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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

250 chroniques éclairent le présent à la lumière de l'histoire


1976 : Claude Lelouch a RENDEZ-VOUS dans Paris

Publié par Sho dan sur 13 Décembre 2017, 00:20am

Catégories : #Littérature & divers

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Tout le monde connait Claude Lelouch, au moins en France : son palmarès et sa renommée de réalisateur font de lui un maitre incontournable du 7ème art du XXème siècle.

 

Brossons donc une (très) rapide rétrospective de la carrière de ce cinéaste, dont l’apogée se situe au début des années 1970…

Claude Lelouch (source : Wikipédia)

Claude Lelouch (source : Wikipédia)

Ayant raté son bac, le jeune Claude, né en 1937, reçoit en cadeau une caméra de son père, avec pour objectif (c’est le cas de le dire, ah ! ah !) de se débrouiller pour gagner sa vie avec.

 

Claude commence par des « court métrages » (des films d’une durée, donc d’une longueur - le « métrage » de pellicule - réduite) : il tourne son premier film, à ses frais, en 1960, intitulé Le propre de l’homme. C’est un échec commercial (le film est refusé par tous les distributeurs) et technique (Lelouch considère qu’il y a commis toutes les erreurs possibles).

 

Ce fiasco originel en annonce d’autres : pendant 5 ans, Lelouch enchaine des films dont personne ne veut. En 1966, il parvient cependant à placer, de justesse, un film dans la sélection du festival de Cannes . Il s‘agit d’une histoire d’amour qui met en scène les acteurs Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant. Elle s’intitule très banalement Un homme et une femme (reconnaissons-le, Lelouch est meilleur pour les films que pour les titres, généralement d’une grande platitude…)

"Un homme et une femme" : l'affiche officielle

"Un homme et une femme" : l'affiche officielle

Pour Un homme et une femme, c’est le succès, immédiat, national et international. Après plusieurs années de doute et de vache enragée, le jeune Claude Lelouch (il a 29 ans seulement) remporte d’un seul coup d’un seul… la Palme d’or à Cannes (à égalité avec le film Ces messieurs dames de Pietro Germi) !

C’est avec cette histoire de couple que Lelouch débute véritablement sa carrière. Et c’est avec des histoires de couples qu’il va la poursuivre, jusqu’à aujourd’hui encore… Car le couple, c’est vraiment ce qui fascine le cinéaste. C’est le moteur de son inspiration, le cœur de toutes les histoires qu’il crée et qu’il raconte (Lelouch est en général le scénariste des films dont il est en même temps le metteur en scène).

Dans les films de Lelouch, certains feront cependant méchamment remarquer que l’eau de rose coule souvent à flots et que les ficelles de la mise en scène destinées à faire venir la larme à l’œil du spectateur sont généralement assez grosses…

"Un plus une" : une des affiches

"Un plus une" : une des affiches

On peut en juger par ce seul exemple (parmi tant d’autres) des quinze dernières minutes de Un plus une (2015), œuvre particulièrement convenue malgré un exotisme à deux balles (ce qui fait 154 roupies indiennes) :

  • l’atterrissage à Roissy de l’héroïne (Elsa Zylberstein), sous le ciel plombé de la grisaille parisienne
  • les mélancoliques gouttes de pluie qui tombent, pleines de tristesse, sur les vitres du taxi anonyme qu’elle prend, tandis que les couleurs froides du film offrent un spectre réduit allant de gris-blanc à gris-sombre
  • son arrivée à Paris, seule dans son appartement (qui se situe sur une péniche, dans un style bo-bo bien de la capitale : il faut tout de même continuer à faire rêver…)
  • l’arrivée inopinée (mais que le spectateur a subodoré depuis tout de même un bon bout de temps, voire depuis le début du film !...) du héros (Jean Dujardin)
  • enfin, le moment où (signe assurément immanent) le soleil perce les nuages, illumine les retrouvailles des deux amants de sa radieuse clarté et rend au film des couleurs chaudes qui traduisent la renaissance de l’amour entre les deux protagonistes.

Non mais, vraiment…

 

Et pourtant, cela fonctionne. Pour une œuvre de près de cinquante films sans compter de nombreux autres courts métrages, des documentaires, des clips, etc… Claude Lelouch a récolté une Palme d’or, deux Oscars, deux Golden globes et des tas d’autres prix.

 

Incontestablement, Claude Lelouch sait « faire du cinéma », c’est-à-dire épater le spectateur, le transporter, lui donner du rêve et de l’illusion : voilà sa spécialité.

 

Peut-être avez-vous trouvé que la rétrospective de la longue carrière de ce cinéaste était trop rapide ? Eh bien, sachez-le : rapide, elle ne l’est pas autant que la voiture au volant de laquelle Claude Lelouch prétend s’être assis, au petit matin d'un jour d’août 1976, pour parcourir la moitié de Paris, le pied au plancher… Et cette voiture, son trajet, sa destination : Claude Lelouch les a filmés.

 

(Vous constaterez au passage que, dans la phrase qui précède, j’ai respecté la règle habituelle d’accord grammatical qui, au pluriel, fait primer le masculin. Evidemment, le choix de cette tournure est totalement dépourvu de sexisme, sauf dans l’imagination d’esprits dérangés désireux d’alimenter la pantalonnade grotesque de l’écriture dite « inclusive », aux visées idéologiques aussi absurdes qu’impraticables. Mais passons).

C'était un rendez-vous : affiche officielle

C'était un rendez-vous : affiche officielle

Et revenons à cette étonnante épopée motorisée, que je vous invite à découvrir ou à revisiter aujourd’hui.

 

Ce n’est donc pas un film que cette chronique va évoquer aujourd’hui mais un (très) court métrage de 1976, un opus intitulé : C’était un rendez-vous. Cette œuvre lelouchienne pleine de vitesse, de fureur et d’émotion, dépourvue de dialogue aussi bien que de personnages (sauf à la toute fin) est tournée par une caméra embarquée sur la calandre d’une voiture qui fonce dans les rues de Paris dans un bruit d’enfer de moteur.

 

Ouvrez vos yeux et vos oreilles...

Epatante, cette course, non ?

 

Nous allons essayer de la décrypter et d’écarter les légendes qui l’entourent et de nous démarquer des articles pas toujours rigoureux dont elle a fait l’objet. Nous essaierons au passage également de mettre en perspective les explications étranges et parfois contradictoires du cinéaste à son propos.

 

Nous verrons à la fin les conclusions que l’on peut tirer de cette œuvre bruyante qui fleure bon l’huile de moteur et les gaz d’échappement.

 

 

C’ETAIT UN RENDEZ-VOUS : UN FILM VRAIMENT PAS COMME LES AUTRES

 

Le film C’était un rendez-vous a une durée officielle et administrative de 9 minutes (visa n° 46 452). L’une de ses originalités est qu’il s’agit en intégralité de ce qu’on appelle un « plan-séquence » : une scène qui n’est pas découpée en plusieurs morceaux puis "montée" mais qui est filmée en continu.

 

De nos jours, l’immense majorité des scènes (notamment d’action) est constituée de mini-plans de 1 à 3 secondes, parfois moins. C’est moins risqué du point de vue cinématographique et cela permet des changements d’angle rapides et nombreux. C’est en fait, fondamentalement, très artificiel.

 

Ici : rien de tout cela. Au contraire : du pur, de l’authentique. La caméra tourne sans arrêt pendant plusieurs minutes et c’est précisément cela qui colle le spectateur au fauteuil.

 

Sur son site http://www.lesfilms13.com/cetait-un-rendez-vous/, Claude Lelouch présente la genèse de cette idée de film.

 

« Car c’est un film, bien sûr, que je tourne, explique-t-il. Neuf minutes trente secondes de pellicule, c’est ce qui me restait à la fin du tournage de Si c’était à refaire [un film qui sortira le 1er octobre suivant, 1976 – ndlr], au moment des rendus. Trouvant dommage de laisser perdre ces précieux trois cents mètres de pellicule, j’en ai profité pour réaliser un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps : un film en un seul plan-séquence où la caméra traverserait Paris à grande vitesse, son regard étant celui d’un homme qui conduit comme un fou parce qu’il est en retard à un rendez-vous.

 

J’avais eu cette idée un jour où, moi qui suit toujours ponctuel, j’étais dans la même situation. Comme il était vital que j’arrive à l’heure, j’ai traversé Paris à une vitesse hallucinante, brûlant des feux rouges, empruntant des sens interdits, prenant des risques insensés. […]

 

Cinq cent soixante-dix secondes, pas une de plus, c’est le temps que j’ai pour effectuer le trajet porte Dauphine - place du Tertre   [en réalité  pas tout-à-fait car la voiture va s’arrêter un peu plus loin, sur le parvis du Sacré-Cœur – ndlr] ».

 

Si le film en lui-même est d’environ  9 minutes, la durée réelle du trajet de la voiture, tel qu’on peut l’observer à l’écran est de 7 min 42 secondes :

  • à partir du moment où, sur le périphérique intérieur parisien, la voiture franchit la ligne pointillée pour prendre la sortie porte Dauphine
  • jusqu’au moment où elle s’immobilise en haut des escaliers situés à l’aplomb de la basilique du Sacré-Cœur.

Voici ci-dessous le trajet effectué (nous verrons plus loin que, sur les deux derniers kilomètres, il a été modifié au dernier moment).

Petite promenade de 10.2 kms dans Paris...

Petite promenade de 10.2 kms dans Paris...

Un total de 10.2 kms, cela fait 79.6 km/h de moyenne. Cela parait peu… 

 

En réalité, c’est énorme, et cela pour deux raisons :

  • il y a de nombreuses zones où la voiture roule à 50 km/h voire moins, notamment à la fin du parcours
  • ce qui nécessite donc, par construction, des pointes de vitesse deux ou trois fois plus élevées sur certaines portions, afin d‘établir au final cette moyenne de 80 km/h

Voici ci-dessous un tableau des temps de parcours sur certains axes majeurs de la course. Attention, ce sont encore des moyennes qui, a contrario, laissent deviner les pointes de vitesse ponctuelles très élevées...

 

Parcours

Distance (kms)

Minutes

Secondes

Vitesse km/h

Film « C'était un rendez-vous »

10,2

7

42

79,6

Avenue Foch

1,4

0

38

127,4

Avenue des Champs-Elysées

2,0

1

3

114,3

Avenue de l'Opéra

0,9

0

41

81,0

Rue de la Chaussée d'Antin

0,3

0

18

65,0

Rue Caulaincourt

0,8

0

40

72,1

Rues Junot et Norvins

0,8

0

58

51,1

 

« A ce moment-là, écrit Lelouch, je me dis que les spectateurs seront collés à leurs fauteuils, écrasant du pied un frein imaginaire. »

 

Le bougre, il a raison…

 

Lelouch explique enfin que, lors du tournage, il doit résoudre « deux problèmes techniques » :

 

  • « Coordonner le parcours de la voiture avec l’action des dix dernières secondes, quand Gunilla, ma compagne de l’époque, s’avancera vers le véhicule »…
  • « L’impossibilité d’assurer la sécurité de l’opération. Je vais limiter les risques en tournant ce film cascade au mois d’août, à 5h30 du matin [un dimanche, ndlr] au lever du jour. La circulation sera donc quasiment inexistante. Je n’ai pu cependant obtenir l’autorisation de bloquer les rues débouchant sur mon parcours. Un véhicule peut donc déboîter devant moi à n’importe quel moment. Si cela se produit, je prie pour avoir le coup d’œil et les réflexes nécessaires pour réagir au quart de seconde […] L’étape la plus dangereuse du parcours demeure le passage des guichets du Louvre. Il n’y a aucune visibilité à la sortie. Si une voiture surgit à ce moment devant mon capot, la collision sera inévitable. »

 

Quelle angoisse…! Lelouch sait dramatiser la situation…

 

Mais n’en fait-il pas un peu trop ? Arrêtons-nous un instant pour réfléchir un peu au baratin du cinéaste.

  • Une idée de film surgie et mise en œuvre au dernier moment, sans aucune  préparation préalable ni reconnaissance du trajet ?
  • Une race street car en plein Paris au péril de la vie d’un conducteur amateur prêt à semer la terreur parmi les piétons, à risquer de se tuer, lui ainsi que ses passagers ? Et qui compte sur la Providence pour le sauver ?
  • Avec un final à la coordination parfaite où deux personnages surgissent pile poil dans l’axe de la caméra et au même moment, laissant le spectateur ébahi d’un tel miracle de synchronisation ?

 

On est saisi d’un doute, évidemment : Claude Lelouch n’est ni un cascadeur, ni un pilote de rallye, ni un suicidaire, ni un assassin, ni un magicien.

 

En revanche, ce dont on ne doute pas, c’est qu’il est un prestidigitateur de la caméra et de la communication, fort habile à mettre en scène la dramaturgie d’une situation. Ce qu’il nous affirme avec emphase et aplomb, est-il crédible, au final ?

 

Nous l’allons voir.

  • Etape par étape, au fur et à mesure du trajet que nous allons refaire ensemble, nous allons passer au crible les affirmations de celui qui nous a habitués à de nombreux écrans… de fumée.
  • Et puis, parce que c’est tout de même la vocation de cette chronique, nous allons profiter de cette balade effrénée dans Paris. Car si Lelouch, lui, n’a pas le temps de ralentir, nous prendrons pour notre part quelques secondes, entre deux crissements de pneus, une accélération de la mort et un freinage de la dernière seconde, pour évoquer les lieux traversés à travers quelques anecdotes historiques.

Attachez vos ceintures et, quoiqu’il en soit (et c’est le cas de le dire dans tous les sens du terme !) : Moteur…

 

 

C’ETAIT UN RENDEZ-VOUS : LES PREPARATIFS

 

Dans un film posté sur YouTube de mai 2006, Claude Lelouch affirme au directeur du magazine Auto Plus, Thierry Soave, que c’est la première fois depuis 1976 qu’il refait le trajet dans les conditions dont il prétend qu’elles furent celles du tournage du film.

 

Il est donc 5h45 du matin, en 2006 : « La même lumière [qu’en 1976] » se souvient Claude Lelouch, ému et nostalgique. A cette heure, et un dimanche surtout, il n’y a pas grand’monde sur le boulevard périphérique parisien et « Très tôt, vous avez le sentiment que le monde vous appartient » dit le cinéaste.

 

« L’intérêt de ce film, c’est qu’il raconte une histoire », précise-t-il (est-ce là un lapsus révélateur à propos d’autres œuvres cinématographiques auxquelles il pense ?...) : c’est l’histoire d’« un type qui va à un rendez-vous [et qui] peut prendre des risques inutiles car il ne veut pas faire attendre la personne ».

 

« Le film a été décidé dans la nuit » affirme Claude Lelouch en ajoutant « On va faire une [seule] prise : ça marche ou ça ne marche pas, les dieux du cinéma sont avec nous ou pas ! »

 

Lelouch : un improvisateur qui s’en remet aux puissances divines pour réussir une œuvre de qualité ?

 

Il peut toujours le prétendre mais on ne le croit guère. Du reste, la suite de son interview démontre que, au contraire, il a minutieusement préparé son affaire (comme toujours).

 

Préparatifs de la caméra  (source : site Films 13) - merci pour l'usage

Préparatifs de la caméra (source : site Films 13) - merci pour l'usage

La voiture n’est pas un véhicule spécifique utilisé pour l’occasion : c’est la voiture personnelle de Claude Lelouch. Il s’agit d’une Mercedes 450 SEL 6.9. Son moteur V8 développe 286 chevaux-vapeur. La boite de vitesse, elle, est automatique à 3 vitesses.

 

Elle est choisie en raison de sa suspension hydropneumatique qui doit permettre une meilleure stabilité et une agréable souplesse de l’image. Le choix d’un véhicule plus sportif (type Ferrari ou Alpine Renault), proche du sol et peu suspendu, aurait à l’inverse certainement produit une image saccadée en tressautant sur les nombreux pavés parisiens.

 

La caméra, elle, est fixée à l’avant, sur la calandre, par une structure ingénieuse mais un peu bricolée (c’est la GoPro de l’époque…) L’ouverture du diaphragme se fait par une télécommande actionnée de l’intérieur du véhicule.

 

Toutefois : filmer ou conduire, il faut choisir…

 

Alors, dans cette aventure, Lelouch entraine son chef opérateur Jacques Lefrançois et son « chef machino » Henri Quérol. Il prétend leur avoir dit, sans préméditation « Venez demain matin, on se retrouve porte Dauphine ». Mais il reconnaitra, un peu plus tard, avoir posté par avance son assistant Élie Chouraqui au niveau du croisement de la rue de Rivoli et en provenance de la place du Carrousel du Louvre…

 

Pour un film soi-disant « décidé dans la nuit », reconnaissons que le niveau d’improvisation est plutôt limité…

 

« On est trois dans la voiture, attachés comme des malades ».

 

Vous aussi, bouclez vos ceintures : c’est le départ !...

 

 

-oOo-

 

 

DEMARRAGE A LA SORTIE « PORTE DAUPHINE »

 

Par préambule, disons un petit mot historique du boulevard sur lequel démarre la course…

 

Le périph’ (pour les habitués des bouchons parisiens…) est inauguré dans son intégralité 3 ans avant le film de Lelouch, soit exactement le 25 avril 1973, et cela par Pierre Messmer, à l’époque Premier ministre du président Georges Pompidou (il y avait eu cependant précédemment plusieurs « inaugurations » de tronçons). L’ouvrage a nécessité, au total, 17 ans de travaux.

 

C’est le premier axe routier à entourer Paris de façon continue et sans arrêt : c’est en fait une longue autoroute circulaire. Elle mesure 35 km et compte 38 sorties (les « portes »). Elle est implantée grosso modo à 300-400 mètres à l’extérieur des « boulevards des maréchaux », ces boulevards ceinturant la capitale et qui sont bâtis eux-mêmes sur le tracé des anciennes fortifications de Paris (les fortifs, établies en 1840 et démolies durant les années 1920).

 

Au départ du film, Claude Lelouch et ses acolytes roulent à l’ouest, direction sud-nord (périphérique intérieur). A cette époque, la limitation de vitesse sur le boulevard périphérique est de 90 km/h (elle sera abaissée à 80 km/h en 1993 puis à 70 km/h en 2013). 

 

La voiture de Lelouch sort « porte Dauphine », ce qui lui permet de se diriger vers la place de l’Etoile (Arc de Triomphe) en passant par l’avenue Foch.

 

« Là, on a attaqué très fort » se souvient Claude Lelouch…

Périphérique intérieur : sortie porte Dauphine

Périphérique intérieur : sortie porte Dauphine

A FOND SUR L’AVENUE FOCH

 

C’est là que, d’emblée, Lelouch fait la pointe de vitesse la plus spectaculaire du film.

 

La configuration s’y prête. Cette avenue, l’une des plus emblématique du chic et de la richesse parisiens, est aussi l’une des plus large de la capitale (120 m de large), dépourvue de commerces, avec un seul croisement (l’avenue Malakoff) et elle est totalement en ligne droite.

 

Inaugurée en mars 1854, soit sous le Second Empire (1851 – 1870), elle a en réalité pris successivement plusieurs noms :

  • « avenue de l’Impératrice » en 1854 en l’honneur de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III
  • « avenue du Général-Uhrich » le 12 septembre 1870 (en pleine guerre franco-prussienne, donc) afin d’honorer le général français qui, depuis le 19 juillet précédent, défend la ville de Strasbourg qui résiste vaillamment aux hordes prussiennes !
  • « avenue du bois de Boulogne » en 1875 (le nom d’Uhrich, malgré tout, restant trop attaché à un Second Empire désormais diabolisé par la toute jeune Troisième république)
  • « avenue Foch », enfin, à partir de 1929, du nom du maréchal du même nom, vainqueur notamment de la contre-offensive de la Marne (septembre 1914) et présent à la signature de l’armistice de novembre 1918 face aux Allemands.

(Par anecdote, le bon peuple surnommera d’ailleurs cette artère l’« avenue Boche » durant l’Occupation [1940-1944] lorsque de nombreux immeubles y seront réquisitionnés par l’armée allemande !…)

 

Mais, de toutes ces anecdotes, Lelouch n’a cure, on s’en doute.

 

La route est sèche, déserte, le temps est clair et la visibilité est bonne : le cinéaste se « fait plaisir » et il n’a « vraiment pas […] le sentiment de prendre des risques à titre personnel ». Il prétend être « monté à 200 km/h ».

 

Cela n’a rien d’aberrant.

 

Au départ, il doit en effet probablement aborder le rond-point de la place du maréchal de Lattre de Tassigny autour de 60-80 km/h et, arrivé place de l’Etoile, il doit certainement freiner et aborder celle-ci à une vitesse également de cet ordre.

 

Or, entre les deux feux qui délimitent le bas et le haut de l’avenue Foch, le véhicule va mettre 38 secondes, soit une moyenne de 127 km/h. Pour réaliser cette moyenne, une pointe à 200 km/h est donc réaliste et crédible.

Avenue Foch : record de vitesse au titre du parcours

Avenue Foch : record de vitesse au titre du parcours

DESCENTE DES CHAMPS-ELYSEES

 

La voiture, ralentissant, contourne maintenant l’Arc de Triomphe.

 

Celui-ci, on le sait, est situé au centre de la Place Charles De Gaulle, ainsi nommée depuis seulement 1970 (soit 6 ans avant le film), en remplacement de la dénomination « Place de l’Etoile » qui était en vigueur depuis 1730.

 

A ce stade, ce que le spectateur ignore mais qu’il va découvrir un peu plus loin, c’est que l’objectif de Lelouch est de rejoindre ultimement Montmartre. Pourquoi, dans ces conditions, Lelouch ne tourne-t-il pas autour de l’Arc de Triomphe afin de redescendre l’Avenue de Wagram puis de prendre, à droite, le boulevard de Courcelles qui mène vers le nord-est, vers le boulevard des Batignolles et le Moulin Rouge ? Le trajet serait plus direct, offrirait plusieurs portions de lignes droites assez longues pour faire de la vitesse et offrir du spectacle ?

 

Lelouch enfile alors à fond de train la plus belle avenue du monde : les Champs-Elysées !

 

Les 2 kilomètres sont avalés en 1 minute et 3 secondes (franchissement du dernier feu (rouge !) avant de déboucher sur la place de la Concorde). La moyenne reste impressionnante quoique moindre que sur l’avenue Foch : 114 km/h.

Descente des Champs-Elysées à un rythme effréné

Descente des Champs-Elysées à un rythme effréné

PLEINS GAZ SUR LA PLACE DE LA CONCORDE

 

La voiture débouche alors sur la Place de la Concorde.

 

Cette place s’appelait, originellement, « Place Louis XV ».  Brièvement nommée « Place Louis XVI » entre 1826 et 1828, lors de la Restauration (et en mémoire du fait que le roi y avait été guillotiné en 1793), elle reçut finalement le nom actuel en 1830, en signe d’apaisement après ces moments de tensions mémorielles…

Arrivée à la Concore : aucun "officiel" pour l'accueil (heureusement !)

Arrivée à la Concore : aucun "officiel" pour l'accueil (heureusement !)

AUTOUR DE LA FONTAINE DES MERS

 

Lelouch doit ensuite contourner la Fontaine des mers s’il veut s’engager sur les quais de la Seine, en direction du Louvre.

 

Cette œuvre de l’architecte Jacques-Ignace Hittorff a été inaugurée en 1840.

 

Emblématique du prestige de la place, la fontaine est abondamment photographiée par les touristes et a servi de décor à quelques films (Minuit à Paris, de Woody Allen, par exemple). Ce qui est moins connu, c’est qu’elle sert aussi de point de départ à une des aventures de Fantômas (des écrivains Souvestre et Allain) écrites au début du XXème siècle.

 

L’infâme bandit a en effet kidnappé un quidam pour lui extorquer une rançon et il le séquestre dans un tunnel sous la place de la Concorde. Or, celui-ci conduit le murmure indistinct de leurs conversations jusqu’à la fontaine, dont le bon peuple parisien affirme alors qu’elle « chante » (ce dont le commissaire Juve ne croit rien, évidemment…)

 

Quoiqu’il en soit, au tournant de la fontaine, Lelouch affirme qu’il passe « à peu près à 160 km/h » et qu’il sent « que la voiture [est] à la limite », ce qui n’a rien d’étonnant car un véhicule de série n’est pas configuré pour prendre à cette vitesse un virage dans des conditions aussi serrées…

Virage serré le long de la Fontaine des Mers

Virage serré le long de la Fontaine des Mers

LE LOUVRE, ETAPE DELICATE A FRANCHIR…

 

Ce n’est pas forcément la plus spectaculaire mais c’est l’étape que Lelouch dramatise le plus.

 

Après avoir longé la Seine en fonçant vers l’est sur le Quai des Tuileries, la voiture de Lelouch laisse le Pont Royal sur sa droite et, cinquante mètres plus loin, tourne sèchement à 90 ° à gauche pour franchir les « guichets du Louvre » en direction de la place du Carrousel.

 

En 1792, lors de sa fuite vers Varennes, Marie-Antoinette franchit elle-même ce guichet (= cette petite entrée) persuadée (à tort) qu’elle se dirigeait vers le nord et la rue de l’Echelle (où l’attendait le roi) alors que, dans son émotion, elle allait vers le sud en direction de la Seine…

 

C’est « l’étape la plus dangereuse du parcours » affirme Lelouch car « il n’y a aucune visibilité à la sortie. Si une voiture surgit à ce moment devant mon capot, la collision sera inévitable. »

 

Diable !

 

C’est vrai mais Lelouch oublie aussi de préciser que, à cet endroit, il n’arrive pas du tout à 200 km/h et que sa vitesse (relativement) réduite lui permet tout de même de se préparer à faire marcher ses réflexes…

 

En tout état de cause, là encore, il a préparé son coup. Il le reconnait et l’explique. "J’ai donc posté mon assistant, Elie Chouraqui, à cet endroit stratégique, poursuit-il. Grâce à son talkie-walkie, il me préviendra en cas de danger. J’arrive à la hauteur des guichets du Louvre. Aucun signal de la part de « Chouchou ». Je fonce.

 

Un quart d’heure plus tard, je retrouve Chouraqui, en train de bricoler son « talkie » :
- Qu’est ce qui se passe ?
- C’est cette saloperie ! me dit-il en désignant l’appareil. Il est tombé en panne au début de la prise !

 

J’ai un grand frisson d’angoisse rétrospectif."

 

Le spectateur, lui, n’a pas le temps d’avoir d’angoisse, accroché ferme à son siège, il file déjà sur l’avenue l’Opéra…

 

 

L’OPERA, NOUS VOILA…

 

Cette avenue a une curieuse particularité, une spécificité absolue par rapport à toutes les autres avenues parisiennes percées dans le cadre des grands travaux du baron Haussmann (à l’instigation de Napoléon III) et dont il est rarement fait état. Quelle est-elle (je vous laisse 30 secondes pour réfléchir) ?

 

Pas trouvé ? Alors voici la réponse…

 

Il s’agit de la seule "avenue" de Paris (vous lisez bien : la seule) sur laquelle il n’y a… aucun arbre.

 

Mais oui ! Bon sang, mais c’est bien sûr ! vous exclamez-vous.

 

La raison en est simple et anecdotique. Haussmann n’était pas partisan de cette avenue et ne jugeait pas indispensable de relier ainsi le boulevard des Capucines à la rue de Rivoli. En 1854, il n’entame donc son percement que très mollement et concentre ses efforts sur d’autres grands axes. Les travaux de l’avenue Napoléon (c’est son nom originel) doivent se faire en arasant deux buttes – mais oui – aujourd’hui disparues et n’avancent guère.

 

Lorsque Napoléon III choisit Charles Garnier, contre l'avis général, pour construire l’Opéra de Paris en 1860, ce dernier impose facilement au souverain l’idée qu’une avenue, forcément monumentale, est indispensable pour desservir le prestigieux édifice. Mais Haussmann renâcle encore, arguant de crédits limités qu’il vaut mieux consacrer à d’autres travaux plus impérieux. Garnier arrache alors de nouveaux crédits au souverain, des crédits pour rehausser le bâtiment de l’Opéra et des crédits pour percer l’avenue qui y mènera. Celle-ci sera finalement péniblement achevée en 1876 (un an après l’inauguration de l’Opéra lui-même).

 

Haussmann, par mauvaise humeur, n’y aura prévu aucun arbre.

 

Il n’y a donc aucun risque que Lelouch, qui va certainement dépasser, en pointe, 100 km/h, s’y prenne un platane. En revanche, il pourrait bien percuter un bus, à l’arrêt au feu rouge, sauf s’il prend la voie de gauche, évidemment, et cela même si, en face, arrive également… un autre bus !

 

Excès de vitesse, feux brûlés, avenues empruntées à contre-sens : rien n’arrête la course folle de la voiture de Claude Lelouch, on le voit. C’est normal : « Le principe même de ce film était de ne pas s’arrêter » dit Lelouch.

 

Claude Lelouch avait-il peur d'être en retard... à l'Opéra ?

Claude Lelouch avait-il peur d'être en retard... à l'Opéra ?

RUE DE LA CHAUSSE D’ANTIN : TOUJOURS DANS LE BON SENS

 

Après avoir contourné l’Opéra Garnier par la droite, la voiture remonte plein nord par la rue de la Chaussée d’Antin. Elle le fait à une allure soutenue mais pas démente : 17 secondes de trajet soit 65 km/h (la rue n’est plus en double-sens mais en sens unique, nord-sud).

A cette époque (1976), la rue de la Chaussée d'Antin est encore en double sens...

A cette époque (1976), la rue de la Chaussée d'Antin est encore en double sens...

ON S’EN VA VOIR LES P’TITES RUES DE PIGALLE…

 

Après avoir brièvement roulé en contre-sens dans la dernière portion de la rue Blanche (ce qui lui vaut des appels de phares d’un conducteur légitimement inquiet) Lelouch bifurque à droite dans la rue Jean-Baptiste Pigalle pour se diriger vers la place du même nom.

 

Qui était Jean-Baptiste Pigalle ? Spontanément, on aurait envie de répondre : un organisateur de spectacles dénudés de cabarets ou de revues à fanfreluches et porte-jarretelles ? Un patron de boites de strip-tease ou de bars à hôtesses et plus si affinité (et tarification) ?

 

Pas du tout.

 

Il est un peu navrant que le nom de ce sculpteur de talent, véritable « Rodin de l’époque de Louis XV » soit aujourd’hui attaché au quartier le plus olé-olé de Paris. Son style et son œuvre sont à la charnière des courants baroque et néo-classique et, fort en cour grâce à Madame de Pompadour, il réalisera de nombreux et importantes œuvres que l’on retrouve à Notre-Dame de Paris, à Reims, à Strasbourg ou même à l’étranger (Berlin et Potsdam). Lui-même a sa statue sur la façade de l’hôtel de ville de Paris…

 

Lelouch, lui, n’a cure de tout cela. « Le reste du parcours s’accomplit sans problème » dit-il.

 

Ce n’est pas tout à fait vrai... La rue Pigalle est à sens unique et Lelouch y roule dans le bons sens (pour une fois !) mais elle est fort étroite. Et c’est là que, tout à coup, la voiture du cinéaste est quasiment stoppée par un camion-poubelle ! Elle doit alors, carrément monter sur le trottoir pour doubler et reprendre sa course.

 

Arrivé sur la place Pigalle (où il brûle allègrement le feu rouge, naturellement), Lelouch tourne à gauche sur le boulevard de Clichy et accélère en direction du Moulin Rouge. Arrivé à la hauteur du célèbre cabaret, il ralentit.

 

Pourquoi ? Parce que l’itinéraire prévu consiste à tourner à droite, à hauteur du Moulin Rouge.

 

« Là, normalement, je devais prendre la rue Lepic » explique Lelouch (laquelle monte raide vers le Sacré-Cœur).

 

Compte tenu des routes en sens unique, on peut raisonnablement imaginer que le trajet initialement projeté était le suivant (image ci-dessous).

Le trajet (vraisemblable) que Lelouch ne prit pas...

Le trajet (vraisemblable) que Lelouch ne prit pas...

QUE POUIC RUE LEPIC ? LELOUCH COURT VERS CAULAINCOURT…

 

Enfer et damnation ! Dans la Rue Lepic, « il y avait un camion qui déchargeait ! »

 

Lelouch doit donc changer in extremis de parcours : il choisit de continuer vers l’ouest sur le boulevard de Clichy pour reprendre la première à droite, de contourner la butte et de repiquer vers le Sacré-Cœur.

 

« Je me suis dit : est-ce que j’aurai assez de pellicule ? Parce que là, je rallonge mon parcours !... J’ai bourré très fort parce qu’il fallait absolument rattraper le temps perdu. »

 

Ce qui est amusant et notable, c’est que, dans cette zone de Paris géographique assez resserrée, on trouve le Boulevard de Clichy, la Rue de Clichy, le Passage de Clichy et la Place de Clichy alors que l’on n’est pas à Clichy et que l’on en est même assez loin… Là comme ailleurs, l’histoire explique évidemment le présent. C’est à cet endroit approximativement que, jusqu’à la Révolution, se situait la « Barrière de Clichy », l’une des entrées dans Paris qui perçait le « mur des Fermiers généraux » : une enceinte à but fiscal que les marchandises ne pouvaient  franchir qu’après avoir payé une taxe (l’"octroi" = l’autorisation) les autorisant à poursuivre leur route.

 

Lelouch, lui, n’a rien (encore) rien à payer, ni taxe ni contravention. Il appuie donc sur le champignon puis tourne à droite pour remonter, à fond les gamelles (72 km/h de moyenne), la rue Caulaincourt. Inquiets, les automobilistes qu’il croise lui font encore des appels de phare.

Rue Caumartin : une vraie course de côte...

Rue Caumartin : une vraie course de côte...

DANS LE LACIS DU VIEUX PARIS

 

Armand de Caulaincourt est un nom qui aurait pu résonner salutairement aux oreilles de Lelouch : c’est ce personnage, fin connaisseur de la Russie, qui exhorta avec prudence Napoléon 1er à renoncer à son projet d’invasion de la Russie du Tsar Alexandre 1er en 1812, laquelle finit en désastre ainsi qu’on le sait…

 

Mais la prudence de Caulaincourt, Lelouch la laisse évidemment derrière lui.

 

Au croisement du Boulevard Caulaincourt avec la rue Tourlaque, une petite voiture débouche soudain de la droite… Qu’importe : c’est le bolide de Lelouch, au contraire, qui lui fait un appel de phares pour qu’elle dégage la route !

 

Tandis que les pigeons, effrayés, s’envolent à tire d’ailes, la voiture tourne ensuite à droite dans l’Avenue Junot, qui serpente sur la butte Montmartre en direction de la Place du Tertre. Jean-Andoche Junot, également général d’Empire, est un nom qui convient certainement mieux au tempérament fantasque du pilote de la voiture : ce militaire brave (il était à Austerlitz, en 1805), sans état d’âme (il réprimera les révoltes de la population portugaises en 1808, pendant l’occupation française) et fort en gueule (il n’hésite pas à critiquer certaines décisions de l’Empereur) aima le luxe et une certaine débauche et fut sanctionné en 1806 pour ses écarts… de conduite !

 

Si ce n’était pas prédestiné, comme itinéraire…

 

Après cela, Lelouch enfile la rue Norvins, tortueuse, à faible visibilité et à l’adhérence incertaine compte tenu des pavés. Malgré les rugissements apparents du moteur, qui donnent une impression de vitesse (nous verrons pourquoi plus loin) la vitesse est en fait relativement faible : 51 km/h seulement. La rue est en sens unique, ce qui inquiète un peu le cinéaste : « Je priais pour qu’il n’y ait pas de voiture qui me bloque et que je n’ai pas la possibilité [de contourner] et que le film ne se termine pas ici », dit-il.

A fond dans les rues étroites du vieux Paris

A fond dans les rues étroites du vieux Paris

Bientôt, se profile le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. Ce monument fut érigé à la suite de nombreuses démarches auprès des Pouvoirs Publics de la IIIème République : il s’agissait fondamentalement d’offrir un témoignage religieux d’expiation de la défaite française de 1870 face à la Prusse de Bismarck…

 

On imagine que ce genre de projet ne fut pas du goût des députés républicains de 1872 qui, pourtant, votèrent la « déclaration d’utilité publique » ouvrant la voie aux expropriations puis au lancement d’une souscription pour le financement. Le bâtiment fut consacré religieusement en 1919 et officiellement achevé en 1923. Entre-temps, en 1904, dans le contexte troublé de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’une des rues qui mène à la basilique fut nommée par provocation « Rue du Chevalier de la Barre », du nom de cet aristocrate condamné à mort en 1766 pour blasphème et sacrilège et devenu, dès lors, le symbole de l’obscurantisme et de la violence de la religion…

 

Quoiqu’il en soit, Lelouch continue de foncer. Il touche presque au but

Place du Tertre (sans ses peintres, à cette heure) : le Sacré-Coeur est en vue

Place du Tertre (sans ses peintres, à cette heure) : le Sacré-Coeur est en vue

LES DERNIERS METRES…

La voiture déboule maintenant au pied de la basilique. Elle va s’arrêter pile en haut des marches.

1976 : Claude Lelouch a RENDEZ-VOUS dans Paris

…ET C’EST L’ARRIVEE !

 

Et là… Là…

 

Là, on comprend enfin pourquoi le conducteur de la voiture était si impatient de traverser Paris : c’était pour prendre son amoureuse, qui s’avance, dans ses bras !

 

C’est formidable.

 

Rappelons que Lelouch prétend que, pour son court-métrage, il a eu à résoudre « deux problèmes techniques » dont « le premier consist[ait] à coordonner le parcours de la voiture avec l’action des dix dernières secondes, quand Gunilla, ma compagne de l’époque (qui est aussi la mère de ma fille Sarah) s’avancera vers le véhicule qui s’arrêtera devant elle. C’est le bruit du moteur, à mon approche de la place du Tertre, qui l’avertira qu’il est temps de s’avancer jusque dans le champ de la caméra. »

 

Comment réussir ce tour de force dans le feu de l’action ?

 

« Je ralentis, dit-il, et Gunilla, avec un chronométrage parfait, s’avance à ma rencontre. »

 

Ah, pour le spectateur, ravi et ébahi, c’est la magie du cinéma : le conducteur arrive miraculeusement pile à l’heure pour prendre sa fiancée dans ses bras ! Et l’actrice… C’est Gunilla Friden ! Une ancienne reine de beauté suédoise qui participa, en 1968, au concours de Miss Univers où elle fut classée dans le Top 15.

 

C’est trop fort. Quel timing ! Quelle émotion…

 

On dirait du Lelouch.

1976 : Claude Lelouch a RENDEZ-VOUS dans Paris

Coupez !

 

Clap de fin. Le public peut se lever, encore un peu émotionné…

 

Claude Lelouch nous a-t-il transportés ?... Sans aucun doute.

 

Nous a-t-il pour autant enfumés ?... Pas sûr.

 

Lelouch a prétendu nous embarquer dans une sorte de ciné-réalité, un road-trip improvisé, sans trucage, sans accélération artificielle du film et dépourvu de coupure.

 

Il ne dit que partiellement la vérité…

 

 

LE PARCOURS : UN CHOIX QUI CONTINUE DE SUSCITER LA PERPLEXITE

 

Ce que Lelouch n’a jamais clairement expliqué, et qui est pourtant crucial, c’est le pourquoi de ce bizarre trajet.

  • Pourquoi commencer au périphérique et arriver au Sacré-Cœur (hormis parce que c’est joli) ?
  • Pourquoi faire un détour par les Champs-Elysées, redescendre vers le centre de Paris, remonter ensuite en croisant dangereusement la rue de Rivoli ?
  • Pourquoi enfiler des rues droites mais étroites comme celle du quartier de Pigalle où on peut à tout moment se trouver ralenti voire carrément bloqué par un véhicule quelconque (en train de se garer, de livrer, de collecter les poubelles, etc…) ?
  • Pourquoi remonter dans le lacis de Montmartre, à la chaussée inégale et dangereuse, aux virages serrés et dépourvus de visibilité au risque de percuter un piéton?

Bref, pourquoi effectuer un trajet aussi alambiqué et si peu intuitif alors que nombre d’avenues désertes à cette heure offrent, bien davantage, la possibilité de faire de la vitesse dans la capitale tout en offrant de jolies perspectives ?

 

Pour aller de la porte Dauphine au Sacré-Cœur, on l’a vu, la voiture aurait parfaitement pu prendre par l’avenue de Wagram, puis celle de Courcelles puis le boulevard des Batignolles… Certes, ce trajet aurait été moins prestigieux que celui des Champs-Elysées et de l’Opéra. Mais il aurait aussi été moins risqué et aurait permis davantage de pointes de vitesse…

 

Dans le choix du parcours, on ne saura jamais ce qui aura primé de la vitesse, du point de vue cinématographique ou de la prise de risque pur… Une perplexité qui laisse supposer qu’il y eut moins d’improvisation et davantage de préparation pour ce qui se veut un « film-réalité » sans trucage… Cette absence de logique ne peut que surprendre et susciter la méfiance. Ce trajet était-il préparé, balisé ? Comment Lelouch peut-il avoir calculé que ce parcours qui, en temps de trajet normal, prend environ 20 à 25 min en respectant les limitations de vitesse, en s’arrêtant aux feux rouges et lorsqu’aucun embouteillage ne vient arrêter le véhicule permettra d’utiliser (pile-poil !) le métrage du film qu’il lui reste ?

 

Cela reste un des mystères de cette aventure cinématographique.

 

 

LE PILOTE DE LA VOITURE : ULTRA-PROFESSIONNEL OU INCONSCIENT ?

 

Dans le film de 2006 présent sur YouTube et mettant en scène Thierry Soave et Claude Lelouch, celui-ci réaffirme, une énième fois qu’il fut le seul et unique pilote de cette course infernale. « C’était bien moi » dit Lelouch qui explique qu’il était « impossible de trouver un pilote professionnel libre » alors que le film « avait été décidé au dernier moment » et qui explique aussi, tout bonnement, qu’il « avait envie de se faire plaisir. »

 

« Décidé au dernier moment », on a vu, n’est pas l’expression qui convient. Il semble logique et faisable que, pour cette course à l’évidence si minutieusement préparée, Lelouch ait cherché à s’attacher les services d’une pilote, un vrai.

 

Cela est corroboré par le fait que, convoqué par la police, Claude Lelouch savait qu’il aurait son permis de conduire suspendu. Il était normal et sans doute prévu, dans ces conditions, qu’il prît tout à sa charge en ce qui concernait les infractions... Un professionnel du sport automobile aurait en effet certainement été lourdement sanctionné pour ce comportement abusif et dangereux, et cela avec des conséquences certaines sur sa carrière de pilote professionnel.

 

Avec Lelouch comme fusible, en revanche, tout était pour le mieux… Il ne resterait plus à celui-ci qu’à prendre le métro…

 

La presse, avec constance mais sans élément réellement probant à apporter, a donc longuement évoqué de nombreux « candidats » à la réalisation de cette course de vitesse dont la maîtrise force l’admiration. Elle a parlé de :

  • Jacky Ickx (le pilote belge de Formule 1 aux 8 victoires de Grand Prix, vice-champion du monde en 1969 et 1970)
  • Jean-Pierre Beltoise (motard et coureur automobile français au palmarès inégalé et aux compétences multiples - Rallye, Formule 1, super-tourisme… -)
  • Jean Ragnotti (spécialiste des courses de rallye où il a remporté de nombreux titres en Europe dans les années 1970) : l’hypothèse la plus plausible pour ce type de « circuit »
  • ou encore Jacques Laffitte (à l’époque l’étoile montante de la F1 française au sein de l’écurie Ligier), le plus souvent cité par la presse, un peu par facilité à vrai dire.

 

Objectivement, aucune des hypothèses évoquées dans les media n’a jamais été confirmée par qui que ce soit, ni par les assistants du cinéaste, ni par les pilotes évoqués.

 

Dans ces conditions, pourquoi ne pas croire Claude Lelouch lorsqu’il dit : « C’était bien moi », rien ne permet d’affirmer le contraire.

 

 

LA SOI-DISANTE ABSENCE DE PREPARATION : CONTREDITE PAR LES FAITS ET PAR LE CINEASTE LUI-MEME

 

Lelouch l’a toujours affirmé : « Le film a été décidé dans la nuit ». Il joue en fait sur les mots.

 

C’était un rendez-vous est en réalité un film longuement préparé à l’avance. Son tournage, pour des raisons de date, de météo ou de contrainte personnelle quelconque de l’un ou de l’autre des protagonistes, s’est peut-être décidé au dernier moment ? C’est possible mais cela est fort différent de l’improvisation revendiquée par Lelouch et à laquelle on ne croit pas une seule seconde.

 

Cela a été longuement et plusieurs fois démontré au long de cette chronique : la préparation du véhicule et de la caméra ainsi que l’organisation du trajet  sont patents, sans parler de la scène finale sur les marches du Sacré-Cœur, dans laquelle n’entre évidemment aucune spontanéité !

 

Revoyons-la.

 

« Un chronométrage parfait » nous dit Lelouch… Le sympathique cinéaste se paie notre tête.

 

Et comment Gunilla sait-elle que la voiture va arriver ? « Le bruit du moteur  […] l’avertira », dit-il.

 

Et puis quoi aussi, la lumière des phares ? Quant à Gunilla, elle poireaute peut-être toute seule sur les marches du Sacré-Cœur, romantiquement vêtue d’une robe décolletée, épaules et bras nus à 6h00 du matin ?

 

Quel baratin Lelouch nous sort-il là ?

 

L’arrivée de la voiture, là encore, est évidemment soigneusement préparée : un assistant quelconque est probablement là, en haut des marches, dissimulé, qui fait signe à Gunilla, laquelle peut alors, avec fraicheur et de façon étonnement photogénique, s’avancer dans la lumière des phares…

 

Dans le film sur YouTube de 2006, Lelouch le reconnait d’ailleurs malgré lui. A la question de Thierry Soave « Vous aviez dû bien briefer votre femme… », il élude en expliquant : « Là, j’ai klaxonné, je suis sorti en courant et cela s’est passé comme cela : hop, hop, hop… »

 

« Klaxonné » vous étonnerez-vous ? On n’entend pourtant rien durant le film ?...

 

Ce silence n’a rien de surprenant : nous allons en découvrir l’explication un peu plus loin…

 

Quant à la parfaite maitrise du cadrage qui permet à la belle Gunilla Friden de s’avancer exactement dans l’axe de la caméra, plein champ et plein centre de l’image, elle n’a rien d’improvisé… Observez attentivement l’image.

 

Gunilla monte les marches puis… elle s’arrête soudain, attendant que le conducteur descende pour la rejoindre. L’endroit où elle s’arrête n’a rien de spontané : il est évidemment soigneusement préparé avec, vraisemblablement, un marquage au sol (par exemple : à la craie) invisible aux yeux du spectateur, compte tenu de l’angle de tournage.

 

A cette place, Gunilla se situe pile dans l’axe de la caméra de la voiture puisque celle-ci s’est garée, à son tour à un endroit également bien précis : juste  en face d’une bouche d’égout (pas très jolie mais bien pratique pour le conducteur et… parfaitement visible à l’image car située au ras du sol) ! Dissimulée jusque-là, Gunilla sort alors de sa cachette, avertie par un assistant-guetteur et / ou par le klaxon de la voiture que Lelouch reconnait (sans s’y attarder) avoir actionné.

 

Et si ce klaxon ne s’entend pas, c’est que le bruit du moteur n’est en réalité pas authentique….

 

 

LA BANDE-SON : ARTIFICIELLE ET TRAFIQUEE POST-PRODUCTION

 

Le film est en réalité tourné sans prise de son, laquelle a été rajoutée par la suite, artificiellement, en studio (Lelouch a toujours reconnu ce trucage) ! Si l’on entend les grondements du moteur, ce qui rend les accélérations très réalistes, c’est donc en fait un trucage : ce n’est pas le moteur original de la Mercédès que l’on entend.

 

Cela, même s’il le reconnait, Claude Lelouch ne s’en vante guère. Persévérant dans la dissimulation par omission, il hasarde même une information à propos de laquelle on peut avoir les plus grands doutes en affirmant : « Pour la bande-son, j’ai refait le parcours avec une Ferrari car j’avais envie que les fans de conduite sentent la puissance du moteur et les vitesses qui s’enclenchent »… [une Ferrari 275 GTB expliquent certains site qui sont peu regardants sur la véracité de ces affirmations…]

 

Pourtant, Lelouch ne donne aucun détail sur cette deuxième course folle dans Paris !...

 

Quand fut-elle réalisée ? Et avec quelles autorisations ? Et qui pilotait le véhicule ?

 

Aucune explication là-dessus...

 

Par ailleurs, suivez attentivement la synchronisation (parfaite) du film et du son : cela indiquerait que la Ferrari du second parcours serait retombée pile poil sur le chrono du film d’origine, à la seconde près ? Et cela tout en rencontrant sur son parcours les mêmes obstacles inopinés que durant le film (un bus arrêté au feu rouge avenue de l’Opéra, un camion-poubelle à l’œuvre rue Pigalle, un camion de livraison  bouchant la rue Lepic) ?

 

De qui se moque Lelouch ?

 

Certainement de la crédulité de tous ceux qui boivent ses paroles sans aucun esprit critique… De tous ceux qui se laissent bercer par la magie du tournage et par l’émotion.

 

Il a raison : ils sont nombreux.

 

En réalité, très prosaïquement, ce son artificiel a été rajouté en post-production par un vulgaire (quoique fort réussi) mixage qui est l’œuvre d’un ingénieur du son : grondements pour les accélérations, bruit des rétrogradations, crissement de pneus dans les virages... C’est fort aussi, mais moins magique, évidemment…

 

Et voilà. Finalement, le cinéma, c’est tout simple… Pas besoin de « dieux du cinéma » et surtout aucune improvisation : juste un travail méticuleux et précis qui donne ensuite l’impression (fausse mais tellement agréable) de la facilité et de la spontanéité au spectateur…

 

C’est sans doute cela qui est le plus fort, dans C’était un rendez-vous

 

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P
À la sortie des guichets du Louvre, tout en bas de l'avenue de l'Opéra, dans une vitrine se dessine une voiture rouge et basse ...<br /> Que de mensonges dans ce court métrage pourtant si séduisant !
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F
Merci pour cette chronique, nous avons eu le plaisir d'avoir Claude Lelouch comme parrain de notre festival Focus On French Cinema en 2017 à Greenwich Connecticut et New York City et nous avons projeté le court métrage Rendez Vous dans Paris avant Un homme et une femme, ainsi que Un + Une. Quel plaisir pour les festivaliers. Nous préparons actuellement l'édition 2018 qui sera du 27 avril au 1er mai 2018 !
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