Comme depuis toujours et malgré les évolutions technologiques récentes : cette chronique historique est garantie 0 % Intelligence Artificielle, ni dans les recherches, ni dans la conception, ni dans la structure, ni dans la rédaction : rien. Les chroniques de la plume et du rouleau sont 100% humaines : comme vous les aimez !
De quoi vont-elles parler, aujourd’hui ? De l’Italie et de la France.
L’Italie est un pays proche de la France aux plans géographique, politique, artistique, culturel et culinaire et qui fascine son encombrante et orgueilleuse voisine plus que cette dernière veut bien l’admettre. L’Italie ne garde pourtant pas que des bons souvenirs de la France (et je ne parle pas, là, des coups de tête dans les matchs de foot…) Pourquoi ?
C’est ce que nous allons voir avec une nouvelle chronique qui aboutira à l’évocation d’un épisode totalement passé à la trappe dans la mémoire collective française mais que les Italiens conservent, eux, dans un coin de leur roman national (et cela n’est pas à l’avantage des Français) : la BATAILLE DU JANICULE (l'une des collines de Rome, la ville éternelle…) de JUIN 1849.
A Rome, sur la colline du Janicule, une sentinelle italienne surveille les mouvements des troupes françaises...
De quoi s’agit-il ?
Reconnaissons qu’hormis quelques spécialistes, peu de monde, en France, a cette bataille en mémoire… Elle oppose le « Corps expéditionnaire de la Méditerranée », dirigé par le général Oudinot et envoyé en Italie par la IIème République (proclamée l’année précédente) aux troupes de la jeune armée de la République romaine proclamée cinq mois auparavant et dirigées (notamment) par Giuseppe Garibaldi.
Pour quelle raison une république démocratique attaque-t-elle donc une autre république dont les fondateurs, précisément, se sont inspirés des idéaux de la Révolution française ? Quels sont, au juste, les objectifs français de cette aventure militaire ? Et quelles vont en être l’issue et les conséquences, pour la France comme pour l’Italie ?
Nous allons voir que la politique extérieure française du XIXème siècle, pour ce qui concerne l’Italie, ne brille pas par sa clarté ni par sa cohérence… Pour s’en convaincre, il nous faut explorer les racines de la Révolution française de 1848 et la replacer dans un contexte européen plus large. La chronologie, comme toujours, nous aidera à saisir l’enchainement des causes et des effets des événements.
Commençons par la situation en France en 1830 puis en 1848 (car la seconde découle de la première). Nous élargirons ensuite notre propos à ce qui se passe au même moment ailleurs en Europe, avant de le resserrer sur l’Italie : voici un passionnant (je l’espère pour vous) morceau d’histoire commune entre les deux pays frontaliers.
Tableau de Delacroix "La liberté guidant le peuple" : à sa droite le bourgeois (en chapeau) et à sa gauche le peuple des rues (adolescent au pistolet)
En 1830, les « journées de Juillet » (27, 28 et 29 juillet 1830), appelées « Les Trois Glorieuses », (immortalisées par la Colonne de Juillet, Place de la Bastille, à Paris, et popularisées par le tableau de Delacroix La Liberté guidant le Peuple) conduisent au remplacement du roi Charles X (frère de Louis XVI) par Louis-Philippe (de la branche des « Orléans », descendant du frère de Louis XIV) : la « Monarchie de Juillet » est proclamée le 9 août 1830.
On rappellera ici pour l’anecdote que le tableau de Delacroix a orné, jusqu’en 2002 (et l’arrivée de l’euro) le billet de 100 francs français et que ce billet était interdit de change dans la république islamique d’Iran pour cause… de femme aux seins nus ! Les mollahs n’aiment de « république » que celle qui est « islamique »…
Louis-Philippe est porté au pouvoir moins par les ouvriers (qui ont dressé des barricades) que par la bourgeoisie numériquement minoritaire mais économiquement dominante.
A partir de 1840, les réformes font décoller économiquement le pays (croissance de de 3,5% par an entre 1840 et 1846) mais l’industrialisation transforme les paysans en ouvriers qui s’entassent dans les taudis des grandes villes. Faute de politique publique (pas de grands travaux d’urbanisation et de logement), faute de droit du travail (pas de droit de grève ni d’expression syndicale pour encadrer les relations employeurs / employés, pas de salaire minimum), faute d’orientation de la production (aucune politique pour favoriser tel ou tel secteur), faute de politique fiscale (pas d’impôt sur le revenu ni des particuliers ni des entreprises mais uniquement des taxes sur la circulation des marchandises), la croissance proche du plein emploi n’améliore aucunement le niveau réel de vie.
Sur 40 millions de Français, on compte 250 000 mendiants et 3 millions de Français qui sont inscrits aux « bureaux de bienfaisance » (ce qui serait aujourd’hui les Restos du Cœur et l’Armée du Salut). A Lille, il y a 20 000 « indigents » pour 80 000 habitants. La durée du travail avoisine treize à quinze heures par jour et 75 % des enfants ne parviennent pas à l’âge adulte.
Cette situation cause des révoltes de plus en plus violentes : celle des Canuts (ouvriers des filatures) de Lyon en novembre 1831 et une insurrection à Paris en juin 1832. La capitale (1 400 000 habitants selon le recensement de 1846) est en effet une ville ouvrière (32,5 % de la population) aux conditions de vie misérables. Avant les réformes d’Haussmann, Paris est un conglomérat anarchique où les bidonvilles voisinent avec les hôtels particuliers, amplifiant les épidémies comme celle du choléra de 1832.
Ces déséquilibres constituent une grave menace pour la société (voir la chronique sur ce thème à travers le prisme du roman « Les mystères de Paris » d’Eugène Süe).
Le maintien de l’ordre, en cas de manifestation dans la capitale, est confié à la Garde Nationale : c’est une sorte de milice parisienne mise en place par Louis-Philippe lui-même en 1830. Plutôt loyaliste, elle n’a toutefois qu’un équipement médiocre, un entrainement aléatoire et des cadres peu ou mal formés. Mal payés, ses membres ne paient pas le « cens » (l’impôt), ils n’ont donc pas le droit de voter (le droit au suffrage est « censitaire »). Les gardes nationaux sont donc eux-mêmes écartés du suffrage électoral. Ils n’exercent aucune influence politique sur le régime qu’ils défendent…
Le roi, de son côté, est menacé de toutes parts et réprime durement toute opposition politique :
- En 1832, il réprime les monarchistes qui, menés par la Duchesse de Berry, et veulent la restauration de la famille des Bourbons.
- En avril 1834, des manifestations d’ouvriers « soyeux » (industrie de la soie) ont lieu à Lyon et s’étendent à la capitale : elles s’achèvent à Paris, le 14 avril, par le massacre sauvage des habitants d’une maison de la rue Transnonain (actuelle rue Beaubourg) par la troupe : un événement qui soulève une immense émotion.
- En 1835, Louis-Philippe échappe à l’attentat à la bombe du bonapartiste Guiseppe Fieschi (les bonapartistes fomentent des troubles telle l’insurrection de 1840).
- Les socialistes modérés et les démocrates progressistes, de leur côté, tentent d’organiser la mobilisation des classes ouvrières et impriment des journaux clandestins critiquant le régime : même si leur audience reste limitée, leurs rédacteurs sont arrêtés avec brutalité.
L’Hexagone n’est pas le seul pays d’Europe à être secoué par des aspirations démocratiques et / ou nationalistes. On a souvent écrit, par ethnocentrisme et autosatisfaction, que la révolution de février 1848 en France allait consacrer le « printemps des peuples » européens. En réalité, les événements de France ne sont simplement que la partie émergée la plus spectaculaire et la plus réussie des divers mouvements insurrectionnels européens.
D’autres pays (ou provinces d’empires) sont secoués par des révoltes. Jetons un coup d’œil sur l’Europe de 1848, très différente de l’Europe de 2026 avec deux cartes.
Observons à cet égard que :
- L’empire russe englobe alors les actuels Ukraine, pays baltes et Biélorussie : on comprend mieux pourquoi Vladimir Poutine considère ces territoires comme faisant naturellement (car historiquement) partie de la zone d’influence russo-soviétique. L’opposant russe Alexandre Herzen, par exemple, s’est exilé de Russie en 1847 pour se rendre à Paris puis en Italie avant de retourner dans la capitale française en mars 1848.
- La Pologne elle-même n’existe plus : elle a été dépecée entre l’empire russe et le royaume de Prusse germanophone (on comprend mieux pourquoi, un siècle plus tard en 1942, Staline et Hitler se la partageront de nouveau, sans vergogne ni scrupule). Depuis 1832 et l’insurrection de Varsovie contre les Russes, Paris est devenu un refuge pour les exilés. Le poète Adam Mickiewicz, par exemple, tente d’y mettre sur pied une « légion polonaise » pour soutenir les efforts de ses compatriotes. Le nationalisme polonais actuel, exacerbé, fait écho à ce passé troublé.
- Plusieurs pays de culture européennes font partie de l’empire ottoman qui les occupe et leur impose un statut discriminatoire en raison de la religion de leurs habitants (« dhimmi » = non musulmans). Il exerce sur eux une tutelle brutale qui est à l’origine des ressentiments actuels, spécialement grecs.
- Enfin, l’Italie actuelle n’existe pas en tant que telle : la péninsule est une mosaïque d’états dont les populations ne parlent même pas l’italien mais des langues locales !
- Le nord du pays (Lombardie et Vénétie) est province de l’Empire d’Autriche.
- Le Royaume du Piémont-Sardaigne englobe la Savoie (actuelles Savoie et Haute-Savoie françaises) et le comté de Nice.
- Il y a trois duchés : Toscane, Parme et Modène.
- La péninsule est coupée en deux par une théocratie : les Etats pontificaux (dirigés par le pape).
- Au sud, les Abruzzes, les Pouilles, la Calabre et la Sicile forment le Royaume des Deux-Siciles (dirigé par des Bourbons, de la famille des ci-devant rois de France).
Les nationalistes italiens qui veulent la réunification de tous ces états sont impitoyablement pourchassés partout : ils doivent s’exiler.
Paris devient ce que l’historienne Delphine Diaz (L’Histoire n° 444) qualifie de « plaque tournante » pour les révoltés d’Europe de tout poil
Les réunions politiques étant interdites, les opposants républicains organisent, pour débattre, des banquets où l’on pourra discuter tout en déjeunant (entre juillet et décembre 1847, 70 banquets et toasts - « apéros » - se tiennent dans un total de 28 départements).
A Paris, un banquet est prévu le 22 février, au bas de l’avenue des Champs-Elysées. Le matin, une foule bigarrée se rassemble aux alentours de l’église de la Madeleine et de la place de la Concorde. Elle est composée d’ouvriers, d’artisans, d’étudiants, de bourgeois, de journalistes et, même, de quelques… gardes nationaux qui ont revêtu leur uniforme. On crie « Vive la réforme ! » (la réforme électorale = l’élargissement du corps électoral). Quelques échauffourées ont lieu, sans gravité mais le roi Louis-Philippe, par prudence, mobilise les fantassins de l’armée régulière (les lignards en langage populaire).
Louis-Philippe loge au Palais des Tuileries situé au bout de l’actuel jardin des Tuileries (détruit en 1870, il se trouvait sur l’actuelle rue du général Lemonnier et ses deux extrémités sont les ailes de l’actuel Palais du Louvre.
Dès le lendemain, 23 février 1848, alors que Louis-Philippe (près de 75 ans) reçoit tranquillement le peintre Horace Vernet et l’architecte Nepveu, il apparait que la Garde Nationale est en train de faire défection et de fraterniser avec les insurgés !
Un peu après 21h00, le 14ème régiment de ligne qui assure la protection du ministère des Affaires Etrangères (situé à l’époque non pas quai d’Orsay mais place Vendôme, dans les locaux de l’actuel Hôtel Ritz) ouvre le feu sans raison sur une manifestation qui, boulevard des Capucines, descend vers la Madeleine. C’est l’indignation populaire. De nombreuses barricades sont érigées, spécialement dans les quartiers est de Paris, historiquement ouvriers et populaires…
Le lendemain, 24 février, après la « promenade des cadavres » des victimes tuées la veille, l’Hôtel de ville de Paris est pris d’assaut. Une trentaine des gardes municipaux est massacrée. La manifestation se dirige désormais vers le Palais des Tuileries. Et la Garde Nationale ? Elle est du côté des insurgés…
A midi, Louis-Philippe signe son abdication puis quitte le Palais dans la plus grande précipitation pour fuir en Angleterre. Tout est déjà fini. La république (la « Deuxième république ») est proclamée par le poète Lamartine sur les marches de l’Hôtel de Ville. Celui-ci repousse le drapeau rouge des révolutionnaires ouvriers qu’on lui tend : il s’en tient au drapeau tricolore de la Révolution.
Ouf, nous arrivons maintenant dans le sujet. Pas trop tôt, direz-vous ? Certes mais ce (long) préambule était nécessaire pour comprendre dans quel état d’esprit sont les nouveaux dirigeants, qui ils sont, ce qu’ils envisagent et quelles sont leurs idéaux.
Les Français ont allumé la mèche mais, pour le dire trivialement : ça va péter de partout en Europe en 1848…
- Janvier 1848 : révoltes à Palerme et Messine (Royaume des Deux-Siciles)
- Février : insurrections à Paris (France) et à Munich (Confédération germanique).
- Mars : soulèvements à Cologne, à Francfort et à Berlin (Confédération germanique), à Milan, à Buda, à Pest, à Venise, à Vienne et à Zagreb (Empire d’Autriche), à Modène et à Florence (duchés), à Rome (Etats pontificaux), à Naples (Royaume des Deux-Siciles).
- Avril : révolte à Prague (Empire d’Autriche).
- Mai : révolte en Espagne.
Pour ce qui concerne la France, les diverses composantes de ceux qui ont pris le pouvoir en février 1848 n’ont en commun qu’un socle d’idées assez limité… Un premier gouvernement provisoire réunit 11 membres dans une formation assez hétéroclite et, au vrai, peu représentative de la population : quatre avocats (Dupont de l’Eure - président -, Crémieux, Marie, Ledru-Rollin), deux journalistes (Marrast, Flocon), un écrivain (Lamartine - chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères -), un scientifique (Arago), un courtier de commerce (Garnier-Pagès), un intellectuel, pur théoricien du socialisme (Louis Blanc) et, enfin, un ouvrier-mécanicien nommé Alexandre Martin (surnommé « Albert »).
D’emblée, le nouveau régime veut incarner une révolution éloignée des excès et des violences de la précédente (il y a eu tout de même quelques massacres mais on les oublie vite). Il se veut un régime de progrès, de paix et de concorde.
Dès le 25 février, le « droit au travail » est proclamé (l’idée sera reprise dans les préambules des constitutions des IVème république (1946) et Vème république (1958).
Le 27 février : la peine de mort (en matière politique seulement) est abolie, la devise officielle de la république est proclamée : « liberté, égalité, fraternité » et, afin de donner une dimension concrète au « droit au travail », on ouvre les « ateliers nationaux » : l'État fournit, organise et paye un travail aux chômeurs. Leur concept trouve son origine dans le livre L’organisation du travail que Louis Blanc (théoricien du « socialisme » et membre du gouvernement provisoire) a publié en 1839 mais ce dernier n’est pas chargé de diriger ces ateliers.
Du social : oui, mais le socialisme : non.
Le 29 février, une délégation d’Italiens vient « offrir au gouvernement provisoire les plus vives et les plus chaleureuses félicitations » en exprimant le vœu « que la proclamation de la République française aura un écho immédiat dans la péninsule italienne » : un clair appel à l’aide vis-à-vis duquel les Français restent très prudents.
Notons que, le 2 mars 1848, le patriote italien Giuseppe Mazzini arrive à Paris en provenance de Londres où il résidait en exil depuis 1837. Partisan d’une Europe libérale et pacifique, il crée immédiatement l’Associazione nazionale italiana : une organisation paramilitaire destinée à recruter et entrainer des Italiens de France pour les envoyer combattre dans la péninsule. Il faut dire que la révolution de 1848 suscite un grand intérêt de la part d’étrangers qui veulent aussi renverser leurs propres régimes. Le gouvernement français reçoit ainsi les visites et les sollicitations de (trop) nombreuses délégations d’exilés.
Lamartine (chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères) diffuse donc une circulaire aux diplomates français : elle affirme la volonté de la jeune république de ne pas intervenir dans les affaires des pays voisins : « La république française est décidée à ne jamais voiler la liberté au-dedans. Elle est décidée également à ne jamais voiler son principe démocratique au-dehors ».
Le 5 mars, le suffrage universel est à son tour proclamé. Cela fait passer le corps électoral de 240 000 à 9 000 000… d’hommes car les femmes, elles, restent exclues de cette avancée majeure. Le suffrage est « universel » mais… pas pour tout le monde.
A ce moment, à Milan, une insurrection se déclenche contre les autorités de l’Empire d’Autriche (18 au 22 mars). A l’image de Paris, 1 600 barricades sont érigées. Mais la confusion est grande car les révoltés ont des projets très différents : « mazziniens », fédéralistes, monarchistes (partisans du roi de Piémont-Sardaigne, situé à côté), catholiques partisans du pape… Les combats sont furieux et les Autrichiens perdent progressivement du terrain. Le 23 mars, ils sont en fuite. Un gouvernement provisoire est établi. Le roi du Piémont-Sardaigne (nord-ouest de la péninsule), Charles-Albert de Savoie, déclare alors la guerre à l’Empire d’Autriche pour profiter de l’affaiblissement de celui-ci et pour annexer la Lombardie (au nord). Va-t-il réussir ? Nous l’allons voir un peu plus loin.
A Paris, pendant ce temps, les mairies sont débordées par l'afflux des chômeurs qui viennent s’inscrire : 6 000 le 15 mars et 117 000 le 30 avril. Le salaire de base journalier est fixé à 2 francs / jour quand la livre de pain (500 grammes) coûte 35 centimes. On crée des bons de pain, de viande et de bouillon, la prise en charge de frais d'hospitalisation en cas d'accident et une indemnité-maladie, une médecine du travail… Comme tout cela coûte cher, l’indemnité-chômage a été rapidement réduite à 1 franc dès le 17 mars et il n’y a pas de travail le dimanche : donc pas de paie.
Le premier problème est que le travail fourni n'est pas obligatoirement en lien avec la qualification du chômeur (quand il y en a une, car on recense en effet 216 professions différentes pour 115 000 individus !) On emploie donc tout le monde pêle-mêle dans le nivellement de la Place de l'Europe (près de la gare Saint-Lazare) et dans des travaux divers (ligne ferroviaire de Sceaux à Orsay, à Clamart, entre Paris et Versailles, sur le site de la future gare Montparnasse qui ne porte pas ce nom à l’époque).
Le deuxième problème est que, faute d’une politique de grands travaux (qui, évidemment, ne s’improvise pas) le travail susceptible d’être fourni aux demandeurs n’est pas suffisant : on embauche journellement ¼ des effectifs) et une indemnité de 1,50 franc / jour est versée aux inactifs (la première indemnité-chômage).
En France, la révolution de février avait été l’œuvre des classes ouvrières de la capitale mais l’instauration du suffrage universel masculin va redonner, du fait de la démographie, le pouvoir politique à la province. Or, dans les campagnes, l’état d’esprit y est bien plus conservateur et les pressions sur les électeurs y sont plus fortes (absence d’isoloir et de bulletin, annonce du vote par oral)…
Les élections du 23 avril à l'Assemblée constituante (84 % de participation !) sont ainsi une lourde déception pour les milieux républicains les plus radicaux (socialistes de toutes tendances). Avec 500 sièges, les républicains « modérés » (bourgeois rentiers, propriétaires, commerçants) sont majoritaires face à seulement 150 socialistes et même 250 monarchistes.
Le 27 avril, la république abolit l’esclavage dans les colonies, couronnant le travail de Victor Schoelcher engagé en ce domaine depuis 1834 (il a été nommé sous-secrétaire d’état aux colonies le 4 mars précédent).
Pour la nouvelle majorité, les Ateliers nationaux et les indemnités-chômage sont une aberration économique autant qu’une menace politique. Victor Hugo écrit : « En quatre mois de fainéantise, on a fait du brave ouvrier un flâneur hostile auquel la civilisation est suspecte. L’oisiveté, nourrie de mauvaises lectures : voilà tout le secret du changement. »
Le 20 juin, l'Assemblée vote donc la fermeture des Ateliers : les ouvriers âgés de 18 à 25 ans devront s’enrôler dans l'armée, tous les autres partiront travailler en province. C’est l’explosion de colère et le début de l’insurrection des « journées de juin ».
La répression est confiée au général républicain Cavaignac : elle sera sans merci. Le Paris de 1848 est une ville pré-Haussmannienne à la topographie dont on peut se rendre compte aujourd’hui dans des quartiers comme le Quartier Latin ou le Marais : des rues étroites et insalubres qui s’entrecroisent sans plan urbain prédéfini et qui peuvent être facilement obstruées par n’importe quelle barricade. Il y en aura près de 400 : quasiment toutes enlevées à la baïonnette par les soldats. Sur un plan général, durant quatre jours, plus de 40 000 insurgés affrontent 50 000 lignards rejoints par 100 000 gardes nationaux venus de province.
Voici ci-dessous l’un des deux « daguerréotypes », pris par un dénommé Charles-François Thibault, et que le journal L’illustration va publier le 8 juillet suivant, Le terme daguerréotype provient du nom de son inventeur, l'artiste et décorateur français Louis Daguerre (il a une rue à son nom dans le XIVème arrondissement de Paris) qui invente ce procédé photographique en 1835 et le rend public en 1839. Ce procédé permet de fixer une image, sans négatif, sur une surface métallique recouverte d’argent pur. Il est remarquable qu’il ait été utilisé par un ingénieur nommé Charles-François Thibault pour prendre des clichés depuis le haut de la rue du Faubourg-du-Temple, au n°92 où il logeait (troisième étage) et en direction du sud-ouest.
La rue parait déserte ? Elle est au contraire bourrée de monde mais le long temps de pause nécessaire ne permet pas de fixer le va-et-vient incessant de la foule sur le cliché qui date du 25 juin 1848.
Il s’agit de fait du premier reportage de photojournalisme de l’histoire : on voit que la rue du Faubourg-du-Temple compte 3 barricades.
La première (au premier plan) se situe au croisement de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue Saint-Maur-Popincourt (« Saint-Maur » aujourd’hui) (d’où la référence, erronée, de « barricade de la rue Saint-Maur » que l’on trouve souvent sur le net et sur des sites peu rigoureux).
La deuxième, plus loin, est placée au niveau de la caserne de la Courtille (aujourd’hui disparue et remplacée par un Monoprix…)
La troisième tout au bout (à l’arrière-plan), est située au niveau de la rue de la Fontaine-au-Roi, aux abords du quai de Jemmapes et du canal Saint-Martin.
L’avant-veille, le 23 juin 1848, cette barricade du quai de Jemmapes, défendue par 1 900 insurgés sous les ordres du capitaine Lécuyer (probablement un garde national), a essuyé l’assaut des soldats du général Lamoricière qui ont laissé 200 hommes de troupe sur le carreau. Celui-ci, ancien lieutenant de zouaves d’Algérie habitué aux actions de contre-guérilla, lancera l’offensive dans la nuit du 25 au 26 juin, à 3 heures du matin : il canonne la barricade puis lance l’assaut à la baïonnette. Une fois prise, la barricade est démantelée et la rue est déblayée. La deuxième barricade puis la troisième barricade subissent le même sort en moins d’une heure. A 4 heures du matin, la voie est libre pour laisser passer les troupes à pied et à cheval qui, à 7 heures, remonte la rue du Faubourg-du-Temple jusqu’au quartier de Belleville, qu’elles occupent.
Il existe en fait trois clichés dont deux sont conservés au Musée d’Orsay (acquis vers les années 2000 chez Sotheby’s pour GBP 200 000) et le troisième (pris le 26 juin 1848) dans les collections du Musée Carnavalet.
Les combats urbains durent jusqu'au 28 juin et se soldent par la mort de plus de 3 000 émeutiers (dont 1 500 fusillés) et de 1 500 soldats. 10 000 arrestations ont lieu et les prisonniers sont détenus dans des conditions affreuses dont l’inhumanité est décrite par Flaubert dans L’éducation sentimentale (1869).
La vie reprend rapidement son cours : la guerre civile n’a pas lieu et les habitants du quartier ne se mobilisent pas contre le pouvoir. Les choses ont changé, en effet. Les barricades de 1830 étaient celles d’un peuple en lutte en faveur d’un idéal républicain face à un pouvoir dénué de légitimité démocratique. Mais en 1848, le suffrage universel a été proclamé, la liberté de la presse et le droit de réunion ont été reconnus. Si des barricades ont été à nouveau érigées, c’est que les insurgés ne sont plus les mêmes : ce sont les plus radicaux, ceux qui souhaitent l’avènement d’une république qui n’est pas celle à laquelle aspirent les « classes » moyennes et bourgeoises.
Ainsi que l’écrit l’historien Michel Winock dans L’Histoire n°444 de février 2018 : « Les journées de juin sont le tournant fatal de la révolution de 1848. Le « peuple », idéalisé en février, n’est pas unanime. Il y a un peuple électoral, d’origine majoritairement paysanne, et un peuple prolétarien [urbain, ndlr] qui s’insurge contre les décisions d’un gouvernement issu du suffrage universel. » L’extrême-gauche marxiste-léniniste européenne, depuis la révolution des Soviets qui aura lieu en 1917 en Russie jusqu’à ses prolongements actuels dans le paysage politique français (en passant par les groupes insurrectionnels de mai 1968, les Brigades Rouges italiennes des années 1970 et la Fraction Armée Rouge allemande du début des années 1980) va bien le comprendre : la révolution « prolétarienne » ne peut pas se faire par la voie des élections démocratiques mais par une minorité d’activistes décidés à s’affranchir de toute représentativité : « Elections = piège à cons ! » écrira Jean-Paul Sartre.
Le 4 novembre, la constitution de la IIème république est votée par l’Assemblée nationale et proclamée officiellement le 19 suivant. C’est du modèle américain, avec un équilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, que les constituants français essaient de s’inspirer avec l’élection d’un « président de la République » au suffrage universel masculin direct : décidément, que d’innovations ! Alexis de Tocqueville avance, dans ses Souvenirs, l'idée que « nous avions conservé l'esprit de la monarchie, en en perdant le goût. » Le scrutin peut être à 1 tour (si un candidat a la majorité absolue) ou à 2 tours (c’est alors l’Assemblée nationale qui départagera les candidats, à bulletins secrets : qui savait cela ?)
A noter : l'article 5 de son préambule dispose que la République « respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne ; n'entreprend aucune guerre dans des vues de conquête, et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ». Nous allons voir plus loin si et comment ce principe sera respecté (ou pas…)
L’élection a lieu le 10 décembre avec 9 000 000 d’électeurs. 7 275 000 votants départagent cinq candidats :
- François-Vincent Raspail, 54 ans, est un chimiste qui a milité longtemps contre la monarchie de Juillet et a fait de la prison pour cela. Il y est d’ailleurs encore car la IIème l’y a envoyé ! Cela n’enthousiasme pas les foules : 37 000 voix pour lui soit un score de 0,5 %.
- Alexandre Ledru-Rollin, 41 ans, est l’homme politique qui a mené la « campagne des banquets » contre le gouvernement de Louis-Philippe. C’est un républicain progressiste expérimenté qui a milité pour le suffrage universel et qui est devenu ministre de l’Intérieur du gouvernement provisoire : seulement 370 000 voix et 5 %, voilà pour lui…
- Alphonse de Lamartine, 58 ans, est un personnage populaire et en vue. Figure du romantisme, romancier, historien, dramaturge, poète (Ô temps, suspends ton vol…) et intellectuel de son époque, c’est lui qui a proclamé la IIème république sur les marches de l’hôtel de ville de Paris. Il a été chef du gouvernement provisoire, ministre des Affaires étrangères et il a participé aux travaux pour rédiger la nouvelle constitution. Ces brillants états de service n’impressionnent que 18 000 électeurs (seulement 0,2 % des suffrages) : ça lui apprendra à être un homme fin, cultivé, expérimenté et à vouloir travailler pour l’avenir du pays…
- Eugène Cavaignac, 46 ans, fils d’un député révolutionnaire de la Convention, est un militaire qui s’est illustré dans la conquête de l’Algérie (1830 – 1847) et qui vient de consolider la IIème république en écrasant la révolte des ouvriers qu’il a fusillé à tour de bras. Il est le candidat des classes « modérées » et des propriétaires qui craignent les « rouges » : il fait un score de 20 % (1 450 000 voix).
- Et enfin Louis Napoléon Bonaparte, 40 ans, neveu de Napoléon 1er et jusque-là exilé en Angleterre. Il s’était illustré par deux tentatives de coup d’état minables, à Strasbourg en 1836 et à Boulogne en 1840, qui lui avaient valu de la prison mais, surtout, l’image d’un conspirateur d’opérette. Il a rédigé un livre démagogique intitulé L’extinction du paupérisme. Il promet de consolider (comme son oncle avec les acquis de la Révolution) les décisions prises par la nouvelle république. Il séduit les nostalgiques de l’Empire et il rassure la bourgeoisie dont les chefs le tiennent pourtant en piètre estime, tel Adolphe Thiers qui dit de lui : « C’est un crétin, que l’on mènera » (= manœuvrera). Il fait finalement le plus gros score, et cela même chez les ouvriers de Paris (58 %) et il écrase la concurrence : 5 400 000 voix et 74 % ! « Le nom a suffi », dira-t-on…
Voilà pour la France où la situation se stabilise (enfin) à partir de début 1849. Allons donc voir ce qui se passe chez nos voisins transalpins où règne une bien plus grande confusion, ce que l’on va comprendre à l’aide d’une rapide et synthétique rétrospective historique.
La péninsule italienne, en 1848, demeure ce que le diplomate autrichien Metternich désignait en 1815 comme une « expression géographique » : un ensemble géographique avec une certaine unité culturelle mais qui est dépourvu d’unité politique (et même d’unité linguistique : en 1870, après l’unification on découvrira que seulement 2 % des « Italiens » parlent… italien !)
Reprenons en détail la description sommaire que nous en avons faite plus haut, en allant du nord vers le sud.
Au nord-ouest, le Royaume du Piémont-Sardaigne englobe la Savoie (actuelles Savoie et Haute-Savoie françaises) et le comté de Nice.
- Le nord du pays (la Lombardie avec sa capitale régionale Milan, le Trentin et la Vénétie) fait partie de l’Empire d’Autriche.
- Le Grand-Duché de Toscane est indépendant, comme les sont les duchés de Parme et de Modène.
- Les Etats pontificaux (dirigés par le pape) coupent en deux la péninsule. C’est originellement le roi carolingien Pépin le Bref, père de Charlemagne, qui a donné son état au pape de l’époque en repoussant les Lombards (= les Autrichiens de l’époque !) et en lui garantissant la protection du royaume franc.
- Ils recouvrent les territoires de l'Émilie en partie (provinces de Bologne et de Ferrare), la Romagne, les Marches, l'Ombrie et une partie de l'actuel Latium. Ils sont administrativement subdivisés entre « légations » et « délégations » (n’entrons pas trop dans les détails). Ils comptent un total de 2 900 000 habitants. La ville de Rome elle-même a une population modeste : environ 180 000 habitants (Naples en a le double, Paris approche le million et Londres avoisine les 3 millions) mais plus de 6 000 ecclésiastiques (soit un pour 30 habitants !)
- Dans les Etats pontificaux, ce sont de grandes familles qui possèdent l4essentiel des terres qui n'appartiennent pas à l'Église. 80 % de la population est évidemment rurale et la mortalité infantile (décès avant l’âge de 1 an) atteint 25 % des naissances. L’espérance de vie est de l’ordre de 30 ans.
- Au sud, les Abruzzes, les Pouilles, la Calabre et la Sicile forment le Royaume des Deux-Siciles (dirigé par des Bourbons, de la famille des ci-devant rois de France).
Tous ces entités politiques autonomes ont des gouvernements, lèvent des impôts, entretiennent une armée, se combattent à l’occasion et n’ont aucune envie de fusionner au sein d’un projet unificateur qui engloutirait des élites séculaires au profit d’on ne sait quel nouveau régime politique de démocrates. Ils se méfient des idées unificatrices et progressistes qui sont à l’œuvre dans la péninsule italienne depuis le XVIIIème siècle.
Entre 1796 et 1798, les 50 000 soldats de l’Armée [française] d’Italie, avec à leur tête le jeune (27 ans) général Bonaparte, avaient remporté plus d’une dizaine de victoires (Montenotte, Lodi, Castiglione, Arcole, etc…). contreles armées autrichiennes et sardes. Elles avaient alors proclamé d’éphémères républiques (la république ligurienne, la république cispadane à Modène et la république transpadane à Milan). Bonaparte avait même fait prisonnier le pape Pie VI et avait intégré la ville d’Avignon dans le territoire français. Par tout cela, la république française avait montré que les dynasties régnantes d’Italie n’étaient ni invincibles ni nécessairement éternelles. Evidemment, les choses n’avaient pas été si roses puisque la « république italienne » proclamée en 1802 au nord-est du pays n’avait été, ni plus ni moins, qu’une colonie française dépendante de l’empire napoléonien, bientôt transformée en un « royaume » (1805) gouverné par le propre beau-fils de Napoléon 1er…
Image d'Epinal montrant le général Bonapart franchissant le pont d'Arcole à la tête de ses soldats le 17 novembre 1796
La chute de l’Empire napoléonien (1815) avait certes conduit au rétablissement des anciennes familles dynastiques mais le mouvement et les idées de changement, eux, avaient continué à prospérer.
Pour autant, sous l’influence de mouvements intellectuels (comme le romantisme et le libéralisme) et de sociétés secrètes comme les carbonari (sorte de francs-maçons mais avec la charbonnerie pour emblème), l’agitation (souvent violente et terroriste, avec des assassinats spectaculaires et ciblés) en faveur du risorgimento (la résurgence italienne) n’avait pas cessé. On en trouve écho dans le merveilleux livre de Jean Giono Le hussard sur le toit (et son adaptation, fort fidèle au cinéma par le regretté Jean-Paul Rappeneau) qui nous offre un film d’un souffle romanesque rare.
Quelle avait été l’attitude de la France, dans tout cela ?
Pour Louis-Philippe, issu d’une branche de la famille royale de France, il n’avait évidemment pas été question de soutenir le renversement d’aristocraties séculaires dont certaines (les Bourbons des Deux-Siciles) étaient même parentes avec les anciennes familles régnantes de France. On avait beau être le fils d’un régicide, il y avait tout de même des limites au renversement de l’ordre établi…
Ses opposants n’étaient pas de cet avis. Ainsi Louis-Napoléon Bonaparte (futur président de la IIème république française en 1848), fervent soutien de la cause de la souveraineté des peuples, s’était-il lui-même rendu en Italie pour comploter avec les révolutionnaires italiens : il avait été expulsé de Rome en 1830 !
La France de Louis-Philippe avait adopté une position purement pragmatique : si elle avait envoyé des troupes dans le nord de l’Italie dès 1830, c’était essentiellement pour dissuader une éventuelle invasion militaire autrichienne. Mais pas trop. Ainsi, quand, le 26 février 1831, une assemblée de délégués des régions révoltées de Modène, de Parme et des Etats pontificaux avait déchu le pape de son statut de souverain territorial et proclamé les « Provinces Unies d'Italie », le gouvernement français avait laissé les Autrichiens mater la révolte. Entre deux maux, révolutionnaire italien ou aristocratique autrichien, Louis-Philippe et son Premier ministre Casimir Perrier avaient choisi le moindre…
En 1831, le patriote révolutionnaire Giuseppe Mazzini (que nous avons vu ci-dessus) s’était donc exilé en France. A Marseille, en août de la même année, il avait fondé le mouvement Giovine Italia (Jeune Italie), qui se donnait pour but d'aboutir à l'unification italienne par des voies politiques plutôt que par des actions armées terroristes telles que celles des carbonari, lesquels pratiquaient surtout l’assassinat ciblé à coups de pistolets et de machines infernales. Il n’avait pas été inquiété par le pouvoir royal.
Mazzini propose, en 1831, un nouveau drapeau pour l'Italie unifiée : les mêmes couleurs qu'aujourd'hui mais... horizontales !
Mais attention : il ne fallait pas que cette royale tolérance fût prise pour une bienveillance excessive à l’égard des révolutionnaires. Ainsi quand, en février 1832 à Ancône (une ville des Marches, au nord des Etats pontificaux et en bordure de la mer Adriatique), une révolte était survenue et bien qu’elle ait brutalement été écrasée par l’armée pontificale, la France de Louis-Philippe y avait déployé des soldats : non pas tant pour défendre l’autorité du pape que pour prévenir toute potentielle intervention autrichienne. Signe de l’inquiétude de la France vis-à-vis de l’impérialisme autrichien, les troupes françaises resteraient là jusqu’en 1838.
En 1847, des troubles étant observés, toujours dans les Etats pontificaux mais cette fois-ci à Rome. Le ministre Guizot indiqua au pape Pie X que « la France, fidèle à la politique séculaire, soutiendrait l’indépendance et la dignité du Saint-Siège. Il rassembla, à Marseille, une brigade prête à être embarquée pour l’Italie.
En 1848, on l’a vue, l’Italie était une cocotte-minute agitée de bouillonnements sporadiques et imprévisibles. Quel événement allait en en déclencher l’explosion ? Ce serait l’exemple français de la révolution du mois de février 1848.
Les événements parisiens de 1848 encouragent des révoltes qui éclatent dans toute la péninsule et l’Italie est à feu et à sang. Les dynasties régnantes historiques vacillent : c’est la période dite de la « Première guerre d’indépendance » :
- Janvier 1848 : révoltes à Milan (Royaume du Piémont-Sardaigne) puis à Palerme et Naples (Royaume des Deux-Siciles) où le roi Ferdinand II lâche du lest en proclamation une constitution.
- Février : révolte dans le Piémont et en Toscane, où les insurgés réclament également une constitution.
- Mars : le roi Charles-Albert du Piémont-Sardaigne proclame une constitution pour la Sardaigne (le Statuto) le 4 mars et le pape fait de même dans les états pontificaux (le 14 mars). Venise se révolte contre les Autrichiens et proclame la République de Saint-Marc le 22 mars, forçant les troupes croates de l’empire d’Autriche.
Pour essayer de clarifier la situation, on peut dire que :
- Les carbonari jouent un rôle important en matière militaire (Palerme, Messine)
- Le mouvement Giovine Italia (dirigé par Giuseppe Mazzini et un aventurier niçois du nom de Giuseppe Garibaldi) y prend une part importante en essayant de structurer politiquement les insurrections et que
- Le Royaume du Piémont-Sardaigne du roi Charles-Albert tente, de son côté, de profiter de la situation et de ne pas être emporté par la crise. En effet, pour Gilles Pécout (Collections de L’Histoire n°50, « L’Italie, 150 ans d’une nation – 2011 », aucun des états ne dispose d’un poids militaire politique face aux menées expansionnistes autrichiennes, seul le Piémont-Sardaigne est « un état vraiment indépendant et puissant ».
A la suite des « cinq jours de Milan » du 18 au 22 mars 1848 (une insurrection contre les autorités de l’Empire d’Autriche dont nous avons déjà parlé plus haut), Charles-Albert essaie de tirer son épingle du jeu politique compliqué. Il déclare la guerre au royaume d’Autriche avec ses 30 000 hommes afin de renforcer son leadership qui est contesté par les révolutionnaires Mazzini et Garibaldi (du mouvement Giovine Italia), revenus en Italie.
Pour cette guerre, il obtient dans un premier temps le soutien militaire des autres dynasties italiennes ainsi que celui du pape Pie IX (qui, bien que défavorable alors que ses ministres le poussent au contraire à la guerre, finit par envoyer, avec réticence, 7 500 hommes). Avec un renfort de 31 000 soldats au total, les troupes piémontaises remportent quelques succès militaires qui ne sont cependant pas décisifs.
La situation est assez chaotique : Ferdinand II des Deux-Siciles, qui avait dans un premier temps accordé une constitution, change d’avis et écrase une révolte à Naples dans le sang (15 mai).
Les Autrichiens lancent alors une offensive sur les Etats pontificaux. Cela provoque la protestation énergique de Pie IX qui parle d'une « invasion autrichienne » et déclare « que [cette] conduite […] est jugée par sa Sainteté comme hostile au Saint-Siège et à Notre Seigneur ». Son ministre de l'Intérieur félicite d’ailleurs la population de Bologne qui s’est soulevée contre l'« arrogance de l'insolence étrangère » et a opéré une « héroïque défense », tandis qu’il fustige un « attentat contre les États pontificaux ».
Le 22 mai, le pape Pie IX, inquiet d’un conflit avec une grande nation catholique (qui l’avait par ailleurs aidé, 17 ans auparavant en 1831, à mater des insurrections dans les Etats pontificaux), change finalement d’avis et tourne soutane : il retire et rappelle ses troupes (dont certaines, d’ailleurs, désobéissent et continuent le combat contre l’envahisseur autrichien !)
Ferdinand II des Deux-Siciles lui emboîte le pas (il est lui-même aux prises avec une importante insurrection en Sicile) : il sort du conflit contre l’Autriche.
Seuls des volontaires toscans restent aux côtés des Piémontais : c’est d’autant plus insuffisant que le roi Charles-Albert… refuse l’aide des volontaires lombards et des milices de Garibaldi !
Un véritable imbroglio, à l’italienne. Et cela ne va pas s’arranger.
A Rome et dans tous les États pontificaux, la décision du pape suscite une opposition de la population et des révoltes au point que des soldats du pape s’installent au Château Saint-Ange pour le protéger. Ses anciens « alliés » sardes protestent et des ministres de son gouvernement démissionnent même.
Pendant ce temps, organisée et méthodique, la contre-offensive autrichienne progresse. Le 9 août 1848, le Piémont-Sardaigne est contraint de signer un armistice à Custoza où il… perd même des territoires ! Charles-Albert a raté son coup : il a mené huit mois de guerre pour rien et cela a même, au contraire, renforcé l’impérialisme autrichien.
Bataille de Custoza à l'issue de laquelle le Piémont-Sardaigne, lâché par ses alliés, va devoir signer un armistice avec les Autrichiens
La situation, globalement, ne se calme toutefois pas (je vous en épargne le détail).
En septembre, Ferdinand II des Deux-Siciles reprend le contrôle de la situation dans le sud de la péninsule. A l’issue de bombardements massifs, notamment à Messine, il écrase totalement l’insurrection.
En octobre, Florence se révolte et le grand-duc Léopold II doit fuir dans le sud de la péninsule. Le grand-duché, c’est fini et la démocratie est instaurée le 27 octobre : un précédent inédit qui va conférer à la ville un prestige particulier dans l’histoire du pays.
Le 15 novembre 1848 à Rome, le premier ministre du pape (Pellegrino Rossi) est assassiné. Cet italien naturalisé genevois puis français avait eu des idées neuves : l’abolition des privilèges, la suppression des exemptions fiscales, la séparation des pouvoirs ecclésiastique et civil… Ses propositions étaient trop progressistes pour la curie, trop égalitaires pour les conservateurs et, à l’inverse, insuffisantes pour les patriotes révolutionnaires. Trop audacieux ou pas assez, Rossi reçoit finalement un coup de poignard dans la gorge donné par un groupe d’anciens volontaires des Etats pontificaux en Vénétie (des anti-autrichiens, donc) sur les marches de l’Assemblée. Le lendemain, une émeute bloque le pape dans le palais du Quirinal ! Rome s’embrase.
Le 24 novembre 1848, après dix jours de confusion, Pie IX prend la fuite en direction, lui aussi, du sud de la péninsule, chez Ferdinand II (un souverain à poigne qui a su garder son trône sans s’en laisser compter par les insurgés et les démocrates de tout poil, non mais). Un triumvirat prend le pouvoir, qui comprend le fameux Mazzini que nous connaissons bien.
Le 17 décembre, le pape conteste officiellement l'« usurpation des pouvoirs souverains » et déclare « sacrilège » la formation du nouveau gouvernement. Le 20 décembre, nullement impressionné, celui-ci annonce la convocation d'une assemblée constituante, dissout les Chambres existantes et convoque 250 000 électeurs pour les 21 et 22 janvier 1849. Les « États pontificaux » deviennent « l'État romain » (Stato romano).
Si la réunification de l’Italie n’a guère progressé, la démocratie a donc commencé à s’installer (Florence, Rome). Cela va-t-il durer ?
La nouvelle année 1849 s’ouvre sous des auspices tendus : dès le 1er janvier, le pape Pie IX menace d'excommunication tous ceux qui participeraient aux élections et demande de l’aide aux grandes puissances catholiques « contre la faction de misérables qui exercent leur tyrannie sur la ville éternelle ». Le 22 janvier, pour la première fois de l'histoire italienne, une assemblée constituante est élue au suffrage universel direct. (Giuseppe Garibaldi et Giuseppe Mazzini sont parmi les élus).
Le 9 février, l’assemblée constituante vote la déchéance du pape et proclame la République romaine. « Vingt ans d'exil me sont largement payés » reconnait Mazzini.
Le 16 février, Pie IX sollicite de nouveau l’intervention armée de l’Autriche (contre laquelle il avait pourtant envoyer des troupes moins d’un an auparavant), du Royaume des Deux-Siciles de Ferdinand II (où il s’est réfugié), de l’Espagne et de la France. A ce stade, pourtant, personne ne bouge pour défendre le pape. L’Autriche se prépare d’abord à affronter l’armée Piémontaise, qu’elle va battre à Novare (23 mars). Elle alors est prête pour une potentielle intervention à Rome et dans les Etats pontificaux. Ailleurs, soulèvements, combats divers et confusion se poursuivent dans la péninsule : nous ne les détaillerons pas afin de nous limiter à notre sujet : Rome.
A Paris, la situation romaine inquiète et cela au titre :
- De la politique extérieure : l’Autriche pourrait intervenir et gagner des territoires, accroissant son influence auprès du pape donc au détriment de la France…
- De la politique intérieure française : pour être élu, le président de la République a notamment reçu l’appui de l’électorat conservateur et catholique qui attend de lui un geste fort en faveur du Saint-Siège (certes, Louis-Napoléon Bonaparte a aussi reçu le soutien de la majorité des ouvriers mais, cela, il s’en soucie moins…) La France est également créancière du Saint-Siège auquel elle a prêté de l’argent : si les révolutionnaires prenaient le pouvoir, ils pourraient refuser d’honorer les dettes du pape.
La France de Louis-Napoléon Bonaparte doit donc intervenir en Italie. Cela place d’ailleurs ce dernier dans une situation paradoxale : il est de longue date un fervent partisan de « l’idée nationale » et il a toujours soutenu les patriotes italiens (rappelons-nous : il a même pour cela été expulsé de Rome en 1830) ! Il va pourtant choisir (au moins à court terme) l’option de la real politik. La France a-t-elle intérêt à la victoire, dès maintenant et dans ces conditions, des républicains romains et à l’effondrement des Etats pontificaux ?
Sur le plan pratique : la réponse est clairement : NON. Au diable, les belles idées libérales sur la souveraineté des peuples et les principes de la république.
Le 1er avril 1849 une commission de l’Assemblée nationale française étudie les crédits nécessaires à l’envoi en Italie (par la mer) d’un corps expéditionnaire de 3 000 hommes. Victor Hugo, député, la dénonce et il s'oppose au despotisme clérical, défendant le principe de la souveraineté italienne, sans succès. Lee 15 avril, le corps expéditionnaire est placé sous le commandement du général Oudinot (fils d’un général de la Grande Armée) qui, l’année précédente, commandait déjà l’armée « d’observation des Alpes » et, donc, connait assez bien la question italienne). Scrupuleux, Oudinot adresse immédiatement à ses troupes un « ordre du jour » faisant « appel à leur patriotisme et à leur discipline » et leur recommandant de « respecter les personnes et les biens et de payer immédiatement en argent toutes les dépenses ». On n’est jamais trop prudent, avec la troupe… Le 22 avril, à Marseille et Toulon, la troupe embarque sur des navires pour rallier le port de Civitavecchia (50 kms à l’ouest de Rome).
L’objectif est d’assurer la protection du pape mais sans prendre aucune part aux différends politiques : cela parait assez difficile puisque, précisément, un nouveau gouvernement a fait fuir le souverain pontife qui n’est plus à Rome du tout (il s’est réfugié dans le sud de la péninsule) ! Alors qu’est-ce que les Français vont faire là-bas, au juste ? Personne n’est sûr de le comprendre. A leur arrivées, les soldats sont donc accueillis avec un enthousiasme très modéré par des populations locales méfiantes. L’ordre d’Oudinot est simple dans son contenu mais très difficile à mettre en œuvre : il doit empêcher les Autrichiens (dont les troupes progressent partout en Italie) d’entrer à Rome pour rétablir le pape sur son trône sous leur contrôle.
Les Français assurent donc au triumvirat qui gouverne à Rome que « le gouvernement de la République française vient en ami », qu’il ne « ne veut imposer aucune forme de gouvernement » et qu’il veut « favoriser une réconciliation entre Pie IX et les Romains ». Vaste et curieux programme à mettre en œuvre avec seulement environ 5 000 hommes qui ont débarqué sur la côte sans jamais y avoir été invités par qui que ce soit…
Mazzini n’est pas convaincu par les intentions pacifiques d’Oudinot et a fait renforcer les troupes régulières qui défendent Rome par les volontaires de la légion de Garibaldi. Il a raison car, le 27 avril, Oudinot fait, avec un aplomb incontestable, une déclaration à la fois grandiloquente et baroque à ses soldats : « Soldats ! Acceptons le défi : marchons sur Rome ! Nous ne trouverons pour ennemis ni les populations, ni les troupes romaines : les unes et les autres nous considèrent comme des libérateurs ! ... Nous avons à combattre des réfugiés de toutes les nations qui oppriment ce pays après avoir compromis, dans le leur, la cause de la liberté. »
Et si vous n’avez rien compris, résumons : baïonnette au canon !
Le 30 avril 1849, 5 000 Français tentent donc d’entrer dans Rome intra-muros par la Porte Cavalleggeri (sud). Ils ne sont point accueillis en libérateurs du tout et, au contraire, sont vigoureusement repoussés par 10 000 soldats romains. Ils sont même attaqués sur leurs arrières par les 2 500 soldats de Garibaldi, sortis discrètement de Rome et qui les ont pris à revers ! Au terme d’une journée de combats, les Français se replient piteusement et laissent sur le carreau entre 300 et 500 morts (chiffre non clairement établi) et de l’ordre de 300 prisonniers ! Une offensive mal menée avec des objectifs peu clairs fondés sur des justifications fumeuses : il n’y a pas à s’étonner du résultat finalement catastrophique…
Le 7 mai, cependant soucieux d’éviter l’escalade, les Romains, dans leur victorieuse mansuétude, libèrent les prisonniers français et font une proclamation d’apaisement à ceux qu’ils disent ne pas considérer comme des ennemis.
Dans son rapport à sa hiérarchie, le général Oudinot minimise la déroute française et qualifie l’affaire de simple « reconnaissance ». Louis-Napoléon Bonaparte, très officiellement, s’indigne que les Romains n’accueillent pas à bras ouverts les Français qui vont « accomplir chez eux une mission bienveillante et désintéressée ». C’est vrai, quoi : la France envahit l’Italie pour libérer les Italiens et la seule chose que font ceux-ci, c’est accueillir les Français à coups de fusil avec la plus parfaite ingratitude ?
En réalité, le président de la République a parfaitement compris le revers subi par les troupes françaises dans cette expédition mal fagotée. Il lui faut obligatoirement laver l’affront. Et puis reculer donnerait à l’Autriche le signal que la France se désintéresse de ce qui se passe en Italie alors qu’elle y est, jusqu’à présent, toujours intervenue. La France s’est engagée dans une expédition sans doute hasardeuse mais elle doit aller jusqu’au bout. De toute façon, les élections législatives de mai 1849 donnent une nette majorité aux députés « conservateurs et modérés » donc, l’affaire est réglée.
L’opposition, de son côté, proteste : si elle a voté les crédits pour financer le corps expéditionnaire qui devait entrer dans Rome, c’était pour empêcher que les Autrichiens ne renversent le nouveau gouvernement d’une république sœur, pas pour, au bout du compte, restaurer l’autorité du pape !
Dans la péninsule, une course de vitesse s’est engagée entre des armées qui entendent chacune abattre la république romaine pour consolider leurs propres intérêts :
- Le royaume des Deux-Siciles tente de percer vers le nord, sans succès car il est repoussé par les troupes de Garibaldi.
- L’Autriche progresse vers le sud et prend Bologne le 25 juin (en actuelle Emilie-Romagne, c’est la légation la plus au nord-ouest des Etats pontificaux).
- Il y a même les Espagnols qui débarquent et qui vont s’installer dans le centre, dans la légation de Pérouse (actuelle Ombrie) !
Les Français, de leur côté, renforcent donc leur dispositif militaire à Civitavecchia (arrivée de 24 000 hommes supplémentaires et de 75 canons et de chevaux qui portent le nombre total ce ceux-ci à 4 000) tout en faisant semblant, auprès du triumvirat de Rome, de chercher une issue diplomatique pacifique.
Dans la nuit du 2 au 3 juin, les troupes françaises lancent l’attaque de Rome. Il y a cette fois une préparation d’artillerie avant l’assaut des fantassins. Passons sur les détails géographiques, la journée du 3 juin est celle d’âpres combats, parfois au corps à corps. Les Français, mieux équipés et mieux organisés progressent peu à peu face à des combattants romains qui attaquent par petites unités mal entrainées. Les Romains se retrouvent souvent en infériorité numérique et perdent peu à peu du terrain. Echaudés par les combats de barricades dans Paris en 1830 et 1848, les Français choisissent de ne pas conquérir les rues une par une. Leur objectif prioritaire reste la colline du Janicule, sur la rive ouest du Tibre et la porte San Pancrazio située un peu au sud du Janicule.
« Nous ne venons pas vous apporter la guerre. Nous sommes venus pour soutenir l'ordre parmi vous, avec liberté. Les intentions de notre gouvernement ont été mal comprises » dit le général Oudinot dans une proclamation poussive aux Romains, dont la clarté n’est pas la principale caractéristique. A partir du lendemain 13 juin (et sans doute pour mieux se faire comprendre), Oudinot commence à bombarder la ville de Rome. Cela va durer près de dix jours ; sans interruption.
A Paris, ce même jour du 13 juin, Ledru-Rollin (ancien membre du gouvernement provisoire de la IIème république en février 1848 et candidat malheureux à la présidence de la république en décembre suivant) organise une manifestation avec l’opposition démocrate-socialiste sur les boulevards parisiens : elle est dispersée par la troupe et une répression sévère va s’exercer contre les opposants durant les jours suivants.
Le 22 juin, les Français conquièrent la première ligne de défense puis, le 30 juin, passent la seconde ligne de défense (mur d’Aurélien : les frontières historiques de Rome). La bataille s’engage sur le Janicule, au corps à corps. Elle est désespérée pour les Italiens qui se replient.
Le lendemain, 1er juillet 1849, Garibaldi et ses troupes (4 700 soldats) quittent Rome pour continuer le combat ailleurs : « Qui veut continuer la guerre contre les étrangers vienne avec moi… Je ne promets pas de solde, ni de cantonnement. De l'eau et du pain, quand il y en aura. Qui aime la patrie me suive ! ».
Le triumvirat italien ne capitulera pas formellement et l’assemblée attendra d’être dissoute par la force par Oudinot. Elle protestera avec panache dans une déclaration rédigée en français et qui mettra, avec raison, la France en face de ses propres contradictions : « Au nom de Dieu, au nom du peuple des États Romains, qui a élu librement ses Représentants, au nom de l'article V de la Constitution de la République française, l'Assemblée Constituante Romaine proteste devant l'Italie, devant la France, devant le monde civilisé, contre l'invasion violente de sa résidence opérée par les troupes françaises le 4 juillet 1849, à 7 heures après midi. » Quelle allure.
Le 4 juillet 1849, la république romaine est donc mise à bas par la république française. Tout est dit... Tout ?
Pas tout à fait.
Parcourons vingt ans de péripéties italiennes pour nous diriger avec alacrité vers des lendemains qui chantent (et ce n’est pas trop tôt car les événements que nous avons décrits n’ont réellement pas été à la gloire de la France).
L’autorité pontificale est rétablie officiellement le 1er août 1849 mais le souverain pontife, méfiant, ne remet les pieds à Rome que le 12 avril 1850 et après qu’une intense répression se soit abattue sur les républicains italiens (le commandement des troupes françaises refusera de prêter main-forte aux exactions de la police pontificale, il ne faut tout de même pas exagérer). La présence française se limitera à une simple occupation de la Ville Eternelle mais durera jusqu’en… 1870 !
Entre-temps, le président de la République française, Louis-Napoléon Bonaparte a fait un coup d’état (1851) et est devenu l’empereur Napoléon III. Ayant enfin les mains libres, il va mener une politique à la fois sinueuse et discrète de soutien à la cause nationaliste italienne, aidant à l’affaiblissement de l’influence autrichienne sous la condition de sauvegarder (au moins en apparence) la sécurité du pape.
Pour cela, il va longuement négocier avec Camillo Benso, comte de Cavour, un homme politique qui est nommé au gouvernement de Sardaigne (Royaume du Piémont-Sardaigne) en 1850 où il va prendre une influence de plus en plus marquante.
Cavour veut récupérer les territoires italiens (Lombardie, Vénétie) sous contrôle autrichien. Marquant sa bonne volonté, il envoie, en 1855, 21 000 soldats aux côtés des Français (310 000 hommes) et des Anglais (100 000 hommes environ) qui, depuis 1853, conduisent la guerre de Crimée contre l’occupation russe de cette péninsule. Pour cela, le Piémont-Sardaigne contracte même des dettes auprès du Royaume-Uni qui ne seront totalement remboursées qu’en 1902…
Franc-maçon, anticlérical, Cavour organise, de concert avec Napoléon III, une série de provocations contre l'Empire autrichien qui conduisent l’empereur François-Joseph à engager les hostilités contre le Piémont-Sardaigne en 1859. Les Sardes vont être appuyés par les troupes Françaises qui entrent en jeu. Mazzini et Garibaldi (qui s’étaient – une nouvelle fois – exilés) reviennent dans la péninsule et Garibaldi organise un corps de volontaires, les « chasseurs alpins » pour harceler les Autrichiens dans les Préalpes. Ces troupes battent les Autrichiens à Varèse et San Fermo en mai 1859). De leur côté, Français et Piémontais remportent les batailles de Magenta puis de Solférino en juin 1859.
La guerre est courte et, pour les Autrichiens, la défaite est cinglante. Cela donne un élan décisif à l'unité nationale avec les fuites du grand-duc de Toscane, des ducs de Parme et de Modène. Des plébiscites entraînent alors la réunion au royaume de Sardaigne de la Toscane, de la Romagne, de Parme, de Modène et d'une partie de la Lombardie. Des insurrections ont également lieu dans les Etats pontificaux qui, pour le moment, restent sous la protection de la France.
En 1860, pour remercier la France, Cavour lui céde le comté de Nice et la « Savoie » (actuels départements de Savoie et Haute-Savoie). Ces régions sont rattachées à l’empire français après un plébiscite rondement mené (avec, dans certains bureaux de vote, une absence pure et simple de bulletins pour le « non »…) En contrepartie, les Français ne s’opposent pas à la poursuite de la réunification de l’Italie quoiqu’ils demeurent les garants de l’intégrité des Etats pontificaux en restant stationnés dans Rome… Napoléon III a gagné des territoires, affaibli l’Autriche et aidé les nationalistes italiens tout en protégeant le pape : le carton est plein. Au-delà des mythes fondateurs, des idées et des grands principes déclamés, il y a la realpolitik : pas d’action sans intérêt, pas d’aide sans contrepartie.
L'Italie en 1860 : avant récupération de la Lombardie et la Vénétie et le rattachement des Deux-Siciles : les Etats pontificaux sont le dernier verrou à faire sauter
En 1861, le roi du Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II est proclamé roi d’Italie par le parlement réuni à Turin et le régime devient une monarchie constitutionnelle.
En 1866, le conflit entre la Prusse et l’Autriche affaiblit cette dernière (défaite de Sadowa en 1866) qui donne la Vénétie à l’Italie, trop heureuse de récupérer cette région qu’elle convoite, en dépit des défaites militaires qu’elle a subies dans cette guerre-éclair (et qu’il serait fastidieux de détailler).
Le pape et ses états demeurent le dernier verrou à faire sauter pour réaliser l’unité italienne : c’est ce qu’on appelle « la question romaine ». Napoléon III refuse d'évacuer Rome et de laisser le pape se faire spolier de ses états et renverser par les patriotes italiens. Les troupes françaises combattent même Garibaldi à Mentana en 1867 pour cela et repoussent les initiatives du Condottiere.
Mais Napoléon III engage imprudemment, à l’été 1870, une guerre mal préparée contre la Prusse et la situation est rapidement catastrophique pour la France. Napoléon III est fait prisonnier à Sedan le 2 septembre, la république française (la IIIème) est proclamée le 4 septembre et, immédiatement, les troupes françaises quittent Rome. Le grand perdant, dans cette affaire, est le souverain pontife qui, dépouillé de ses possessions et déchu de ses droits temporels, est désormais « prisonnier au château Saint Ange ».
En octobre 1870, les Romains votent leur rattachement à l’Italie (une phrase qui sonne étrangement, de nos jours !) Même si l’Italie se proclame neutre dans le conflit franco-prussien qui se poursuivra jusqu’en janvier 1871, Garibaldi et ses volontaires, avec courage et sans rancune, viennent combattre contre la Prusse aux côtés des Français dans l’Armée des Vosges. C’est notamment grâce à eux que sera remportée la Troisième Bataille de Dijon (21-23 janvier 1871) : un sacrifice largement oublié mais auxquelles les chroniques de la plume et du rouleau rendent aujourd’hui un hommage mérité.
En juin 1871, Rome devient officiellement la capitale du royaume d’Italie. L’unité italienne est faite, elle aura été chèrement payée de patience, de sang, de sueur, de combats, de renoncements, de trahisons, de concessions, d’espoirs et de déceptions. Elle se sera faite tantôt malgré la France et tantôt avec l’aide de celle-ci, dont la politique extérieure évolutive et pas toujours lisible nous aura laissés perplexes. Elle nous permet aujourd’hui d’aller paisiblement faire du tourisme outre-Alpes et de profiter de la dolce vita.
Alors, à nos voisins et amis transalpins : ciao !
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