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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1848 : Louis BONAPARTE, Victor HUGO, Alphonse BAUDIN, destins croisés (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 23 Novembre 2007, 01:01am

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cavaignac a maintenant pour mission de mater les manifestations ouvrières parisiennes. Près de 400 barricades se constituent dans Paris dont 65 sur le seul trajet Bastille – Nation !
 
Et à l’époque, naturellement, il n’est pas question de matraques en caoutchouc ni de gaz lacrymogènes. Toute « manif » est en fait une insurrection en règle et, comme telle, doit être réduite avec la dernière vigueur, dans le sang si nécessaire. C’est l’usage. Les « journées de juin (23 au 26 juin 1848) sont donc un massacre durant lequel le peuple insurgé vend chèrement sa peau tandis que les barricades sont enlevées une à une à la baïonnette par la troupe : entre 2000 et 4000 morts du côté des émeutiers, environ un millier du côté des soldats et 12 000 arrestations.
 
Mais que faire de ces révoltés, de ces chômeurs, de ces indésirables, quand les prisons et les bagnes sont déjà pleins ? Pourquoi ne pas les envoyer en Algérie ? Là-bas, l’armée manque d’hommes et l’entreprise de colonisation manque de bras pour cultiver les champs. « Il faut créer de nouveaux villages. Qu’on y mette donc de ces socialistes aux idées fumeuses, qui rêvent de communautés et de partage. Qu’on leur donne en partage les terres errantes des nomades. Là-bas, ils ne gêneront que les rebelles ! » (Pierre Milza, Les oubliés de l’histoire, 1974). 
 
Alors on expulse les « tricards » (condamnés) de 1848 : 4 000 sont déportés vers l’Algérie. Avec quelques volontaires alléchés par une propagande éhontée et une promesse de concession agricole. Ces proscrits seront les premiers « Pieds-noirs » d’Algérie. Ils formeront une couche sociale peu élitiste, peu aisée, largement oubliée, sinon méprisée par la Métropole et qui mettra, à force de courage, deux ou trois générations avant de (modestement) s’enrichir. Il n’y a donc pas à s’étonner que ces bannis et leurs descendants, farouchement attachés à leurs maigres acquis, refusent, à partir de 1870 et jusqu’en 1961, toutes réformes politiques en faveur des autochtones, lesquelles les dépouilleraient fatalement des minces avantages durement acquis au fil des générations…
 
Mais revenons à Paris où, pour l’heure, le calme est rétabli.
 
Or, l’Assemblée a à ce moment une tâche « constituante » : depuis mai 1848, officiellement, les députés discutent un projet de constitution, afin de définir les rôles de chaque pouvoir (exécutif et législatif), leur équilibre, leurs relations, etc… Les discussions font rage. L’un des rapporteurs, et donc des principaux animateurs, des discussions est Alexis de Tocqueville, l’auteur d’un livre célèbre tiré d’un voyage qui l’avait émerveillé : « De la démocratie en Amérique ». Le poète Alphonse de Lamartine, héros des journées de Février, est également très écouté.
 
L’équilibre des forces politiques, dans l’hémicycle, est le suivant :
- environ 500 républicains (= « de gauche ») « modérés »
- environ 100 députés d’« extrême-gauche » partisans de réformes socialistes radicales
- environ 200 « orléanistes libéraux » : monarchistes partisans de la famille « Orléans », du roi Louis-Philippe
- environ 100 « légitimistes conservateurs » : monarchistes partisans de la famille des Bourbons (celle de Louis XVI et de ses frères Louis XVIII et Charles X)
 
Des élections complémentaires ont lieu en septembre 1848. Louis Bonaparte, qui a quitté Londres, se présente. A une époque où l’on peut concourir dans plusieurs départements à la fois, Louis-Napoléon Bonaparte est candidat dans 13 d’entre eux. Il est élu dans 5 avec, parfois, un score triomphal : dans l’Yonne, en Moselle, en Charente-Inférieure, en Corse et dans la « Seine », c’est-à-dire à Paris, la ville de France réputée la plus contestataire, la ville ouvrière la plus remuante, la plus socialiste, la plus « rouge », quoi ! Le 26 septembre, Louis-Napoléon Bonaparte fait donc son entrée à l’Assemblée nationale, fort discrètement. 
 
L’ambiance est aux réformes à la fois audacieuses et modérées. Tous les députés prennent en compte les errements des régimes précédents marqués par la dictature (celle de l’assemblée, sous la Convention de 1793 ou celle d’un homme, sous l’Empire de 1804) ou l’impuissance et / ou la faiblesse (le Directoire, le Consulat). Sans qu’il y soit explicitement fait référence, l’on prend la jeune république américaine en exemple : le régime y est stable depuis plus de soixante ans : pourquoi ne pas s’en inspirer ?
 
Tocqueville note la crainte des parlementaires de voir la France tomber dans le socialisme à la suite d’une nouvelle révolution. Les députés désirent « un chef puissant à la tête de la république ». De la « république », oui, car si la France a « conservé l’esprit de la monarchie », elle en a « perdu le goût ». Rapidement, les députés se rallient donc à l’idée, totalement novatrice, d’un président aux pouvoirs étendus mais élu au suffrage universel : une sorte de monarque républicain, quoi !
 
Qui l’élira ? Le peuple, évidemment ! Tout le peuple, universellement, sans condition de ressource ni de domicile (mais exclusivement masculin, cependant) et cela au terme d’un scrutin à deux tours. Si aucun candidat n'obtient la majorité absolue au terme du 1er tour, l'Assemblée nationale départagera ensuite le gagnant parmi les trois meilleurs.
 
Pour quelle durée ? Quatre ans sera la durée retenue (on mesure là toute l’influence du modèle américain). Faut-il un âge minimum ? Certainement, pense-t-on : la république ne saurait évidemment être dirigée par un godelureau. On fixera, en l’occurrence, cet âge à  trente ans. Le président peut-il être réélu ? On se divise. Certains craignent que la rééligibilité ne favorise la tentation du despotisme. D’autres, plus sages, pointent les frustrations que, au contraire, un président pourrait connaître de ne pouvoir mener ses projets à bien sur une durée de mandat aussi courte. On choisit finalement le mandat unique sans réélection. Ce choix se révélera funeste.
 
Enfin, on discute du salaire du Président… Ascétisme et renoncement ou luxe et volupté ? On lui accordera finalement un train de vie quasi royal : 600 000 francs / an quand le salaire d’un ouvrier est de moins de 2 000 F / an.
 
La discussion des pouvoirs respectifs du Président et du Parlement prend alors une tournure technique dont je vous ferai grâce. Disons seulement que les députés sont soucieux du fait qu’aucun pouvoir ne puisse dominer l’autre. Subtile et sage équilibre ? Tragique erreur, au contraire, car, et cela au grand dépit de Tocqueville, on « organise entre le Président (élu directement par le peuple) et le gouvernement (responsable devant le Parlement) une lutte qui peut devenir une véritable anarchie ». En effet, contrairement aux Etats-Unis, la France ne se dote pas d’une Cour Suprême jouant le rôle de Conseil Constitutionnel. En cas d’opposition entre le Président et le Parlement, il n’est pas prévu de « cohabitation » et, d’une manière ou d’une autre, cela pourrait se dénouer par la force…
 
Le 4 novembre 1848, la nouvelle constitution est toutefois approuvée par le Parlement.
 
Victor Hugo, lui, a voté contre. Avec clairvoyance, il juge dangereux un système où le Président et l’Assemblée nationale peuvent être dressés l’un contre l’autre.
 
Quoiqu’il en soit, les poignards peuvent désormais s’aiguiser et les ambitions se dévoiler : la campagne présidentielle est lancée ! Quels sont les candidats qui entrent en lice ? Leurs noms vont vous évoquer autant d’avenues et de boulevards parisiens. Nous les verrons de la « gauche » à la « droite ».
 
A gauche : il y a François-Vincent Raspail, un médecin des pauvres, biologiste et chimiste réputé, qui avait participé aux révolutions de 1830 pour renverser Charles X et à celle de 1848 pour renverser Louis-Philippe. Mais il est pour l’heure… en prison, à Vincennes ! Qui voterait pour un détenu ?
 
A gauche toujours, il y a aussi Alexandre Ledru-Rollin, un député républicain qui s’est déclaré ouvertement hostile à la répression ouvrière. Courageux mais obscur, quelle audience a-t-il réellement ?
 
Au « centre » : il y a Alphonse de Lamartine : poète modéré au verbe emphatique dont on récite les vers dans les classes éduquées. En février 1848, il a eu son heure de gloire en proclamant la république sur les marches de l’hôtel de Ville de Paris. Mais quelle peut être sa popularité auprès des citoyens plus modestes, voire illettrés ?
 
A la droite modérée : il y a Eugène Cavaignac, l’homme à poigne qui a maté la révolte de la racaille des faubourgs : le candidat préféré des petits rentiers et des commerçants inquiets du « spectre rouge » autant que du retour des « aristos ». Mais saura-t-il réunir également les suffrages du peuple, refroidi par la brutalité de la répression de juin ?
 

 

 

Et puis il y a… Il y a…. l’inclassable Louis-Napoléon Bonaparte, qui s’est déclaré candidat le 26 octobre 1848 ! Il a feint de se sentir appelé par le peuple, comme s’il était animé d’un messianisme populaire : « Je l’accepte, cette candidature qui m’honore ! ». Au début, nul ne croit sérieusement en lui. Si on se méfie de ses agissements mais on le tient d’abord pour un conspirateur de comédie, un éternel faiseur de coups d’état ratés, un dictateur d’opérette dépourvu d’assise populaire réelle et encore moins de sens politique. On le surveille mais on ne le craint pas véritablement.
 
Louis-Napoléon Bonaparte, en fait, a trois atouts :
 
Il a le soutien du parti de l’ordre (les » Burgraves », lesquels ne proposent aucun candidat : faute de Bourbons ou d’Orléans, mieux vaut encore un Bonaparte pour juguler, croient-ils, les infâmes gauchistes…
 
Il a le soutien de la droite bourgeoise modérée. Peu désireux de soutenir l’inflexible Cavaignac, Adolphe Thiers et ses amis soutiennent Louis Bonaparte, en raison d’une arrière-pensée simple : « c’est un crétin que l’on mènera ». Ainsi le journal des fils de Victor Hugo, « L’Evènement », lui offre-t-il un appui enthousiaste et vigoureux.
 
Enfin, surtout, il a la « ferveur incroyable dont bénéficie le nom de Napoléon Bonaparte (auprès d’une) opinion souvent naïve, oublieuse, ignorante même » (Michel Winock). « Bonaparte » est un nom de légende, de gloire et de panache. Peu de candidats peuvent en dire autant pour leur patronyme….
 
Louis-Napoléon Bonaparte rédige un « manifeste » où il expose un programme simple aux idées claires et compréhensibles par le peuple : il s’agit de défendre les acquis de chacun, de protéger la religion, de favoriser la propriété et de promouvoir l’amnistie pour éteindre les discordes nationales. Paix et prospérité, ni spoliation ni retour à l’Ancien Régime, compréhension et empathie…
 
Le scrutin a lieu les 10 et 11 décembre 1848. Rappelons que si aucun candidat n’obtient la majorité absolue au terme du premier tour, l’Assemblée nationale départagera ensuite les trois meilleurs…
 
Le résultat est sans appel :
- Louis-Napoléon Bonaparte : 5 534 000 suffrages, soit 74,2 % des votes exprimés !
- Le général Cavaignac : 1 448 302 voix
- Le député Ledru-Rollin : 371 431 voix
- Le docteur Raspail : 36 964
 
« Le nom a suffit », dira-t-on. Ainsi que l’indique l’historien Francis Démier, « Poussé par des notables, monarchistes en particulier, qui pensent gouverner à travers lui, il est en réalité également l’élu des paysans, une large majorité du peuple français, d’une France profonde dans le vote de laquelle la résonance politique et militaire du nom de Bonaparte a pesé bien lourd (…). Il a acquis une légitimité que les monarchistes ne soupçonnent pas ». Paradoxalement, la France, républicaine dans l’âme mais conservatrice parce que rurale, envoie à l’Assemblée nationale une majorité de notables conservateurs. Ceux-ci vont-ils faire bon ménage avec Louis Bonaparte ?
 
Pas sûr car si les premiers méditent le retour de la monarchie, le nouveau président de la République, lui, est un authentique républicain. Et, de fait, Louis-Napoléon Bonaparte commence à jouer un jeu personnel et populiste qui en étonne plus d’un. Mais dans quel but ?
 
Il conforte sa popularité par de nombreux voyages en province où il rencontre la population en liesse. Il place des hommes de confiance dans l’administration. Il attache un soin particulier à soigner sa popularité auprès de l’armée. Il soigne la troupe, augmente les soldes, organise des parades et revues militaires, exalte la légende impériale à toute occasion et discours grandioses sur le rôle de l’armée. Et il promeut spectaculairement certains officiers dont la carrière avait été bloquée ou retardée, notamment les « Africains », baroudeurs des campagnes de colonisation, généralement issus du peuple, montés « par le rang » et jusque-là méprisés par des officiers d’ascendance plus aristocratique.
 
La IIème république, ce faisant, s’occupe-t-elle réellement du peuple et de sa liberté ? Pas vraiment. Elle déçoit rapidement les classes les plus populaires.
 
Pourtant, le député Victor Hugo, par exemple, a des idées. S’il a été élu sous une étiquette politique de type « conservateur-modéré », il va s’en démarquer rapidement et adopter un discours progressiste qui va choquer les plus réactionnaires de ses « amis » politiques. Tout en se défendant d’être « socialiste », il entend s’intéresser à l’amélioration des plus démunis : « Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent qu’on peut détruire la misère, oui, cela est possible. »  Avec les députés de droite modérée dits « catholiques sociaux », tels les frères Anatole et Armand de Melun, il est parvenu à faire voter une loi d’expropriation de loueurs de logements insalubres.
 
Un an auparavant, en effet, l’économiste Adolphe Blanqui a publié une étude intitulée « Enquête sur les classes ouvrières de 1848 » qui a eu un important retentissement. Il y a décrit les conditions indignes dans lesquelles logent les ouvriers du textile du Nord de la France : des familles entières s’entassent dans des caves insalubres, dans la promiscuité, la crasse, la maladie, la dégénérescence physique et morale. En 1849, les parlementaires sont donc saisis de la question de la pauvreté en France.
 
Victor Hugo, des médecins et des députés participent alors au voyage organisé par Blanqui qui veut entraîner des parlementaires indignés mais sceptiques « sur le terrain ». Ceux-ci reviennent horrifiés de leur voyage au cœur de la misère et de l’exploitation humaine. Cette expérience inspirera à Victor Hugo les vers de son poème « Joyeuse vie » qui fait partie des célèbres « Châtiments » : « Caves de Lille ! On meurt sous vos plafonds de pierre ! »
 
Mais les industriels lillois font un lobbying intense : comment, disent-ils, maintenir la productivité et soutenir la concurrence étrangère si on leur augmente les coûts salariaux ? Socialement, les choses n’avancent donc pas.
 
Et politiquement, la situation se dégrade, même. Dès juin 1849, les premières lois sont votées qui restreignent la liberté de la presse. Puis, en mai 1850, une loi supprime le suffrage universel ! On rétablit le suffrage censitaire (être imposable) assorti de l’exigence d’avoir séjourné au moins trois ans à son domicile. En pratique, la loi écarte donc 3 millions de travailleurs pauvres, saisonniers et itinérants ! Toujours en 1850, l’Etat accorde des subventions à l’enseignement scolaire privé (la « loi Falloux », aux dispositions toujours en vigueur en 2007 !), lequel est assuré, dans les faits, par des congrégations religieuses. Il s’agit là d’un coup d’arrêt brutal au processus de mise en place d’une éducation nationale laïque lancée dès 1830 par Guizot.
 
De façon plus anecdotique, on peut citer une invention promise à un brillant avenir : l’invention du fourgon cellulaire par le Ministre Charles de Rémusat : le « panier à salade » que les jeunes générations (ignorant en cela que l’on égoutta autrefois la salade dans un panier en fil de fer) nomment aujourd’hui « boîte de six » par référence au paquet de « nuggets » de poulet des fast-foods étasuniens…
 
Alors, entre le gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte et les parlementaires, les relations se tendent. Bonaparte sait que, de par la constitution, il a été élu en 1848 pour 4 ans seulement et qu’il ne pourra pas se représenter pour un nouveau mandat. Il faudrait pour cela une révision de la constitution et les députés y sont opposés. Ses proches le pressent donc d’exécuter un coup d’état. Les députés le savent et scrutent avec inquiétude tout mouvement de troupe et chaque discours du président. Bonaparte y répugne pourtant : il a en effet juré, lors de son investiture, de défendre cette constitution. Il hésite.
 
Et pourtant…
 
Pourtant, le 2 décembre 1851, (jour anniversaire du sacre de Napoléon 1er en 1804 et de la bataille d'Austerlitz en 1805), des affiches sont placardées vers 6 h 00 du matin dans Paris. Pour ceux qui savent lire, le message rédigé par le président Louis Bonaparte est clair dans sa formulation …
 
En voici l’analyse :
- Le président Bonaparte, élu par le peuple, y déplore qu’il ne puisse briguer un second mandat : le parlement, dominé par les monarchistes, s’y oppose en effet.
- C’est donc que le choix souverain du peuple est bafoué. Et que la république est menacée !
- Pour la sauver, le président décide donc unilatéralement la dissolution du parlement (Assemblée nationale et Conseil d’Etat)…
- … et il convoque les électeurs pour un referendum (on dit à l’époque un « plébiscite ») afin d’obtenir l’autorisation de rédiger une nouvelle constitution.
- Louis-Napoléon Bonaparte rétablit d’ailleurs pour cela le suffrage universel : plus aucune condition d’imposition ou de domicile pour être citoyen !
 
Mais une simple proclamation ne suffit pas et l’équipe de Bonaparte a minutieusement préparé ce qu’il faut bien appeler un « coup d’état » : 54 000 soldats, aux officiers gagnés à la cause bonapartiste, et 117 canons sont déployés dès l’aube dans les rues de Paris. Ils occupent les axes et stationnent aux points potentiels de rassemblements d’opposants.
 
Parallèlement, la police entre en force dans le Palais Bourbon (par la porte des femmes de ménage !) où de nombreux députés, malgré l’heure matinale, sont déjà réunis. Le lieutenant-colonel Niol oppose une résistance de principe, le général Changarnier brandit ses pistolets sans tirer, le président Dupin se rend, Cavaignac et d’autres militaires prestigieux (Lamoricière, Charras…) sont arrêtés sans coup férir ainsi qu’une cinquantaine d’autres députés. Les autres (700 environ) sont chassés des lieux. Ceux qui ne sont pas encore arrivés sont arrêtés à leur domicile.
 
Le demi-frère adultérin de Louis-Napoléon Bonaparte, le comte de Morny, reçoit le poste de ministre de l’Intérieur. A 7 h 00, il se rend place Beauveau, apprend à son « prédécesseur » ébahi que celui-ci est désormais remplacé et il s’installe à sa place !
 
La résistance monarchiste est annihilée. La résistance républicaine, elle, a du mal à s’organiser.
 
220 députés républicains se réunissent à la mairie du Xème arrondissement. Ils proclament solennellement la déchéance du président et en appellent à la résistance de la Garde Nationale (armée de volontaires civils). Mais les réserves de poudres de celle-ci ont été mouillées, les hôtels et les cafés républicains ont été fermés et les journaux d’opposition sont occupés par les soldats : plus de moyens de communication ni d’action. Les députés sont arrêtés.
 
En fin de journée du 2 décembre, une poignée d’irréductibles, parmi lesquels Victor Hugo, créent un Comité de Résistance qui décide d’en appeler, dès le lendemain, au peuple en vue d’une bonne vieille insurrection. Serait-ce reparti comme en 1830 et en 1848 ?
 
Rien n’est moins sûr car, à leur étonnement, les faubourgs ouvriers, si prompts à s’ériger de barricades, depuis les trente dernières années, ne bougent pas ! Le lendemain 3 décembre 1851, au matin, une vingtaine de députés se rendent alors, ceints de leur écharpe tricolore, dans les quartiers populaires du centre de Paris. Ils battent le pavé et haranguent les ouvriers pour les inciter à la révolte. Ceux-ci renâclent : pourquoi iraient-ils prendre les armes pour défendre une assemblée de députés majoritairement monarchistes qui n’attendent qu’une chose, renverser à nouveau la république ? Et quelle république y a-t-il à défendre ? Celle qui les a fait mitrailler trois ans plus tôt, en juin 1848 (1 500 morts, 4 000 déportations en Algérie) ? Celle qui a supprimé le droit de vote ? Celle qui a escamoté la question sociale ?
 
Parmi les députés qui arpentent le faubourg Saint-Antoine de Paris,, il y a Victor Schoelcher (qui a fait abolir l’esclavage aux Antilles) et Alphonse Baudin, médecin des pauvres et natif de Nantua. Celui-ci se lance dans un appel à la révolte. Une femme du peuple l’interrompt : « Vous croyez que nos hommes vont aller se faire tuer pour vous conserver vos 25 francs (le montant mensuel de l’indemnité parlementaire) ? »
 
Baudin lui répond : « Attendez, vous allez voir comment on meurt pour 25 francs ! ». Avec quelques autres collègues députés, ils commencent à entasser divers matériaux pour construire une barricade et renversent des voitures de maraîchers. Ils se postent derrière, armés de vingt fusils, tout au plus. En face se trouvent des soldats commandés par le général Marulaz. Marulaz ne souhaite pas faire tirer, il fait avancer la troupe vers la barricade mais sans baïonnette. Baudin monte sur celle-ci, s’entoure d’un drapeau tricolore, en appelle au respect de la constitution.
 
Et soudain, c’est le drame. Un coup de feu part de la barricade et tue un soldat. La troupe riposte. Baudin est touché. Il est mort. Nous sommes le 3 décembre 1851. Il est 9 heures du matin. Il sera enterré au cimetière du Père Lachaise deux jours plus tard, sans cérémonie et on lui octroiera une statue une vingtaine d’années plus tard.
 
Malgré tout, une timide résistance se fait jour. Dans le centre de Paris, on érige enfin d’autres barricades. Mais si peu : 70 barricades quand la révolution de février 1848 en avait vu 1 200 s’ériger ! La plus importante est édifiée rue Saint-Denis : elle est défendue par 150 hommes seulement (et un drapeau tricolore). « Il fallut bien nous l’avouer, écrivit Victor Schoelcher, le peuple ne voulait pas remuer ». Alors, dès l’après-midi du 4 décembre 1851, le peu d’insurgés parisiens (environ un millier) est écrasé : il y a presque autant de tués. A 15 h 00, devant les provocations goguenardes de quelques jeunes bourgeois qui leur crient « Vive la constitution ! A bas les prétoriens ! », les soldats qui défilent boulevard des Italiens (près de l’actuel siège de la BNPP) ouvrent le feu : 200 morts en un quart d’heure !
 
« Désormais, nous dit l’historien Philippe Vigier, Paris ne bougera plus ». C’est en province, en revanche, que l’on va le plus résister : la Provence, les Basses-Alpes, la Drôme vont être le théâtre d’affrontements menés en désordre par des républicains fervents mais mal aguerris contre les troupes régulières. Elle est appuyée par tous les notables monarchistes de province qui détestent les bonapartistes et n’ont pas l’intention de voir faiblir leur influence locale auprès des populations rurale. Pourtant, entre le 4 et le 9 décembre 1851, les insurgés de province se font massacrer les uns après les autres.
 
Si la répression n’est pas véritablement sanglante, elle s’accompagne de la mise en place d’un appareil policier répressif destiné à décapiter la résistance républicaine populaire autant que celle des notables monarchistes. Un fois encore, c’est en direction des colonies que les opposants les plus irréductibles vont partir ! 26 884 personnes de 270 communes passeront devant les tribunaux en février 1852 : 9581 partiront en Algérie et 239 en Guyane. Le reste est relâché ou assigné à résidence.
 
Les 21 et 22 décembre 1851, un plébiscite approuve massivement le coup d’état (7,5 millions de « oui » sur 10 millions de votants). En février 1852, un nouvelle constitution est promulguée : taillée sur mesure pour Louis-Napoléon Bonaparte, elle lui octroie un mandat de 10 ans. Le 2 décembre 1852 (jour anniversaire du sacre de Napoléon 1er en 1804, de la bataille d’Austerlitz en 1805 et du coup d’état de 1851), le Second Empire est proclamé. Il faudra attendre 1870 pour que, dans la défaite face aux troupes prussiennes, la république soit rétablie.
 
Le destin de nos trois héros de départ aura donc été très différent :
- Alphonse Baudin aura laissé la vie dans le coup d’état de 1851 : son cénotaphe est au cimetière du Père-Lachaise et son corps est désormais au Panthéon
- Victor Hugo sera exilé à Bruxelles puis à Jersey.
- Louis-Napoléon Bonaparte y aura triomphé avant de devenir le dernier empereur français
 
Quant, au coup d’état de 1851 (avouons-le, largement sorti de la mémoire collective) : sa portée fut immense.
 
Il donna d’abord mauvaise conscience au futur « Napoléon III » qui, toute sa vie, culpabilisa au souvenir « du serment violé, des morts de décembre (1851), des brutalités de la répression » (Adrien Dansette, contemporain) : c’est vrai que, pour se construire une popularité, on fait mieux…
 
Elle entacha donc ensuite la mémoire attaché au Second Empire, que les Républicains noirciront ensuite à loisir. Victor Hugo, l’exilé, dans ses « Châtiments » peindra avec émotion la mort d’un enfant victime d’une balle perdue lors de la répression : « L’enfant avait reçu deux balles dans la tête / Le logis était propre, humble, paisible, honnête / On voyait un rameau bénit sur un portrait / Une vieille grand’mère était là qui pleurait / … Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être / Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus ».
 
Surtout, ce coup d’état d’un président de la république sera à l’origine de la défiance prononcée des républicains ultérieurs pour toute idée de pouvoir exécutif fort. Cette défiance sera même directement à l’origine du rôle extrêmement limité qu’aura le président sous la IIIème république (1870 – 1940) et sous la IVème république (1947 – 1958). Indirectement, cet excès de pouvoir sera donc à l’origine de l’excès de faiblesse du pouvoir exécutif, qui conduira la France à la défaite-éclair de 1940 et à la gestion désastreuse de l’indépendance algérienne.
 
Face à ce déséquilibre, le général De Gaulle proposera, avec la constitution de la Vème république de 1958, une restauration des pouvoirs du président : une initiative qui lui vaudra le surnom de « Badingaulle » donné par Le Canard Enchaîné (rappelez-vous : « Badinguet » était le nom d’emprunt de Louis-Napoléon Bonaparte lors de son évasion de prison en 1846 !) et qui conduira à l’écriture par le socialiste ( ?) François Mitterrand d’un pamphlet intitulé « Le coup d’état permanent » (en référence à 1851).
 
Oui, le coup d’état de 1851, épisode oublié des masses mais désormais connu des érudits que vous êtes, aura eu un impact jusqu’à aujourd’hui. Vous vous en souviendrez, quand vous emprunterez désormais la rue Baudin…
 
Bonne journée à toutes et à tous. Vous savez maintenant comment faire les mots croisés ci-dessus !
 
La Plume et le Rouleau © 2007

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