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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1945 : De NUREMBERG à TOKYO, les procès des criminels de guerre (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 23 Décembre 2005, 16:33pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau, Konichi wa (bonjour) !
 
Le 23 décembre 1948 un homme allait définitivement rencontrer son destin. De quelle façon, au terme de quelles péripéties et pour quelles résonances contemporaines ? Brossons une rapide biographie d’un personnage de nationalité japonaise (photo ci-contre) et de sa place dans son siècle : une trajectoire dont la brutalité effarante va nous projeter dans l’étonnante chronique de ce jour. Une chronique qui, elle-même, s’achèvera par une évocation de l’actualité la plus brûlante dont je laisserai l’analyse à votre sagacité habituelle.
 
Tenno Banzaï ! (10 000 ans pour l’empereur !)
Hideki Tojo (« Tojo Hideki » ainsi que disent les Japonais en inversant les patronymes) est né à Tokyo le 30 décembre 1884. Troisième fils d'une famille de 10 enfants, fils du général Tojo Kidekiyo et descendant de Samouraï, Tojo Hideki se destine naturellement à une carrière militaire. Trop jeune pour la guerre de 1905 (qui voit la victoire écrasante et inattendue des soldats nippons contre la Russie), il profite dans les années qui suivent de la saignée démographique due à ce conflit dans les rangs des officiers de l’armée japonaise pour accéder rapidement à des responsabilités.
 
En 1909, il épouse Katsu Ito : il en aura 7 enfants et toujours une réputation de bon mari et de bon père. Sorti en 1916 de l’Ecole Supérieure de la Guerre, il exerce des responsabilités logistiques et organisationnelles au Ministère de la Guerre. Son rôle et son influence ne vont cesser de croître. Il séjourne en Occident (Suisse, Allemagne en 1919, Etats-Unis en 1922). En 1931, c’est l’agression japonaise en Chine : les soldats nippons envahissent brutalement la Mandchourie. Relisez, à cet égard, avec profit « Tintin et le Lotus Bleu » afin d’observer comment les Occidentaux, qui croient encore à l'avenir de la paix et de la démocratie, restent sans réaction devant ce coup de force, se contentant de mettre prudemment à l’abri leurs ressortissants expatriés localement. À l'initiative du ministre nazi des Affaires étrangères, von Ribbentrop, les gouvernements allemand et japonais signent alors un pacte antikomintern orienté contre les Soviétiques.

Tojo, lui, devient général de brigade en 1933. En septembre 1935, il est affecté en Mandchourie même, à la tête du service d'ordre militaire puis est bientôt chef d'état-major de l'armée d'occupation du « Mandchoukouo ». Le Mandchoukouo (rappelons-le pour ceux d’entre vous qui l’auraient peut-être oublié) est l’état fantoche créé par les Japonais en Mandchourie à la suite de leur invasion. A sa tête, ils ont placé un adolescent : Pou-Yi, le dernier empereur chinois ! L’armée d’occupation est appelée « armée du Kwantung » : retenez bien ce sinistre nom, nous le retrouverons plus tard. Pour terroriser les populations et décourager toute résistance, les Japonais pratiquent les tortures, les assassinats et les exactions en tous genres. Pour les Chinois, c’est le calvaire.
Le 13 décembre 1937, l'armée japonaise entre dans la ville de Nankin, au centre de la Chine, après un pilonnage de trois jours. Le chaos est effroyable : plus de 200 000 personnes civiles (prenez un instant pour mesurer mentalement ce chiffre incroyable) sont alors massacrées en quelques jours, le plus souvent à l’arme blanche (à la baïonnette ou au sabre). La ville n’est qu’un immense bain de sang.

La population (femmes, enfants) subit un martyr inouï : viols et mutilations en masse sèment la terreur. Les récits de contemporains dépassent tout ce que l’on imagine. Dans l’échelle de l’horreur, l’intensité est même bien supérieure à ce que seront les exactions nazies en Europe de l’Est, quelque années plus tard. Je ne vous gratifie d'une photo, cela suffira...
 
A partir de septembre 1939, l’Europe s’embrase. D’abord à l’Est, où Hitler et Staline règlent son compte à la Pologne. Puis, à la mi-1940, à l’ouest, où l’Allemagne effectue une véritable razzia, contrôlant en quelques semaines la Belgique, les Pays-Bas et la France, avant de buter sur une Angleterre malmenée mais qui résiste vaillamment.
 
Pendant ce temps, loin de là, le Japon est encore inactif. Son gouvernement est l’objet de luttes d’influence sourdes. Après une disgrâce temporaire, Tojo devient cependant Ministre de la Guerre du gouvernement du prince Konoe en juillet 1940. Il fait partie de la faction ultra-nationaliste qui prône une extension des frontières du Japon vers l'Asie du Sud-Est afin de s’assurer le contrôle des matières premières dont l’Archipel est dépourvu et aussi d’accroître l'isolement de la Chine (qui résiste malgré tout vaille que vaille). Tojo purge alors l'armée des éléments jugés trop modérés et organise dans la société civile la traque des communistes, des libéraux et des syndicalistes qui s’opposent au militarisme galopant. A l’issue de rivalités complexes dont je vous fais l’économie (elles mettent au prises les diplomates, la Marine et l’Armée de Terre, représentée par Tojo), le Prince Konoe, Premier Ministre, démissionne en octobre 1941.
Tojo devient alors Premier Ministre, nommé par l’empereur Hiro Hito : dans les faits, les militaires sont au pouvoir.
 
Quelques semaines plus tard, le 7 décembre 1941, à nouveau sans préavis, le Japon lance un raid sur la base américaine de Pearl Harbor (photo ci-contre) et sur une base britannique de Malaisie. Cette agression radicale fait entrer de plain pied le Japon (et les Etats-Unis) dans la guerre (rappelons que, jusque-là, les Américains étaient restés « neutres » dans le conflit).
 
Pour le Japon, cela va être la guerre totale. Tojo signe d’ailleurs personnellement le Senjinkun : un ordre qui interdit aux soldats de l’empereur de se rendre. Survivre à la défaite est désormais infamant. Pour le Japonais comme pour l’étranger.
 
Dans un premier temps, l’expansion japonaise ne connaît pas de frein et le Japon domine tous les pays d’Asie du Sud-est, auxquels il impose une domination d’une brutalité sans pareille. Il est vrai que l’écolier nippon est, dès le plus jeune âge, formé à l’idée que les Japonais forment une race supérieure à laquelle doivent être soumises toutes les populations asiatiques. Entrées dans l’armée, les recrues japonaises reçoivent une formation d’une terrible sévérité et sont soumises à une discipline de fer que seule égale, sans doute, celle de l’armée Rouge. Tout ceci concourt au développement de ce que l’historien Georges Mosse appellera plus tard (dans son ouvrage de 1999) le « processus de brutalisation ».
 
Indignés, les Etats-Unis mettent alors à plusieurs reprises en garde l’Empire du Soleil Levant contre les exactions que celui-ci commet à l’endroit des prisonniers de guerre anglais et américains : tortures, travail forcé, exécutions (ce sont des films tels que « Furyo » ou « le pont de la rivière Kwaï », naturellement très en dessous de la réalité). Mais le Japon n’en a cure : il n’a de toute façon jamais signé aucune convention internationale à ce propos. Ce n’est pas tout. Dans le même temps, les bruits les plus alarmants parviennent aux services de renseignements américains. Ils concernent la mise en place de centres de détentions dans lesquels des expériences anatomiques, chimiques, bactériologiques et biologiques sont menées sur des prisonniers vivants : c’est la sinistre « Unité 731 » basée à Pingfan, près de la ville de Harbin, en Mandchourie. Cette installation n’est pas la seule du genre : l’« unité 1644 » commettra les mêmes exactions en Chine centrale et, sur l’île de Rabaul (Indonésie), effectuera également des tests sur les habitants et des prisonniers australiens et américains. Mais ce n’est pas fini : le Japon pratique à l’évidence la mise en esclavage directe de populations civiles (Philippines, Thaïlande…). Il organise pour elles des travaux forcés destinés à faire avancer des tâches d’intérêts stratégiques (fabrication d’armes et production minière, construction de voies ferrées…) sans parler de l’esclavage sexuel qu’il impose à de nombreuses femmes coréennes, chinoises, javanaises ou néerlandaises au profit des soudards nippons.
 
Bref, vous l’aurez compris, pour les populations d’Asie, la domination japonaise est effroyable.
 
Les Alliés, confrontés à ces informations autant qu’à celles des massacres allemands en Europe de l’Est (déportation, extermination de populations) créent alors, le 7 octobre 1942 à Londres, un « Comité des Nations Unies sur les Crimes de guerre » qui deviendra « Commission » un an plus tard avec l’arrivée des Soviétiques.
 
Au plan intérieur, la politique japonaise suit son cours. Tojo n’a pas que des amis au gouvernement. Ses ennemis se mettent à critiquer son autoritarisme ainsi qu’une sorte de culte de sa personnalité qu’il tente d’instaurer, un peu à la manière d’Hitler. Les autres militaires eux-mêmes réprouvent sa dérive vers le pouvoir personnel : n’est-il pas à la fois Premier Ministre, Ministre de la Guerre et Ministre de l'Armement en même temps qu’il crée un nouveau mouvement politique ? Ces critiques vont prendre de l’ampleur dès lors que, à partir de 1942, la machine militaro-industrielle américaine tourne à plein régime. Le Japon commence en effet alors à reculer : en mai 1942, la « bataille de la mer de Corail » tourne à l’avantage des porte-avions américains. Un mois plus tard, le Japon subit une seconde défaite aéronavale à Midway. Le pays commence à douter, sur fond de restrictions alimentaires pour la population. Les défaites s’enchaînent : l’île de Guadalcanal (archipel des îles Salomon) est conquise en janvier 1943 par les GI’s après 3 mois d’un siège en règle où la flotte américaine fait la preuve de son écrasante supériorité numérique et technique.
 
La défaite nipponne des îles Mariannes (juin-juillet 1944) est capitale. Pour les Américains, la conquête de cette position leur permet de lancer désormais des raids de bombardement sur le Japon (auparavant, les bombardiers avaient un rayon d’action insuffisant). Pour le général Tojo, elle marque aussi un tournant : il est contraint à la démission le 18 juillet 1944.
 
On ne veut plus de lui ? Fort bien ! Tojo prend alors sa retraite, à Setagaya, 80 kms du Mont Fuji ! Le Japon continue de se battre sans lui. La pression américaine est trop forte. Les GI’s pratiquent alors les « sauts de puce » : conquérant une à une les îles du Pacifique dans des combats acharnés avec l’armée japonaise. Pour défendre chaque pouce de terrain, les soldats japonais meurent par milliers, combattant jusqu’à la mort et causant des pertes cruelles aux Américains stupéfaits.
La détermination quasi-fanatique des japonais à défendre leurs positions laisse pantois. A Iwo Jima (ci-contre) en février 1945, 70 000 « marines » sont engagés pour conquérir cette minuscule île de 21 km². 7 000 vont y mourir et 18 000 y être blessés. En face, seulement 1 000 soldats japonais parmi les 22 000 qui y sont retranchés vont être faits prisonniers : les autres préfèreront combattre jusqu’à la mort.
 
Mais l’escalade se poursuit : d’avril à juin 1945, les Américains se battent pour le contrôle d’Okinawa (ci-contre à gauche). Il s’agit là d’un territoire japonais direct : 230 000 japonais laissent la vie dans sa défense, dont la moitié de civils parmi lesquels environ 4 000 choisissent le suicide en se jetant, leurs enfants dans les bras, du haut des falaises sous le regard médusés des Américains (votre serviteur, stupéfait, a vu personnellement ces images incroyables).
 
Quoique ces pertes nippones soient terribles, les pertes américaines deviennent elles-mêmes insupportables à une opinion publique étasunienne qui (comme d’habitude) exige une victoire rapide et au coût humain minimal. Roosevelt passe alors à la vitesse supérieure : le 6 août 1945, la première bombe atomique tombe sur Hiroshima. En une fraction de seconde : 200 000 morts et un paysage de désolation sur un rayon de 5 kilomètres. Stupéfaction. Le Japon est dans l’incertitude face à cette arme nouvelle et inattendue. Trois jours plus tard, le 9 août, les Américains remettent ça, cette fois à Nagasaki. Le Japon est définitivement au tapis. Le 15 août, l’empereur Hiro Hito, conscient que son pays risque purement et simplement l’anéantissement, s’adresse à ses sujets : il faut déposer les armes (voir le BDJ du 18 décembre 2001). Moins de trois semaines plus tard, le 2 septembre 1945, le Japon capitule sans conditions (photo ci-dessous, à bord de l’USS Missouri).
 
Avec cette capitulation débute l’arrestation de hauts personnages nippons. L’ancien Premier Ministre Konoe parvient à se suicider avant d’être appréhendé. Mais le 11 septembre 1945, les agents du contre-espionnage américain se présentent au domicile de Tojo. Celui-ci se tire alors une balle dans le cœur pour échapper à cette humiliante arrestation.
 
Raté ! Il est sauvé in extremis par les médecins militaires.
 
Pour les Alliés, son arrestation est capitale : ils entendent traduire en justice, à l’instar des dirigeants nazis qui vont l’être prochainement à Nuremberg, les dirigeants japonais pour leurs crimes.
 
La Seconde Guerre Mondiale se termine en effet et, sur ses décombres, on tente de restaurer le droit. Difficile tâche qui va aboutir à deux évènements (forcément) jamais vus jusqu’ici : le procès de criminels de guerre, sur la base de la Commission des nations Unies crée en 1943 sur le sujet et dans le cadre d’un arsenal juridique qu’il va falloir monter rapidement (et rétroactivement) de toutes pièces.
 
Les criminels vont-ils (enfin) payer ?
 
En cette fin d’année 1945, la défaite de l’Allemagne nazie étant achevée et le Japon définitivement à terre, l’heure a sonné pour les criminels : ils vont être traduits en justice. Il est en effet capital pour les Alliés de montrer que leurs condamnations de la façon dont s’est déroulé le conflit vont être suivies d’effets réels et que, la Communauté Internationale désormais rassemblée au sein de la toute jeune ONU, les nations civilisées vont réellement juger et condamner les barbares.
 
Pour feu Roosevelt et pour Churchill, il s’agissait, dès 1943, de préparer l’après-guerre en ne renouvelant pas les erreurs qui avaient marqué les procès de ce type qui s’étaient tenus (le sait-on ?) à la fin de la Première Guerre Mondiale à Leipzig. Là, six ans après la fin du conflit (1924) Français et Belges avaient condamné par contumace une foule d’Allemands (1200 !) qui, ensuite, avaient été re-jugés ultérieurement en Allemagne au cours de nouveaux procès au terme desquels ils avaient été quasiment tous acquittés ! Quant à Guillaume II, il n’avait même pas été inquiété…Une mascarade grotesque et inutile.
Non, là, les Alliés veulent frapper vite, fort et de façon professionnelle : à l’américaine, quoi ! De ce vaste, généreux et ambitieux programme judiciaire, les Américains vont être les leaders naturels. Leurs juristes (tel Henry L. Stimson) entendent fonder l’acte d’accusation sur deux grands thèmes : l’existence d’une guerre d’agression (donc illégale) menée au terme d’un complot (« conspiracy », donc avec préméditation). A tous seigneurs (ou qui se croyaient tels) tous honneurs, si l’on peut dire : les Nazis vont se retrouver les premiers sur le banc des accusés (nous verrons leurs noms au fil du texte) dans la ville même où ils célébraient naguère annuellement la fondation du « Reich de 1000 ans » qu’ils appelaient de leurs vœux : Nuremberg ! Pour mieux rappeler qu’il ne s’agit pas là d’une œuvre de vengeance mais bien de justice, l’on va s’installer dans l’ancien palais de Justice de la ville, épargné par les bombardements et réhabilité par l’architecte Dan Kiley.
 
Le statut du TMI (Tribunal Militaire International) qui va les juger est, lui, établi dès le 8 août 1945 à Londres. La terminologie est impropre : le TMI ne relève pas d’une justice militaire (ses magistrats, ses avocats, sont essentiellement des civils). Il marque au contraire l’avènement d’une justice universelle et ses quatre juges représentent les Alliés vainqueurs, signataires de l’acte de capitulation de l’Allemagne nazie. Il s’agit de l’Américain Francis Biddle, du Britannique lord Justice (ça ne s’invente pas !) Geoffrey Lawrence, du Soviétique Nikitchenko (un général, lui) et du Français Henri Donnedieu de Vabre. Il y a également 4 procureurs. Il s’agit autant de rendre la justice que de faire un exemple pour les générations futures. Comme l’indiquera le procureur américain Robert H. Jackson (chargé de la mise sur pied du TMI) dans son discours d’ouverture : « Il faut que jamais nous n’oubliions que les faits sur lesquels nous jugeons ces accusés aujourd’hui sont les faits sur lesquels l’Histoire nous jugera elle-même demain ! ».
 
La séance est ouverte le 20 novembre 1945.
 
Le TMI, d’emblée, va procéder à une foule d’innovations juridiques (définition des crimes) et techniques (procédure, peines applicables) qui seront d’ailleurs reprises, en tout ou en partie, dans tous les procès ultérieurs du même type :
- procès d’Adolf Eichmann en Israèl (1961)
- procès de Klaus Barbie (1987), de Paul Touvier (1994) et de Maurice Papon (1997) en France
- Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (1993)
- Tribunal Pénal International pour le Rwanda (1994)
- Création de la Cour Pénale Internationale européenne de La Haye (2002)
- Et même mode de fonctionnement du tribunal irakien actuellement chargé de juger l’ancien dictateur Saddam Hussein (procès ouvert le 19 octobre 2005)
 
Première innovation (qui semble couler de source aujourd’hui) : il s’agit de mettre en place une justice internationale. Cela n’a l’air de rien mais cela postule tout simplement l’existence de principes immanents de civilisation, supérieurs aux particularismes des pays et des régimes qui les gouvernent et qui doivent s’appliquer partout dans le monde.
 
Ensuite, le TMI décide d’avoir recours à l’image : on filme les débats (partiellement). Certes, ce n’est pas la première fois que l’image était utilisée. Le gouvernement de Vichy avait, par exemple, fixé lui aussi sur pellicules certains débats du « procès de Riom » (février – avril 1942) où des dirigeants du Front Populaire (lesquels avaient, par ailleurs, largement voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940 : voyez l’ingratitude !) étaient jugés pour leur responsabilité dans la défaite de 1940. Mais il n’y avait là pas de volonté d’archivage pour les générations futures : juste d’un film de propagande immédiate. Autre exemple : à la suite de la tentative d’assassinat de Hitler (juillet 1944), celui-ci avait demandé que fût filmé le procès des conjurés et même leur exécution. Là encore, il ne s’agissait pour le Führer que de se repaître sadiquement des images de l’agonie par pendaison des condamnés. Le film, par ailleurs, n’avait été réservé qu’à un cénacle étroit de dignitaires nazis. Surtout, le TMI a décidé de produire des témoignages cinématographiques : nous verrons cela.
 
Enfin, le TMI va déterminer le degré de responsabilité des accusés dans « l’élaboration ou l’exécution d’un plan concerté » pour commettre l’un des crimes suivants (que l’on a « inventé » pour l’occasion) : crime contre la paix, crime de guerre, crime contre l’humanité (je vous en passe la définition, assez longue). Ces chefs d’accusation, inédits, sont d’emblée contestés : comment condamner rétroactivement quelqu’un pour un acte dont le caractère criminel n’a pas été préalablement reconnu par un loi ou un traité ? Cela ne sera pas la seule difficulté de la tâche titanesque du TMI dont la légitimité même est contestée.
 
Les accusés sont évidemment assistés d’avocats. Mais Hitler, Himmler et Goebbels n’étant pas là (et pour cause), les 22 dignitaires nazis inculpés n’ont alors pas l’intention d’endosser une quelconque responsabilité. Ils répondent donc tous négativement à la question de leur culpabilité éventuelle : non, pas question de plaider coupable et, faut-il le préciser, aucun n’émettra jamais la moindre formule de regret et encore moins de remord.Rudol Hess, même, semble étrangement absent lors de débats : rien d’étonnant, il prétend être amnésique !
 
En à peine 3 mois de travail et seulement 6 mois après la chute du IIIème Reich, le procureur américain Jackson a rassemblé un ensemble monumental de pièces à conviction et de témoins : c’est une véritable performance. Tout doit y passer dans un ordre précis : la guerre d’agression contre la Pologne (procureur : Jackson), la guerre dans les Balkans et à l’Ouest (procureur : le Britannique Shawcross), les crimes commis à l’Ouest, pillages et persécutions antisémites (procureur : le Français de Menthon) et enfin les crimes de toutes sortes ( ! ) commis à l’Est (procureur : le soviétique Rudenko).
 
Qu’importe ! Pour la plupart revêtu de leur uniforme et de leurs décorations, les accusés traitent avec morgue les juges, les procureurs et les témoins. Mieux : ils vont se défendre activement, appelant eux aussi des témoins à la barre (61) et plaidant même directement leur cause pour 19 d’entre eux. A cet égard, le plus combatif et le plus retors est assurément Hermann Göring (un des premiers compagnons de route de Hitler, fondateur de la Gestapo et chef de la Luftwaffe, ci-dessus) qui se lance dans de longs développements.
 
Par ailleurs, les accusés restent impassibles devant la litanie des horreurs décrites et l’accumulation des chiffres et des faits. Alors, prématurément, à peine 9 jours après le début du procès, le tribunal va passer à la vitesse supérieure en diffusant sur un grand écran installé au milieu du prétoire (une première !) un reportage filmé du Signal Corps US et des services de communication britanniques. Il s’agit de scènes tournées immédiatement à la libération des camps par les armées américaines, britanniques et françaises, notamment ceux de Dachau et Buchenwald. Pour Jackson, il faut frapper un grand coup en saisissant le public d’effroi devant des images d’horreur et en mettant concrètement les Nazis en face de leurs crimes.
 
Il s’agit aussi, comme le note l’écrivain Joseph Kessel, alors journaliste au procès (et auteur des paroles du « Chant des partisans » : « Ami, entends-tu le vol noir… ») de « surprendre les mouvements (des accusés) auxquels les forcerait ce spectacle ». Comment vont réagir les Nazis ? Le capitaine Gilbert, psychologue chargé de ce travail, consigne ainsi dans son rapport : « On voit des piles de morts dans un camp de travail forcé. Von Schirach (responsable des Jeunesses Hitlériennes) regarde très attentivement, il halète, parle bas à Sauckel (responsable du Service du Travail Obligatoire dans le Reich)… Funk (ancien ministre de l'Economie du Reich) pleure… Göring a l’air triste, appuyé sur le coude… Dönitz (amiral en chef et signataire de la capitulation) se tient la tête penchée, il ne regarde plus… Sauckel frémit à la vue du four crématoire de Buchenwald… »
 
Le 1er octobre 1946, au terme de 9 mois du procès fleuve de ces 22 accusés, le procès de Nuremberg s’achève par le verdict : les peines sont lourdes.
 
- Pour Schacht (ancien ministre de l’économie et qui avait fait partie des conjurés contre Hitler de juillet 1944), ainsi que pour von Papen (diplomate) et Fritzsche (responsable de la propagande sous les ordres de Goebbels) : l’acquittement. Stricto sensu, leurs agissements n’ont pas été jugés comme pénalement répréhensibles des chefs de crimes contre la paix, de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Pour le Tribunal, c’est aussi une façon de montrer que ce procès n’est pas celui de vainqueurs mais de simples juges.
- Pour l’amiral Dönitz (un chef militaire qui ne fut jamais membre du parti nazi) : 10 ans de prison (aucune remise de peine ne sera accordée)
- Pour von Neurath (un diplomate reconnu responsable de la préparation de la guerre) : 15 ans (il en fera 8)
- Pour von Schirach et Speer (l’architecte du IIIème Reich) : 20 ans
- Pour Rudolph Hess (le dauphin de Hitler), Funk et Raeder (l’amiral qui avait précédé Dönitz) : prison à vie. Si Raeder sera libéré au bout de 9 ans et Funk au bout de 11 ans, Hess restera 41 ans en prison à Spandau (Berlin) où il se suicidera en 1987.
- Pour Martin Bormann (l’un des proche conseillers de Hitler, disparu mystérieusement dans les tous premiers jours de mai 1945), c’est la condamnation à mort par contumace
- Mais pour Göring, Sauckel, von Ribbentrop (un diplomate), Keitel (le chef suprême de la Wehrmacht et planificateur d’exécutions à l’Est), Jodl (l’adjoint de Keitel), Kaltenbrunner (le chef des services de sécurité du Reich), Rosenberg (le théoricien du régime et ministre des Territoires de l’est), Frank (le Gauleiter de la Pologne), Frick (le Gauleiter de la Bohême-Moravie), Streicher (le Gauleiter de la Franconie), Seyss-Inquart (le gouverneur de Cracovie puis Gauleiter des Pays-Bas) : c’est la corde. Ce ne sera pas le peloton d’exécution, comme des soldats, non. Ce sera le gibet. Comme de vulgaires brigands.
 
La sentence sera exécutée le 16 octobre 1946. Seul Göring parviendra à s’y soustraire, en avalant, quelques heures auparavant, une capsule de cyanure dont la provenance ne sera jamais clairement établie.
 
Si c’en est fini pour les nazis, la question n’est en revanche pas close pour les nippons. Car, parallèlement au procès de Nuremberg, les Alliés ont, si l’on peut dire, ouvert un second front judiciaire au pays du Soleil Levant.
 


La Plume et le Rouleau © 2005

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