Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,
Si il y a bien une chose à ne pas faire, en matière historique,, c'est juger le passé avec les yeux du présent, bref faire de l'anachronisme. La question coloniale est un domaine qui doit être abordé avec prudence, esprit factuel, compréhension du contexte de l'époque et jamais avec militantisme.
Alors, fidèle à sa vocation de didactisme et de divertissement, vos chroniques historiques préféres vont aujourd’hui vous proposer une manifestation touristique inhabituelle. Mais pas d’exposition grand public à la mode ni de film d’auteur à l’audience microscopique. Non, c’est, vous vous en doutez, à un voyage dans le passé auquel je vous convie aujourd’hui en vous proposant d’acheter un billet pour une exposition comme l’on en verra jamais plus, une célébration qui appartient totalement à l’Histoire de la France (et que vous pourrez juger glorieux ou bien honteux, peut-être les deux à la fois, mais en tout cas pittoresque et passionnant) et qui ouvrit ses portes le 6 mai 1931.
Allons, venez ! Je vous emmène aujourd’hui à Paris, en 1931, à l’…Exposition Coloniale Internationale du bois de Vincennes !

Une section coloniale avait déjà existé à l'Exposition Universelle de 1855 à Paris. Certes, les Parisiens, avec l'observatoire météorologique du parc Montsouris édifié en 1867, avaient pu faire connaissance avec le palais tunisien du Bardo (cette curieuse construction en est l'image fidèle). Certes encore, lors de l'exposition internationale universelle de 1889 à Paris, on avait édifié un pavillon central réunissant (sur l'esplanade des Invalides) diverses collections d'objets et des réductions de cités africaines et asiatiques.
Mais tout cela n’avait pas réellement favorisé la propagande coloniale. Bien qu’intrigué, le citoyen avait toujours gardé un quant-à-soi circonspect vis-à-vis de contrées étranges peuplées d’indigènes inquiétants. Bien qu’apparemment soumis, ceux-ci avaient su infliger en leurs temps de spectaculaires revers aux troupes chargées de conquérir leurs terres et pouvaient se révolter à tout moment (mutinerie de Yen Bay en février 1930 et fusillade à Saïgon le 1er mai 1931, cinq jour avant l’ouverture de l’Expo !)
Or, le gouvernement français, à la fin des années 1920, a pris conscience de l’importance stratégique de son empire colonial :
- Les colonies représentent un réservoir humain important. Ainsi la France a-t-elle utilisé des troupes coloniales, spécialement africaines, à de nombreuses reprises : dans la boue des tranchées de Verdun et d’ailleurs (3 ,5 % des mobilisés durant la Première Guerre Mondiale et 70 000 morts sur 1,3 millions côté français au total) mais aussi lors de l’occupation de la Ruhr de 1923. Du "sauvage", l'Africain est devenu le "bon nègre" : un homme courageux, habile et capable de s'alphabétiser.
- En 1930, il faut faire face à la montée des dictatures dont certaines, telles l’Italie fasciste, réclament ouvertement une part du gâteau colonial (elle envahira l'Ethiopie en 1935) et donc défendre le statu quo.
- En 1930, toujours, le pays commence à ressentir les effets d’une crise économique importée d’outre-atlantique et l’on mesure toute l’importance d’un empire capable tout à la fois d’absorber la production de la métropole et de fournir d’importantes quantités de matières premières. Plus que jamais, il est donc nécessaire d’inciter à l’investissement là-bas.

Or la France, pour des raisons politiques (l’expansion coloniale n’a jamais fait l’objet d’un consensus, elle était même farouchement combattu par certains, tel Clemenceau, qui privilégiaient la reconquête de l’Alsace-Lorraine), ne l’a jamais fait que parcimonieusement : elle a toujours veillé à ce que ses colonies lui coûtent le moins possible. Elle acceptait ce faisant que les profits soient largement accaparés par de grandes compagnies coloniales privées. Il faut inverser la situation et redonner à la « plus grande France » toute la place qu’elle mérite.
Début 1930, il est donc décidé de lancer une Exposition Internationale Coloniale spécifique qui se tienne à Paris et soit spectaculaire. 6 kilomètres de long et 3,5 de large, 110 hectares sont nécessaires pour l’abriter : ce sera le bois de Vincennes. Et le 6 mai 1931, au début de l'après-midi, le maréchal Lyautey en burnous noir et or, et le président de la République Gaston Doumergue en habit, rejoignent-ils le lieu des festivités à bord d'une limousine découverte pour inaugurer les festivités.
Suivons-les et ne traînons pas. ll va y avoir du monde 33 millions de billets ont été vendus pour visiter 3 zones différentes, ce qui fait 8 millions de visiteurs au total, soit une moyenne de 40 000 / jour ! Ouvrez vos yeux et vos oreilles, le spectacle va être extraordinaire. A l’horizon se profilent déjà les temples, les statues, les animaux et l’on entend déjà, parmi le brouhaha de la foule, les hennissements des chevaux des saphis, le feulement des fauves, le tintement de musiques au rythme desquelles de farouches guerriers africains ou d’admirables jeunes filles asiatiques vont danser. Vous vous étonnerez, vous tremblerez et vous rirez. Entrez, entrez, et sautez vite dans le petit train de ceinture que conduit un le chauffeur « indigène », coiffé d’un casque colonial : le spectacle va commencer !
Si, dans cette exposition, la France se taille la part du lion, la manifestation se veut internationale.
Voyons d’abord le Portugal, qui possède trois pavillons bien que sa puissance soit maintenant bien inférieure à celle qu’elle était au XVIème siècle, au moment des grandes découvertes.

La Belgique, colonisatrice récente (avec le Congo en 1885) a choisi de montrer des huttes de ce pays, aux toits de chaume ornés des couleurs nationales belges et des symboles du Congo (bleu et or).
Les Pays-Bas se sont installés le long du lac Daumesnil avec le temple javanais de Mendhoët : ses lourdes portes ouvertes nous permettent de voir un monumental bouddha.
L’Italie fasciste, qui se veut l’héritière de l’Empire romain et possède depuis 1912 la Cyrénaïque (Région orientale de la Libye) et la Tripolitaine (Nord-Nord Ouest libyen) a choisi de représenter pour nos yeux la splendeur passée des Romains avec la colossale de la Basilique libyenne de Leptis Magna, ville natale de l’empereur Septime Sévère (146 – 211).
Nous ne verrons rien de l’Allemagne qui, dépouillée de ses possessions par le traité de Versailles de 1919, n’est naturellement pas présente. Plus surprenante pour notre regard est la discrétion de l’Angleterre : les Britanniques, engagés dans une réforme du Commonwealth et de difficiles négociations avec les Indes n’ont pas souhaité insister sur les fastes d’un empire sur lequel le soleil ne se couche pourtant jamais. Ces deux pays ne disposent que d’un simple stand.
Encore plus surprenante est la présence… des Etats-Unis qui, affichant leur opposition au colonialisme, ont insisté pour que soit rajouté le terme « colonies ET PAYS D’OUTRE MER » à l’exposition avant d’y ouvrir un pavillon permettant de s’esbaudir devant les progrès techniques et économiques réalisés sous la bannière étoilée dans les îles Samoa, Hawaii, Guam et Porto Rico.
L’exposition se veut didactique et spectaculaire pour les visiteurs que nous sommes. On y entre par l'actuelle Porte Dorée, où le métro parisien de la ligne 8 y a été étendu pour l'occasion avec une nouvelle station.
Didactique car la France exalte ses réalisations : ports (Dakar, Djibouti) qui permettent l’accroissement du commerce, urbanisation (Rabat), mise en culture des sols pour la production de coton, d’oléagineux, pacification entre ethnies, œuvre scolaire et éducative destinée à introduire l’esprit des Lumières et les valeurs républicaines dans des zones dominées par le tribalisme et l’archaïsme. Il s’agit de faire naître en nous la vocation pour participer à la mise en valeur de ces territoires grands comme 22 fois la France.
Spectaculaire car le grandiose y côtoie le pittoresque. « Place de l’Afrique du Nord », le Maroc et Meknès sont reconstitués dans la magnifique porte de Bab el-Mansour. Un peu plus loin, nous pouvons voir un « fare hau » tahitien sur pilotis. Plus loin encore se trouve le Musée Permanent des Colonies (aujourd’hui "Musée de l'Histoire de l'Immigration").
Surtout, on peut voir le « clou » de l’exposition, le temple cambodgien khmer d’Angkor Vat (XIIème siècle) : d’énormes coupoles de 30 mètres de haut en stuff montés sur une structure en bois dominent le spectateur stupéfait qui peut admirer de magnifiques reproductions des innombrables sculptures du monument original.
Et, tandis que des danseuses du ballet royal cambodgien nous charment de leur grâce, des artisans indochinois (ébénistes, brodeurs, ivoiriers installés devant la maison tonkinoise traditionnelles) nous étonnent par leurs réalisations tandis que nos pas sont rythmés par les danses colorées de musiciens d’un Mpilao (orchestre) malgache. Il est vrai que, pour l'occasion, troupes militaires coloniales et sujets de l'Empire ont été mis à contribution : 300 000 "figurants" déambulent dans les allées afin de montrer la richesse et la diversité des costumes, des physionomies et des modes de vie de l'Afrique Occidentale Française, de l'Afrique Equatoriale, des Caraïbes de Madagascar et de l'Indochine.
Et justement, que voyons-nous ? Une publicité nous incite à aller voir les Canaques ! Farouches et sauvages, la vue de ces guerriers va probablement nous faire frissonner : une bien agréable manière d’achever cette épatante visite, que nous allons laisser le journaliste Alain Laubreaux du journal « Candide » (qui avait résidé auparavant lui-même en Nouvelle-Calédonie) nous narrer.
Le texte, authentique, est très partiellement condensé.
« Entrons. Parmi les caisses en bois recouvertes de paille, j’aperçois des hommes noirs, le ventre ceinturée d’une étoffe colorée qu’on appelle chez eux le manou. Ils circulent à pas lents, l’air féroce à souhait, échangeant entre eux des propos d’une voix gutturale qui donne la chair de poule.
Je n’ouvre pas sans frémir la brochure qui nous est vendue à l’entrée : « le cannibalisme » et qui décrit la pièce visitée…
Dans la maison du chef, une douzaine d’hommes assis forment un cercle. Un foyer et des torches jettent sur eux des lueurs d’incendie, exagérant les ombres. Au milieu, sur de larges feuilles de bananier, s’élève un monceau de chair humaine fumante. Une joie bestiale se peint sur la face des féroces convives.
« Brrr. Ne restons pas là » me dit l’impressionnable compagne qui lit en même temps que moi. A ce moment, un des hommes tragiques passe auprès de nous et, instinctivement, nous nous reculons car il a un aspect plus sanguinaire encore que les autres. Nos regards se croisent et, tout à coup…
- Hé ! lui dis-je. Tu ne t’appelles pas Prosper ?
- Oui
Alors il pousse un cri à fendre l’air.
- C’est toi Alain ! s’écrie-t-il
Prosper était, au cours des années 1919 et 1920, employé à l’imprimerie de Nouméa où il remplissait des fonctions « nobles » puisqu’on lui avait confié la responsabilité d’une presse à affiches. C’est que Prosper, dans son enfance, avait étudié pour être savant et gagner sa vie au chef-lieu. Chaque jour il se rendait à l’école de la mission et il savait que son pays s’appelait la Gaule et ses ancêtres les Gaulois.
Et je le retrouvais, 12 ans plus tard, « cannibale » à Paris… »
Eh oui, vous l’avez compris, l’Exposition coloniale est en réalité une sorte de Disneyland colonial où le carton-pâte côtoie le stuc et où les figurants qui déambulent sont utilisés là car ils ont la tête de l’emploi et servent le propos d'organisateurs qui se soucient peu de l’exactitude.
Le public non plus du reste : les surréalistes proposent, d'août à octobre 1931, une contre-exposition qui rassemble 5 000 visiteurs, bien loin des 8 millions de l'exposition.
Amusante et quelque peu ridicule, l'anecdote des Canaques (des individus par ailleurs maltraités et déportés pour la plupart de force depuis la Nouvelle-Calédonie) est pourtant révélatrice de la mission civilisatrice sincère que s’était donnée la France colonisatrice.
Par delà les abus, les massacres et l’exploitation des populations justement dénoncés par Albert Londres, par exemple, en dépit de l’auto-proclamation d’une mission "civilisatrice" (= un apport de modernité technique mâtinée d'évangélisation plus ou moins réussie) reposant largement sur une utopie, malgré la proclamation de principes d’égalité et de liberté (régulièrement bafoués), aucun pays colonial plus que la France n’accorda pourtant autant de place au développement des infrastructures (routes, ponts, irrigations, eau), à la scolarité, à l'alphabétisation et à l’éducation, ainsi qu'à la construction d’une classe moyenne dans ses possessions. Ce souci (qui se retourna contre la France : Ho Chi Minh y ayant fait ses études) fut ainsi relayé par l’accession de colonisés à des fonctions politiques importantes (le sénégalais Blaise Diagne député dès 1914, Sous-secrétaire d'Etat aux colonies en 1931, le sénégalais Senghor en 1955, l'Ivoirien Houphouët-Boigny en 1958…) et est probablement à l’origine de la décolonisation réussie en Afrique Noire et au Maghreb (hormis l’Algérie, dépourvue de classe moyenne autochtone).
La colonisation de l'Afrique noire, par exemple, entamée au XIXème, :
- permit au continent d'accéder à une industrialisation à l'écart de laquelle elle était restée, stagnant dans un état d'arriération social et technique complet,
- permit la construction de routes, ponts et voies de chemin de fer, toutes infrastructures dont les pays bénéficient encore aujourd'hui
- ouvrit une période de paix et de stabilité en mettant fin aux innombrables conflits inter-tribaux qui ravageaient le continent,
- déboucha sur des politiques globales de vaccination et d'alphabétisation dont l'Afrique ne bénéficie plus que grâce aux nations Unies,
- permit à la France d'abolir l'esclavage intra-africain (tel Savorgnan de Brazza au Congo) et de mettre fin aux traites négrières arabo-musulmanes (1890) qui convoyèrent, entre le VIIème et le XIXème siècle près de 18 millions de captifs à travers le Sahara vers les places de ventes d'esclaves qu'étaient Tunis, Alger et Tripoli et où les esclaves étaient castrés, de sort qu'il n'y a plus au Maghreb aucune empreinte démographique (par comparaison, la traite négrière transatlantique qui fit 11 millions de déportés sur une période courte de deux siècles.
L'Exposition Coloniale est aujourd'hui oubliée car elle a été victime d'une forme inavouée de cancel culture mais, heureusement, avec recul, sans anachronisme ni militantisme, certains en gardent encore la mémoire afin de la resituer dans son contexte contemporain.
Bonne journée à toutes et à tous.
La Plume et le Rouleau © 2004
La conquête coloniale n'alla pas sans difficulté : découvrez celle de l'Algérie en 1832 et celle du Tonkin en 1885...