Chers Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
L’ « inconnu de Rodez » (préfecture de l'Aveyron) n’est pas le titre d’un mauvais roman policier mais pourrait être le titre d'une chronique, incroyable et insolite, où l’amusement va le disputer à la gravité. Alors, reportons-nous donc dans le passé, un 1er février, en 1918…
Il fait froid sur les quais de la gare de Lyon-Brotteaux. En ce début d’année qui verra, on ne le sait pas encore, la fin des hostilités de la première guerre mondiale, des prisonniers ont commencé à être échangés. Des convois de rapatriés sont arrivés d’Allemagne et c’est dans ce contexte que, ce jour-là, on découvre, errant sur les quais, un soldat. Rien de bien étonnant jusqu’ici. Là où cela se complique, c’est que l’homme, hagard, hébété, est incapable de répondre aux questions qu’on lui pose. Son uniforme ne porte plus les insignes de son régiment d’appartenance. Il n’a aucun papier dans les poches. On ne sait pas qui il est. Et lui non plus.
Prostré, il finit par bredouiller quelques mots : on croit comprendre qu’il s’appelle Anthelme Mangin et qu’il habite Vichy, rue Sélastras. Il est conduit à l’asile de Clermont-Ferrand. Mais il n’y a pas d’Anthelme Mangin à Clermont-Ferrand pas plus que de rue Sélastras ! On l’interroge, il donne alors le nom d’Adrien Mongin, né à Chartres. Fausse piste là encore. On le garde de côté.

L’armistice du 11 novembre 1918 arrive et la démobilisation avec. Nombreux sont, à cette date, les soldats amnésiques, choqués par les combats et les épreuves.
Mais leur identification est rendue possible grâce à leurs papiers militaires et aux témoignages de leurs camarades qui attestent de leur identité. Ils retrouvent leurs familles.
A côté de ces amnésiques vivants, il y a ceux qui seront « portés disparus » : 300 000 soldats tombés au « champ d’honneur » : des corps non identifiables, rendus méconnaissables et qui seront enterrés dans des cimetières militaires. Mais il y a aussi ceux qui ont disparu sans laisser de traces, soldats désintégrés purement et simplement par les obus, cadavres rongés par les rats ou enterrés sans sépulture par l’ennemi ou bien encore définitivement engloutis par la boue du no man’s land qui sépare les lignes, dans la terre qu’ils avaient pour mission de défendre…
C’est pour les familles de ceux-là que l’épreuve est la plus dure : sans corps, sans cadavre, elles sont depuis longtemps sans nouvelle. Chaque convoi de soldats revenant du front ou des camps de prisonniers ranime donc l’espoir de retrouver le proche. Un espoir vite éteint. Pour ces familles, aucun deuil n’est possible, l’âme ne peut jamais s’empêcher d’espérer et s’accroche au moindre signe pour continuer à lutter. Les familles écrivent sans relâche aux autorités militaires, la rumeur publique imaginant l’existence de camps de prisonniers secrets non divulgués à la Croix-Rouge que la réalité démentira.
L’absence d’un frère, d’un mari que l’on attend désespérément constitue une souffrance indicible et les témoignages sont poignants de parents qui en viennent à espérer l’annonce officielle de la mort de leur enfant pour, enfin, échapper aux tourments.
Rien d’étonnant alors que, en dépit de l’exposition, le 11 novembre 1920, sous l’Arc de Triomphe de Paris d’un soldat inconnu (choisi parmi 8 cercueils anonymes déposés dans la citadelle de Verdun) la douleur des familles se soit réveillée (l'inhumation définitive aura lieu 17 jours après, merci de cette précision à la lectrice présente dans les commentaires).
Car près d’un an auparavant, en effet, le 10 janvier 1920, le « Petit Parisien » a publié six photos à sa « une » : six photos de soldats amnésiques et inconnus et, parmi celles-ci, celle de « Anthelme Mangin ». C’est une idée du directeur de l’asile de Clermont-Ferrand qui croit avoir trouvé un moyen simple et efficace pour résoudre l’énigme de l’identité de son pensionnaire.
Grave erreur : cette initiative va encore davantage compliquer la situation et déchaîner les passions !
Les familles croyant l’identifier affluent en effet à l’asile de Clermont-Ferrand. Une seule, toutefois, le reconnaît catégoriquement. Madame et mademoiselle Mazenc, originaires de Rodez (Aveyron, ville célèbre pour sa cathédrale de pierre rouge, magnifique) l’affirment : il s’agit de leur fils et frère, Albert Mazenc, disparu sans laisser de traces au cours des combats de Tahure (1915). « Mangin – Mazenc » est alors transféré à Rodez. Le préfet d’Aveyron confronte l’amnésique à ses anciens amis et employeurs.
Mais aucun ne le reconnaît. On vérifie les fiches anthropométriques de l’autorité militaire : la taille des deux individus ne correspond pas et l’écart est de 10 centimètres ! L’affaire va en rester là un an.
Mais en 1921, on se penche sur la question des pensions de guerre. Celles-ci sont nominatives : les soldats amnésiques et sans identité vont-ils alors en être dépourvus, alors qu’ils ont combattu comme les autres ? Face au scandale qui menace, les Pouvoirs Publics relancent alors les tentatives d’identification de l’ « inconnu de Rodez » : sa photo est maintenant placardée sur toutes les mairies de France.
C’est la ruée : de tous les coins de France, des colonies, d’Angleterre, d’Allemagne et même du Canada, des gens débarquent alors à Rodez (il faut vraiment avoir une bonne raison pour aller là-bas…) ! Près de 300 personnes qui jurent leurs grands dieux que l’inconnu est bien leur fils, leur frère, leur mari. Les contemporains de l’affaire suivent dans les journaux nationaux les épisodes à rebondissement de cette foire d’empoigne invraisemblable où toutes les affirmations s’affrontent, où les expertises et les contre-expertises anthropométriques et graphologiques se croisent et se succèdent, où les recours, les appels au Président de la République, les procès contre l’Administration, les déclarations fracassantes dans la presse et les faux coups de théâtre s’enchaînent dans la plus grande confusion.
Mais sans résultat. La véritable identité d’Anthelme Mangin, malgré tous les efforts déployés, reste inconnue.
En 1935, pourtant, la Justice française doit, drôle de boulot, trancher sur l’identité de celui que l’on surnomme le « soldat inconnu vivant » (par opposition au soldat inconnu mort de l’Arc de Triomphe) : un homme qui, pendant 15 ans, a porté les espoirs de centaines de famille restées désespérément sans nouvelle. Car de ce désordre ont émergé, peu à peu, deux familles aux prétentions apparemment plus solides et qui, maintenant, s’affrontent devant les magistrats pour faire reconnaître leurs droits.
D’un côté, il y a les « Lemay » : Lucie Lemay affirme nettement qu’Anthelme Mangin est son mari et cite des témoignages et des indices concordants. Elle est plutôt convaincante (une épouse pourrait-elle se tromper quant à son mari ?)
De l’autre, il y a les « Monjoin ». Le père Monjoin, originaire de Châteauroux, n’avait jamais vu reparaître son fils après sa captivité et, celui-ci n’étant pas mort au combat, le père ne touchait pas la pension d’ascendant. S’étant renseigné, il apprit que son fils Octave avait été rapatrié d’Allemagne le 31 janvier 1918 avec un convoi de commotionnés destinés à l’asile de Lyon. Pour lui, c’est sûr, cet homme est son fils.
La concordance de cette dernière thèse avec les dates et les circonstances de la découverte d’Anthelme Mangin conduisent les juges à demander que l’inconnu soit replacé dans le lieu supposé de son enfance, à Châteauroux. Malgré les accusations de manipulation de la part de Lucie Lemay quant à cette expérience qui ne fait pas l’unanimité, les juges de première instance de Rodez rendent leur verdict le 16 novembre 1937 (19 ans après le début des faits !) : Anthelme Mangin est Octave Monjoin. C’est désormais la vérité officielle et judiciaire. Les Lemay font immédiatement appel.
Un an et demi plus tard, le 8 mars 1939, la Cour d’Appel de Montpellier confirme. Les Lemay forment alors un pourvoi en cassation que la Cour n’aura pas le temps d’examiner. La guerre interrompt la procédure. Anthelme Mangin est interné à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, où il meurt en 1942, des suites des privations alimentaires. Il est enseveli dans une fosse commune de banlieue. En 1948, pourtant, sur l’obstination d’un ancien combattant de la Grande Guerre, sa dépouille est exhumée puis ré-inhumée dans une sépulture digne de ce nom, à Saint-Maur-sur-Indre, lieu de naissance d’Octave Moinjoin.
Mais seule la presse locale couvre maintenant l’ « évènement » : inconnu et amnésique, « Anthelme Magin » est mort anonyme et oublié, plus infortuné encore que ses compagnons d’infortune. Ainsi que le dit l’historien Jean-Yves le Naour, dont le remarquable (et bien plus dense) travail de mémoire a servi de base à cette modeste chronique : « Il a été totalement oublié après avoir suscité l’intérêt passionné de ses contemporains. Dans la mémoire nationale, il ne peut y avoir de place que pour un seul et unique soldat inconnu : celui de l’Arc de Triomphe ».
Vous vouliez une histoire incroyable ? Je pense que vous avez été servis. Certes, on ne fait pas dans la gaudriole aujourd’hui. Plutôt dans la boue des tranchées, dans le sang des uns et les larmes des autres. Une façon de rendre hommage à ceux qui nous ont précédés dans la défense de la démocratie, dans ces temps où l’on célèbre, avec raison, les efforts de paix et de coopération entrepris il y a 40 ans entre la France de De Gaulle et l’Allemagne d’Adenauer.
Bonne journée à tous.
La Plume et le Rouleau (c) 2003
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