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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1755 : LOUIS MANDRIN, le révolté anti-fiscal

Publié par La Plume et le Rouleau sur 24 Mai 2002, 12:17pm

Catégories : #Personnalités célèbres

La complainte de Mandrin interprétée par Yves Montand

Mes Chers Amis,

Le 24 mai 1755, un bandit de grand chemin était condamné à mort : un délinquant et un criminel, assassin de membres des forces de l’ordre, recherché activement par la maréchaussée avant d’être finalement attrapé. Il serait exécuté deux jours plus tard à l’issue de l’horrible supplice de la roue près de Valence (Drôme).

La postérité, pourtant, accorderait ses faveurs à cet individu resté dans la mémoire collective comme un garçon sympathique : une sorte de Robin des Bois à la française... Louis Mandrin.

Alors mettez votre foulard sur votre visage, armez vos pistolets et tenez prêt votre mousquet : la diligence du collecteur royal des impôts approche... !

Flash-back sur le contexte historique, tout d’abord. Mais que fait donc la police de l’Ancien Régime (c-à-d l’époque antérieure à la Révolution) ? Rien ! Il n’existe au XVIIème siècle qu’environ 1 représentant de la maréchaussée pour 8000 habitants (contre 1 policier pour 400 habitants de nos jours, mais oui !).

Le brigandage prend ainsi place au sein d’une société marquée par une violence et des guerres endémiques, l’éloignement géographique et juridique du pouvoir central (certains gentilshommes se livrent au banditisme, souvent à l’encontre des prévôts de la justice royale et parfois même aidés de leurs propres manants) ainsi que par la contrebande dont l’existence est consécutive au morcellement administratif et fiscal du royaume.

Le commerce du sel en est une bonne illustration. Ce produit de première nécessité est taxée par la « gabelle » : une sorte de TVA dont le taux varie avec la région : si la Bretagne est une zone "franche" (= sans impôt), l’Anjou ou le Maine (qui y sont contigus) sont au contraire des pays de « grande gabelle ». Entre ces deux pays, le prix du litre de sel varie de 1 à 30 ! Où est la rationnalité dans tout cela ? Nulle part mais c'est normal : avant la Révolution, la France n'est pas un état fondé sur des lois mais sur des traditions, empilées au fil des siècles dans des régions qui n'ont pas toujours fait partie du Royaume. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas améliorer son ordinaire en faisant un peu de contrebande, achetant ici pour revendre ailleurs, l’acheteur préférant naturellement acheter son sel « au noir » qu’auprès du marchand agréé ? Tout le monde y gagne.

Sauf le fisc évidemment.

Bien sûr, cela lèse gravement les finances royales et les rentrées d’argent de la « Ferme générale », cette compagnie privée qui, depuis 1680, assure le recouvrement de la gabelle et prospère en prélevant au passage une partie de la taxe. Alors le châtiment du contrebandier est exemplaire : au mieux les galères du roi, au pire le gibet expéditif à la croisée de quelque chemin.

Cela ne décourage pourtant pas les candidats à la fraude. Mieux : la contrebande se développe à la fin du XVIIème siècle grâce à l’essor du tabac, un produit léger, peu encombrant et vendu cher, même en petite quantité. Il est importé en contrebande depuis la Franche-Comté, la Savoie, la Suisse ou l’Espagne et revendu dans le royaume 2 fois moins chers que chez les débitants de tabac officiels. Les « bandits » ne sont pas forcément mal vus d’un peuple dont ils améliorent finalement l’ordinaire. Et quand, en plus, ils ridiculisent les représentants de la force publique, ils sont tout particulièrement populaires

Louis-Dominique Cartouche (1693-1721) devient un héros lorsqu’il dévalise les agioteurs (spéculateurs) de la rue Quincampoix à Paris (voir « Le Bossu » pour l’ambiance), puis cambriole un aristocrate avant de flanquer une dérouillée aux policiers et mouchards lancés à ses trousses ! Pas étonnant que Jean-Paul Belmondo ait été choisi pour l’incarner au cinéma.

Louis Mandrin offre une autre figure populaire : son aventure est pleine d’exploits et la maréchaussée n’y brille pas par son efficacité ! Mandrin, c’est la révolte du fils du peuple, du petit commerçant, du sans-grade, du petit, de l’exclu contre l’Etat, le fiscalisme et l’oppression.

Avec le sourire, l’humour et la moquerie en plus.

Commerçant ruiné par les Fermiers Généraux qui ont par ailleurs tué son frère Pierre, Louis Mandrin, écoeuré et furieux, décide, au début 1754, de se faire hors-la-loi ! Il devient contrebandier et effectue le commerce de tabac, d’étoffes et de bijoux entre la France et la Savoie le Dauphiné (les actuelles Savoie et Haute-Savoie ne seront françaises qu’en 1860).

Mais Mandrin fait mieux : il a un compte personnel à régler avec la Ferme Générale. Alors il attaque délibérément les domiciles ou même les employés de la Ferme Générale. A l’un d’entre eux, il confisque son chapeau d’uniforme, un chapeau de feutre noir galonné d’or, et s’en coiffe ! Ce « trophée » sera bientôt connu de partout, narguant davantage les autorités à chaque « exploit » : un bandit qui porte le costume des Fermiers Généraux pour les dévaliser, quelle audace !

Mandrin ajoute la provocation au délit et poursuit ses forfaits : assauts de corps de garde de « gâpians » (employés de la Ferme), vol de leurs armes, pillage et destruction des registres fiscaux. Grâce à une troupe nombreuse (une centaine d’hommes), bien aguerrie, constamment en déplacement, capable de se disperser rapidement et de se regrouper ailleurs, il déjoue tous les barrages, défie les autorités, frappe où il veut et qui il veut et, toujours, écoule sa marchandise en plein jour dans les villes dans lesquelles il surgit (Saint-Affrique, Rodez, Saint-Chamond, Brioude) après en avoir fait contrôler les accès par un « service d’ordre » musclé le temps de quelques heures !

Les morts s’accumulent sur son passage, car inutile de vous dire que Mandrin et ses complices ne sont pas des enfants de choeur : hormis une femme enceinte tuée accidentellement le 23 juin 1754 (Mandrin le regrettera), les hommes de Mandrin ne font guère de quartiers aux représentants de l’ordre ou des impôts auxquels ils tendent sans relâche des embuscades. Plus fort encore : à Montbrizon en Forez, Mandrin attaque directement une prison d’où il libère les contrebandiers et déserteurs de l’armée (août 1754) !

En octobre 1754 (sous Louis XV), sa renommée est telle que sa troupe compte plus de 200 hommes. Il pénètre dans Bourg-en-Bresse le 5 du mois et donne carrément l’assaut à l’hôtel des Fermes (la perception) dans une opération-éclair d’une audace inouïe. Il met ainsi la main sur 20 000 livres d’argent et s’enfuit après avoir... signé une quittance !

C’en est trop !

Le ministre de la Guerre de Louis XV fulmine : « Il s’agit moins de considérer l’intérêt des Fermiers Généraux que l’atteinte que donne à l’autorité de Sa Majesté la hardiesse avec laquelle une bande armée s’introduit dans le royaume pour y troubler la tranquillité et enlever les deniers destinés aux dépenses de l’Etat ». On l'a compris : ce n'est pas tant une affaire d'argent qu'une question de principe. Le dénommé Alexis Magallon de la Morlière, colonel de Dragons, est chargé de mettre fin aux agissements des hors-la-loi.

Les coups de main de Mandrin continuent mais, désormais, celui-ci est l’objet d’attaques, de pièges et d’accrochages sporadiques de plus en plus nombreux de la part des soldats du Roi. Le 16 octobre 1754, il est blessé au bras dans une fusillade au Puy-en-Velay. Avec l’hiver, la traque des déplacements de Mandrin par les troupes régulières se renforce, celles-ci le suivent maintenant à la trace tandis qu’il remonte vers la Franche-Comté, poursuivant ses exploits, rançonnant les maires et les intendants des finances. Mais sa position faiblit, il est bien souvent contraint à céder du terrain et battre en retraite, abandonnant à chaque bataille de plus en plus de compagnons tués ou faits prisonniers. A Gueunand, près d’Autun, le 20 décembre 1754, il affronte les Dragons dans un âpre combat qui fait 9 morts et 5 prisonniers dans les rangs des contrebandiers et 15 morts et 57 blessés dans les rangs des soldats. Mandrin lui-même est blessé de deux coups de fusil. Il se replie vers le sud et l’Auvergne.

Il résiste encore, mais pour combien de temps ?

Epuisé, sa troupe décimée, il décide de se réfugier en Savoie en attendant le printemps. Celle-ci est rattachée, à l’époque, au royaume du Piémont-Sardaigne. Qu’importe ! Même au prix d’un incident diplomatique, Louis XV est décidé à aller chercher Mandrin où qu’il se trouve. Dans la nuit du 10 au 11 mai 1755, une troupe de Dragons et de « gâpians » (les douaniers de la gabelle) franchit le Guiers, une petite rivière qui marque la frontière entre la France et la Savoie. Leurs visages sont noircis au charbon, ils portent des vêtements civils. Vers 3 heures du matin, ce « commando » avant l’heure encercle le manoir de Rochefort et Louis Mandrin est capturé avec l'un de ses lieutenants, Jean Saint-Pierre, dit Jambon. Tous deux sont ramenés de l'autre côté de la frontière.

Son procès est fait en quelques jours, dans son village natal, Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Le 26 mai, il est condamné à la roue : démembré vif puis brûlé en place publique.

Ainsi s’achève l’aventure, courte mais pleine de fureur, de ce héros qui nous a laissé une « complainte » : chanson populaire qui a traversé les siècles tandis que le nom de son vainqueur n’est pas même passé à la postérité.

Au fait, avez-vous payé votre tiers provisionnel ?…

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002

Pour d'autres récits d'action, de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle...

Commenter cet article

le vieux scaf 03/07/2011 17:37


L'un de mes ancêtres André Loridon fut parait-il l'un des lieutenants de Mandrin
Il ne fut pas pris et termina ses jours tranquillement


Sho dan 04/07/2011 10:52



Ouf !...



HENRAS Yves 27/06/2011 19:23


Bonjour,
J'attire votre attention sur le fait que Mandrin faisait de la contrebande entre la France (dont le Dauphiné faisait partie)et la Savoie qui, elle, faisait partie du royaume de Sardaigne).
Y.H.


Sho dan 28/06/2011 18:31



Bravo et merci pour cette remarque : le Dauphiné, en effet, était par tradition la province de l'héritier du royaume (le "Dauphin") . J'ai rectifié mon imprécision dont je vous prie de m'excuser
!



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