth century, some violent labour and wages disputes arise in the United States. For the Anglo-Saxons people, these disputes are due to the « new immigration », an immigration which, according to them, does not fit with what is called the « americanity ». « Americanity », anyway, is a concept which is hard to translate and more over to understand by an European mind.

 

The rising of anarchist and protest trends runs counter to a public opinion devoted to the fundamental idea of an America united by the value that have founded it : an chance for each one even, as the same time, the society is merciless for all. The Polish Jews are accused to propagate the Bolshevism since the Italians are regarded as strike causers. In short, every « red » is under suspicion for wanting to sap the foundations of the Union.

 

On the eve of the First World War, there is therefore a real crackdown against the strikes : the clashes between striking workers and private militias indeed make 20 dead people in the Rockfeller factories in April 1904. At the same time, the methods used by the unions harden: brutal attempt on the life of the mayor of Seattle, of the billionaires JP Morgan or John D. Rockfeller, bombing of the General Attorney’s home of Washington, Palmer and at the corner of the street between Wall Street and Broad Street !

 

Faced with the social injustice, deeply pained by his change of personal environment, Sacco, now 21 years old, joins the hard wing of the protest trade unions: the anarchist movement, ready to the revolutionary terrorism and to the direct action. There, he meets Vanzetti one year later.

 

Here is it for the picture.

 

April 15th, 1920,, in the little town of South Braintree (Massachusetts), in the middle of the main street, two criminals kill two men with guns. The two victims (named Parmenter and Berardelli) are respectively cashier and guard at the Slater & Morril shoe factory and they are conveying the wages of the salary men: USD 16 000 $. The gangsters then run away aboard of a black Buick.

 

Sacco-et-Vanzetti-Manifestations.jpgOn May 4th, 1920, the police put Sacco and Vanzetti under arrest at the time while they were going to the garage to take delivery of a car belonging to a man named Boda. This car is a… black Buick. The police think that the tyre marks of the two vehicles are equivalent. The police also note that Sacco et Vanzetti carry rifles. The two Italians, however, multiply the lies and the contradictory alibis. They are finally charged for the double crime.

 

The trial will take place one late later : from May 31 st, 1921 to July 14th, 1921.

 

It is not, converse to what was often reported, a mockery of a trial. Anyway, on the basis of fragile presumptions and in a very hostile state of mind of the public toward all the lies of the two accused, these are finally judged guilty and are sentenced to the death penalty.

 

As it is usual in the United States, the Defense has some rather wide possibilities of recourses and appeals. Then, a long and hardly bearable time of waiting begins. It will length, for Sacco et Vanzetti, nearly 6 years.

 

In the meantime, the pros also try to mobilize forces. The defence mainly relies on the activism of some European Communist parties. Anyway, many writers and various intellectuals participate to support the cause of the two Italians: John Dos Passos (US), Anatole France (France), Modigliani (Italy), Herbert G. Wells (US), Jean Rostand and Joseph Caillaux (France). The point is to condemn the use of the death penalty and its application to a demeanour belief: the protesters are convinced that, in reality, Sacco and Vanzetti were convicted because they were anarchist, poor and from Italian roots, challenging by that the white America and the rich, puritan, scornful and law-and-order minded WASP.

 

kemmlerchaise.jpgThe accused, anyway, keep on denying. They do not deny their very opinion and friendship but only the crime for which they have been judged guilty. Their loneliness is terribly difficult to bear. Each of them will be examined and treated in a psychiatric hospital (1923 for Sacco, 1925 for Vanzetti). Sacco will get rid of it thanks to the reading and to the study of the English language. Vanzetti will use the manual work and the writing of a huge number of letters.

 

With the time going on and considering, the forces mobilized for them, the two convicted men begin to believe the possibility of a reviewing of their sentence. And suddenly this reviewing appears closer than ever ! In November 1925, a Portuguese immigrant aged 23, Celestino Madeiros, sentenced to the death penalty for the murder of a cashier and jailed at Charlestown too, make a confession: he has participated to the attack of South Braintree. He the clears Sacco and Vanzetti!

 

An appeal is made behind the Supreme Court of the State of Massachusetts. On April 5th, 1927, Judge Thayer, president of this Supreme Court, passes his sentence: the new the existing of some new testimonies does not justify a new trial. Four years later, the sentence is confirmed: the death.

 

The sole opportunity then remains the pardon of the Governor Fuller, of the State of New York, to save the two sentenced men. One thing to note: this governor is, at this date, candidate to be vice-president of the United States…

 

Governor Fuller, then, meets Sacco and Vanzetti on July 22nd, 1927, without any problem. Le day after, Vanzetti writes in a postmail: « I do not believe that such a man will make us burn for a cas like ours. » But, on August 3rd, 1927, Fuller refuses the pardon. Three weeks later, Sacco and Vanzetti are executed.

 

saccoetvanzetti.jpgThese two unfortunate men are nowadays part of a kind of mythology of which we have to seek and to understand the roots. Since their guilt was never formally proved (and, on the contrary, because their innocence is today almost 100 % demonstrated thanks to the modern technology of the electronic microscopy), Sacco and Vanzetti, more than others, were used to specific aims.

 

They were sentenced by a puritan America, reactionary and protectionist, embodied by the Presidents Calvin, Harding and Coolidge, of the interwar period, who represented the WASP frightened to see the arrival of new immigrants : it was then a necessity to strike hard to state firmly the American values toward the protests. It was was is called the “native reaction” (where the “natives” are not the Indians but the cow-boys…).

 

The defenders of the two accused, for their part, were various communist and anarchist groups and parties whose methods and ideology were not frankly better than those they intend to oppose in the frame of the class struggle. It has been at the origin of the historical anti-capitalism and anti-American state of mind widely shared by the European intellectuals and middle-class people. This feeling strongly resurged during the protest of 1968, the Vietnam war (1964 – 1975) and the Irak war (2003 - ?...).

 

Beware then of the misuse of the symbols and let’s stay at the level of the reasons for which Michael Dukakis, governor of the Massachusetts in 1977, decided, this very year, to celebrate, each August 23, the « Sacco & Vanzetti day »: « (to have) the courage to oppose to the forces of the intolerance, of the fear and of the hate and to unify for the triumph of the reason, of the impartiality and of the wisdom that our judiciary system needs ».

 

It still really needs them more than ever… since such an injustice would need never to happen…

 

Have a nice day.

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Crimes & affaires judiciaires
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Lundi 7 décembre 2009 1 07 /12 /Déc /2009 01:20

Chers ami(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

Pas si facile de réussir un « assassinat parfait »...  Et les lignes qui vont suivre vont vous montrer que, lorsque des tentatives échouent, elles peuvent être à l’origine de situations confuses, grotesques ou inattendues ou encore peuvent avoir des conséquences très éloignées du drame principal. Sans parler du fait que les assassins ne soient pas toujours ceux que l’on croit… à moins que ce ne soient les victimes !

 

Jetons donc (enfin) la clarté sur quelques ténébreuses affaires que nous déroulerons au fil des épisodes à venir. Il y en aura quatre :

 

- Une affaire explosive : en 1858 à Paris, on jette brutalement des bombes sur le cortège de l’empereur Napoléon III qui se rend à l’opéra ! L’auteur de l’attentat déteste-t-il l’art lyrique ou le régime impérial ?

- Une affaire à ne pas rater : en 1959 à Paris encore, on mitraille sans vergogne la voiture du sénateur de centre-gauche François Mitterrand ! Qui peut avoir des raisons de vouloir lui trouer la peau ?

- Une affaire qui roule : en 1977 en région parisienne toujours, on revolvérise la Citroën neuve du chanteur Claude François ! Les tireurs forcenés en veulent-ils aux chevrons de la voiture ou à la chetron du chanteur ?

- Une affaire pas très catholique : en 1981 sur la place Saint-Pierre de Rome, un canon vraiment peu canonique est pointé sur le pape Jean-Paul II : on tente d’expédier le souverain pontife ad patres ! Sur qui, et quand, la justice immanente va-t-elle réellement abattre sa Droite (forcément) terrible ?

 

Nous allons voir cela.

 

Commençons par nous retrouver en 1559 : à cette date, les émissaires du roi de France Henri II et du roi d’Espagne Philippe II signent la paix dite du Catteau-Cambrésis. L'Espagne gardera dorénavant, et jusqu'au début du XVIIIe siècle, une domination sur la mosaïque d'états, royaumes et duchés du nord de la péninsule italienne (sauf Gênes et Venise qui sont des républiques) et sur les états de Savoie et Piémont.

 

Trois siècles plus tard, en 1858, c’est l’Autriche-Hongrie, héritière de l’empire austro-hispanique des Habsbourg et de Charles Quint, qui domine le nord de l’Italie (Lombardie, Vénétie, Modène, Toscane). Le centre de l’Italie est sous l’autorité du pape lui : il en est ainsi depuis le Moyen Age. On a en effet un peu oublié aujourd’hui que, si le pape est un leader spirituel à l’action politique, il fut aussi, pendant dix siècles, de la fin du VIIIème siècle à la fin du XIXème siècle, un chef d’état à part entière, homologue des autres souverains d’Europe, mais aussi un chef militaire disposant de forces armées et le seigneur de terres où travaillaient des manants et sur lesquels marchands et bourgeois payaient taxes et péages pour circuler.  Et, au XIXème siècle, le pape n’a évidemment nul envie de renoncer à ce statut !

 

Or, au XIXème siècle, l’idée de « nation » est, d’une certaine manière, une idée neuve en Europe. Elle doit beaucoup en cela à la Révolution française. Par sa langue, par sa culture, l’on se sent désormais « citoyen » d’une communauté et non plus seulement « sujet » d’un monarque, lequel pourrait, à la suite d’un traité quelconque, vous échanger éventuellement avec une autre région.

 

Dans ce contexte, la situation de morcèlement qui caractérise la péninsule italienne devient intolérable pour nombre d’Italiens, ardents « patriotes » partisans de la réunification. Les états pontificaux, en coupant de pays du nord du sud (de l’Adriatique à la Méditerranée) constituent un verrou que les « patriotes » doivent forcément faire sauter s’ils veulent unifier le pays. Oseraient-ils faire la guerre au pape ? Certes oui ! Mais auraient-ils le moyen de la gagner ? Pas sûr car l’on n’attaque pas le pape impunément.

 

Le « Parti patriote modéré » de Camillo Cavour s’inscrit dans une logique politique au sein du royaume de Piémont-Sardaigne). A l’inverse, le remuant groupe « Jeune Italie » de Giuseppe Mazzini et de Giuseppe Garibaldi a fait le choix de méthodes plus radicales et musclées.

 

Pour faire avancer leurs projets, les « patriotes » italiens comptent, dans leur ensemble, sur l’appui du Français Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er et qui a été élu Président de la toute jeune « IIème république » mise en place en février 1848. Louis-Napoléon Bonaparte a en effet des idées sociales avancées et des positions en faveur du « principe des nationalités ».

 

Dès février 1848, des révoltes populaires éclatent en Italie du nord contre l’occupation autrichienne. Le roi de Piémont-Sardaigne, Charles-Albert, qui compte fédérer la rébellion, déclare, le 25 mars 1848, la guerre à l’Autriche avec 30 000 hommes. Au début, il est soutenu par le pape Pie IX qui lui alloue 7 500 soldats conduits par le général Durando. Mais, bientôt, Pie IX comprend que l’expulsion des Autrichiens pourrait avoir pour conséquence de fonder, non seulement, un royaume d’Italie « du nord » mais aussi bien un royaume… de toute l’Italie ! Le pape prend conscience que, si les Autrichiens étaient chassés, la pérennité de ses états serait, de fait, menacée. Au printemps 1848, Pie IX fait volte-face et retire son soutien à l’armée sarde.

 

Désemparés, affaiblis et désorganisés, les Sardes se font battre par les Autrichiens à Custoza (juillet 1848). C’est le début d’une période chaotique où les batailles s’enchainent et où, malgré quelques victoires italiennes, les Autrichiens prennent progressivement l’avantage. Début 1849, profitant de leurs succès, les Autrichiens, désireux de faire payer au pape sont appui initialement accordé aux Italiens, entrent dans… les états pontificaux et y installent un pouvoir corrompu et brutal à leur solde. Cela entraîne en retour de nouveaux soulèvements populaires tandis que, cette fois, Pie IX proteste contre les Autrichiens.

 

Le pape Pie IX est alors obligé de fuir de Rome. Pour la France, grande nation catholique dont l’électorat pèse lourd, l’humiliation du souverain pontife n’est pas tolérable. Louis-Napoléon Bonaparte envoie alors les troupes nécessaires pour que, par la force, le souverain pontife puisse être réinstallé au Château Saint-Ange début 1849. L’intervention de la France en février  1849 reste donc limitée à une restauration du statu quo ante : il n’est naturellement pas question de faire la guerre à l’Autriche, ni d’aider à l’unification de l’Italie.

 

Pendant, 10 ans jusqu’en 1858, la situation va rester très confuse : l’Italie reste partiellement occupée par les Autrichiens et des affrontements militaires y ont lieu de façon sporadique.

 

Pour les « patriotes » italiens, la déception et les attentes sont grandes. Louis-Napoléon Bonaparte, devenu empereur entre-temps (1852), n’a pas donné l’impulsion qu’ils attendaient à l’indépendance et à l’unification de l’Italie. Napoléon III a certes pris des contacts discrets avec Cavour, ministre du Piémont-Sardaigne et modéré mais, concrètement, rien n’a avancé. Au nord : le chaos et l’oppression autrichienne subsistent. Au centre : les états du pape demeurent. Au sud : le royaume de Sicile reste pauvre et faible.

 

Car Napoléon III est soucieux de ses bonnes relations avec les catholiques Français et avec le pape autant qu’avec l’Autriche : ce grand écart ne va pas pouvoir être tenu bien longtemps. D’aucuns sont résolus à le forcer, coûte que coûte, à prendre fait et cause pour l’unification de l’Italie : parmi eux, un dénommé Teobaldus Orsus Felice Orsini (on l’appellera Orsini, c’est plus simple).

 

Né en 1819, Orsini une âme de révolutionnaire patriote précoce et, dès l’âge de 18 ans, il rejoint la « Jeune Italie » de Mazzini. En 1845, il est condamné aux galères à perpétuité (on a le temps d’y mourir avant) pour avoir conspiré contre le gouvernement pontifical mais il est amnistié au bout d’un an. En 1848, il fait évidemment, le coup de feu contre les Autrichiens puis, en février 1849, contre les Français qui rétablissent le pape à Rome. Les années qui suivent le voient vivre dans la clandestinité et fomenter des complots et des insurrections qui, tous, échouent.

 

Arrêté en décembre 1855 par les Autrichiens, Orsini est emmené à Vienne puis emprisonné à la citadelle de Mantoue d’où il s’échappe le 30 mars 1856 pour rallier l’Angleterre : il y retrouve divers opposants italiens au sein d’une faune bigarrée alimentée par la tradition britannique consistant à donner asile à tous les opposants pourchassés pour leurs idées dans leur pays natal. Au milieu de ces réprouvés qui errent et organisent des complots de comptoir, Orsini est une véritable vedette : sa vie aventureuse émerveille et intrigue. Orsini en rajoute même, racontant ainsi que, en Italie, les femmes sortaient sur le seuil de leur porte pour le voir passer !

 

Au-delà de ces rodomontades, Orsini, qui ne parvient pas à prendre contact avec le modéré Cavour, développe une théorie simple : « L’Italie ne peut rien faire de durable sans l’intervention de la France républicaine ». Napoléon III constitue donc en lui-même un obstacle : « Qu’il disparaisse et ce sera la révolution en France et aussitôt, par contrecoup, la révolution en Italie ! » Dans l’esprit exalté de ces « patriotes », Napoléon II devient donc l’homme à abattre. Pour ce faire, Orsini décide de perpétrer un attentat à la bombe. Nous sommes maintenant à la fin de 1857. Orsini parvient à se procurer cinq machines infernales en fonte auprès d’un Anglais du nom d’Allsop puis recrute deux autres Italiens : des nommés de Rudio et Gomez. C’est avec eux qu’il veut commettre l’attentat.

 

Je vous passe les détails assez sinueux du convoyage des armes mais, pour simplifier, disons qu’Orsini parvient à capter la confiance d’Italiens absolument pas au courant du complot et qui acceptent de convoyer les bombes à Bruxelles puis à Paris : démontées, elles sont déclarées à la douane comme des « machines à gaz ». Piéri, lui, part de Birmingham pour Paris avec quatre pistolets. Orsini, pour sa part, quitte Londres le 7 décembre 1857 pour se rendre à Bruxelles puis Paris… avec un faux passeport sous le nom… d’Allsop. De son côté, il emporte 750 grammes de… poudre « fulminante » qui peut exploser à tout moment : et qu’il humecte donc réguliérement pour éviter tout échauffement (fatal) !

 

Orisini s’installe à Paris au 10 rue du Mont-Thabor (1er arrondissement) en louant une chambre meublée (un « garni ») au rez-de-chaussée. Il se présente aux concierges, les Morand, comme « Anglais » et « marchand de bière ». Il amène avec lui un domestique du nom de Swiney, qui n’est autre que le dénommé Gomez. Les deux hommes fourbissent leurs armes et Orsini-Allsop, désormais, fait sécher sa poudre afin qu’elle soit opérationnelle pour le jour de l’attentat. Celle-ci ne séchant pas assez rapidement, Orsini se place même avec elle devant sa cheminée, un thermomètre dans une main et une montre dans l’autre afin de mesurer les conditions exactes de temps et de chaleur nécessaires au séchage… mais pas trop !

 

L’attentat va avoir lieu le 14 janvier 1858 : ce soir-là, en effet, Napoléon III et l’impératrice Eugénie se rendent à l’opéra (le bâtiment n’existe plus aujourd’hui, ayant brûlé en 1873) situé 12 rue Le Peletier (9ème arrondissement) pour une représentation extraordinaire au bénéfice du chanteur Massol Le couple impérial est attendu à 20 h 00…

 

Il y a 4 conjurés : Orsini (deux petites bombes), Piéri (une grosse bombe) et Gomez (une grosse bombe) et Rudio (une petite bombe). Ils se répartissent les rôles : c’est Gomez qui lancera le premier engin et, à la faveur de la panique créée, les autres suivront. De 17 h 00 à 19 h 00, on règle les derniers détails et l’on débouche des bouteilles de vieux vin pour se donner du courage. A 19 h 00, on se sépare et chacun rejoint séparément le boulevard des Italiens (par lequel doit arriver le carrosse avant de tourner dans la rue Le Peletier) et la place qui lui est assignée.

 

Ce que les conjurés ne savent pas, c’est qu’une lettre anonyme mystérieuse a dénoncé leurs sombres desseins aux Autorités françaises dès leur départ d’Angleterre. Ce qu’ils ignorent également c’est que la police française a provisoirement perdu leurs traces…  Pas longtemps. A peine arrivés à l’entrée de la rue le Peletier, Piéri est reconnu (totalement par hasard) par un agent de police : il est immédiatement arrêté ! Les trois autres terroristes n’ont pas le temps de réfléchir aux conséquences de ce coup dur : le couple impérial arrive, l’heure est à l’action. Les trois hommes se placent devant l’opéra.

 

Une première voiture à cheval, précédée de lanciers à cheval, s’est engagée dans la rue Le Peletier. La seconde voiture est celle de Napoléon III et de sa femme Eugénie. Elle s’arrête maintenant devant le perron de l’opéra. Orsini saisit l’instant : Gomez puis Rudio puis lui lancent successivement chacun un engin explosif. Les deux premiers explosent en avant du carrosse (sous l’escorte de lanciers et sous les chevaux de l’attelage), la troisième explose sous la calèche elle-même, qui est renversée sous le choc.

 

Le souffle de la déflagration a volatilisé les vitres de la façade et éteint les réverbères de la rue désormais plongée dans le noir. C’est la confusion, la panique, le chaos, les cris, les appels au secours des victimes, les hennissements des chevaux déchiquetés, la terreur des survivants qui, affolés, piétinent les blessés, l’horreur du sang qui se répand sur les pavés.

 

La lumière revient avec peine. L’impératrice a été projetée à terre, elle est éclaboussée de sang mais n’est pas blessée. L’empereur est également indemne. Tous deux ont été protégés par le blindage du sol de leur véhicule. On les pressent de ne pas s’attarder et de paraître à l’opéra, dans leur loge : leur présence coupera court à d’éventuelles rumeurs. Ils y font une apparition courte avant de regagner leur domicile sous les vivats de la foule.

 

Le bilan est lourd : 156 blessés dont 21 femmes et 11 enfants. Sur ces 156 victimes, 12 mourront des suites de leurs blessures. Rudio s’éclipse et rentre chez lui. Gomez, en proie à la panique, se réfugie dans le restaurant italien Broggi, sur les lieux même de l’attentat ! Orsini est lui-même blessé à la tête : c’est la raison pour laquelle il n’a pu lancer son second projectile. Profitant de la confusion, il se débarrasse de sa bombe et de son pistolet. C’est un bon réflexe car, le voyant blessé, des passants s’empressent de lui porter secours et le portent chez un pharmacien de la rue Laffitte (parallèle à la rue Le Peletier). De là, après quelques soins, il commande une voiture qui l’emmène chez lui.

 

Pendant ce temps, la police interroge Piéri et remonte vite la trace de tous les conjurés. Rudio, qui loge dans le même hôtel que Piéri, est vite arrêté. Le personnel du restaurant où se trouve Gomez alerte les enquêteurs qui l’appréhendent. Grâce à Gomez (qui se faisait passer pour le domestique d’Orsini), la police arrête Orsini à son domicile de la rue du Mont-Thabor à 4 heures du matin. L’enquête a donc été menée tambour battant avec un peu de chance (il en faut) et beaucoup de célérité : c’est un succès.

 

L’attentat, par sa violence et son caractère à la fois spectaculaire et miraculeux (pour le couple impérial !) émeut l’opinion et c’est avec intérêt que celle-ci suit le déroulement du procès d’assises qui se déroule à partir du 25 février 1858. Les quatre criminels y jouent évidemment leur tête.

 

- Gomez choisit les excuses et le repentir avant de rappeler qu’il était aux ordres d’Orsini… puisqu’il en était d’ailleurs le domestique ! Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité et envoyé au bagne.

- Rudio invoque sa misère : c’est la pauvreté qui l’a conduit à accepter de s’associer au crime. Il est condamné à mort. Sur la demande de l’Impératrice, Napoléon III commue sa peine : il rejoint Gomez au bagne.

- Piéri s’embarque dans un discours confus auquel personne ne comprend rien. Il est condamné à mort.

 

Vient le tour d’Orsini, cerveau de l’attentat, qui fait montre d’une grande dignité. Parfaitement calme, il méprise ses complices et revendique son crime en explicitant les motivations. Son avocat, l’habile Jules Favre, parvient un instant à faire oublier l’horreur de l’explosion en se livrant à un vibrant plaidoyer en faveur de l’unité d’une Italie asservie et démembrée et à insister sur l’abnégation qui anime Orsini au bénéfice d’un idéal qui le dépasse. Il lit pour cela une lettre qu’Orsini, depuis sa prison, a adressé à Napoléon III et dont celui-ci, c’est inattendu, a autorisé la publication dans le Moniteur, organe officielle du régime impérial : « Que votre Majesté ne repousse pas le vœu suprême d’un patriote sur les marches de l’échafaud, qu’elle délivre ma partie et les bénédictions de 25 millions de citoyens la suivront dans la postérité. »

 

Peine perdue : Orsini est condamné à la guillotine. Dans les jours qui précèdent son exécution, il écrie encore une lettre à Napoléon III : il y adjure les Italiens de préférer l’union, le dévouement et l’abnégation au choix du terrorisme : cette lettre, Napoléon III la transmettra à Cavour.

 

Le 13 mars 1858, à 6 heures du matin, Orsini et Piéri sont réveillés et on leur coupe les cheveux et le col de chemise. Piéri a tellement peur qu’il claque des dents et Orsini, s’adressant à un gardien, demande : « Veuillez prier monsieur l’exécuteur de ne pas jeter ma tête dans le même panier que cet homme qui tremble » ! Lesdeux hommes sont exécutés devant la prison de la Roquette (soit au  après qu’Orsini, impassible, eut crié « Vive l’Italie ! Vive le France ! ». Le calme, le sang-froid et la dignité du patriote italien forcent l’admiration de tous les chroniqueurs présents.

 

C’est fait. Orsini est mort. Est-ce pour autant la fin de cette histoire ?

 

Non. Comme souvent, ce qui est réellement le plus intéressant, dans cet épisode, ne réside pas dans son déroulement mais plutôt dans ses conséquences : c’est toute la philosophie des Chroniques de la Plume et du Rouleau.

 

L’existence d’un attentat contre la personne de l’empereur donne, à court terme, l’occasion au régime de renforcer sa nature répressive. Le Ministère de l’Intérieur est confié à un militaire, le général Espinasse. Une loi de « sûreté générale » est votée et rapidement appliquée : elle est particulièrement radicale. Tout individu simplement « suspecté » peut se voir infligé une amende ou encore être placé en détention dans l’attente de son procès. Et s’il a fait, par le passé, l’objet d’une condamnation politique, il peut même être directement arrêté et exilé… sans procès ! La brutalité de ces mesures soulève l’indignation : elles traduisent le caractère extraordinairement répressif du régime tandis que Napoléon incarne celui qui, qu’il le veuille ou non, entrave l’unité italienne. Des manifestations ouvrières ont lieu au printemps 1858.

 

Napoléon III, pourtant, va donner à sa politique une orientation d’un grand courage et opérer un acte politique d’une grande habileté dont les répercussions à long terme vont être immenses. Il prend secrètement (et à l’insu de ses ministres) contact avec Cavour qu’il rencontre à Plombières (Vosges) le 20 juillet 1858.

 

Au terme de sept heures de tête-à-tête, Napoléon III et Cavour parviennent à un accord hardi (et sans le consentement de qui que ce soit d’autre) : la France promet d’envoyer des troupes françaises en Italie du nord au cas où l’Autriche commettrait un « geste agressif » (une condition assez facile à remplir et qui n’est donc qu’un prétexte), l’Italie du nord formerait un seul état (mettant au passage la main sur divers états pontificaux du nord !) dirigé par le roi Victor-Emmanuel II de Savoie ; le pape, lui, prendrait la tête d’une confédération rassemblant ce qui lui resterait de ses états pontificaux et du sud de l’Italie ; la France, elle, récupérerait le comté de Nice et la Savoie. Voilà pour le papier. Sur le terrain, évidemment, les choses vont être un peu différentes :

 

- Opposés aux Autrichiens en Italie, les Français remportent les victoires de Magenta et de Solferino (juin 1859) qui permettent au régime de retremper sa popularité dans des succès militaires et aux Parisiens d’avoir un boulevard et une avenue à ces noms

 

- En 1860, la France reçoit le Dauphiné / Savoie et Nice : les frontières de la France moderne sont définitivement tracées et, hormis la période 1871 – 1918 où l’Alsace et le Moselle seront allemandes, elles ne bougeront plus.

 

- En 1861, le Royaume d’Italie est proclamé par Victor-Emmanuel II avec une constitution libérale. A cette date, des troupes françaises stationnent encore dans Rome où elles sont pour mission de défendre le pape.

 

- Malgré des avancées chaotiques, l’unification de l’Italie est désormais inexorable (Florence est annexée en 1865 et la Vénétie passe définitivement dans les mains de l’Italie en 1866). Napoléon III, certainement consciemment, a contribué à ce processus aux dépens des états pontificaux qui sont progressivement annexés par les « Patriotes » au grand dam des catholiques français.

 

- En 1870, le pape ne règne plus que sur la seule ville de Rome. C’est alors que survient la guerre franco-prussienne qui voit, avec la défaite de Sedan le 2 septembre 1870, la chute du régime impérial et la proclamation de la (Troisième) république (4 septembre 1870). Le nouveau gouvernement républicain rapatrie alors les troupes françaises qui évacuent définitivement Rome.

 

- Le pape est désormais privé de toute puissance temporelle : furibard, il excommunie derechef le roi Victor-Emmanuel et interdit désormais aux catholiques (italiens et français) de participer à la vie politique des gouvernements républicains (la république est considéré comme « non expedit » = « ne convient pas »). L’Italie, elle, gagne alors également ses frontières modernes qui, non plus, ne bougeront plus jusqu’à aujourd’hui.

 

- La France a, à l’évidence, joué un rôle décisif dans l’unité italienne : les troupes de Garibaldi ne l’oublient pas et, durant l’automne 1870, participent aux combats qui se livrent contre les troupes prussiennes. 

 

Le geste d’Orsini, à court terme, lui aura coûté sa tête. A plus long terme, cette tentative ratée d’assassinat, grâce à une conjonction de faits ultérieurs, aura eu une portée immense, politique et géographique : c’est là toute la magie de la découverte de l’histoire, où l’on voit que des faits isolés et ponctuels peuvent avoir des répercussions inattendues sur une durée infiniment plus longue…

 

Et il n’y a pas que ceux qui sont au pouvoir qui sont menacés : ceux qui y aspirent le sont parfois tout autant : nous allons nous en convaincre avec une autre odyssée véritablement tragi-comique : celle de François Mitterrand. 

D’une seule accélération de notre machine à remonter le temps, transportons-nous maintenant exactement un siècle plus tard : en 1959 tout rond. Les années 50 - 60 : une époque où les femmes vraiment élégantes ne sortent pas sans chapeau, où les enfants du baby-boom entrent dans l’adolescence, où les ¾ des appartements n’ont pas l’eau courante mais où l’on commence à aspirer à consommer davantage et, aussi, durant laquelle le « maintien de l’ordre » en Algérie fait rage…

Bonne journée à toutes et à tous.                    

 

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Lundi 7 décembre 2009 1 07 /12 /Déc /2009 01:05

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 
Rappelons que le pape, depuis 1870, a perdu les « états pontificaux » sur lesquels il avait régné pendant dix siècles et que, en février 1929, il a été rétabli dans un état souverain (de 0.44 Km² : la cité du Vatican) par les accords de Latran signés entre le dictateur fasciste Benito Mussolini et le cardinal Gasparri. Le pape est donc le souverain élu du plus petit état du monde sans être responsable devant quiconque, le Vatican est dans les faits une théocratie.

 

La cité du Vatican, elle, est dotée d’une législation propre qui s’étend également au palais pontifical de Latran et à la villa de Castelgandolfo (qui n’est donc pas territoire français). Seule la basilique Saint-Pierre reste sous la juridiction italienne et le contrôle des carabiniers (souvent en retard). Ce système juridique a été mis en place en 1929 dans le cadre de 6 grandes lois promulguées par le pape Pie XI. Mise à part la « Loi fondamentale sur la Cité du Vatican » (une sorte de constitution de 20 articles remaniée en 2001) aucun des autres textes (lois, règlements, décrets) qui régissent la Cité du Vatican n’est accessible au public : il n’y a pas de « Journal Officiel », c’est l’opacité.

 

Au total, environ 4 000 personnes travaillent quotidiennement dans la Cité du Vatican, environ 800 y résident à plein temps (dont la « Garde Suisse » : service de sécurité du pape d’une centaine de personnes, soit 75 à 80 « hallebardiers », 15 sous-officiers et 5 officiers) et, d’une manière générale, 450 personnes en possèdent la nationalité

 

Le 16 octobre 1978, l’élection du cardinal polonais Karol Wojtyla au trône de Saint Pierre constitue une surprise : cet homme encore jeune (il a 58 ans) n’était pas parmi les favoris et, véritable outsider, il n’a été élu qu’au huitième tour de scrutin. Cette forte personnalité (il a été en son temps le plus jeune évêque de Pologne, il aime le sport, le ski, la natation et a même écrit une pièce de théâtre) a par ailleurs une caractéristique inédite : Karol Wojtyla est un slave, originaire d’un pays (la Pologne) qui fait partie du « bloc de l’Est », où la pénurie est chronique, où le parti est unique, où il n’existe pas de syndicat libre, où la religion est réprimée mais dont la population, dirait-on, résiste encore et toujours à l’envahisseur grâce à un esprit de rébellion et d’indépendance caractéristique du courageux peuple polonais.

 

Or, en 1981, la « Guerre Froide » perdure entre les pays du bloc communiste et les démocraties libérales de l’« Ouest » même si, après la mort de Staline (1953) et la « déstalinisation », une phase de « dégel » (1964) s’est ouverte, elle-même suivie d’une période dite de « détente » (accords de limitation des armements stratégiques « Salt I » Nixon – Brejnev de 1972 et « Salt II » Carter – Brejnev de 1979). Au début des années80, on est dans une phase dite de « coexistence pacifique » (le terme « pacifique » étant d’ailleurs très relatif).

 

Le Mur de Berlin, pense-t-on, n’est pas prêt d’être abattu. Peu d’opportunités se présentent pour prendre un quelconque avantage sur l’autre camp en Europe de l’ouest. Certes, le Parti Communiste Français, ouvertement inféodé à Moscou, a accédé au pouvoir en France aux côtés du président socialiste Mitterrand (1981) : les ministères qu’il a obtenus sont cependant secondaires (Fonction publique, Santé, Transports, Formation professionnelle) et Moscou ne peut guère accroître son influence dans le pays à l’aide de ce parti politique en déclin. A l’inverse, la contestation gagne du terrain en… Pologne sur le terrain syndical.

 

Un syndicat libre non affilié au Parti Communiste polonais est né depuis le printemps 1980 aux chantiers navals de Gdansk : Solidarnosc. Cette épine sans précédent dans le pied communiste, toutes les forces hostiles au bloc soviétiques vont s’efforcer de l’enfoncer plus avant. Parmi ces forces : l’église catholique polonaise.

 

Mais attention ! Le pouvoir totalitaire communiste n’est pas tombé de la dernière désinformation et il a su lui-même infiltrer l’église polonaise de taupes à la solde du régime (on ne sait pas, à l’époque, que 10 % des prêtres polonais collaborent avec la redoutable police politique, la « SB ») : c’est une âpre partie d’échecs qui se joue.

 

Dans ces conditions, l’élection d’un pape… polonais, Karol Wojtyla (13 octobre 1978) n’est pas pour réjouir les hiérarques cacochymes du Kremlin qui ont déjà pas mal de dissidents à fouetter : c’est même carrément une provocation.

 

Dès 1979, des rumeurs selon lesquelles un attentat serait en préparation contre Jean-Paul II commencent à circuler (au plus haut niveau). Dans son livre « Le gendarme de Chirac » (Albin Michel, 2006), Michel Roussin (un ancien du Medef, du RPR et de la mairie de Paris, ancien ministre et ancien directeur de cabinet du chef du contre-espionnage français jusqu’en 1981 : quelqu’un qui s’y connait en coups tordus !) affirme ainsi que les Français préviennent les services du contre-espionnage italien et le Vatican. De leurs homologues transalpins comme de monseigneur Burgener et du cardinal Bonazzi, ils ne reçoivent qu’un accueil aimable mais sceptique.

 

Le 13 mai 1981, le pape Jean-Paul II se livre à un bain de foule depuis sa voiture découverte, en se rendant à une audience et en traversant une place Saint-Pierre noire de fidèles. Il serre des mains, distribue des sourires. Chacun l’attend pour le voir et l’approcher. Mais un homme, en particulier, est plus impatient que les autres. Il s’agit d’un Turc du nom d’Ali Agça. Il est armé. Et soudain…il commet cet acte inédit : tenter d’assassiner un pape à coups de pistolet ! Il tire par trois fois. Le pape s’écroule. L’assassin est rapidement maîtrisé par la foule et par le service de sécurité du pape, dont l’un des gardes du corps de Jean-Paul II, un grand gaillard suisse de 27 ans nommé Alois Estermann, entré l’année précédente à son service, s’interpose et soulage le pontife.

 

Les images font le tour d’une planète stupéfaite et anxieuse. Jean-Paul II est rapidement opéré et sa vie est sauve. Le Vatican diffuse même des images où il est alité : une première, justifiée par des circonstances réellement exceptionnelles !

 

Ali Agça, lui, est arrêté par la police italienne et interrogé. Un juge d’instruction italien est nommé, bien que la place Saint-Pierre soit située à l’intérieur du Vatican et que cet état, souverain, puisse juridiquement parfaitement décider de mener l’enquête par ses propres moyens. Nous verrons plus loin l’importance de ce point.

 

Ali Agça est turc, c’est un criminel de droit commun né en 1958 qui a séjourné en Bulgarie et en Syrie avant d’être condamné en Turquie, en 1979, à la prison à vie pour l’assassinat d’un journaliste de centre-gauche. Mais il s’est évadé du pénitencier au bout de quelques mois et a ensuite transité à nouveau par la Bulgarie. Il appartient à une organisation ultranationaliste turque : « Les loups gris ». Son mobile n’est pas clair et ses propos laissent à penser que l’homme est psychologiquement dérangé : « C’est Sergueï Antonov (un employé du bureau de la compagnie Balkan Air à Rome) qui m’a fourni le pistolet. Il a agi sur ordre des services secrets bulgares » indique-t-il aux enquêteurs. On lui a offert 3 millions de deutschemarks (la monnaie ouest-allemande de l’époque), prétend-il aussi et affirmant que, sur le fond, il se considère comme un mercenaire qui se vend au plus offrant. A Rome, il aurait rencontré deux complices, un autre Turc et deux Bulgares.

 

Au début, ses explications sont plutôt cohérentes mais Ali Agça se met rapidement à tenir des propos qui font douter de ses facultés mentales : « J'ai agi pour le compte des services secrets anglais » dit-il, « J'ai aussi tenté d'assassiner Simone Veil et la reine d'Angleterre » ou encore « J'annonce la fin du monde, je suis le Christ omnipotent ». Jugé cependant sain d’esprit, il est finalement condamné à vie et, en décembre 1983, reçoit la visite, en prison, de… Jean-Paul II, qui indique publiquement lui avoir pardonné.

 

Bien. Mais l’essentiel n’est pas là : qui sont les véritables commanditaires ? Les recherches vont se poursuivre durant plusieurs années. Les Bulgares, l’Allemagne de l’Est, l’Union Soviétique : tous démentiront être à l’origine du complot. Accusé par le tueur Ali Agça, le bulgare Sergueï Antonov sera l’objet d’une enquête de 3 ans qui aboutira à un non-lieu. Outre la police, de nombreux journalistes se lanceront dans des investigations poussées. Une commission parlementaire italienne, la « Commission Mitrokhine » poursuivra même ses travaux jusqu’en 2006. Toutes les pistes, globalement, tourneront autour de la responsabilité du bloc de l’Est, sans cependant jamais en apporter aucune preuve formelle. Même l’ouverture des archives de la Bulgarie communiste, au début des années 90, n’apportera pas d’élément décisif.

 

Des thèses plus hardies et des confidences certainement calculées ajouteront même à la confusion :

 

·         le criminel mafieux repenti Vincenzo Calcara affirmera ainsi en 1992, dans ses mémoires, qu’il était au courant de la préparation de l’attentat et était même chargé de mettre à l’abri deux Turcs qui devaient se présenter à lui : il n’en avait finalement vu arriver qu’un seul (Ali Agça ayant été arrêté), qu’il avait d’ailleurs fait assassiner. Des preuves ? Hélas aucune : le cadavre ayant mystérieusement disparu…

 

·         avec un gros succès de librairie mais peu d’éléments concrets, la journaliste américaine Lucy Komisar affirmera, elle, que les Etats-Unis étaient seuls responsables de l’attentat, motivés par leur stratégie dite à l’époque « de la tension » et ayant manipulé Ali Agça à travers un réseau d’espions « stay-behind » appelé « Gladio », lequel commettait des actions violentes en Europe fallacieusement attribuée à l’Extrême-gauche : une intrigue digne de romans d’espionnage mais, à la réflexion, guère plus échevelée que les projets calamiteux et réels de la CIA ailleurs dans le monde…

 

·         Jean-Paul II affirmera quant à lui, en 2002, « qu’il n’avait jamais cru en la piste bulgare » : sans préciser évidemment pour quelle raison ni, surtout, en quelle piste alternative il croyait…

 

Alors, qui a tenté de tuer Jean-Paul II ce 13 mai 1981 ? Faute d’éléments convaincants, aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas à qui imputer l’attentat. Ali Agça, lui, a été finalement libéré de sa prison italienne en 2000, après 19 ans de détention. Gracié, il a été extradé vers la Turquie où l’on n’avait pas oublié là-bas qu’il avait été condamné à vie en 1979 pour un autre assassinat : il fut donc réincarcéré illico ! A nouveau brièvement libéré en 2006 puis encore réincarcéré à la suite d’un imbroglio judiciaire, il sortira en 2010.

 

Au Vatican, l’alerte a été chaude. On construit un véhicule spécial aux vitres blindées mais transparentes et aux allures d’aquarium : la presse forge pour celui-ci le néologisme de « papamobile ». Jean-Paul II est plus que jamais surveillé et, semble particulièrement goûter la proximité avec Alois Estermann, le garde suisse présent au moment critique : ce dernier a notamment le privilège d’accompagner le souverain pontife lorsque celui-ci part se reposer chaque année dans les Dolomites.

 

Or, c’est précisément à Alois Estermann que nous allons maintenant nous intéresser : dix-sept ans après l’attentat de Rome, en 1998, le nom de ce garde suisse va réapparaitre dans une affaire au moins aussi ténébreuse.

 

En ce printemps 1998, le Vatican est d’abord secoué par le meurtre d’un « maître des cérémonies » : celui-ci ne sera jamais élucidé et le Vatican, dans les semaines qui suivent, subit les critiques nourries de la presse italienne sur l’opacité qui entoure ce forfait et l’absence manifeste d’enquête. Ce n’est rien encore.

 

Car le 4 mai 1998, un drame a lieu dans le bâtiment des gardes suisses, situé non loin des appartements de Jean-Paul II. C’est dans ce bâtiment que loge, avec son épouse, Alois Estermann. Ce dernier a maintenant 44 ans. La veille, Estermann, ce fidèle d’entre les fidèles apprécié du pape, a été promu chef de la garde suisse. Curieusement, il l’a été en dépit d’un avis pourtant très réservé rendu sur son compte précédemment par la conférence des évêques helvétiques (avis obligatoire mais non contraignant).

 

Vers 20 h 45, donc, dans ce bâtiment d’habitude calme, cinq coups de feu trouent le silence. Une religieuse présente sur les lieux se précipite vers la porte d’où le bruit est parti : la porte de l’appartement d’Alois Estermann ! Elle entre. Effarée, elle voit Estermann affalé dans son fauteuil et sa femme également. Ils sont morts. Dans le salon, elle aperçoit un autre corps. Elle ressort en courant pour donner l’alarme.

 

Rapidement, divers personnages arrivent sur les lieux : gardes suisses et ecclésiastiques qui logent au Palais entrent dans l’appartement, marchent autour des corps et manipulent divers objets. C’est la confusion et l’effarement : Alois Estermann et sa femme Gladys ont été abattus. Face à eux gît le corps d’un jeune garde suisse de 23 ans : Cédric Tornay. Après environ une heure d’agitation, on décide de réveiller Jean-Paul II, déjà endormi, pour lui faire part de cette incroyable nouvelle. Le pape réagit aussitôt : il... s’enferme dans sa chapelle pour prier !

 

Pendant ce temps, la nouvelle se répand rapidement et, afin d’éviter l’afflux des curieux, on ferme les portes du Vatican quelque heures. Puis on convoque la presse et c’est le porte-parole officiel du Pape, nommé à ce poste personnellement par Jean-Paul II en 1984, qui s’exprime.

 

C’est Joaquin Navarro-Valls, un laïc, diplômé de médecine et de journalisme et membre de l’Opus Dei. L’Opus Dei est une institution de l’église catholique qui n’a rien à voir avec l’image romanesque de secte terroriste que lui donne le roman « Da Vinci code ». Pourtant, malgré ses efforts de communication, elle reste largement opaque. Bénéficiant d’un statut dit de « prélature personnelle » (= rattachement direct au pape), les membres et la hiérarchie de l’Opus Dei ne sont ainsi pas tenus de se faire connaître de la hiérarchie « standard » de l’Eglise (paroisse, évêché…).   

 

Dans une affaire aussi exceptionnelle, on aurait pu s’attendre à ce que, comme en 1981 lors de l’attentat contre Jean-Paul II, le Saint-Siège confiât l’enquête criminelle à un juge d’instruction italien et fît intervenir des services spécialisées dans l’analyse du théâtre d’un crime (les « experts » : balisticiens qui calculent le trajet, l’angle et la vitesse des projectiles et biologistes qui traquent le moindre ADN…) Il n‘en est rien. Joaquin Navarro-Valls annonce que le Vatican va nommer un juge d’instruction interne : Gianluigi Marrone.

 

Puis, sans même attendre les conclusions de cette enquête à venir, le porte-parole du Saint-Siège explique par le menu le déroulement des faits :

 

-          Le caporal Cédric Tornay entretenait depuis quelque temps des relations difficiles avec son supérieur hiérarchique. Cela était dû à l’évidence à des troubles psychologiques.

 

-          Apprenant qu’il ne recevrait pas, deux jours plus tard, une médaille de bons et loyaux services appelée « Benemerenti », Tornay a cédé à un coup de folie.

 

-          Il s’est introduit dans l’appartement des Estermann, il a utilisé son pistolet de fonction (un Stig 75), il a tiré quatre coups de feu pour abattre ses victimes puis s’est allongé face au sol, a introduit le canon dans sa bouche et a tiré un cinquième coup pour mettre fin à ses jours.

 

A l’appui de cette thèse, Joaquin Navarro-Valls exhibe du reste une lettre d’adieux écrite la veille par Tornay à sa mère mais qui ne lui pas été envoyée, et où celui-ci détaille les motivations de son geste à venir : la préméditation est évidente…

 

Tout est (déjà) dit. Dans l’assistance des journalistes, c’est la perplexité : trois morts dont un suicide, une enquête à peine commencée mais déjà conclue, aucune intervention d’un service criminel spécialisé, pas même encore d’examen de médecine légale : pourquoi tant de hâte et si peu de transparence dans une affaire aussi exceptionnelle ? La thèse de Joaquin Navarro-Valls est immédiatement contestée le lendemain dans les journaux : comment, logiquement, parler d’« accès de folie » et en même temps de « préméditation » ?

 

Pourtant, les évènements s‘enchainent : dans la journée du 5, un examen des corps a lieu par le médecin-légiste du Vatican. On prévient alors la mère de Cédric Tornay : une suisse nommée Muguette Baudat (c’est son nom de jeune fille).Celle-ci est incrédule : elle a en effet eu Cédric au téléphone le 3 mai au soir et ce dernier lui avait semblé parfaitement calme et normal, lui parlant même d’avenir avec une jeune fille romaine qu’il a rencontrée, du nom de Valeria... Encore plus étrange : au bout du fil, le chapelain des gardes suisses, Monseigneur Jehle, la… dissuade de venir à la cérémonie funèbre ! Muguette Baudat refuse évidemment et se rend sur place.

 

Là, elle est reçue par le père Roland Trauffer, secrétaire de la Conférence des Evêques suisses. Durant l’entretien, celui-ci lui remet la lettre d’adieux écrite par son fils et qui accrédite le déroulement du drame. Puis, de façon proprement ahurissante, il lui remet… la balle avec laquelle son fils s’est suicidé ! Un cadeau fort macabre dont, franchement, nul ne voit l’utilité. Muguette Baudat, ultérieurement, affirmera même que l’ecclésiastique lui a conseillé de faire incinérer le corps de Cédric : des propos démentis formellement par l’intéressé.

 

C’est le 6 mai 1998, quoiqu’il en soit, soit moins de deux jours après le drame, qu’ont lieu les funérailles des époux Estermann, dans la basilique Saint-Pierre, en présence de Jean-Paul II. Celles de Cédric Tornay ont lieu le lendemain dans l’église Sainte-Anne. Un drame bien vite arrivé et des corps bien vite enterrés.

 

Revenue en Suisse, Muguette Baudat examine attentivement la lettre apparemment laissée par son fils. Elle y remarque rapidement diverses anomalies inexplicables :

 

·         L’écriture ne ressemble que très peu à celle de son fils

 

·         L’en-tête du destinataire ne porte pas son nom de jeune fille (qui est son nom d’usage) mais, étrangement, son ancien nom de femme mariée…

 

·         Le texte contient plusieurs fautes de syntaxe ou d’orthographe, ce qui n’était pas dans les habitudes de Cédric

 

·         Cédric, fort pieu, parlait toujours respectueusement du « Saint-Père » : il écrit là, de façon très laïque, « le pape »

 

·         Il écrit aussi en toutes lettres le prénom de sa sœur (Melinda) qu’il avait pourtant coutume, dans l’intimité familiale et ses autres courriers, d’appeler affectueusement « Dada »

 

·         Et, d’une façon qui forcerait les soupçons d’un des esprits les plus obtus, elle n’est même pas signée du prénom de son rédacteur mais conclue par  « Ton fils qui t’aime »

 

Muguette Baudat en est convaincue : il s’agit là d’un faux en écriture. Elle fait effectuer une contre-autopsie par un médecin légiste suisse : le professeur Thomas Krompecher dont les conclusions sont plus que troublantes. Pour lui, l’angle formé par le trajet de la balle dans le crâne indique que Cédric Tornay avait la tête en arrière et non pas en avant (comme l’avait affirmé un peu rapidement le Vatican).

 

A l’été 1998, Muguette Baudat prend deux avocats (non accrédités au Vatican) : Luc Brosselet et le sulfureux et médiatique Jacques Vergès (qui défendit autrefois le terroriste palestinien Carlos ou le nazi Klaus Barbie). Elle demande officiellement à avoir accès aux dossiers du juge d’instruction du Vatican : cela lui est refusé. Le rapport de celui-ci, rendu public neuf mois après les faits, n’est pas plus convaincant que les explications d’origine de Joaquin Navarro-Valls. Il y est ainsi mentionné, pour couper court à toute hypothèse d’un tueur ayant abattu les époux Estermann et Cédric Tornay, que « L’étroitesse des lieux n’aurait pas permis la présence dans la salle de séjour-bureau d’une quatrième personne » : alors que l’appartement est un deux pièces avec un double-séjour et une entrée !

 

Muguette Baudat écrit alors discrètement à Jean-Paul II en septembre 1998 puis en juillet 1999 : elle ne reçoit aucune réponse. En août 2002, c’est au tour de ses avocats d’écrire au pape puis, le mois suivant, à son secrétaire personnel Monseigneur Dziwisz : aucune réponse. Jamais.

 

Mais Muguette Baudat n’est pas seule dans son combat pour la vérité, loin de là. Dès 1998, les journaux italiens et allemands mènent l’enquête, intrigués par les démissions qui s’enchaînent dans les rangs de gardes suisses : 3 hallebardiers (simples soldats) dans les trois semaines qui suivent le drame et deux sous-officiers en juin 1998. Dans les mois qui suivent, deux-tiers des sous-officiers (environ 10 personnes au total) quittent leur services avant terme. Rapidement, il apparaît que bien des zones d’ombre entourent le personnage d’Alois Estermann…

 

L’homme (ci-contre) est un suisse (c’est obligatoire pour faire partie des gardes du même nom). Il est entré dans le service de sécurité du Vatican en 1980, sur recommandation d’un cardinal (on ne connaitra pas le nom de celui-ci). En 1983, Estermann a épousé une vénézuélienne de cinq ans son aîné : Gladys Mezza. Dès les jours qui suivent la mort d’Estermann, l’amiral italien Fulvio Martini, ancien patron du contre-espionnage italien, avait affirmé que, dès 1980, Estermann entretenait des relations avec les services secrets du bloc de l’Est et en était un « agent » !

 

Le très sérieux journal allemand Berliner Korier affirme de son côté également qu’Alois Estermann avait été recruté par la Stasi : la police politique de l’ex-Allemagne de l’est, a l’initiative de son chef de l’époque, Markus Wolf. Son nom de code : « Werder ». On interroge Markus Wolf : celui-ci apporte des réponses confuses, infirmant ces allégations mais précisant, à une autre source, qu’il était « fier » d’avoir personnellement « recruté » Estermann dès… 1979 !

 

Au bout de quatre ans d’enquête, l’ancien magistrat italien Ferdinando Imposimato publie un livre-choc (« Vatican, une affaire d’Etat ») qui reprend cette thèse et apporte d’autres affirmations : Estermann aurait été approché durant ses études (il était né en 1954) et, introduit au Vatican en 1980, il aurait servi d’informateur à la Stasi. Pour l’ancien magistrat, Estermann aurait notamment placé des micros dans les appartements personnels de Jean-Paul II. La Stasi, à l’aide des services secrets bulgares et sur ordre de Moscou, aurait servi de relais pour fomenter l’assassinat de Jean-Paul II : un épisode durant lequel nous avons vu que, précisément, Estermann était présent aux côtés du pape !

 

Le livre, hélas, manque cruellement d’éléments tangibles et, confronté à ses propres contradictions ou insuffisances, Imposimato n’apporte malheureusement pas de réponses réellement convaincantes. Qu’importe. Les hypothèses de liaison extra-conjugales entre Cédric Tornay et Gladys Mezza ayant fait long feu (de même que celles d’une liaison homosexuelle entre Tornay et son chef), l’ensemble des (rares) éléments disponibles semblent converger vers la piste est-allemande :

- Estermann aurait été un espion de la Stasi au Vatican
, introduit par un prélat lui-même à la solde de l’étranger

- Il aurait servi à la préparation de l’attentat de 1981

- Il aurait, par la suite, profité de sa proximité pour fournir à l’Est des informations précieuses sur les actions secrètes de Jean-Paul II, un pape particulièrement vindicatif vis-à-vis du communisme

- Finalement démasqué, il aurait été abattu
avec sa femme et le caporal Cédric Tornay dans le cadre d’une mise en scène destinée à profiter de l’inimitié notoire entre les deux hommes

 

Une thèse suffisamment crédible pour donner au romancier de gare Gérard de Villiers l’idée d’une aventure de la série érotico-policière SAS : « L’espion du Vatican » avec, toujours, beaucoup d’action en tous genres…

 

Loin de ces fredaines, le Vatican, lui, s’en tient depuis l’origine à la thèse initiale du « coup de folie » et n’a donné aucune suite aux multiples demandes d’informations dont il a été l’objet. Au-delà des circonstances mêmes du drame, une autre interrogation demeure : Quel rôle Jean-Paul II a-t-il tenu dans cette obscure affaire ?

 

Muguette Baudat, elle, a saisi la justice cantonale de Genève, puisque Cédric était citoyen helvétique : en décembre 2008, elle a pourtant été déboutée…

 

« On ira tous au Paradis… » chantait Michel Polnareff dans les années 70 « avec les saints et les assassins... » : et, à l’évidence, ni les uns ni les autres ne manquent, au Vatican…

 

Bonne journée à toutes et à tous.

 

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