Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,
Avez-vous la BOSSE des maths ? L’accusé a-t-il une TETE d’assassin ? Ce candidat a-t-il la GUEULE de l’emploi ? Le type qui sonne à votre porte a-t-il l’AIR louche ? Cette personne, cet investissement, cette situation, ce dossier, cette réunion, cette place dans la salle, est-ce que vous le (la) « SENTEZ » ?…
Allez, ne le niez pas, malgré tous les efforts de rationalité auxquels vous tentez de vous contraindre, vous choisissez toujours in fine, dans l’incertitude, de vous fier à votre « INTUITION », votre « FLAIR », votre « INTIME CONVICTION » : « un PRESSENTIMENT » que (s’il s’avère fondé) vous pourrez attribuer à votre « EXPERIENCE » mais dont vous savez qu’il résultera souvent, d’une chance inexplicable. Chassez la subjectivité, elle revient au galop…
Quant au criminel dont les sinistres exploits défraient la chronique judiciaire du petit écran, vous en contemplez les traits avec horreur et vous vous interrogez : porte-t-il sur son visage les stigmates de sa condition homicide ? Y a-t-il une relation entre ses forfaits et sa physionomie ? Pouvait-on déduire de celle-ci les indices d’un comportement criminel ultérieur ? Vous l’espérez. Ce serait bien commode mais, bien souvent, il faut vous rendre à l’évidence : l’odieux criminel, qui montre son visage à la caméra, ressemble… à monsieur-tout-le-monde ! Ses voisins en atteste le plus fréquemment : « on ne s’est douté de rien », « il était tellement bien inséré socialement », « on n’aurait jamais pensé », « il avait l’air tellement gentil », etc …
Et c’est ça le plus effrayant.
Criminologie, statistique, anthropologie, morale, religion, neurologie et maintenant génétique ont pourtant tour à tour été utilisées et jusqu’à aujourd’hui pour tenter d’expliquer l’inexplicable : la nature humaine, sa diversité et ses changements ! Et le débat est loin d’être clos : des empoignades ont même résonné dans la récente campagne présidentielle française de 2007, nous le rappellerons plus loin.
Quoiqu’il en soit, y a-t-il moyen de détecter le criminel, à l’école, au berceau ou même avant ? A quoi attribuer les actes de celui-ci ? Quelle y est la part de l’inné et celle de l’acquis dans le comportement des êtres ? Sur qui faire retomber la faute : l’individu, le hasard, le destin, la société ? Comment protéger les honnêtes gens ? Faut-il punir ? Faut-il soigner ? Les deux sont-ils alternatifs ou au contraire liés ? Et dans quelles proportions ?
Vastes questions pour la résolution desquelles nous allons, une fois de plus et avec délices, nous plonger dans le bain de l’histoire en découvrant, comme chaque fois, les incroyables résonances actuelles des débats d’autrefois.
Tout commence au XVIIIème siècle, avec l’émergence de la rationalité des Lumières dans une société par ailleurs pétrie de morale religieuse. Un théologien suisse de langue allemande du nom de Johann Lavater, avance une théorie originale fondée sur une idée simple (ça commence toujours comme ça). Léonard de Vinci avait, on le sait, réalisé le dessin d’un homme aux mensurations « parfaites » : tout écart par rapport à ces proportions harmonieuses doit certainement indiqué une forme de « déviance » intérieure de l’individu. Il lance là une idée révolutionnaire mais toujours populaire aujourd’hui : tout désordre intérieur se voit à l’extérieur… Il rédige alors un ouvrage : « L’art de connaître les hommes par la physionomie » (1775). Mais les bouleversements politiques de l’Europe dans les années qui vont suivre ne vont pas donner l’occasion à sa théorie de susciter un intérêt immédiat.
C’est au médecin allemand Franz Joseph Gall, installé à Vienne (Autriche) que va revenir l’occasion , dans les premières années du XVIIIème siècle, de populariser l’idée de Lavater à travers les travaux scientifiques qu’il va conduire. Comme souvent, en matière scientifique, la découverte d’une loi générale procède de constatations empiriques individuelles.
Vers 1800, Franz Joseph Gall observe que plusieurs de ses élèves, parmi les meilleurs, ont les yeux protubérants tandis qu’ils ont, simultanément, une excellente mémoire visuelle. Gall suspecte alors un lien de causalité entre les deux : pour lui, les déformations à la surface du crâne peuvent être dues à la pression exercée sur celui-ci par des zones du cerveau où se situent telle ou telle faculté mentale particulièrement développée. Ceux chez qui ces zones sont très développés du fait de leur hyperactivité présenteront donc une bosse à la surface du crâne en regard de la région du cerveau concernée. Ce lien direct qu'il y aurait entre facultés mentales, anatomie cérébrale et morphologie du crâne pose les fondements d'une discipline qu'il baptise « crânioscopie »...
Pourquoi pas ?
Franz Joseph Gall pense que la loi des grands nombres et la statistiques peuvent être utiles... Il se lance alors une vaste enquête visant à repérer les individus pourvus d’un don ou d’un trait de caractère remarquable puis à vérifier si ceux-ci possèdent un relief crânien particulier. Il s’intéresse naturellement aux poètes, aux mathématiciens, aux philosophes, aux musiciens, aux acteurs, aux cuisiniers, mais aussi aux fous, aux voleurs et aux assassins qu’il va rencontrer dans les asiles et les prisons !
" Dis-moi qui tu es et montre-moi ton crâne…"
Gall dresse "scientifiquement" la liste de 27 fonctions cérébrales ayant des répercussions sur la forme de la boîte crânienne : une liste dont la fantaisie n’est pas absente puisqu’elle fait voisiner la « sagacité comparative » avec le « penchant pour l’amour physique » ! Gall détecte ainsi que le sens de la musique est situé à la base du front ou le penchant au vol au-dessus de l’oreille… Pour Gall, l’hyperactivité d’une zone, contre laquelle l’individu ne peut rien, peut le conduire à commettre des actes qui ne sont pas de sa responsabilité. Il pense ainsi qu’il existe un penchant pour le meurtre, communs aux animaux carnassiers et à quelques personnages historiques sanguinaires tels que les empereurs romains Caligula et Néron, Catherine de Médicis ou Ravaillac (l’assassin de Henri IV).
A l’évidence, la science progresse à grands pas, et cela pour le plus grand bénéfice de l’humanité toute entière car Gall a une idée derrière la tête (c’est le cas de le dire, ah ! ah !)…
Dès lors que l’étude scientifique du crâne d’un individu a permis de déceler ses aptitudes, ses vices et ses vertus, Gall pense qu’il est possible d’organiser scientifiquement et rationnellement la société civile afin que, naturellement, chacun y occupe une place correspondant à ses aptitudes naturelles. Dans cette société idéale, vos bosses crâniennes pourraient vous cataloguer comme lecteurs de chroniques historiques et les miennes comme rédacteur de celles-ci : le meilleur des mondes, non ?
« Montre-moi ton crâne et je te dirai qui tu es »… et l’on fera de toi ce qu’il convient.

Franz Joseph Gall entre là dans le périmètre à haut risque de la vieille controverse jamais épuisée entre la prédestination et la liberté. Il affirme en effet que, par une nature irrépressible consécutive à une activité excessive de certains organes, l’individu peut se mettre à avoir un comportement qui lui échappe. Ce faisant, il ruine d’un coup la légitimité de l’arsenal pénal et répressif qui n’existe que, précisément, parce que l’on considère le criminel responsable de ses actes. Du même coup, il ruine également celle de la morale et de la religion : l’homme n’a plus d’âme, il n’est qu’une mécanique physiologique et nul prêche, nul sermon ne peut changer son comportement à venir puisqu’il est prédestiné pour des raisons purement physiques. Magistrats et curés sont voués au chômage technique.
Ce matérialisme inquiète les autorités religieuses et les pouvoirs publics qui jugent hautement subversive ce genre de théorie scientifique.
En 1802, l’empereur d’Autriche François II interdit donc purement et simplement l’enseignement de Gall qui, en 1805, quitte Vienne pour se mettre à sillonner l’Europe afin d’y porter la bonne parole crânioscopique. C’est la France, où Gall s’installe à partir de 1807 qui va lui offrir le tremplin de sa notoriété. Immédiatement, ses théories y suscitent intérêt et controverse.
Les spécialistes se divisent. La qualité des dissections des cerveaux faites par Gall forcent le respect mais si certains scientifiques, tel l’éminent Cuvier, saluent les efforts et l’avancée des recherches physiologiques sur le système nerveux, d’autres mettent rapidement en doute la correspondance entre la forme du cerveau et celle du crâne, entre le contenu et le contenant. Philippe Pinel, fondateur de la psychiatrie, rejette ainsi l’idée que la folie est inscrite dans la physiologie. Il rejoint là le terrain des hommes de religion mais pour des raisons différentes qui tiennent à son propre intérêt : si la physiologie du cerveau implique sa maladie et que comme, à l’époque, la chirurgie neurologique n’existe pas encore, cela signifie que le malade est définitivement incurable. Le psychiatre Pinel ne peut évidemment que rejeter ce déterminisme qui ruine les fondements de la discipline médicale qui est la sienne… D’autres médecins, en revanche, tel Broussais (élève de Pinel) soutiennent Gall.
Peu importe. Franz Joseph Gall est peut-être controversé mais, au moins, il a désormais accédé à la notoriété. A Paris, on s’arrache sa présence dans les dîners mondains.

Les théories sont défendues par quelques personnages politiquement influents (Metternich, ambassadeur d’Autriche en France ou Decazes, futur ministre de la police à la suite de Fouché, en 1815). A l’inverse, elles sont ouvertement méprisées par Napoléon 1er ou raillées par Chateaubriand. Le théâtre et les vaudevilles s’emparent avec humour de cette nouvelle « science » terriblement pittoresque : la « crânologie ».
L’Eglise, elle, met carrément les ouvrages de Gall à l’index.
Si Franz Joseph Gall meurt en France en 1828, ses théories vont lui survivre avec beaucoup de succès. L’école de « phrénologie », puisqu’on l’appelle comme cela depuis 1810 a en effet eu de nombreux élèves et a constitué une importante collection de moulages de bustes et de crânes jugés représentatifs de tous les cas de figure intéressants.
Une « Société de Phrénologie » est constituée en 1831 et, le 15 janvier 1836, on ouvre solennellement un « musée de la phrénologie » au 37, rue de Seine à Paris. Sa pièce maîtresse est constituée par le crâne authentique du criminel Pierre-François Lacenaire, récemment guillotiné et dont les crimes autant que le refus de toute expiation avait follement excité les imaginations, suscité la polémique et défrayé la chronique des faits divers. Mais l’étonnante collection offre aussi au visiteur avide de sensations fortes, sinon morbides, les crânes authentiques, les moulages, les portraits sculptés ou les masques mortuaires de personnages aussi divers que ceux :
