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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1796 : de B0NAPARTE à NAPOLEON (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 31 Mars 2006, 12:38pm

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

Alors, afin d’égayer notre journée, commençons cette chronique par une chanson. Ceux qui, comme votre serviteur, ont souvent écouté le disque du spectacle « De Bonaparte à Napoléon » de Serge Lama (1982, que c’est déjà loin !) la fredonneront sans peine. Les autres gagneront à écouter ce magnifique spectacle, lyrique, poignant, pathétique aussi comme le fut la carrière du corse le plus connu du monde : à la fois leader charismatique et criminel aveugle, dictateur impitoyable et libérateur des peuples, aventurier cynique, liquidateur de l’Ancien Régime, fondateur des grands principes républicains en même temps que fossoyeur des libertés…

Bonaparte :

« Vous êtes des héros en loques, Debout tous, debout tous !

C’est le vent d’une autre époque, Qui vous pousse, qui vous pousse …

Vous êtes nus, mal nourris, Mais au bout de vos fusils

Y’a des plaines fertiles, Des trésors au fond des villes

Et des femmes assoupies qui s’ennuient (bis) » (…)

Les soldats :

« Nous sèmerons dans les frontières, La gloire et les institutions

On porte dans nos cartouchières, L’esprit de la Révolution

Enfants de la patrie, mes frères, C’est pour cela que nous marchons

C’est pour cela qu’on fait la guerre, C’est pour cela que nous mourrons »

 

Le 31 mars 1796, le jeune général Bonaparte prononçait à Nice une harangue pour motiver les soldats de l’« armée d’Italie » dont on venait de lui confier le commandement. Ceux-ci s’apprêtaient en effet à envahir l’Italie. Déplorant qu’ils fussent « nus et mal nourris », il leur promettait « honneur, gloire et richesse ». Deux jours plus tard, commençait la campagne d’Italie. Le texte de ce discours, reproduit abondamment, est, de l’avis des historiens d’aujourd’hui, probablement apocryphe : il n’a sans doute jamais été prononcé en ces termes. Pourtant, à l’époque, parce qu’il fut habilement diffusé et surtout suivi de victoires éclatantes, il frappa les imaginations, constituant a posteriori le point de départ véritable de la geste napoléonienne. Traversant les ans, cette scène constituera même un des moments les plus forts du « Napoléon » d’Abel Gance (1927) où Albert Dieudonné (ci-contre) incarne le jeune général. Pourquoi ?

Nous allons, aujourd’hui, nous attarder sur un aspect spécifique et moins bien connu de l’histoire du général Bonaparte, futur Napoléon : l’étonnante capacité de l‘individu à forger sa propre légende en utilisant la propagande, la presse et les divers relais personnels et médiatiques pour manipuler l’opinion publique, cela avec un génie véritablement précurseur.

Bonaparte ne sut en effet pas seulement manœuvrer sur les champs de bataille pour remporter des victoires (dont je vous en épargnerai la litanie, aussi monotone qu’un jour sans manif anti-CPE). Il comprit aussi avant tout le monde que remporter des succès sur le terrain, quelle que soit leur ampleur, ne suffit pas : ces succès, il faut les faire savoir. Les faire valoir. Les présenter utilement. Voire les inventer à l’occasion. Un processus de glorification commence nécessairement par une auto-glorification : Bonaparte le comprit dès le départ.

Voyons cela.

Commençons d’abord par un bref panorama des premières années de Bonaparte et donc des dernières années de l’Ancien Régime. Il ne s’agit pas là de verser dans le genre hagiographique (ces chroniques le firent-elles jamais ?) en reprenant de pseudo-souvenirs inventés a posteriori, peu crédibles et souvent moqués par l’intéressé lui-même (du genre : « dans la cour de l’école, il organisait déjà des batailles de boules de neige et faisait manœuvrer ses camarades… »). Ces rappels vont simplement nous permettre de resituer l’homme dans le contexte social, politique et idéologique de son époque, tant il en fut largement le produit.

Napoléon Bonaparte est né le 15 août 1769 à Ajaccio. Il est issue d’une famille originaire de Gênes qui a émigré en Corse à la fin du XVème siècle. Son grand-père, Giuseppe Bonaparte, a obtenu en 1759 la reconnaissance d’un titre de noblesse toscan, un titre validé par la France en 1771, (quand Napoléon avait 2 ans, donc).

Nous sommes le 15 mai 1779. A l’âge de 10 ans, Napoléon est envoyé par son père sur le continent et il entre au collège militaire royal de Brienne (Champagne). (Ci-contre, de part et d’autres : deux amusantes images de manuel scolaire du XIXème siècle qui n’ont rien, mais alors rien, à voir avec la réalité mais qui témoignent de la construction a posteriori de la légende napoléonienne). De petite noblesse provinciale et affligé d’un accent corse prononcé, il supporte difficilement la promiscuité de camarades issus de familles aristocratiques qui ne lui ménagent pas leur morgue. En octobre 1784, il entre à l’école militaire du Champ-de-Mars à Paris (celle du métro… « Ecole Militaire » actuel). Il y reçoit une excellente instruction en mathématiques, fait connaissance avec la culture de son temps et les controverses philosophiques. Il acquiert un excellent niveau en artillerie, qui est attesté par ses notes.

Sorti sous-lieutenant en septembre 1785, il est affecté à Valence (Drôme). Ses lettres à son frère Joseph témoignent de l’intérêt qu’il porte aux philosophes de son temps, spécialement Rousseau, et aussi d’une sensibilité pré-romantique dans laquelle son caractère solitaire le conduit à se complaire. Il semble fasciné par les civilisations de l’Antiquité et développe une hostilité marquée au despotisme individuel. Il est proche des idées qui vont « faire » la Révolution. Il se soucie alors moins de sa carrière militaire que du sort de sa famille restée sur sa terre natale, la Corse. Entre le 28 octobre 1785 et le 30 septembre 1791, il passe ainsi plus de temps en congé que dans ses postes successifs de Valence, Lyon, Douai ou Auxonne. Lui qui, à l’origine, rêvait d’indépendance pour la Corse, a maintenant pour objectif d’y faire triompher les idées nouvelles qui, depuis la mi-1789, secouent le royaume de France : abolition des privilèges, refonte de la fiscalité, amélioration de la représentativité du peuple, primauté accordée à l’idée d’état-nation par rapport à une monarchie où le pays est incarné par le roi... Mais, sur place, il se heurte à l’activiste Pascal Paoli qui, lui, se bat contre l’administration royale et pour l’indépendance.

21 janvier 1793 : Louis XVI est guillotiné. La France glisse dans le chaos. La Corse, elle, se déchire également dans des luttes de clans entre les indépendantistes « Paolistes » et ceux qui veulent y exporter les idées de la révolution : en l’occurrence la famille Bonaparte. Mais ce conflit corso-corse tourne en défaveur des Bonaparte qui sont contraints de fuir l’île en 1793. La France est à ce moment en proie à des troubles internes violents, tout en subissant l’agression des monarchies européennes coalisées contre la république. Dans les guerres extérieures et intérieures, les pouvoirs publics menacent de se désagréger. Bonaparte constate alors que ses idées ont évolué. Durant les troubles de la Révolution, il a perdu beaucoup d’illusions. Sans toutefois rien renier de ses idéaux initiaux, il se persuade progressivement que seul un gouvernement fort peut désormais préserver le pays de l’anarchie et sauver les évolutions positives apportées par la chute de la Monarchie.

En septembre 1793, un concours de circonstances l’amène à sortir temporairement de l’anonymat. Il est désigné, le 28 de ce mois-là, pour commander l’artillerie de l’armée française qui a mis le siège devant la ville de Toulon. Celle-ci a en effet été livrée aux Anglais par les partisans d’un fédéralisme à la française qui ont sollicité l’alliance temporaire avec l’ennemi anglais pour affaiblir le gouvernement « jacobin » (centralisateur). Le jeune capitaine Bonaparte met en pratique ses connaissances militaires. Son sens aigu de l’utilisation de l’artillerie lui permet d’affaiblir rapidement les défenses anglaises par des bombardements intenses et ciblés. Deux mois plus tard, le 18 décembre 1793, les Anglais évacuent la ville. Le gouvernement en place récupère donc l’important point stratégique qu’est Toulon (port, arsenal et flotte militaire). Bonaparte se lie alors avec le vicomte de Barras : un noble fortuné, opportuniste et débauché, un « conventionnel » qui a voté la mort du roi Louis XVI et s’est rangé dans le camp des Jacobins. Nous retrouverons un peu plus loin ce politicien corrompu...

Le gouvernement français n’est pas un ingrat : quatre jours plus tard, le capitaine Bonaparte est nommé général de brigade. Il a 24 ans. Exceptionnel ? Pas tant que cela. Jourdan, 31 ans, est lui aussi général, après avoir battu les Autrichiens à Wattignies un mois avant. Hoche également, qui a 25 ans et, après avoir lui aussi battu les Autrichiens en décembre 1793, a maintenant reçu le commandement de la puissante « armée d’Allemagne ». Il y a donc plus d’un « traîneur de sabre » dans la course aux lauriers…

Hélas, à peine au début de son ascension : patatras ! Bonaparte est jeté… en prison ! Ses affinités avec les anciens partisans de Robespierre lui ont porté préjudice. Ceux-ci ont en effet finalement été écartés du pouvoir par le coup d’Etat de Thermidor (27 juillet 1794) et, pour nombre d’entre eux, passés à la guillotine… Bonaparte est incarcéré à Antibes quelques semaines. Libéré, il refuse d’être affecté en Vendée dans la lutte contre les Chouans. Il se retrouve alors à Paris, sans affectation et avec une simple demi-solde.

Il vit alors dans une semi-pauvreté durant de long mois. En août 1795, il trouve enfin un emploi comme chef du bureau topographique attaché au ministère de la guerre. Ce rétablissement lui permet de reprendre contact avec Barras. C’est l’occasion car la France se prépare à avoir un nouveau mode de gouvernement : le « Directoire » : deux assemblées (les « 500 » et les « Anciens ») et un gouvernement exécutif collégial de 5 personnes dont… Barras, toujours dans les bons coups.

Celui-ci commande désormais l’Armée de l’Intérieur. Or, Barras doit faire face aux prémices d’une insurrection royaliste. Les comploteurs, on le sait, projettent d'encercler le palais des Tuileries (siège du gouvernement) grâce à deux troupes de soldats dont l’une partira de l’Eglise Saint-Roch, à Paris (non loin des Tuileries et de l’actuel Marché Saint-Honoré, ci-contre). Barras a besoin d’un officier pour commander des troupes destinées à mater la rébellion. Qui va se charger de ce sale boulot ?….

Face aux menées royalistes, le directeur Barras fait donc appel à Bonaparte. Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795), Bonaparte fait éclater la fusillade. A coups de canons, sans état d’âme, il fait abattre les insurgés sur les marches même de l’église Saint-Roch (de part et d’autres) puis fait poursuivre les fuyards dans Paris : 300 morts…

Bonaparte sort ainsi de l’anonymat et acquiert du même coup une stature républicaine. Il a choisi définitivement son camp et s’est, dès lors, fait des royalistes des ennemis acharnés : ils le surnomment le « général Vendémiaire ». Le 26 octobre, Bonaparte remplace Barras comme commandant en chef de l'armée de l'intérieur : il a maintenant 40.000 hommes sous ses ordres dont 15.000 à Paris et Saint-Cloud. Il fait quadriller la capitale par la troupe. La racaille ne menace plus le bourgeois, le royaliste est déprimé, le gouvernement républicain dort sur ses deux oreilles, l’ordre règne, enfin…

La France commence alors à vivre sous le régime du « Directoire » mis en place le 9 brumaire de l’an IV (31 octobre 1795). Au plan institutionnel, l’Exécutif est constitué de 5 « directeurs » choisi par un organe législatif et du « Conseil des Anciens ». Il s’agit, après les gouvernements révolutionnaires de Terreur, de mettre en place un système assurant la continuité, privilégiant la collégialité et assurant la tempérance par une assemblée modératrice. Les 5 Directeurs sont La Revelière-Lépeaux, Reubel, Letourneur, Sieyès (puis Carnot) et enfin l’influent Barras, dont le jeune officier Napoléon Bonaparte est donc le protégé.

Au plan institutionnel, l’Exécutif est constitué de 5 « directeurs » choisi par un organe législatif et du « Conseil des Anciens ». Il s’agit, après les gouvernements révolutionnaires de Terreur, de mettre en place un système assurant la continuité, privilégiant la collégialité et assurant la tempérance par une assemblée modératrice. Les 5 Directeurs sont La Revelière-Lépeaux, Reubel, Letourneur, Sieyès (puis Carnot) et enfin l’influent Barras, dont le jeune officier Napoléon Bonaparte est donc le protégé.

Tentant de trouver une légitimité populaire en tenant à égale distance les menaces de coups d’état royalistes et « anarchistes » (ceux qui défendent les principes violents et égalitaristes de 1793), le Directoire va, dans les faits, mener la politique étrangère de la Monarchie visant à étendre les frontières du pays jusqu’à ses « limites naturelles ». On a déjà conquis la Belgique puis la Hollande. On vise maintenant l’Italie et l’Allemagne. Mais le discours a changé : pour cette entreprise, l’on prend prétexte des Droits de l’Homme et de la Liberté. On entend, de gré ou de force, imposer ces grands principes dans les états voisins que l’on veut « libérer » du joug des oppresseurs (ainsi, soit dit en passant, ces « états-frères » ne menaceront plus la jeune république française...) La France se donne donc une mission : éclairer le monde avec les valeurs qui sont les siennes. A coups de canon s’il le faut. Curieuses résonances contemporaines, non ?

La France entre donc de plain-pied dans une stratégie d’impérialisme politique et de guerre perpétuelle : une façon aussi d’employer les troupes nombreuses levées dans le cadre de la riposte contre les « coalisés » européens et dont le retour massif dans la société civile risquerait de poser de graves problèmes. Pour occuper les soldats, quoi de mieux, en effet, que de les envoyer à la guerre, pour laquelle ils sont, du reste, initialement prévus ? Et si c’est pour la bonne cause, c’est encore mieux.

Mais au-delà de ces considérations pseudo-idéologiques, la guerre en Italie présenterait d’autres avantages. Elle permettrait d’affaiblir la Papauté, hostile à la Révolution française et qui constitue un état indépendant (les « Etats pontificaux ») contrôlant le centre de la péninsule. A cette époque, en effet, rappelons-le, l’Italie n’est pas un pays unifié : il est morcelé entre divers duchés et principautés : la Lombardie, le Piémont, la république de Venise, le Grand-duché de Toscane, la république de Gênes, le Royaume des Deux-Siciles et d’autres… Mais ce n’est pas tout. Car au nord (Lombardie), l’Italie est envahie et contrôlée par l’Autriche, adversaire résolu de la république française. Prendre le contrôle de cette zone permettrait donc également d’affaiblir le flanc sud autrichien et de faire éventuellement la jonction avec l’armée française d’Allemagne (commandée par Hoche). Et pourquoi pas, même, d’ouvrir directement la route de Vienne ? Mais ce serait trop beau…

Pour mener à bien ces ambitieuses combinaisons, le Directoire, encore à l’instigation de Barras, choisit de remplacer, le 2 mars 1796, le général Scherer, chef de l’« Armée d’Italie », cantonné à Nice depuis de longs mois et jugé peu dynamique. C’est le jeune (rappelons qu’il a 26 ans à l‘époque) et talentueux Napoléon Bonaparte qui est choisi à sa place. Avec son succès militaire à Toulon (1793) et au vu de la vigueur avec laquelle il a mené la répression contre les royalistes lors du « complot de Vendémiaire » (octobre 1795), Bonaparte apparaît comme l’homme de la situation.

Le 9 mars 1796, Napoléon Bonaparte épouse Joséphine de Beauharnais, née Tascher de la Pagerie, créole veuve du général Alexandre de Beauharnais, guillotiné deux ans plus tôt. Quoiqu’il semble que Bonaparte soit réellement épris d’elle, son mariage avec Joséphine lui permet d’élargir utilement son cercle de soutiens et d’influences au-delà du seul Barras. En matière de relations et de clientélisme, le corse (évidemment) s’y connaît…

Sa nomination à la tête de l’armée d’Italie, en effet, ne fait pas que des heureux et elle est vivement contestée par certains. Augereau et Masséna, plus expérimentés que lui, sont dépités d’avoir été évincés. Suchet le dit publiquement : « Ce Corse n'a d'autre réputation que celle d'un bon chef de pièce (= d’artillerie) ; comme officier général, il n'est connu que des Parisiens (= pas des soldats des armées françaises). Cet intrigant ne s'appuie sur rien ! » Bonaparte n’est certes pas, contrairement à ce que diront ses hagiographes, complètement inconnu à cette date. Mais il est vrai qu’il n’est encore qu’un officier obscur et peu aguerri, qui a grimpé grâce à quelques appuis politiques et certaines circonstances favorables.

Il lui faut maintenant enraciner sa position par quelque exploit.

L’armée d’Italie compte 37 000 hommes assez indisciplinés, mal équipés, disposant d’une faible logistique, pauvres en chevaux, en cavaliers et en canons mais qui sont quasiment tous volontaires. Ils sont commandés par Augereau, Masséna, Berthier et La Harpe. L’armée d’Italie, que Bonaparte harangue le 26 mars 1796, part donc avec un handicap certain face à deux armées qui totalisent 73 000 hommes : les troupes piémontaises (du royaume de Piémont-Sardaigne) du général Colli et les troupes autrichiennes du Français Beaulieu (ci-contre). Si ces troupes font leur jonction, Bonaparte sait qu’il ne pourra, quelque soit son talent, jamais compenser son infériorité numérique.

Le 2 avril 1796, les troupes françaises s’ébranlent vers les Alpes. Bonaparte multiplie les déplacements pour semer la confusion dans l’état-major adverse. Que fait-il ? Où veut-il en venir ? Il engage en fait les hostilités où bon lui semble et, d’emblée, obtient ses premiers succès : victoire de Montenotte dès le 12 avril puis de Millesimo le lendemain et de Dego deux jours encore plus tard sur les Autrichiens et les Piémontais ! Ci-après une chouette carte pour suivre les opérations.

Le 23 avril, le royaume du Piémont-Sardaigne demande déjà l’armistice qui va être signé à Cherasco le 28 avril 1796. Bonaparte poursuit sa marche en avant. Il avait promis honneur et richesses à ses soldats ? Il tient parole : ses troupes pillent sans vergogne le pays, se nourrissent et s’équipent localement (évidemment, parmi les soldats, c’est la liesse). Sur les villes « libérées », Bonaparte lève des impôts. Pour lui, c’est un gage d’autonomie financière et logistique : sur le terrain, son armée ne dépend plus des subsides du gouvernement de Paris. D’ailleurs, il ne se préoccupe pas des messages qu’il reçoit de celui-ci et s’affranchit de la tutelle des commissaires civils (les émissaires du gouvernement) qui accompagnent la troupe. Ceux-ci s’en émeuvent ? Il balaie les réticences gouvernementales en organisant le pillage (on utilise le terme pudique d’« extraction ») des œuvres d’art italiennes que l’on expédie au Louvre en grande pompe. Bonaparte est un homme qui sait soigner sa popularité autant que ses intérêts…

Les armées repartent. Il s’agit maintenant de conquérir la Lombardie. Direction : Milan ! On franchit le Pô d’ouest en est le 7 mai 1796 : on en profite pour infliger une défaite aux Autrichiens de Beaulieu. Et puis, dernier obstacle sur la route de Milan : l’Adda, une rivière traversée par un long pont, dans la ville de Lodi. Pas le temps d’attendre : sous la canonnade, on traverse au pas de charge, balayant toute prudence (10 mai 1796).

Le 14 mai 1796, un mois après le début des opérations militaires, les troupes entrent dans Milan. Le lendemain, Bonaparte y fait une entrée triomphale, théâtrale et, disons-le, quasiment impériale. Il faut dire qu’entre-temps, cinq jours d’âpres négociations entre les émissaires de l’armée française, les notables milanais et les « giacobini » locaux ont abouti à la mise en place d’un spectacle grandiose où le jeune général conquérant se montre magnanime, le sabre dans une main et le rameau d’olivier dans l’autre. Les Milanais subissent une intense campagne de propagande pro-française : les vainqueurs ne sont pas là pour les asservir mais pour les libérer. « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières ! ».

Dans un premier temps, toutefois, on commence par lever des impôts…Une révolte éclate bientôt à Pavie et dans la région milanaise : elle est durement réprimée (24-25 mai). La démocratie est à l’évidence une chose trop sérieuse pour qu’on la confie au peuple…

Le Directoire enjoint alors à Bonaparte de descendre vers le sud et de marcher sur Rome. Mais Bonaparte fait la sourde oreille, préférant assurer le contrôle politique dans les zones conquises et étudiant la possibilité de poursuivre plutôt vers l’est. Sourd aux injonctions d’un gouvernement parisien impuissant, Bonaparte déclenche les hostilités contre les Autrichiens, lesquels ont renforcé leur dispositif au nord-est. Il gagne à Castiglione (3 août) puis à Bassano (Vénétie) le 8 septembre. Cette succession ininterrompue de succès défie les prévisions les plus folles. C’est plus que jamais le moment de foncer sur Rome, rappelle inlassablement le Directoire.

Mais Bonaparte n’a cure de ces instructions. Il continue au contraire de se diriger vers l’est avec l’ambition de foncer non pas sur Rome mais… sur Vienne ! Le 15 novembre 1796, les armées françaises d’Augereau arrivent au village d’Arcole, avec l’intention de franchir le pont sur l’Adige. Mais celui-ci est défendu par les Autrichiens : cet épisode va être le moment-culte de la future légende napoléonienne. Dans des conditions mal éclaircies (loin de brandir l’étendard allégorique comme dans l’image ci-contre, il se pourrait que Bonaparte soit en fait maladroitement tombé dans l’eau) mais au terme de combats intenses et d’un élan irrésistible, les soldats français, Bonaparte parmi eux, franchissent le pont sous la mitraille.

Bonaparte progresse toujours. Jusqu’où ira-t-il ?

Dans leur progression dans le nord de l’Italie, les armées françaises se posent en libératrice du territoire : c’est ainsi que, fin 1796-début 1797, les jacobins italiens adoptent un drapeau vert-blanc-rouge comme emblème de la future république cispadane (nord-italienne). Le 14 janvier 1797, Bonaparte remporte la bataille de Rivoli et, début février, Mantoue capitule.

Ca y est : les Autrichiens ont été entièrement boutés hors du pays en moins de deux ans et cela sans aucune défaite française ! Cette série de victoires stupéfie l’Europe. Elle irrite le Directoire, par ailleurs empêtré dans des querelles internes, des affaires de corruption et confronté à un manque de légitimité populaire. Pour la énième fois, celui-ci rappelle l’impétueux Bonaparte à l’ordre et à la discipline militaires : il décide de lui retirer partiellement le commandement de ses troupes. Le jeune général choisit le chantage. On lui vole ses victoires ? Fort bien : il menace de démissionner ! Le Directoire hésite puis, finalement, recule. Quel autre personnage, en France, bénéficie d’une telle renommée ?

C’est que Bonaparte est maintenant auréolé d’une gloire sans égale dont il entend bien porter la diffusion à son maximum. Il crée donc deux journaux : le « Courrier de l’armée d’Italie » et le « Journal de Bonaparte et des hommes vertueux » : une façon de montrer que, tandis que les politiciens corrompus sont du côté du Directoire, Bonaparte, lui, est du côté de l’ordre, de l’honnêteté et de la victoire… Il s’agit de feuilles évidemment dédiées à sa gloire personnelle et qui, inlassablement, diffusent en Italie mais aussi en France et jusqu’à Paris, les nouvelles de l’armée d’Italie, accompagnées de gravure épiques. Elles rappellent les exploits de son chef et de ses soldats, lesquels vouent un culte sans partage à un général qui ne connaît pas la défaite tout en partageant humblement la vie quotidienne de la troupe. Ces journaux vantent les apports de la France outre-Alpes et entretiennent la ferveur patriotique. « Bonaparte vole comme l’éclair et frappe comme la foudre, y lit-on. Il est partout et il voit tout (…). Il sait qu’il est des hommes dont le pouvoir n’a d’autres bornes que leur volonté quand la vertu des plus sublimes vertus seconde un vaste génie » ! Jean Tulard, spécialiste incontesté de Napoléon affirme ainsi que Bonaparte transforme sa campagne « en une véritable Iliade » (= « la guerre de Troie » d’Homère).

Bonaparte se revendique en libérateur, en fondateur de républiques-sœurs. Il est en cela appuyé par les jacobins italiens qui transposent allègrement en Italie tout l’arsenal symbolique de la Révolution française. On plante des arbres de la liberté. On traduit et on chante la Carmagnole et la Marseillaise. On organise des célébrations autour d’autels auprès desquels des processions de femmes et d’enfants vêtus en toges romaines défilent en brandissant des bustes de Rousseau, de Caton ou des gravures de Bonaparte représenté en nouvel Hannibal. On monte des spectacles dans les villes et villages où, symboliquement, des Brutus assassinent des Césars avant d’offrir une couronne de laurier à Bonaparte. Certains historiens n’y ont vu sommairement que des parodies grotesques. D’autres y ont au contraire décelé tout à la fois un transfert culturel majeur et durable autant que les prémices des cultes de la personnalité et de la propagande que le siècle suivant, le XXème, poussera au paroxysme.

Mais Bonaparte n’accorde qu’une confiance limitée aux Giacobini exaltés qui agitent la population. Il entretient ostensiblement des liens étroits avec les élites locales, affichant un intérêt marqué pour les arts et les sciences vis-à-vis desquelles il se pose en protecteur. La Révolution en Italie, oui, mais pas de trop…

Après avoir obtenu du pape la rétrocession d’Avignon à la France, en février 1797, ce qui est conforme aux souhaits du Directoire, Bonaparte décide, en totale opposition avec les ordres du gouvernement central, de pousser son avantage en direction… de l’Autriche.

Le 2 avril 1797, au terme d’une avancée irrésistible, il se retrouve à Loeben, à 32 kilomètres de Vienne ! Les Autrichiens n’ont plus qu’à négocier la paix. Bonaparte s’en charge, évidemment sans en référer au gouvernement parisien. Au nom de la France, sans pouvoir ni instruction, il suit ses propres intuitions. La France renonce à la rive gauche du Rhin mais récupère la Belgique et conserve des droits sur la Lombardie et Gênes. Secrètement, Bonaparte concède en revanche Venise à l’Autriche.

Seul problème : Venise, riche et symbolique (sur l’Adriatique) est une république… libre et indépendante !

Il faut donc se débarrasser de Venise. Le 17 avril 1797, on fomente une insurrection à Vérone contre les Français : une provocation qui donne un prétexte à Bonaparte pour engager les hostilités contre la « Sérénissime ». Un mois plus tard, le 14 mai, les troupes françaises sont sur la place Saint-Marc. Le sénat vénitien saborde l’antique république dont le gouvernement est confié à des Jacobins locaux.

Le 9 juillet 1797, à Milan, une grande fête a lieu en l’honneur de la nouvelle république d’Italie, dont la constitution est calquée sur le modèle français : la « république Cisalpine » et dont le gouvernement est béni par l’archevêque milanais ! Bonaparte a gagné la guerre, il se présente désormais également comme celui qui sait gagner la paix par la fondation d’institutions politiques reconnues par tous. Quelle leçon ! Mais il promet en même temps, non sans arrière-pensée : si la patrie française est en danger, il franchira les Alpes en sens inverse pour voler à son secours. Il sait en effet que, à Paris, le Directoire est de nouveau menacé par un putsch royaliste. Dans l’anarchie qui gagne, Bonaparte apparaît à tous, plus que jamais, comme le recours idéal.

En Italie, Bonaparte parachève son œuvre par le traité franco-autrichien (on pourrait dire « bonaparto-autrichien » puisqu’il est paraphé sans l’aval de Paris !) de Campoformio (17 octobre 1797) qui met fin aux hostilités. La propagande du jeune général le martèle : Bonaparte a chassé les tyrans, fondé des institutions, établi des républiques alliées de la France, étendu les possessions de celle-ci et restauré la paix en Europe. On oublie pudiquement que, au passage, les Jacobins vénitiens ont été liquidés par les Autrichiens qui ont occupé la ville après que les Français l’ait quittée en emportant quelques statues…

Il est temps maintenant pour Bonaparte, gloire et fortunes faites de façon incontestable, de revenir en France. Il affecte de recevoir modestement les vivats et les manifestations de gratitude. L’humilité d’un héros ne rajoute-t-elle pas encore à sa dimension ? Il entre à l’Institut (27 décembre 1797) et marque ostensiblement son goût pour les sciences et les arts tout en élargissant son réseau d’influence. Bonaparte, faire de la politique ? Loin de lui cette idée…

En France, le Directoire, agonise et se débat dans d’inextricables problèmes. Il propose à Bonaparte le commandement de l’armée d’Angleterre mais celui-ci hésite. Avec ces forces militaires et sa renommée, ne pourrait-il pas tenter un coup d’état ? Ce serait ruiner son prestige auprès des Français et susciter le désordre. Doit-il accepter la mission qu’on lui assigne d’envahir l’Angleterre, ultime bastion de la lutte anti-française depuis que l’Autriche a été mise au pas ? Bonaparte est réticent : l’expédition lui semble par trop incertaine face à un ennemi qui possède la maîtrise incontestable des mers.

Bonaparte, en fait, a une autre idée, une idée folle et audacieuse : la conquête de l’Egypte. Le projet trouve un terrain favorable : la France, depuis environ cinquante ans, a découvert l’Egypte à travers des récits de voyageurs (tels ceux de l’abbé Terrasson en 1731) et un fol engouement a saisi les classes lettrées et possédantes. Cette « égyptomanie » influence la littérature (tel le « voyage en Egypte et en Syrie »), la Franc-maçonnerie (les noms des rites et des loges) ou encore l’architecture (Kléber – le futur général ! -, architecte à l’époque, s’est fait construire une maison dans ce style en 1787).

L’Egypte est à l’époque dirigée par les « Mamelouks ». Il s’agit d’une sorte de dynastie collégiale issue des esclaves turcs razziés par les arabes Ayyoubides au XIIIème siècle, qui ont pris le pouvoir au détriment de leurs anciens maîtres en 1250. Au XVIème siècle, l’Egypte a été conquise par les Ottomans qui ont maintenu au pouvoir les Mamelouks, notamment en raison de la qualité de leurs troupes à cheval. Si les Mamelouks n’ont pas d’arme de destruction massive, on prétend néanmoins que les commerçants chrétiens sont, localement, victimes d’exactions de la part du pouvoir musulman. Il est donc légitime d’y mettre bon ordre. Talleyrand, Ministre des Relations Extérieures du Directoire, en appelle en outre à l’Histoire : « L’Egypte a été une province de la république romaine, il faut qu’elle le devienne de la république française. La conquête des Romains fut l’époque de la décadence de ce beau pays, la conquête des Français sera celle de sa prospérité ! ». Mais il avertit cependant : « Nul n’aime les missionnaires armés ».

Il s’agit d’une sorte de dynastie collégiale issue des esclaves turcs razziés par les arabes Ayyoubides au XIIIème siècle, qui ont pris le pouvoir au détriment de leurs anciens maîtres en 1250. Au XVIème siècle, l’Egypte a été conquise par les Ottomans qui ont maintenu au pouvoir les Mamelouks, notamment en raison de la qualité de leurs troupes à cheval. Si les Mamelouks n’ont pas d’arme de destruction massive, on prétend néanmoins que de la part du pouvoir musulman. Il est donc légitime d’y mettre bon ordre. Talleyrand, Ministre des Relations Extérieures du Directoire,  : « L’Egypte a été une province de la république romaine, il faut qu’elle le devienne de la république française. La conquête des Romains fut l’époque de la décadence de ce beau pays, la conquête des Français sera celle de sa prospérité ! ». Mais il avertit cependant : « Nul n’aime les missionnaires armés ».

Ce projet offre par ailleurs à la France une diversification économique et tactique : conquérir l’Egypte permettrait de couper l’approvisionnement britannique des Indes via Suez tout en portant le conflit en dehors du théâtre européen. Coloniser et mettre en valeur l’Egypte offrirait également une alternative à la perte probable de l’influence française aux Antilles, que l’on craint en raison des révoltes d’esclaves qui secouent la région.

Plus sérieusement, s’agit-il, de la part du Directoire, d’un acte délibéré d’éloignement d’un général à la popularité encombrante, ainsi que le prétend Jean Tulard, spécialiste incontesté de l’Empire ? Peu probable. Quel régime, en effet, nous dit au contraire Roger Dufraisse, risquerait 40 000 soldats et ses derniers vaisseaux de guerre pour se débarrasser d’un simple général (à l’époque, d’autres militaires tels Hoche ou Joubert sont presque aussi célèbres que Bonaparte) ? D’aucuns, en revanche, prêtent à Bonaparte le rêve fou de se tailler un empire à la manière d’un Alexandre ? C’est perdre de vue le sens des réalités du jeune général, ainsi que l’a montré Guy Chaussinand-Nogaret. Disons plutôt, comme l’historienne Natalie Petiteau, que l’expédition d’Egypte répond à des causalités multiples qui se soutiennent les unes les autres, au premier rang desquelles on trouve bien sûr les desseins personnels froidement calculés de Napoléon Bonaparte.

Mais, au vrai, que va faire Bonaparte dans cette felouque, qui risque de se transformer en galère ?

Nous le voyons ci-après...

La Plume et le Rouleau (c) 2006

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